■m^^

k-^^^^^^HS -^ .^V' ' jflS ^^^^ÊÊ^Âr**^'^ ^^^Êi^ -f- <gî»~-'. ^^^^^^

^^^^^H^ jJ^-' i^S^^^^f^^^^^^mSKS^^Ê^f^ ^ aW^'

■^ v^wVH^aî ^

w ^Kj^"- Wt^^ ^^■Bfc j

:, *^>xii*le'

Éjt "^^

El

I . .^^

T:p,

w

REVUE

BRITANNIQUE.

IMPRIMÉ PAR LES PRESSES »IÉCAMQUES DE BOULÉ ET COMPAGNIE

ai'E COQ-HÉRON, 8.

REVUE

BRITANNIQUE,

OU

CHOIX D^ARTICLES

TRADUITS DES MEILLEURS ÉCRITS PÉRIODIQUES

DE LA GRAADE-BRETAGAE,

PAR MM. BERNARD 'DE RENIIES); BERTO:» ; PHILARETE CnASLES ; CH. COQUEREL ; J.

COHEN; A delried; J. fomenelle; genest, d. m. p.; géruzez; léon gozla.n; lvresaudière; lesourd ; u. lccas; mért; amédée picuot; Félix rvAr;

LOUIS REYBAUD; socs la direction de m. LÉON GilUBERT.

TOME QUAT0RZIE3IE.

QUATRIÈME SÉRIE.

PARIS.

A LA LIBRAIRIE , RUE NEUVE - SAINT - AUGUSTIN , N^ bh.

CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE, RIE DE T01R>'0>", 6. CHEZ MADAME VEUVE DONDEY-DUPRÉ, LIBRAIRE, RUE VIVIEN.NE, %,

1838.

Digitized by the Internet Archive

in 2009 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/1838revuebritann14saul

MARS 1838.

REVUE

BRITANMOUE.

ÇI)tl0$0))l)tC.

LES PREGURSEUKS

DE LA RÉFORME RELIGIEUSE EX EUROPE (1).

On a eu tort de croire que la réforme date de Calvin et de Luther; elle vient de plus loin. Le principe originel de la réforme , c'est le doute. Antérieur au christianisme , allié de près à Texamen aristotélique, le doute a scindé Tunité ca- tholique en mille hérésies. Dès le berceau môme de notre foi, ce berceau donne asile à une foule de doctrines hété- rodoxes.

(1) >'0TE DU TRAD. Lc parti catholique , très faible encore en Angle- terre , mais auquel l'adresse et l'audace d'O'Connell ont donné tant d'in- fluence sur l'Irlande , combat non seulement par l'agitation populaire et la discorde civile , mais par le raisonncnunt et l'érudition , ses adversaires les orangistes. Il cherche à démontrer, comme Bossuet, que la Réforme de Lu- ther n'est pas un retour à la pureté du christianisme primitif, mais une cor-

6 LES PRÉCURSEURS DE LA REF0R31E.

On n'a pas fait assez d'attenlioii à ce que nous pourrions nommer la vitalité des opinions humaines ; elles se cachent , elles se voilent, elles se transforment, elles se modifient, mais elles subsistent. Leur filiation, leur généalogie offrent des phénomènes curieux à constater, et très peu observés. Li chaîne des antécédens et des conséquences échappe aux yeux inattentifs; peu de personnes découvrent la relation intime qui existe, entre Abeiiard, ce moine théologien qui expliquait la Trinité par les lumières humaines, et Voltaire (jui la niait ou riait d'elle. Quelle est de toutes les histoires la plus ditïicile? celle des idées. Elle n'est pas écrite : on pour- rait peut-être l'espérer , si Dieu lui-même tenait la plume.

l^es annales du christianisme ne sont que les annales des idées qui ont fait mouvoir par des ressorts secrets Thumanité depuis dix-huit cents ans. Comme ces idées ont été mystérieu- sement mêlées, étrangement confondues ; qu'elles descendaient de sources différentes , qu'elles se trouvaient liées à mille sou- venirs anciens; comme la politique active, l'industrie, le com- merce, les faits matériels influaient sur elles; nul écrivain n'a encore osé retracer cette immense histoire , placée au dessus de la portée de l'homme. Essayons de constater ici quelques uns des faits à la fois psychologiques et historiques qui précédèrent et annoncèrent l'éruption du protestantisme.

Dès les premiers siècles chrétiens , la discussion commence, le doute naît. Quelques philosophes empruntent au vieux pa- ganisme des doctrines qu'ils essaient de perpétuer à travers le christianisme naissant ; d'autres puisent leurs théories dans la foi chrétienne ; mais les détournent de leur sens , les modi- fient, les altèrent, les rendent méconnaissables. La première de ces deux classes d'hérésies fut nécessairement plus puis-

riiption lointaine et dangereuse; qu'elle ne constitue pas un progrès, mais une décadence. L'article suivant, emprunté à l'une des Revues les mieux écrites qui servent d'organes à cette opinion , présente d'une manière spé- cieuse, quelques uns des argumens les plus favorables à l'unité catholique; on y trouvera de précieux docunicns relatifs à la filiation lointaine des hé- résies , qui , selon l'auteur, ont abouti au protestantisme moderne.

LES PRÉCLRSELRS DE L\ RÉFORME. 7

saute aux premières époques chrétiennes , lorsque le paga- nisme avait encore conservé quelques restes de son antique vigueur.

Toutes les dénominations des anciennes hérésies : G nos- tiques, ^Manichéens, Sabelliens, Priscillianistes ; ces mots n'ont plus aucun sens aujourd'hui; ils apparaissent comnv ces débris de squelettes qui, autrefois vivans, ne portent plus aucun nom d'homme, ne rappellent que l'idée vague d'uiie existence antérieure. Essayons d'assigner à chacune de ces sectes sa place historique; car chacune a été active; il n'en est pas une seule (jui n'ait intlué sur le cours des choses et les destinées du monde.

Que signifie le mot : Gnosticisme ? Quelle influence a exercé; la secte connue sous ce nom? Quelle place a-t-elle occupé*' dans la société chrétienne ?

Xous allonsledire. Les anciens philospphes, lorsqu'ils virent f>oindre le christianisme, ne purent renoncer à leurs antiques doctrines. Les dogmes de Platon, les rôves de TOrient, les ini- tiations de lÉgypte formèrent une masse de croyances, rê- veuses, étranges, hiéroglyphiques, absurdes, qui eurent pour prosélytes des esprits très distingués. Ils laissaient le peuple, la foule , la tourbe , en proie aux crédulités superstitieuses de la nouvelle foi et aux humbles pratiques de l'Évangile. Quanta eux , illuminés, Gnostiques (hommes de la science), ils se réservaient la clé du savoir et la connaissance approfon- die des mystères. Ils ne regardaient les dogmes populaires que comme des allégories.

Pour former ce bizarre culte, on voit affluer de tous les points de rOrient les doctrines théurgiques les plus rêveuses, les plus bizarres fantaisies de la pensée religieuse. Julien l'apostat les amalgame avec le Platonisme. Comme l'initié d'Eleusis , h; gnostique prétend avoir seul la clé de la nature; orgueilleux de sa doctrine secrète, il ne trouble pas l'état. Pour lui le monde est une idée, subissant diverses métamorphoses, et s'al- térant quant à l'apparence , comme un nuage vaporeux preiul mille fisures dans le ciel. Vous retrouvez ainsi la contempla-

8 LES PRÉCURSEURS DE LV RÉFORME.

tion indienne au sein même du chrislianisme ; du rêve on fait une science, et de la science un rêve. Fantastique et bizarre création d'une érudition poétique, fréquente parmi les peuples vieillis et subtils. La divinité rêve; les variations de son rêve , ce sont les siècles , les hommes , les chances et les ca- prices du sort. Il n'y a plus de Christ, plus de vierge Marie; tout se confond et se perd autour de ce Dieu qui sommeille. Avec si peu de réalité , tant de poésie et de fiction , une secte a peu de temps à vivre. Elle ne prend point racine dans le peuple. Quel intérêt le peuple prendrait-il à cette philosophie contemplative , inutile féerie ? Il lui faut des doctrines plus palpables, un attrait plus grossier. On a vu reparaître dans ces derniers temps ces mômes Gnostiques, hommes de poésie allégorique et savante , sous le nom d illuminés et sous la conduite d'un mystique célèbre , saint IMartin. Ils n'ont pas eu plus de succès qu'à leur première apparition; la curiosité de 1 esprit humain retrouve avec intérêt leurs œuvres; mais le monde pohtique n'est pas ébranlé par les visions douces, riantes ou terribles, qui font les délices des philosophes rêveurs.

Telle fut la signification de ce que l'on a aommé Gnosti- cisme. C'est Tinsurrection d'une science orientale, mêlée de poésie et de rêverie , contre la bassesse apparente et l'énergie simple de la vie chrétienne. Il y a un débris d'érudition païenne et de somnambulisme asiatique ; c'est une théorie se- crète , chérie par quelques adeptes , bien plutôt qu'une secte armée, régularisée, organisée, marchant à la victoire. Cette fantasmagorie d'un dogme creux et vide pouvait-elle durer? Les Manichéens , dont le sens historique n a pas été mieux saisi , ont du moins fait pénétrer dans leurs dogmes et leur secte un élément vital et populaire.

Si le Gnostique représente l'imagination malade des sa- vans, le IManichéen satisfait par ses rêves les besoins et les maladies de l'imagination populaire. Il commence par s'iso- ler de tous , par former un corps spécial , au lieu de s'enfer- mer comme le Gnostique , dans la contemplation abstraite.

LES PRECURSEURS DE L\ RÉFORME. 9

Venu de l'Orient comme ce dernier , comme lui il ex- plique tout par Tallégorie et le symbole ; aux masses il 'Offre un point de réunion visible et solide, de quoi former iin groupe compacte; il s^mpare de Tidée la plus com- mune, la plus répandue, la plus triviale peut-être, mais aussi la plus facile à comprendre. Il partage le monde en deux zones et en donne l'empire à deux principes : l'un ordon- nant le bien, l'autre commandant le mal; morale, philo- sophie, poésie, religion, tout découle, pour lui, de ces deux sources. Le christianisme est détruit par le 3îanichéen, qui en fait un simple type; l'allégorie règne; Adam et Eve eux - mêmes ne sont que l'intelligence et la nature. Le peuple , instruit par le Manichéisme , n'aperçoit plus dans le monde qu'un double et singulier tableau : les lumières com- battant les ténèbres; la chair combattant l'intelligence; le bien en lutte avec le mal ; la raison se défeniiant contre les sens.

Il y avait quelque chose de palpable et d'ingénieux, que le plus faible enfant pouvait saisir; personne en effet n'ignore qu'il existe un bien et un mal dans ce monde ; cha- cun sait discerner la peine et le plaisir. Aussi, malgré les abstractions dans lesquelles il se plongeait , le 3Ianichéen fit-il durer long-temps la croyance à la fois élevée et bizarre , vulgaire et poétique , qui a porté ce nom. Son système repré- sente en définitive la terreur profonde inspirée aux hommes par la présence du mal sur la terre , et l'apothéose de cette puissance. Ainsi que le Gnostique, il détruit la chair, renonce à la réalité, déifie l'abstraction. A'est-ilpas curieux d'ob- server la variété de ces croyances si légèrement traitées par les philosophes ? ne sont-elles pas, quoi qu'en ait dit Voltaire, aussi intéressantes pour l'histoire de l'esprit humain que les philosophies de Leibnitz et de Descaries?

Savez- vous que ces chefs d'opinions religieuses que Vol- taire a traités avec une espèce de dédain, ont plus vivement in- flué sur l'Europe que bien des philosophe?; que l'histoire in- tellectuelle du monde s'est trouvée sous leurs mains ; que -Gengiskan et Bonaparte, en remuant plus de bataillons , ont

10 LES PRECURSEURS DE LA REFORME.

secoué moins d'idées ; et que ce sont les idées qui tôt ou tard font mouvoir les bataillons? Arnaud de Bresse, ayant rêvé dans les écoles le mélange de la démocratie antique et des idées chrétiennes, réalisa pendant dix années une réforme aussi im- portante que celle de la révolution française. Il émanait évi- demment des sectes que nous avons indiquées plus haut , et <iui avaient fondé le dogme de l'égalité démocratique sur l'é- galité chrétienne.

Les rationalistes modernes se croient bien nouveaux; cepen- dant qu'ont-ils fait, si ce n'est remettre au jour des doctrines passées de mode? Les Aloges, en niant l'esprit saint, étaient les précurseurs de Locke et de Condillac. Ennemis de la contem- plation, ne dépassant jamais les bornes d'une dialectique froide ; embrassant, pour combattre leurs ennemis, le parti commode d'une critique dédaigneuse, ils étudiaient avec prédilection Aris- toteetThéophraste; rejetaient Tinfuii comme une chose incom- préhensible , interdisaient les chants d'église dans lesquels le Christ était invoqué comme père des fidèles, et dirigeaient leurs études vers les mathématiques et les sciences pures. Tel était le système de ce corroyeur byzantin , Théodotus , qui ré- pandit cette doctrine à Rome ; celle d'Artemon, et surtout de Paul de Samozate. Ils ne voyaient tous dans le Christ qu'un homme enrichi passagèrement d'une sagesse divine : d'accord ainsi, quant au fond des données, avec beaucoup de protestans du seizième siècle.

Le Panthéisme, qui récemment a fait tant de partisans, sur- tout en Allemagne , semble renfermé en principe dans cette étrange et poétique doctrine de Sabellius, platonicien qui résol- vait l'univers et le genre humain en un immense idéalisme. A l'origine des choses , s'il faut en croire Sabellius , Dieu silen- cieusement concentré dans son être ineffable , unité absolue , sans émanation et sans révélation , n'avait encore rien tiré de cette profondeur tout reposait. L'ame du Christ , puis l'es- prit saint, puis enfin l'ame de l'homme, rayonnemens succes- sifs de l'ame de Dieu, se produisent tour à tour; et l'univers moral est créé. Ainsi le monde et l'humanité s'évanouissent

LES PRECURSEURS DE LA REFORME. 11

et se perdeat en Dieu ; le néant universel devient le but dé- linitif d'un mysticisme universel. Les derniers descendans de Sabellius ont fini par atteindre un mysticisme vague et une théosophie abstraite , de même que les Ariens transfor- més par les disciples d'Aëtius et d'Eunomius , ont fini par pro- duire les Sociniens , pères évidens des philosophes modernes. Arius, dansTorigine, avait voulu détruire la hiérarchie pon- tificale , comme l'ont (ait depuis les protestans. Habile politique, il soumettait l'Eglise au pouvoir, en ne permettant pas à ce der- nier de comprendre qu'il la soumettrait également au peu- ple , dans le cas le peuple serait vainqueur. Les disciples d'Eunomius, qui perfectionnèrent l'œuvre d'Arius , parvinrent à jouer, à Byzance , à peu près le même rôle que les Soci- niens jouèrent en Europe au dix-septième siècle , et les ency- clopédistes au dix-huitième.

On a fait beaucoup de bruit de Spinosa.qui a semblé un no- vateur sans exemple et sans modèle. Il faut remonter jusqu'à ScotErigène pourvoir poindre dans les temps modernes le pan- théisme de Spinosa. Entre ce premier initiateur de la doctrine et son dernier et plus célèbre adepte , vous trouvez Amalric , David de Dinant et Jordan Bruno , tous trois en butte à d'ef- froyables persécutions. La nature est Dieu , disent Scot et Spinosa ; l'homme ne peut être méchant, ce qui forcerait de conclure que Dieu est méchant. Tout se confond en Dieu, c'est-à-dire dans la nature. » De une souveraine indiffé- rence pour toutes les actions bonnes ou mauvaises qui font partie de la nature, c'est-à-dire de Dieu, qui lui appartien- nent, et ne peuvent avoir ni mérite ni culpabilité.

L'un des hommes qui, après Scot Erigène, ont le plus vi- vement précipité les nations vers cette sagesse humaine et ce rationalisme critique dont le protestantisme a fait la première époque, c'est Abeilard, esprit ambitieux et puissant, plein de subtilité et d'énergie , qui n'a rien négligé pour remplacer la révélation par la religion naturelle. Rien de plus original et de plus neuf que la manière dont il accorde la volonté de rhomme, sa liberté, sa puissance morale, avec i'état d'es-

12 LES PRÉCURSEUrxS DE LA RÉFORME.

clavage dans lequel le maintiennent la puissance et la pré- vision de Dieu. « L'homme est libre, dit-il, sa volonté, son caprice peuvent toujours déranger Tordre de la providence. On ne doit pas attribuer à Dieu Tmipossible, c'est-à-dire la faculté de prévoir ou de ne pas prévoir ce que l'homme peut faire ou ne pas faire ; mais les choses extérieures opposant à ia volonté humaine un réseau d'obstacles insurmontables, la pressent, la serrent, l'enlacent, la réduisent à l'état de chi- mère et lui permettent tout au plus la liberté de la pensée, mais non la Uberté de l'action. Que fit Arnaud de Bresse, cet homme puissant et singulier, qui au sein de l'Europe ca- tholique et féodale essaya, non sans succès, d'ébranler toute la constitution de l'église et de l'état, en France, en Suisse et en Italie? Il s'empara de cette doctrine de la liberté, qu'A- beilard avait prechée , la confondit avec les souvenirs vivans et puissans de Rome antique, et y joignit l'exaltation née de l'ascétisme des cloîtres. Depuis long-temps la hiérarchie de l'église blessait la plupart des sectaires ; ils se révoltaient con- tre cette autorité envahissante. Arnaud de Bresse, élevé dans la sohtude , naturellement exalté, ivre de ses succès scolasti- ques , ayant médité long-temps la république platonicienne dont la vie des couvents lui offrait une image perfectionnée, aperçut le mouvement républicain des cités d'Italie. Croyant y voir une émeute des Gracques, il accourt pour mettre en pratique la liberté des anciens jours. Il se trompe, mais avec son siècle.

Rome était encore pour la chrétienté un Capitole vénérable, une vieille métropole du pouvoir. Déjà, sous Charlemagne, Albéric avait ressuscité le consulat ; il fallut plus tard que les Othon châtiassent la révolte romaine et apprissent au monde que le temps des Scipion était passé. Arnaud de Bresse armé de doctrines libérales, de fanatisme religieux, de souvenirs platoniques, de superstitions républicaines, et suivi de re- doutables pâtres suisses, prétend fonder avec ces ressour- ces la démocratie catholique ^ il échoue , mais il va établir à Zurich une démocratie antique. JMème après sa mort , le frère

LES PRECURSEURS DE LA REFOR.ME. 13

Dolcin reproduit ses idées sous le point de vue religieux, et le tribun Rienzi sous le point de vue politique.

Les clubs jacobins de la révolution française ne furent pas même une cliose nouvelle. Les Circoncillions africains avaient depuis long-temps donné l'exemple d'une démocratie égali- taire et furieuse ; dans l'histoire de leurs actes on retrouve toute l'exaltation fanatique du puritanisme anglais , et toute la jalousie véhémente des jacobins de France. A de longs inter- valles vous retrouvez les mêmes causes, agissant de la même manière, bien que sous des influences diverses. Il était naturel que l'égalité et la fraternité des hommes , une fois prèchées par le christianisme, aboutissent à ce résultat démagogique et rehgieux.

En vain le christianisme avait envahi le monde ; triomphe illusoire en grande partie. Nous venons de voir la parole de rÉvangile transformée en allégories par les fils de FOrient ; c'était la détruire. Il n'y a pas d'excès qui n'entraîne, après lui , sa réaction : dès qu'une secte exagère, soyez sûr qu'une autre secte va bientôt lui répondre par une exagération contraire. C'est ce qui arriva : des hommes avaient rêvé qu"il fallait interpréter la Eible comme un symbole; d'autres rêvèrent que ces symboles mêmes cachaient des réalités à ve- nir. Cet hymne subhme, qui ressemble à un Pourana in- dien, l'Apocalypse fut regardée comme l'explication de toutes les destinées futures \ on crut y lire que dans un laps de mille années le règne du Christ arriverait. L'Evangile avait prêché l'égalité et la fraternité des hommes ; tout fut pris au pied de la lettre : on voulut que les esclaves devinssent miaîtres, et les maîtres esclaves. La démocratie la plus inexécutable sortit d'une vision fantastique; et ce germe, développé d'abord avec une extravagance inouie , m.ais se perpétuant dans le monde moderne, se conserva long-temps au sein de la civilisation pour reparaître puissant, du seizième au dix-huitième siècle. Ainsi procède le grand travail de l'humanité; rien n'est perdu; mais souvent l'élaboration est cachée. Le germe le plus fécond tantôt ne se montre que comme un fléau , tantôt se dérobe à

14 LES PRÉCURSEURS DE LA RÉF0R3IE.

tous les regards pendant des siècles ; inactif et mort en appa- rence, vivant et puissant en réalité. Là, il attend le moment d'éclore.

Les sectaires singuliers que nous venons dénommer, ce sont les Millénaires , dont les doctrines républicaines ont reparu chez les Anabaptistes. Ils prétendaient que la félicité terrestre serait parfaite , dès que légalité se trouverait ré- tablie entre tous. Ils espéraient, comme les musulmans, le bonheur des sens en récompense de la sainteté. Ce fut ainsi que des essais de république pure et de démocratie complète eurent lieu dans diverses régions de l'Italie et de TAUemagne. On réalisait de son mieux l' Ancien-Testament. Le chef était nommé par l'inspiration divine : l'élection pro- cédait de l'Esprit saint ; la polygamie s'établissait à l'exemple de Salomon. Étrange drame que les anabaptistes de Munster jouèrent à la face du monde étonné.

Il y eut encore une secte spéciale, qui tenant ses regards fixés sur les prophètes de TAncien-Testament , mêla de la fa- çon la plus étrange la démocratie et linspiration : ceux-là se nommaient IMontanistes. Tout ce que le Nouveau-Testament renferme défavorable à 1 humilité des conditions, et môme à celle des intelligences, était adopté et développé par cette secte. L'ignorance inspirée et la pauvreté sainte formaient ce parti , contraire aux Gnostiques qui se nourrissaient derudition rêveuse et de contemplation raffinée. Nos nuances politiques, dont nous sommes si fiers, se réduisent à rien , si vous les comparez à ces premières sectes chré- tiennes , mal appréciées et cependant fécondes. Le 3Iontaniste aime et divinise Textase , niais l'extase ignorante; plus elle est ignorante, plus elle est pure. Absorbé dans l'Esprit-Saint, il renouvelle les phénomènes des py thonisses ; phénomènes que nous avons vus récemment attirer l'attention des peuples, sous les titres de magnétisme et de somnambulisme. Attadié au Saint-Esprit plus qu'au Christ , il se fie à sa raison indivi- duelle, lorsque celte raison, échauffée par l'extase, semble avoir reçu le conseil den haut, le soufile de l'Esprit divio.

LES PRÉCURSEURS DE LA RÉFORME. l")

Comme Rousseau , il dédaigne la science , ne veut croire qu'à linspiration , et finit par se perdre dans Torgueil. Tout Ijomme devient susceptible du don de prophétie; chacun est prêtre , chaque chrétien se transforme en magistrat et en roi. Une démocratie de fidèles a pour guide le premier ins- piré qui se piésente \ ce dernier, l'inspiration une fois éteinte , retombe dans la masse vulgaire.

Ce gouvernement de l'extase ne put durer. Bien des siècles après, on le vit ressusciter triomphant, aidé de l'hy- |)0crisie , sous la forme du grand Cromwell et ses amis. Le principe d'égalité contenu dans leurs doctrines mystiques, concourut à îa formation du gouvernement représentatif an- glais, qui, lui-même, prépara l'explosion de la démocratie pendant la révolution française.

La primitive naïveté de Tinstitution chrétienne s'évanouis- sait donc en face de tant de nouvelles chiqières. Les résultats en furent étranges. Beaucoup de sectes persécutées, contraintes à se cacher, aboutirent à la franc-maçonnerie et à la fonda- tion des Templiers ; les IManichéens , par exemple , qui , for- més en véritable corps d'armée , marchaient à la destruction du pouvoir; et les Millénaires , qui prétendaient niveler tous le^ rangs.

Faire dominer l'individualité, exalter démesurément l'é- nergie de lame humaine, voilà ce que Ton reproche aux philosophes modernes Eh bien! la source de ce système qui se rapproche du stoïcisme antique, et exalte l'orgueil de l'homme, se retrouve dans la doctrine du moine anglais Pe- lage. Nourri probablement de la science des couvents irlan- dais et trouvant les membres de l'église romaine très corrom- pus. Pelage embrassa une doctrine toute stoïque sur la force de la volonté humaine ; sa puissance définitive pour arracher rhomme au mal. Exaltant à la fois l'idée du devoir et celle de notre énergie morale , ce système s'accordait merveilleuse- ment avec le génie pratique , positif et rationnel des temps modernes et surtout des peuples du Nord. Mettre au dessus de tout la liberté de l'homme , c'était détruire l'influence de

16 LES PRÉCURSEURS DE LA REFORME.

î)ieu sur nos actions et rendre inutile la prière. Aussi vit-on la plus grande partie du clergé s'élever contre cette doctrine. Les nations occidentales concilièrent de leur mieux l'une et l'autre, au moyen de je ne sais quel compromis. L'individualité et la force personnelles de Ihomme, érigées en culte par l'Angleterre, se rapportent assurément à cette vieille ten- dance.

Ceux qui se contentaient d'interpréter l'Écriture Sainte, et de prêter un sens mystique, érudit, fantastique, aux préceptes des livres saints, n'avaient rien à craindre et ne se cachaient pas. Le travail secret de ces derniers eut quelque chose de très hizarre. Il traversa les époques les plus obscures du moyen-âge , et vint influer sur la science et la poésie moder- nes. Les uns, comme Denis l'Aréopagite et Scot Érigène, essayèrent, à l'exemple de saint Augustin, de réconcilier avec le christianisme Aristote et Platon. Les autres adorèrent particulièrement Joseph d'Arimathie ensevelissant Jésus- Christ; et la Sainte Coupe, dans laquelle on recueillit le sang de Notre Seigneur; symbole poétique, dont l'influence fut grande aux temps de la chevalerie. De cette allégorie du saint Graal , qui fait le sujet de plusieurs poèmes chevale- resques : de aussi la transformation de 3farie , mère de Dieu , en type éternel de la sainteté féminine. Toute la poésie allemande du treizième siècle a reçu ses couleurs éthérées de ce souffle bizarre. La teinte orientale, mystérieuse, allégo- rique , qui se joue à la surface de plusieurs croyances popu- laires du Nord , n'a pas d'autre origine.

Les côtes françaises de la Méditerranée avaient de nombreux rapports avec Byzance et la Grèce ; le commerce était floris- sant , le développement poétique était splendide. La doctrine si populaire et si vive du Manichéisme, établissant le règne si- multané du bien et du mal, leur lutte violente et la nécessité pour l'homme de défendre le bien, de résister au mal; cette doctrine , à la fois mystique et active , s'empara vivement des esprits dans la Gaule méridionale. Le Katharos, Vhomme de la pureté, le défenseur du bien et du beau , l'ennemi du

LES PRÉCURSEURS DE LA RÉFORME. 17

mauvais principe , devait , selon le dogme reçu , faire sortir du tombeau le Christ enseveli ; mais pour cela il lui fallait une vie parfaitement sainte, parfaitement chaste, ignorante de tout, excepté des choses religieuses ; pauvre et modeste. Les Albigeois, qui occupent tant d'espace dans Thistoire mo- derne, ne furent que des 3Ianichéens ou des Katharos. Lors- que ces idées si flatteuses pour le pauvre et l'homme souffrant, tombèrent au sein de populations modestes , agricoles, pastorales, leur contagion fut rapide. Dans la ville d'xVrras, la dernière classe du peuple embrasse cette doctrine venue de l'Orient; ailleurs, dans la Haute-Italie, dans les Pays-Bas, à Turin, dans la France centrale, chevaliers, prêtres, bour- geois , y trouvent un aliment de curiosité et d'exaltation. Tu- rin et Orléans voient se développer un Manichéisme scienti- fique. Du onzième au douzième siècle, ces Katharos, ces Albi- geois, prétendant au privilège exclusif d€i la sainteté, de la pu- reté, se montrent de toutes parts , ébranlent l'Europe. Il y en a qui ne veulent reconnaître que la sainteté du pauvre. Aussi iivancés dans leurs doctrines que les plus farouches partisans 'de Robespierre ou de IMarat , ceux-là s'appellent les Publi- cains, les Tisserands, les Piphles; d'autres, égarés dans les spéculations abstraites , et se livrant en même temps aux vo- luptés dissolues , affirment que la chair ne peut pas pécher, puisqu'elle est le péché lui-même, et que les souillures du corps ne flétrissent jamais la pureté de l'esprit.

Ainsi , depuis rétablissement du christianisme , mille ten- dances opposées le déchiraient : on interprétait tour à tour au profit de l'imagination enthousiaste, des sens impérieux, du peuple opprimé, de l'ascétisme rigoureux, les vérités de l'Evangile. Vaste prélude, qui annonçait tour à tour l'insur- rection des classes inférieures , Tapparition du puritanisme et celle du quiéiisme moderne. Tant de subdivisions, hosti- les les unes aux autres , n'auraient pas manqué de se com- battre , si un danger commun ne les eût ralliées. Lorsque le Catholicisme s'arma contre elles, quand il déclara la guerre a toutes à la fois, elles se replièrent sur elles-mêmes, s'uni-

XIV.— 4' SÉRIE. 2

18 LES PRÉCURSEURS DE LA REFORME.

lent, s'enrégimentèrent, eurent leurs assemblées secrètes, leur gouvernement spécial et caché; Pierre de Bruys, Henri, Arnauld de Bresse leur servirent de chefs ; beaucoup de sang coula.

Par une singularité historique fort remarquable , ces Ka- tharos, dont la doctrine remonte , comme nous venons de le prouver, à des sources orientales, rencontrèrent pour appui les restes de l'Arianisme Gothique. De ce mélange, se com- posèrent les sectes vaudoises, qui ont occupé une place im- portante dans l'histoire de FÉglise; masses compactes qui prétendaient avoir conservé les doctrines de l'Église primi- tive , qui lisaient la Bible en langage vulgaire , se déclaraient ennemies de Bome et de la catholicité , et embrassaient un christianisme mystique et pratique à la fois. On observe chez les Katharos les traces d'un arianisme afTaibli , qui a suscité contre eux et contre les sectes nommées vaudoises , <îans les temps postérieurs , une accusation d'arianisme dont leur ignorance s'étonnait. Leurs débris, flétris du nom inju- rieux de cagots , repoussèrent avec une silencieuse obstina- lion l'Église cathohque, et conservèrent quelques restes d'un christianisme arien, avec des vestiges de la Bible en langue vulgaire. Plus l'Église augmentait sa puissante magnificence, plus le christianisme des sectaires, simple et pauvre, accusait les orthodoxes et leur reprochait leur frivolité mondaine. Des Millénaires mystiques, des Théosophes nanichéens , confon- dirent leurs doctrines avec les débris de ces communions ariennes ignorées ; dans leurs rangs se glissèrent Béranger, (lui attaqua les mystères de la Cène et l'autre Béranger qui sortit de l'école d'Abeilard. Lyon et la Suisse française don- nèrent naissance à des réformateurs systématiques , contre lesquels s'arma de toute sa vengeance le bras ecclésiastique et séculier. Leur esprit fut cependant doux et mystique. Point de grades, de mystères, d'initiations. Nulle haine coi*^ tre les établissemens de l'état et de l'Église. C'est un système plus aimable , plus modéré , mais en môme temps plus ob- stiné dans sa double direction mystique et rationnelle. Les

LES PRECURSEURS DE LA REFOR^IE. H)

artisans se montrent surtout favorables à une doctrine qui s'harmonise avec la simplicité de leurs habitudes.

On voit de combien de côtés divers partait Tattaque contre le catholicisme; Tesprit oriental du Gnostique et du Ma- nichéen anime les habitans des vallées situées dans les Alpes , les Cévennes . le Languedoc et les Pyrénées ; le midi des Gaules est tout rempli de cette doctrine, qui accuse Rome d'orgueil, de violence et de luxe. Les missionnaires de ces sectaires courent le monde , et vont à Rome même prê- cher leur doctrine. On les jette dans le bûcher, on les égorge ; on ne les convertit pas.

Ils se répandent en Allemagne et en Hongrie. Ici et , toujours de nouvelles flammes annoncent leur passage. Ils lèguent à l'Italie , Tesprit rationnel de Socin ; à la France , le protestantisme des Cévennes ; à F Angleterre , l'esprit démocratique de Wiclef. Tous ces germes semés au ha- sard commencèrent à fructifier au seizième siècle. C'est alors que Luther s'en saisit et que Henri \"III en fait un instru- ment politique. Xous ne suivrons pas dans ses transformations diverses ce mouvement du doute et de la révolte à travers le monde; mais nous avons assez prouvé par les faits , que ni les philosophes du dix-huitième siècle, ni les Puritains du dix-septième, ni les Réformateurs du seizième , ne pouvaient réclamer à juste titre la priorité des opinions qu'ils ont fait valoir, ni l'honneur de la révolte dirigée par eux.

f PhiJosophical Magazine. J

jCittiTuturir.

CONTiSS FACÉTIEUX

ET POÈMES DROLATIQUES DE L'ALLEMAGNE ANCIENNE.

Savez-vous que T Angleterre autrefois s'appelait Merrij En- gland, l'Angleterre joyeuse? A la voir aujourd'hui , vous ne- vous douteriez guère qu'elle a mérité ce vieux surnom; le puritanisme a brisé sa couronne de folie et l'a rempla- cée par un diadème de grandeur et de tristesse. Aujourd'hui des flots élégiaques se précipitent du sommet de son trône commercial et industriel. A dater de Jacques I", l'Angleterre de Bobin-Hood , la vassale des Normands , folle de son corps et aimant à rire , est devenue une infatigable pleureuse. Les amis de Cromwell lui ont donné b ton : puis on a pleuré dé- mesurément sous le règne du poète élégiaque Nicolas Rowe, sous celui de l'ambitieux prêtre Young, qui, trompé dans les espérances de sa vanité, alla se lamenter sur les tombeaux; enfin sous la loi funèbre et désespérée de Byron etdeShelley. Ainsi changent les liommes et les nations. Cette barbe blan- che , ce front ridé , cet œil éteint , cette voix cassée ne vous permettent plus de reconnaître votre ami de collège , celui qui bondissait près de vous , celui dont chaque mot était un éclat de rire. Le même étonnement vous saisit, lorsqu'une physio- nomie sereine , un sourire épanoui , et cette bonne humeur

POE.MES DROLATIQUES DE L'aLLE.MAGNE. 21

qui ressemble à un rayon de soleil, vous accueillent chez Ihomme que vous avez laissé morose , misanthrope et pas- sionné. A ces évolutions si étonnantes, mais si communes, que pouvez-vous opposer? Rien. La vie de lliomme , celle des nations se composent d"une série de catastrophes, c'est-à-dire de bouleversemens plus ou moins prévus, plus ou moins in- sensibles.

Vous prenez 1" Allemagne pour le pays de la gravité rêveuse par excellence ; vous vous souvenez du trait de ce bon Alle- mand à qui 1 on reprochait de n^étre pas assez vif et assez gai , et qui , s'élançant par la fenêtre s'écriait : je me fais vif. Aous vous rappelez la question malhonnête du père Bouhours, qui , dans un recueil d'axiomes graves , inséra le problème suivant : Un Allemand peut-il avoir de l'esprit? Il vous semble qu'une vapeur mélancolique, un nuage d'esthétique impéné- trable, pèsent à jamais sur la Germanie mystérieuse. Erreur. îî îvy a pas de peuple au monde dont la Uttérature se soit en- veloppée , d'aussi bonne heure , de langes comiques et de facéties, les unes spirituelles, les autres burlesques. Dans les cours d'Allemagne régnaient, sans partage, ces fous de cour qui ont donné naissance aux c/oRvis charmans deShakspeare. De l'Allemagne, nous est arrivé le Vaisseau des Fous qui a fait tant de bruit et tenu tant de place au rnoyen-àge. Un château de suzerain du onzième au quatorzième siècle, était un vrai pays de cocagne pour les jongleurs et les bouffons. Le 3Iénes- trel, chantre d'amour, était loin d'avoir autant d'influence et de crédit que l'inventeur de ces bonnes historiettes faites pour dérider quiconque les écoutait. Les ecclésiastiques consacraient des sermons funèbres à ces grands olïîciers de la plaisanterie, <|ue le seigneur féodal était bien aise de trouver après ses longues chevauchées et ses sanglantes escarmouches; on con- serve dans les bibliothèques l'oraison funèbre d'Hans 3Iiesko, bouffon poméranien, auquel le savant Cradelius attribue à peu près toutes les vertus. Lorsque le sévère Rodolphe de Habs- bourg chassa les ménestrels de sa cour, il y conserva son fidèle

22 P0È3IES DROLATIQUES DE l'aLLEMAGx\E.

bouffon , Pfaff Cappadox. On voit les bouffons allemands tra- verser l'histoire ténébreuse des temps chevaleresques, prendre part aux conjurations et aux guerres , aux fêtes et aux sièges, et souvent dé])asser en héroïsme les blasons les plus glorieux et les noms les plus illustres. Kurz Ton der Rosen, Tun des fous de Maximilien, pénètre dans la prison de son maître, et le sauve. Cet incident a suggéré à Walter-Scott l'épisode de If'amba, épisode pathétique, admirable , mais moins touchant peut-être encore que la simple narration des faits, telle qu'on la trouve dans les naïves pages du vieux chroniqueur. Cette ancienne Allemagne, si gaie , a fourni aux Français l'un des mots les plus facétieux et des plus narquois de leur langue : lemoiespiêgle , qui n'a pas d'autre origine que le nom du malin Eulen Spiegel , dont les bons tours ont eu dans leur époque la même célébrité que ceux de Gilblas et de Mascarille.

Ainsi, la grave Germanie a possédé autrefois toute une race de plaisans drôles , une population de joyeux corps , une mythologie burlesque , oubliée aujourd'hui des vaporeuses intelligences qui étudient curieusement Fichte, Kant et Schelling. Ce fut vers le milieu du seizième siècle que tous les bons contes légués par le moyen-âge revêtirent une forme plus sévère, plus artistique, et que l'on vit les divertissantes bistoriettes de messieurs les fous prendre place dans la littéra- ture. Rabelais avait donné l'exemple ; Brisquet et Triboulet en France , Claus Narr et Kurz-Yon der Rosen en Allemagne , s'étaient fait une grande position; c'était un siècle gai, que le siècle sanglant qui s'ouvre par les gausseries de Rabelais et le bûcher de Servet , et qui se termine par la satire Mé- nippée et l'assassinat de Henri III. La presse , nouvelle et ter- rible invention, recueillait dans le vague des traditions popu- laires tout ce qui pouvait devenir utile ou flatter la curiosité générale. A côté du roman de la Rose et des commentaires de la Bible, elle éditait les romans de chevalerie, les tri- viales gaîtés du Pogge et les belles inventions de Rabelais. Le roman du Renard , le Vaisseau des fous , les aventures de

POÈMES DROLATIQUES DE l'ALLEMAGNE. ^^

l'Espiègle , les bons tours du moine Rush , du curé de Ca- lemberg et du curé Amis , furent réimprimés à la grande joie des étudians et des lecteurs de gaudrioles.

Quis non legit quid frater Jîaushius egit. Sunt qui Smosmannum cupiunt audirc per annum Turpia dicentem , vel Suarmum spurca loquentem. Quique legunt Pfaf/i Calembergi facta vel ^jji.

Ainsi parle Eruno Seidlius , à la tète du poème curieux des Parœmiœ Eihicœ , imprimé à Francfort, en 1589. Nous ne savons pas ce que sont devenus les grands et honorables héros Swarm et Smosmann ; mais il n'y a pas de petit enfant anglais qui ne soit fort avec le bon moine Rush , le plus espiègle des moines ; peut-être Tillustre abbé de Calemberg a-t-il légué à la langue française les deux mots calembourg et ca- kmhredaine qui ont si fort intrigué les ^philologues.

Ouvrons cette galerie de jovialité allemande par le plus vieux de ses héros, le curé Amis. Il avait l'honneur d'être anglais , s'il faut en croire la ballade allemande.

Er het hus in Engellant In eintr stat ze Trânis, Uni liiez der phajfe Amis.

« II habitait l'Angleterre, occupait une maison dans la ville de Tranis, et s'appelait Amis. » Est-ce par respect pour leur nationalité, que les Allemands n'ont pas voulu laisser peser sur un compatriote la détestable réputation de ce pauvre curé Amis? Leur point d'honneur s'est-il révolté de voir un prêtre allemand si mauvais sujet? Je ne sais; mais jamais Scapin ec- clésiastique n'a eu de plus nombreuses coulpes à se reprocher, et la légende de maître Pierre Faifeu n'approche pas de sa légende. On va voir que le drôle a mené sa vie moins inno- cemment que çaîment , et l'on trouvera dans les actions du vénérable personnage le prototype des Lazarille de Tormes, des 3Iascarille et des Figaro. Jetons un coup d'œil sur cette vie intéressante, et n'y cherchons pas de moralité.

Dans cette petite ville de Tranis , dont on ne nous donne,

24 POÈiMES DROLA.TIQUES DE l'ALLEMAGNE.

bien entendu , ni la longitude ni la latitude , vivait donc , verS' le milieu du seizième siècle, un curé plus riche d'esprit que de revenu, et dont le petit champ et les faibles dîmes, eussent malaisément suiTi à des goûts assez dispendieux, si la fécondité de son imagination n'eût suppléé aux ressources qui lui manquaient. Pauvre, il recevait et traitait large- ment ses amis. L'évoque fit une visite pastorale à son subor- donné, qu'il somma de répondre à diverses questions. Si je peux convaincre mon homme d'incapacité, l'expulsion aura un prétexte ; et puisque sa cure rapporte tant, je m'arrangerai avec le successeur. Ainsi avait raisonné l'évêque. On voit que son code de morale était tout aussi élastique que celui du pauvre Amis. Nos deux personnages sont en présence. A chacune des questions du supérieur, Amis répond par une plaisanterie si bien tournée et si embarrassante , que le ques- tionneur se trouve bientôt la victime du questionné. C'étaient des problèmes sans fin sur la profondeur de la mer , sur le nombre des étoiles, surla hauteur du firmament, et autres bagatelles , dont pas une ne causait un moment de trouble et d'inquiétude au sang -froid du prêtre répondant. Fatigué de cette lutte inutile, l'évêque s'écria enfin : « Quel est le point central du globe terrestre?

C'est mon église , répondit sans hésiter le curé Amis. )) La leçon de l'àne manque peut-être un tant soit peu de

vraisemblance, mais certes elle n'est pas dénuée d'originalité. « Qu'apprenez-vous à vos ouailles, demanda l'évêque?

Tout ce que je peux ; mais ce sont des ânes. -— Et ces ânes, vous les instruisez?

De mon mieux.

Servante, faites venir un àne, et voyons ce que M. le curé pourra lui apprendre.

Il faut vingt ans pour l'éducation d'un homme ; moi j'en demande trente pour l'éducation d'un âne^ c'est raison- nable.

Soit; mais dans huit jours, je reviendrai savoir quels progrès vous avez faits dans cette éducation importante; et si

POÈMES DROLATIQUES DE L ALLEMAGNE. 25

le succès vous a manqué, je le regretterai beaucoup, mais un plus habile aura la cure. »

ISoive curé, qui n'avait pas reçu les instructions d'Ashley ou de Franconi, mais qui avait deviné leur science, prend un gros livre , le plus bel in-folio de l'époque , intercalle des chardons entre toutes les pages, et place le volume fermé devantràne quil veut instruire. L'instinct de l'animal s"éveille; il ne tarde pas à ouvrir l'énorme tome , dont ses narines sé~ duites retournent bientôt tous les feuillets. Ces exercices se répètent pendant les huit jours qui précèdent la visite de Té- vêque. Ce dernier arrive , projette sur Thomme qu'il veut des- tituer un coup d'œil oblique, se prélasse dans la vaste chaire de bois de chêne, et ordonne que Tàne lui soit amené. L"àne vient, et devant lui le volume est placé; il reconnaît son volume et son déjeuner ordinaire, tourne avec une gravité solennelle chacun des feuillets, encore empreints d'une sa- veur gastronomique ; et au bout du volume, ne trouvant rien , relève la tète et se met à braire avec le plus majestueux dé- sespoir.

« C'est sa manière , dit le curé, de prononcer la voyelle A; il n'en est encore qu'à cette lettre de l'alphabet, et vous voyez qu'il la prononce à l'allemande, avec un accent circonflexe. »»

L'évèque leva le siège , et renonça désormais à tourmenter le curé Amis. Battu dans cette lutte que lui-même avait com- mencée imprudemment, la fièvre le prit, et l'histoire véridi- que du héros dont nous rappelons les hauts faits attribue à cette défaite la mort prématurée de l'évéque. C'était prendre la chose bien au sérieux. Quoi qu'il en soit, la victoire du curé se répandit bientôt dans toute l'Allemagne; le décès de son supérieur ne fit qu'augmenter l'éclat du triomphe; et de tous les coins de l'Allemagne on accourut pour lui rendre hommage et visite. Sa joyeuseté charmait les visiteurs; son hospitalité les captivait ; bientôt l'habitude de la plus prodigue vie transforma le subtil curé en un dissipateur ruiné. On allait vendre ses chaises cassées, et ses tables si souvent tachées de bon vin, lorsque, s'exilant volontairement du presbytère, il

26 POÈMES DROLATIQUES DE l'aLLEMAGNE.

résolut de courir le monde, et d exploiter la meilleure de toutes les parties commerciales , celle qui ne périt pas , la grande stu- pidité humaine.

Notre Figaro ecclésiastique commence par se faire vendeur de pardons et d'indulgences, ce qui n'était pas mal entendu. Chaque époque portant ses fruits spéciaux de duperie d'une part, et de mystification de l'autre, le pardon et Findulgence étaient dans ce temps-là d'un fort bon rapport. Mais il faut voir avec quelle habileté diplomatique Amis dispose de ses res- sources. Il se munit d'un vieux crâne, qu'il baptise du nom de Saint-Brandan. Puis il s'en va trouver le curé d'un petit village, et lui déclare que la moitié des gains qu'il pourra faire reviendra au curé, si ce dernier lui permet de tenir boutique dans l'église. La messe est dite, le sermon fini, les auditeurs attendent : Amis exhibe son crâne, débute par l'his- toire chimérique et. panégyrique de ce grand saint, se dit chargé par le Saint consistoire de construire une église et un monastère en son honneur, appelle à grands cris les contribu- tions des fidèles, et couronne sa péroraison par ces mots : « Contribuez à cette œuvre charitable, chers frères; ouvrez- » vous la porte du Paradis; mais si quelqu'un d'entre vous a " péché en secret contre les lois de la sainteté et de la vertu, » n'approchez j)as de moi , gardez-vous bien de déposer votre " offrande; saint Brandan vous repousse avec horreur... » II fut convenu que tout habitant du village qui ne contribue- rait pas à Tœuvre sainte se reconnaitraît coupable de quel- que faute cachée ; ceux qui n'avaient pas d'argent en em- pruntèrent à leur voisin, et la bourse sacrée du fripon, vendeur d'indulgences, se grossit démesurément. Dans les espiègleries du malicieux Amis, comme dans presque toutes les espiègleries allemandes , il entre deux élémens également indispensables : d'abord la subtilité du voleur, et ensuite l'im- bécillité du volé.

L'aventure parisienne est encore plus jolie. Suivons dans cette ville Amis, qui monté sur un bon cheval, suivi de ses gens, comme un riche seigneur, débarrassé du crâne sacré

POÈMES DFxOLATLQUES DE L'ALLE.MAGi\E. 27

qui lui avait valu cette aubaine , allant à petites journées et séjournant à son aise dans les auberges, finit par atteindre la grande cité. Il va droit au palais du roi.

Là, il se donne pour peintre et pour sorcier. Le palais nouvellement construit a besoin d'ornemens : les offres du peintre sont acceptées , il va couvrir de belles figures tous ces lambris encore nus. « 3Iais je vous en préviens, dit-il , moît œuvre merveilleuse ne doit être soumise qu'aux nobles de race pure ; mes chefs-d'œuvre seront invisibles pour les bâ- tards. — Très bien ; on le laisse travailler ; l'artiste s'enferme pendant un mois dans les chambres livrées à son pinceau , et le premier qui soit admis à contempler ces chefs-d'œuvre . c'est le roi lui-même : il n"aperçoit absolument rien que les murs, mais comme il ne veut point passer pour illégitime, il a soin de garder le silence, donne de grands éloges à l'artiste, vante la beauté des poses, la fi^aîcheur du coloris, admet toute sa cour à Thonneur de contempler les pein- tures de l'artiste étranger , et le renvoie comblé de présens. Personne ne désire être plus bâtard que le roi; les femmes elles-mêmes font chorus aveci leurs pères et leurs maris. La réputation de l'artiste se trouve assurée, et il part.

Le cours de ces espiègleries fructueuses, qui demandaient de la part des dupes un si vaste fond de bonhomie , se conti- nue en Lorraine , pays que le fripon exploite à son tour et qui s'y prêté aussi de fort bonne grâce. Lh , il se présente comme médecin ; la cour l'accueille : il promet merveilles. Tous les malades du canton seront guéris , dit-il, dans une semaine; mais il demande au duc la permission do tirer seulement vingt palettes de sang à cbacun des hommes vicieux de la province ; Dieu les indiquera facilement, car les vicieux seront seuls ma- lades. A peine cette étrange proclamation a-t-elle retenti, tous les invalides quittent leur lit de souffrance , personne ne se sent malade ; nul ne veut livrer son sang comme électuaire à la main savante du docteur. Les pièces d'or pleuvent dans la po- chette du charlatan , et Amis trouve que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. En effet il jouit de tous

28 POÈMES DROLATIQUES PE l'aLLEMAGISE.

les biens de la vie dans les intervalles de ses grands coups de maître , dont nous avons retracé les plus brlllans. Mais bien- tôt sa bourse se vide, le riche et généreux seigneur devient pauvre; et il fallut encore avoir recours à la ruse pour battre monnaie aux dépens des bonnes gens. Dans ces circonstances, dont le retour était fréquent, Amis endossait la besace , rame- nait sur son front le capuche, et redevenait moine mendiant, pour son plus grand bénéfice et la plus grande gloire de Dieu, Une pieuse dame habitait un château , scus le toit duquel Amis trouva retraite et hospitalité pendant une nuit. La chère du moine fut délicate et savoureuse. Il avait alTaire à gens qui respectaient Féglise, et n'oubliaient rien pour la ser- vir. Un chapon, présenté sur table , fit les honneurs du repas du soir, et ses débris restèrent jusqu'au lendemain matin dans le vase qui l'avait contenu. Le domestique porta le tout dans une armoire que le curé gastronome jugea digne de son attention spéciale. Le lendemain matin, de bonne heure. Amis se lève , va acheter un chapon au village, l'endort en le faisant manger, et le dépose dans l'armoire à la place de son confrère. La ménagère crie au miracle , en s'apercevant d'une résurrection si étonnante, et court avertir sa maîtresse qui ne doute pas que la bénédiction du ciel ne soit descendue sur la m.aison honorée d'une présence aussi sainte. En effet , Amis , dans un petit sermon de circonstance , qu'il se per- met le lendemain, déclare de la part de Dieu, que toutce qu'on lui donnerait serait rendu au double, comme l'avait été le cha- pon. Grâce à cette précaution oratoire, la récolte fut très abondante , et Amis continua le cours de ses triomphes.

Il avait un goût prononcé pour les belles pénitentes, efe l'une d'elles, séduite par cette irrésistible parole à laquelle il avait tant de succès, lui avait fait présent, toujours pour son église, de vingt aunes d'étoffe magnifique. Il s'en allait joyeux du cadeau de la dame, lorsque le mari l'aperçut, reconnut sa belle étoffe , devina la ruse du fripon et la du- perie de sa femme, et courut après lui. Tous deux étaient à cheval, mais l'avantage resta bientôt au mari. « Prenez votre

POÈMES DROLATIQLES DE l'aLLEMAOE. 29

étoffe s'écrie Amis , et soyez sûr qu'avant une heure écoulée , Dieu punira terriblement votre mépris pour la sainte église.» Puis il piqua des deux , laissant entre les mains du mari, le rouleau d étoffe, qui ne tarda pas à s'enflammer. Amis avait placé au centre de la pièce, un morceau d'amadou allumé.

Dieu sait combien d'éclats de rires et de mouvemens de grosse joie ces brutales plaisanteries ont fait éclore chez les Al- lemands, du quatorzième au dix-septième siècle. ^N'arrateur fi- dèle, nous n'essayons point de leur prêter la délicatesse et la grâce qui leur manquent; ce serait leur enlever la force comi- que et triviale qui les distingue.

Il fallait qu" une telle vie se couronnât par un bel acte , par une de ces magnifiques escroqueries qui servent de type aux fripons à venir ; or, voici ce qu'il advint. Après la plaisan- terie du chapon mort et ressuscité , Amis devient négociant , fait des achats nombreux , ou plutôt, prétend qu'il en va faire, se lie avec tous les négocians de Londres, et annonce son pro- chain départ pour Constantinople. Sa libéralité, sa magnifi- cence ne laissent aucun doute sur sa richesse, et tout le monde l'accepte pour ce qu'il veut être. Il soupe avec deux ou trois de ses nouveaux confrères, et apprend que l'un d'eux est possesseur d'une riche partie de diamans qu'il va bientôt vendre au roi d'Espagne ; après boire. Amis veut voir ces dia- mans, les admire , les marchande et finit par convenir d'un prix net de six cent mille ducats qui vont être comptés en échange des diamans. « L'argent se trouve , dit Amis , chez son ban- quier ; le marchand de diamans voudra bien transporter dans le domicile de ce dernier sa cassette et lui-même. »>

Avant le dessert , on voit arriver un des domestiques d'A- mis : il prévient son maître que quelqu'un désire lui parler. Amis demanda la permission de se détacher quelques instans , quitta les négocians, et se rendit en toute hâte chez un médecin. ••- 3Ionsieur, lui dit-il , un grand malheur vient de m'arriver ; mon père est fou, le malheureux vieillard porte toujours avec lui une cassette qu'il croit pleine de diamans, et se plaint qu'on le vole. C'est la vue de cette cassette qui excite ses plus

.'50 POÈMES DROLATIQUES DE l'ALLE^Ï AGNE.

violens transports ; il est impossible de l'en séparer; toute notre famille est désolée, et s'adresse à vous; dans deux heures je vous ramènerai , et comme les moyens de douceur ont été épuisés pour obtenir sa guérisou; je crains que vous ne soyez forcé d'employer la contrainte. Dans tous les cas, nous le re- commandons à votre science et à votre charité. »

Lorsque le marchand, escorté par son fripon, entra dans le cabinet du médecin, tenant sa cassette soigneusement enve- loppée sous son manteau ; lorsqu'il développa la longue liste des princes et des princesses auxquels avaient appartenu les diamans devenus sa propriété, le médecin le laissa dire et ne Tarrôta pas. Amis placé derrière la chaise sur laquelle le marchand était assis, faisait des signes au docteur, et paraissait suivre, de concert avec lui, le déploiement de cette infirmité mentale. » Oui s'écria enfin le docteur, l'argent que vous ré- clamez à juste titre, va vous être compté, si vous voulez bien |)Oser celte cassette sur la table. » Cn vigoureux coup de sonnette fait accourir trois hommes apostés dont l'un com- mença par mettre en sûreté la cassette, pendant que ses acco- lytes contenaient le marchand furieux, le bâillonnaient pour étouffer les cris perçans qu'il jetait , lui attachaient la che- mise de force, le rasaient comme c'était la coutume au moyen- Age , et lui administraient une douche. Cependant Amis s'é- puisait en complimens et en révérences en Thonneur du mé- decin, et lui comptait la somme due pour cette grave et utile consultation. Le lendemain, Amis avait quitté l'Angleterre et avait fait voile pour Constantinople , emportant la précieuse cassette. La femme du marchand vint redemander son mari au médecin , qui le lui rendit, la tête rasée , le front chauve , bien lavé par de nombreuses douches.

Comment finit cette légende? Le diable se fait ermite; Amis a économisé sur ses dernières folies ; il bâtit un monas- tère , prêche la morale , gronde les jeunes gens , et meurt en odeur de sainteté.

Vénérable Amis, vous dont j'ai esquissé les aventures héroï- ques, quelque grand que vous soyez, u Panurge de l'ancienne

POExAIES DROLATIQUES DE L ALLEMAGNE. 31

Allemagne ecclésiastique, laissez un peu de place, je vous prie, à deux grands hommes de même espèce , le curé de Calem- berg, et Pierre Lew, surnommé le Second-Calemberg. Ces deux curés ne méritent pas d'être rejetés dans l'ombre. Avec autant d'esprit que leur confrère , et une exploitation non moins heureuse de la bêtise universelle, ils avaient peut- être reçu le don d'une invention plus comique.

Mais, avant de détailler les exploits de ces messieurs, re- marquons ici le rôle démocratique joué par le clergé du moyen-âge. Il les traite comme l'Espagne traite ses barbiers, et la France ses clercs de la basoche \ on leur attribue toutes les railleries et toutes les gausseries qui voltigent dans l'at- mosphère. Ils sont du peuple , ils plaisent au peuple ; un peu escrocs, un peu faussaires, passablement immoraux, ils se font accepter par leurs vices mêmes, comme le héros du curé deMeudon. Malgré leur haine pour les ménestrels et les bouffons, depuis long-temps les membres inférieurs du sa- cerdoce s'étaient, pour ainsi dire, confondus avec cette (^lasse plus aimée que respectée ; les statuts de l'église de Cahors prouvent d'une manière incontestable la crainte ins- pirée aux, plus prudens par cette bizarre confusion. « Nous défendons , disent ces statuts , aux prêtres de devenir jon- gleurs, gaillards et bouffons; et nous déclarons que ceux qui persisteront à exercer cet art infâme seront privés de tout droit ecclésiastique, ou même punis temporellement d'une manière plus grave. (Item prœciimus, quod clerici non sint joculatores, joliardi, seu bufones, déclarantes, quod si per omnem artem illam diffamatoriam exercuerint , omni privi- légie ecclesiastico sunt nudati , et etiam temporaliter graviori, si ïion destiterint. Statuta Eccl. Cadurc. apud Marlcn. Tom IV, Anecd. Col. 727;. )) La révolution française nous avait fait voir récemment toute l'influence de cette position popu- laire du bas clergé, et ce qu'il y avait d'intime dans l'alliance contractée par les paysans et les bourgeois avec les curés et les vicaires. Un grand nombre de ces pauvres hommes d'église s'attachèrent au parti de la révolution , comme on avait vu les

32 POÈMES DROLATIQUES DE l'aLLE.MAGNE.

membres de la même classe , au commencement du seizième siècle , passer du côté de la réforme. Ce débris de la grande guerre entre les vilains et les nobles n'a pas été sans action sur rétablissement du calvinisme, dont une des principales bases est la destruction delà hiérarchie religieuse. Le catholi- cisme lui-même était rempli de fiel contre l'orgueil et le luxe de ces évégots et de ces cardingaux dont le curé de Meudon fai- sait une description si plaisante : ]Merlin-Coccaie les crible do traits satiriques. Les vices que l'on attribuait au bas clergé étaient de ces bons gros vices que le peuple ne déteste pas : gourmandise , ivrognerie , tours de passe-passe , farces mê- lées d'égoisme et de friponnerie. La sympathie pour Pa- nurge a toujours été réelle, et je ne sais si le matériel San- €ho ne s'est pas fait plus d'amis que le spiritualiste Don Quichotte. Tout au contraire, les erreurs dont on gratifiait les évêques froissaient l'amour-propre et l'égoisme publics : on pouvait mépriser un peu davantage les uns ; mais on dé- testait les autres.

Le plus célèbre de ces deux prêtres , le curé de Calemberg, €st un homme historique , et les annales de la Germanie le présentent comme l'un des conseillers du célèbre duc Othon le joyeux, dont Tautre ministre Neidhart Fuchs a été com- plètement éclipsé par son rival. Non seulement Bebelius , JManlius , Rauscher et Dionysius 3Ielander, mais le grand Luther, dans son commentaire de l'Ecclésiaste , a accordé à ce héros de la plaisanterie les honneurs de la citation. Son véritable nom , Weigand Ton Theben , absorbé par son pré- nom ecclésiastique, est absent de toutes les biographies : mais un petit volume très rare , imprimé peu de temps après sa mort, a conservé son jovial souvenir.

Il moralisait quelquefois , comme ce pauvre Yorick. Un jour, on lui reprochait d'avoir manqué à la promesse qu'il avait don- née de faire un beau sermon sur la diversité des opinions hu- maines. « A demain ; répondit-il , vous ne serez pas mécontens de mon sermon, qui sera un drame et un symbole. » Une petite colline s'élevait auprès du village de Calemberg : notre curé

POÈMES DROLATIQUES DE L'aLLEiMAOE. 'S^

remplit un panier de crânes pris clans le cimetière, puis, mmy- tant au sommet de la colline, et laissant rouler sur ses déclivi- tés tous les crânes à la fois : « Chers frères, s'écria-t-il, eu adressant la parole aux villageois assemblés au pied du cùleau, vous m'avez demandé un beau sermon sur la vaiiété infinie des opinions des hommes; voyez ces pauvres crânes qui n'owt plus le soufile vital I comme ils roulent I comme ils se disper- sent! comme chacun prend son parti et suit sa voie. Oo serait bien pis , mes chers frères, s'ils étaient vivans, si le poids de leurs intérêts, de leurs préjugés et de leurs princi- pes les emportaient dans des directions différentes. « Apologue un peu grossier sans doute , mais qui charma nos bons Aile- iiuands; on y verrait volontiers le type primitif de ces étranges sermons, que Jean-Paul, dans ses momens de facétie mi- santhropique, a prêtés à ses curés imaginaires et à ses vicai- res chimériques.

Le premier trait d'esprit qui le fît connaître était à la fois un tour d'audace et un rapide élan vers la fortune des cours. Pauvre garçon, sans passé, sans avenir, sans amis, Weigand Ton Theben était en service chez un bourgeois de Vienne, il suit son maître au marché. Le peuple fait foule autour d'un énorme poisson que le pêcheur veut vendre à un prix exorbi- tant. « Parbleu, s'écrie le valet, je vais l'acheter pour le duc notre maître I » et il prie le bourgeois de lui prêter Tar- gent nécessaire. Le bourgeois, dans sa profonde vénéra- tion pour le suzerain, ne repousse pas la demande de son ser- viteur, et Weigand court joyeux au palais d'Othon. Quand le garde de la porte le vit se présenter avec ce panier et ce pois- son , il lui barra rudement le passage , et il força Weigand de marchander rentrée du palais. «* Que me donnerez-vous enfîîï? demande le concierge. —Parlez, faites votre prix; mais je ne possède rien dans ce moment, attendez que le duc m ait ré- compensé. — Soit; convenons que la moitié du présent quel qu'il puisse être m'appartiendra. C'est convenu.»

Le pauvre valet est introduit en présence d'Othon-le-JoyeriX; son poisson gigantesque est accueilli avec reconnaissance.

XIV.— 4' SÉRIE. 3

?A POÈMES DROLATIQUES DE l'ALLEMAGîNE.

« Que voulez-vous que je vous donne ; que désirez-vous? lui demanda le duc. »

Pas grand'chose , altesse ; faites-moi administrer une cen- taine de coups de fouet , loyalement appliqués.

Pourquoi? dit le duc en éclatant de rire, et quelle étrange fantaisie I »

Weigand raconta l'histoire du concierge ; et le duc fit exé- cuter ponctuellement la convention conclue entre ces deux personnages , à cette seule exception près , que la flagellation de lun serait plus solennelle et plus sérieuse que celle de Tautre. Égayé par les facéties de Weigand, Othon le prend à gré. Un vieux curé du voisinage vient à mourir, c'est Wei- gand qui hérite de la cure. Il a le même succès auprès de ses ouailles qu'auprès du seigneur suzerain ; tout le monde aimait ce bon curé qui faisait rii^e. D'ailleurs, en excitant la gaîté, notre homme ne négligeait pas ses aîTaires. La première fois qu'il mit le pied dans l'église , il en trouva la toiture en- dommagée.—« Arrangeons-nous, dit-il aux paroissiens; vous vous chargerez d'une partie des réparations, et moi de l'autre. La pluie tombe sur la nef et sur les bas-côtés , l'autel n'est pas moins exposé aux injures de l'air. Partageons ce différend t^n deux. Est-ce le dessus de l'autel , ou la voûte de la nef que je dois réparer? de quelle partie vous chargez-vous?

Nous allons réparerer le dessus de l'autel », répondirent les paroissiens, qui, dans leur pensée avare, venaient de compa- rer la dépense de ces deux réparations. Le curé de Calemberg (es laissa faire, et quand la voûte qui protégeait l'autel et l'of- liciant se trouva bien couverte et réparée , il se tint parfaite- ment tranquille ; laissant dormir dans Toubli le plus complet les réparations du reste de l'église. Sorti vainqueur de cette petite bataille avec ses paroissiens, il ne cessa plus de leur jouer d'admirables tours dont le meilleur nous semble digne d'être rapporté ; nous altérons à peine le vieux style de la lé- gende consacrée à ce rival de Rabelais :

« Or il est bon que vous sachiez , que le curé de Calem- »• berg, avait dans son cellier du vin détestable qui s'était

POEMES DROLATIQUES DE L ALLEMAOE. 35

» gâté avec le temps , et dont il ne savait comment se dé- » faire. Pour arriver à ce but, il s'advisa d'une merveil- » leuse invention que nous allons rapporter et qui lui réussit » on ne peut mieux. Il fit proclamer et corner à son de trompe, » dans tous les villages environnans , que le curé de Calem- » berg avait trouvé le moyen de voler; que Dieu aidant, il >' avait fabriqué à cet effet une belle paire d'ailes ; et que » le prochain dimanche , il prendrait son essor du sommet >' du clocher de Tonow; traverserait la rivière et irait se poser »> sur le faîte du clocher dun autre village, situé à quelques >' milles de là.

» Après quoi il fit fabriquer deux grandes ailes toutes cou- ^' vertes de plumes de paon, et apporter dans le chœur de Té- - glise , les tonneaux remplis de son mauvais vin. Le bedeau » reçut Tordre de vendre ce vin aussi cher que possible aux paroissiens , pour leur faire attendre de meilleure grâce le ^) moment le curé prendrait son essor. Le moment ar- »> rive, et Ton accourt de toutes parts pour voir s'accomplir la « merveille ; debout sur son clocher et essayant ses ailes , >♦ lange de nouvelle espèce semble prêt à partir, mais ne part »• pas encore. Toutes ces figures populaires , le nez en Tair et » la bouche béante , se tournent du côté du clocher ; le soleil les brûle , la soif les prend ; car le bon prêtre ne volait pas " encore. Attendez-moi , chers amis , criait-il du haut du " clocher, le moment approche et vous verrez avec surprise « ce qu'il en adviendra. Cependant la soif augmentait avec la >' chaleur et l'on était heureux de trouver dans le chœur de >' l'église les rafraîchissemens nécessaires. Ce détestable vin paraissait très bon dans la circonstance; tout fut épuisé en >' quelques minutes ; on vit une émeute prête à éclore lors- >♦ que le dernier tonneau se trouva vide. Le bedeau ennuyé « de n avoir rien à répondre à ces gens furieux qui lui criaient : »> à boire , à boire ! monte au clocher et demande au curé :

Que faut-il faire ? tout votre vin est vendu,

Bien vendu ?

» Très bien.

3.

36 POÈMES DROLATIQUES DE L'ALLEMAGNE,

» Et payé ?

» Bien payé.

» A la bonne heure.

» Les deux ailes du prêtre s'agitèrent vivement, et s'appro- » chant sur le bord de la balustrade qui entourait le clocher :

» Bonnes gens, cria-t-il au peuple, quel est celui d'entre » vous qui a jamais vu un homme voler ?

« Personne , personne I

«< Eh bieni personne ne le verra. Allez dire à vos fem- » mes, vous tous, fils de bonnes mères, que vous venez d'a- » cheter le vin du curé de Calemberg , trois fois plus cher » qu'il ne lui a jamais coûté. Vos écus sont bons, vos écus » sont bons; je ne me plains pas de vous; bonsoir mes amisl

» Alors les vilains et paysans merveilleusement courroucésy » menacèrent de leur vengeance le curé fripon ; mais il se » moqua d'eux , et transforma en bon vin les pièces d'argent » et d'or que lui avaient values ses mauvaises futailles. »

Toutes ces espiègleries qui faisaient les délices du dio- cèse attirèrent l'attention de Tévêque , qui voulut sévir, mais qui s'attaquait à plus fort que lui. Le curé s'arrangea de manière à ce que ses paroissiens surprissent monseigneur dans une situation tellement équivoque , ou pour mieux dire, si peu équivoque, que toutes les railleries tombèrent sur le supérieur. IMalgré cet échec , l'évêque enjoignit au curé de ne pas loger de servante au dessous de quarante ans. Weigand en fut quitte pour payer deux servantes dont chacune était âgée de vingt ans ; ce qui d'après son calcul était absolument la même chose.

Ces facéties ont couru l'Europe ; mais il est à remarquer que les peuples du Tsord ont spécialement gardé le souve- nir de ces curés gaudisseurs ; et que les plaisanteries de l'I- talie et de 1 Espagne, par exemple, portent un caractère tout différent.

Ces aventures un peu vulgaires font partie des Anas et re- cueils de grossiers quolibets dont le peuple s'amuse. Elles ont jeté à travers toute l'Europe leur verve narquoise, bouffonne et

POÈMES DROLATIQUES DE L'aLLEMAGNE. 37

grotesque , fourni pour long-temps des souvenirs comiques à l'imagination du bas peuple, et enfanté une longue série de facéties traditionnelles.

Pierre Lew , natif de Hall , et qui portait un homme dans sa main étendue, tant il était vigoureux, ne se distinguait pas par une délicatesse plus raflinée que ses confrères Eulens- piegel et Weigand. Prêtre comme le dernier de ces héros, après avoir servi comme artilleur, il mettait son imagination inventive au service de ses facultés gastronomiques; ainsi, il tordait le cou aux coqs et aux poules qu'il rencontrait, et les plongeant ensuite dans le ruisseau, les faisait passer pour noyées , afin d'en dégoûter tous les gens du village. Les mi- racles que Dieu opérait en sa faveur, avaient tous la même tendance, disait-il, et flattaient ses goûts de sensualité raffi- née ; il trouvait d'excellens gâteaux cachés sous la nappe de l'autel. Un syphon placé dans sa cave , aboutissant à la cave voisine , absorbait la liqueur merveilleuse que contenaient les tonneaux et les pipes du voisin.

C'était le jour de la Saint - Martin, grande fête pour les paysans d'Allemagne , habitués à plumer leurs oies ce jour-là, et à chômer la fête du bienheureux , par de grandes et belles rasades. Le fils du bedeau vint trouver Pierre Lew , et, tour- nant son chapeau dans ses mains :

« Mon père m'envoie à la ville , lui dit-il , pour acheter du pain , du vin et des gâteaux ; vous plaît-il que par la même occasion je fasse vos emplettes?

Non ; lui répondit Lew , et le jeune homme partit seul. Avant qu'il eût terminé ses achats, le soleil avait disparu der- rière l'horizon. Sur la route qui conduit au village , se trou- vait , au sommet d'une colline , un vieil arbre dont le tronc pourri avait été abattu par la hache , et dont les débris, taillés en forme de piédestal étaient destinés par les villageois à rece- voir l'image d'un saint. Ce fut que notre ecclésiastique vé- nérable s'accroupit , attendant le passage du jeune villageois , et se promettant de lui imprimer une terreur assez pro- fonde pour rester maître de la provision faite par lui à la ville.

38 POÈ.MES DROLATIQUES DE L'ALLEMAGNE.

Tout arrive comme le curé Ta prévu ; le jeune homme épou* vanté par l'apparition , se sauve du côté du village , et laisse épars sur le sol, brocs , paniers et bouteilles. Non seu- lement Lew les recueille , mais il a soin , en s'attribuant leur contenu , de jeter sur le chemin les bouteilles vides et les paniers, veufs de leurs trésors. Ce désastre contrista singu- lièrement le bedeau et son fils. L'un et l'autre n'eurent rien de plus pressé que de venir consulter le curé Lew , et de lui demander conseil pour l'avenir. « Apaisez, leur dit-il, la co^ 1ère de l'esprit malin qui vous en veut ; un ou deux cadeaux que vous me ferez vous vaudront d'excellentes messes , et je vous en tiendrai quittes à bon marché. » Les pauvres gens obéirent , et le curé trouva moyen de mettre à contribution ia famille entière.

Épuiserai-je les matériaux du Narenbuch , dans lequel un éditeur moderne a fait entrer non seulement ces prêtres dont j'ai donné l'histoire , mais le célèbre Marcolph, le grand Schimpf, l'illustre Clans Narr, et surtout le roi de cet em- pire comique , Tyîl Eulen Spiegel? Je veux laisser quelques études à faire à ceux de mes lecteurs qui aiment à se perdre dans les profondeurs de la littérature allemande ; ils admire- ront surtout cet Eulen Spiegel, personnage aussi réel que notre Villon ; coquin fort admiré de son temps, et vénéré après sa mort. Non seulement , le petit livre contenant sa vie et ses aventures, originairement rédigé en bas-allemand, a été tra- duit en allemand, en saxon, en anglais , en vers latins, en prose latine , en hollandais , en polonais , en français ; mais on vit j)araître pendant la grande lutte de la réforme, deux versions dififérentes de cette épopée de la filouterie ; l'une à l'usage des catholiques, l'autre à l'usage des luthériens. L'étranger qui visite Zeitlingen, est conduit par les habitans du lieu, près de la maison qui a Thonneur de renfermer le berceau d'Eulen Spie- gel ; on montre môme pour de l'argent les habits que cet in- téressant personnage a portés. Son tombeau , que le petit village de IMoIen conserve avec vénération , est aussi un but de pèlerinage.

P0È3IES DROLATIQUES DE l'ALLEMAGNE. 8îV

Mais, de toutes ces gentillesses germaniques, la plus exquis»^ et la plus digne de l'attention d'un philosophe , c'est la créa- tion des Schildbourgeois , création excellente , plus que co- mique; car elle renferme de la poésie; qui nous rappelle les bons contes de la Grèce à propos de la population Abdéritaine. Tout ce qui se fait de ridicule , de fou , d'absurde en Germa- nie, on l'attribue aux Schildbourgeois. Il faut lire dans le Narenbuch les hauts faits de ces bonnes gens. Tissu d'inex- primables âneries ; c'est l'idéal de la bêtise. Je ne prétends pas que le fait historique soit vrai, et que Schilda mérite plus que toute autre localité allemande, le triste renom qui pèse sur elle : la province de Champagne en France, Gothani en Angleterre , Turcoing dans la Flandre française , sont de- puis long-temps en butte aux railleries et aux quolibets que la Grèce n'a pas épargnés à ses Abdéritains , ni l'Indoustan aux habitans de Sivry-Kissar. On conserve parmi les manuscrits de la bibliothèque de Cambridge , un poème satirique du moyen-âge , qui attribue aux pauvres Gothamites toutes les niaiseries possibles.

Ces bons paysans, dit la légende , s'en vont tous les jours à la foire; de peur de nuire à la santé de leurs jumens, ils por- tent sur leurs épaules leurs sacs de grains. A peine arrivés, les voici qui siègent à la taverne pour y boire , et y boire encore; ivres , ils essaient de remonter sur leurs bêtes ; et , incapables de cet effort , ils s'écrient : Allons donc , coquine , soutiens- moi jusqu'à ce que je sois en selle ; puissent mille diables l'emporter. Puisses-tu ne jamais revenir à la maison ! Enfin ils arrivent chez eux, se mettent à table : on frappe, et ils ne veulent point qu'on les dérange : « Je ne suis pas chez moi , crie le maître, je suis à l'auberge; allez m'y chercher, ou revenez demain. »

Revenons à nos habitans de Schilda et à leurs singu- gulières facéties. Swift n'aurait pas dédaigné quelques unes des inventions populaires dont se compose le petit volume qui leur est consacré. Il y a même dans la création du type géné- ral et dans l'origine prêtée aux Schildbourgeois, une finesse et

4(T POÈMES DROLATIQUES DE l'aLLE.MAOE.

î£!ie délicatesse singulières. Imaginez un peu que ces niais ont eu pour pères les sept sages de la Grèce. L'éclat de leur vaste capacité se répandit au loin , dit la chronique , et St. tant de bruit , que les conseils des princes , les sénats des républiques se les disputèrent à Tenvi; on enlevait un Schild- liourgeois comme on enlève un trésor inestimable ^ on payait leur présence au poids de Tor. Mais le résultat de cette valeur extraordinaire qu'ils avaient acquise dans le commerce des ^3uples, était de livrer leur pays à la détresse et à l'isolement. Les femmes restaient seules avec les viei.lards et les enfans ; dès qu'un Schildbourgeois atteignait l'âge de raison , des ca- valiers apposlés l'enlevaient et s'empressaient de porter ce tré- !ror à quelque monarque étranger. Que firent nos gens d'es- prit? Ils s'avisèrent tout à coup de simuler l'idiotisme le plus complet; seul moyen d'échapper à cette confiscation de Schild- bourgeois, que Ion s était permise jusqu'alors. Cela leur réussit ^ mais, à force de porter ce masque stupide, ils en con- servèrent l'empreinte , et restèrent parfaitement idiots.

L'empereur d'Allemagne entend parler de leurs faits et gestes, il trouve la chose intéressante, bizarre, ordonne qu'une dépu- ration de ces messieurs lui soit adressée, admire la perfection de nullité qui les distingue; leur donne un beau diplôme de bêtise orné de son sceau et de sa signature, et les encourage à continuer comme ils ont commencé. Ils usent de la permission, et se bannissent eux-mêmes à perpétuité de leur pays natal. Toilà pourquoi leur race est devenue féconde , redoutable , cnnniprésente : on la trouve partout , et il n'y a pas de coin de la terre qui ne vous offre comme échantillon d'ànerie, qtielque honnête descendant de la race schildbourgeoise.

Assurément ces inventions satiriques ne manquent pas de verve et d'originalité. Il fautsuivre les Schildbourgeois à travers leur existence de peuple. Yeulent-ils construire un palais siège leur parlement, ils n'ypratiquent point de fenêtres, tantle vent et la pluie leur font peur. Bientôt les ténèbres profondes qui lîègnent dans l'intérieur de l'édifice les épouvantent; et, comme diLl'auteur du récit, ils voient qu'onn'yvoitgoutte.ChaiCun des

POÈMES DROLATIQUES DE l'ALLEMAGx\E. 41

députés allume une torche, en décore son bonnet, et l'assem- blée lumineuse procède à ses grands travaux. On est long- temps avant de découvrir le motif de cette obscurité ; les dis- cours et les dissertations surabondent ; on prodigue à ce sujet la métaphysique et la rhétorique. Quelques érudits décompo- sent éloquemment les rayons du soleil. Quelques poètes adres- sent des dithyrambes à la lumière; après huit jours de discus- sion , lorsqu'on a bien débattu le pour et le contre , il demeure prouvé que le jour manque et qu'il faut l'introduire. Chaque député se met en devoir d'exposer au grand soleil ses ton- neaux , ses paniers , ses baquets , afin de récolter le plus de rayons lumineux qu'il lui sera possible ; on referme ensuite hermétiquement chacun de ces instrumens de transport; mais hélas I lorsque vient le moment de les rouvrir dans la salle des séances, pas un rayon solaire ne s'était conservé intact. Un voyageur qui passait par entendit leurs lamentations ; cet homme, sur les limites de Schilda , ne se distinguait point par le môme genre de capacité que ses compatriotes, et ne descendait pas des sept sages de la Grèce.

« Si vous enleviez la toiture » cria-t-il aux députés I Ce moyen trouvé excellent, fut mis aussitôt à exécution. Le voyageur chargé de cadeaux, festoyé par la population, reconnaissante retourna chez lui , et tant que dura l'été , c'était très bien ; mais lorsque vinrent les temps de pluie , nos députés, trempés jusqu'aux os , ne trouvèrent plus l'invention aussi bonne. Une première délibération les conduisit à ce ré- sultat : qu'il fallait remettre le toit à sa place primitive; une seconde eut pour corollaire la déclaration positive et unanime, que personne n'y voyait clair; et la troisième fut suivie dun arrêté qui ordonnait à tout député de ne se présenter qu'avec une chandelle. On institua huit comités d'enquête qui travail- lèrent assidûment pendant quatre années, pour savoir au juste le motif qui empêchait la lumière d'arriver jusqu'aux hono- rables. Les travaux de ces grands hommes, imprimés en soixante-dix \o\umes, petit-texte» caiusent encore ladmiration de la postérité , et servent de modèles aux débats parlemen-

42 POÈMES DROLATIQUES DE l'ALLEMAGNE.

taires des nations les plus célèbres et les plus civilisées. Les résultats furent longs à obtenir; mais enfin tant de patience, de persévérance et de talent furent récompensés par le suc- cès ; et une crevasse ayant fini par livrer passage au soleil à travers le mur de la chambre des députés, qui n'était pas bien bâtie; un député, homme d'esprit, proposa, comme sous-amendement à la dernière loi qui venait d'être votée ., l'élargissement facultatif de la crevasse. L'exaltation bien na- turelle que cet événement causa parmi les Schildbourgeois fit adopter, sans examen , une addition considérable d'impôts dont la couronne chargea son budget , et fit éclore un des plus beaux morceaux d'éloquence dont les annales parlemen- taires fassent mention. Presque toutes les années voient d'ailleurs , se représenter la même question sous des formes très diverses, et cette crevasse transformée en fenêtre , tour-à- tour polygone, octogone , toujours irrégulière, a servi de texte à quelques uns des plus brillans efforts qui aient recommandé à l'admiration des peuples représentatifs, les avocats députés de Schilda.

Cette aventure suffirait pour assurer la réputation de mes Schildbourgeois; ils en ont bien d'autres ; j'aime l'histoire de la construction de leur moulin. Il leur fallait une meule , qu'ils fabriquèrent laborieusement au sommet d'une colline ; à peint* l'opération terminée, ils songèrent au transport. La pierre était lourde , et ce ne fut qu'à^force de bras qu'ils vinrent à bout de leur œuvre. Quand ils Teurent accomplie , ils firent une réflexion naturelle , c'est qu'ils auraient pu la laisser rouler du haut de la colline jusqu'en bas ; sur quoi , le remords les prenant, ils employèrent des efforts considérables pour re- porter la meule d'où elle venait, afin de la laisser rouler ensuite, entraînée par son propre poids. Une autre réflexion fort sage leur vint encore : « cette pierre roulante a besoin d'un guide, ou tout au moins, d'un Schildbourgeois qui nous mette an courant de la direction qu'elle aura suivie. Un brave citoyen se dévoua , passa sa tête dans le trou de la meule , roula cou- rageusement avec elle^ et alla se perdre et s'engloutir dans un

POÈMES DROLATIQUES DE l'aLLEMAGNE. 43

marais qui occupait le pied de la colline. La chambre des dé- putés s'assembla de nouveau , et ap)rès une prodigieuse dé- pense de mots patriotiques et d'éloquence de circonstance , le Shéridan de la commune fit décréter qu'une proclamation rédigée par les plus fortes tètes de Schilda, serait lue dans les villages environnans, à l'elTet de réclamer l'extradition d'un habitant Schildbourgeois , qui s'était déloyalement enfui , em- portant une meule de moulin pendue à son cou.

Je pourrais vous raconter encore de quelle manière un énorme chat s'y prit pour détruire par l'incendie les princi- pales maisons de la ville. La grande guerre des Schildbour- geois contre ce matou , les divers traités diplomatiques aux- quels cette campagne donna lieu ; en un mot, toute cette Iliade facétieuse , dont je prive à regret mes lecteurs , récrée l'enfantine intelligence de la plupart des jeunes Allemands, Qu'on aille les chercher, si Ton veut , daps le IVarenbuch ; et que l'on ne sourie pas de voir tant de puérilités recueillies par de graves et honorables savans. Ces joyeux enfantillages, qui ont fait place à des puérilités rêveuses et tristes , tiennent leur place dans l'histoire des nations , de leurs fantaisies , et des métamorphoses que leur génie a subies à travers les âges.

fForeign Quarterîy Review.J

(Bconomïc poiitxqm.

DE L INFLUENCE PHYSIQUE ET MORALE

DES

DIVERS SYSTEMES PENITENTIAIRES.

Si la civilisation actuelle , comme l'ensemble de tous les travaux récemment faits par des hommes éminens des deux inondes sur le régime des prisons ne le prouve que trop bien, facilite le développement des industries du crime et le nombre des coupables ; si le vol , le meurtre et les for- faits qui en dérivent , si l'adultère et le viol se perfection- nent à mesure que l'homme progresse , c'est au moins le de- voir d'une société déplorablement polie de régulariser les maux dont elle est la source involontaire , et d'assainir les cloaques , encore informes et corrompus, qui servent de gémonies à ses immondices morales. Cette question, vivement débattue depuis les commencemens du siècle, éclairée par les établis semens de philanthropie et les tentatives d'amélioration qui ont eu lieu en Amérique , aux États-Unis, en Angleterre et dernièrement en France ; discutée par la presse , dans les législatures et au sein des parlemens ; soumise aux calculs de la science comme aux rédexions de la jurisprudence, est enfin de toutes parts résolue. Le système pénitentiaire, en attendant l'abolition de la peine de mort , adoucit temporairement l'ostracisme mons- trueux que les peuples modernes avaient décrété contre leurs membres faibles et pervertis. Partout on substitue les remords aux vengeances ; on essaie de guérir avant d'amputer. Les gouvernemens se sont définitivement aperçus qu'il se formait

INFLUENCE DES SYSTE3ÏES PÉMTENTI AIRES. 4o

dans le crime une civilisation étrange dont il fallait se hâter de combattre les progrès, sous peine de la subir en remplace- ment de la civilisation naturelle , et que le meilleur moyen de dissoudre cette association contagieuse était de lui offrir une rentrée facile dans la société dont elle se prétendait rivale afln de ne plus en paraître exclue. C'est donc aujourd'hui sur les voies d'exécution et non sur l'opportunité des réformes que le débat s'ouvre des deux côtés de l'Océan.

>'ous avons déjà exposé dans quel état les bonnes inten- tions des législateurs et des administrateurs avaient trouvé en Europe et en Amérique les premiers rudimens, les projets élémentaires d'une réforme générale dans la vie des prisons. Nous avons donné un aperçu succinct des enquêtes , soit of- ficielles, soit particulières, auxquelles se sont livrés, tantôt sur le mandat exprès des gouvernemens , tantôt sur leur propre inspiration, des hommes spéciaux des deux conti- nens; nous avons vu enfin que, d'après les abus tolérés et les vices radicaux universellement reconnus dans tous les pays les criminels sont atteints par l'incarcération , si le régime pénitentiaire est une mesure d'urgence et de nécessité , les opinions n'en varient pas moins sur les moyens de conciUer dans l'application les respects plus larges qu'on doit mainte- nant à l'humanité, et les justes représailles que la société exerce envers ceux de ses membres qui en ont violé les lois.

Dans le tableau que nous avons tracé , en puisant nos do- cumens indistinctement dans tous les étabhssemens pubUcs d'incarcération qui existent aux États-Unis , en France et en Angleterre , on a également vu que, sur le modèle et à l'exem- ple de Genève et de la Belgique , mais avec des modifications locales et des perfectionnemens nouveaux , le régime péni- tentiaire s'était partagé en deux systèmes : le régime cellulaire (séparât e System J, et le régime silencieux fsilent System). Ces deux modes, dont le but est le même, mais dont les res- sources d'application et les succès d'amélioration sont con- traires , divisent à l'heure nous écrivons le système péni- tentiaire de tout le globe.

46 INFLUENCE DES SYSTEMES PÉNITENTIAIRES.

Un rapport très étendu sur les prisons de la Grande-Bre- tagne, considérées au point de vue de la réforme pénitentiaire, a été rédigé par INI. Crawford, de concert avec M. With- vorth Russell , ancien chapelain du pénitencier de Milbank , et comme lui , inspecteur-général de ces établissemens dans le Royaume-Uni. Il ne concerne que les prisons du centre (home district). Les autres inspecteurs-généraux ont été chargés de visiter toutes les autres gecMes de l'Angleterre , savoir : M. Williams, Nothern and Eastern District ; M. Bis- set Hawkins, Southern and Western district ; et M. Frédéric Hill Prisons of Scotland. Leurs rapports, récemment impri- més , seront présentés aux deux chambres du parlement , par ordre de S. M. Britannique, dans leur prochaine session. C'est le travail le plus complet , ou plutôt le seul complet qui ait été publié sur les prisons de la Grande-Bretagne. La ma- jeure partie de son étendue est consacrée à flétrir le régime du silence et à plaider pour la propagation du mode cellu- laire que des susceptibilités d'hygiène mal conçues avaient momentanément écarté du système pénitentiaire, et auquel, nous l'espérons bien , la réforme des prisons en Europe devra tôt ou tard son salut.

A l'égard du système du silence , les recherches de M. Craw- ford et de ses associés dans l'inspection générale, démontrent aujourd'hui que ce régime, qui a pour principe la conscience du mal engendré par le rapprochement , et pour résultat la giiérison nécessitée par l'intensité du mal, est d'un mécanisme aussi compliqué qu'incommode ; qu'il est loin de remplir les conditions d'assainissement moral ; qu'il dépend , pour le succès des travaux industriels de la prison , de circonstances qu'on ne peut généraliser, ou sur la constance desquelles on ne peut compter toujours ; que ses avantages sont tous ba- lancés par des vices ou annulés par des obstacles ; et que ses inconvéniens sont essentiels et permanens, tandis que son uti- lité n'est que fortuite ou accidentelle. Il s'agit donc de prouver, d'après les mômes documens, que le régime cellulaire est aussi supérieur au régime silencieux que ce dernier pouvai tl'être

INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉiMT£>TI AIRES. 47

à rancienne discipline des prisons , et que le but de la société est convenablement atteint par Tintluence de ce régime, sans ([ue la santé des prisonniers soit compromise.

Il faut lire les expressions énergiques consignées dans le rapport mis sous les yeux de la commission nommée par le parlement. Si le régime silencieux a passagèrement conquis l'admiration de quelques économistes, leurs suffrages étaient dus à l'horreur inspirée par le régime actuel des prisons en général, régime qui n'est pénitencier en aucune façon. De la maison de force de Gand , le système du silence a passé dans la grande prison américaine d'Auburn , de New-York , dans tous les établissemens des Etats-Unis , de Boston , de Balti- more, du Kentucky, du Tennessee, du Maine, du Yermond. Il est entré dans la Grande-Bretagne -, il règne à Wakefield et à Coldbathfields; mais ces maisons ne l'ont accepté, hàtons- nous de le dire, qu'en prenant au principe d'isolement la sé- paration solitaire de nuit. La France n'en a point encore fait répreuve. Écrivons en quelques mots Ihistoire de ce système.

Le régime du silence pèche d'abord , même dans son prin- cipe, car du moment qu'une conversation par signes ou à voix basse est possible , on sera forcé de convenir que ce sys- tème ne met aucun obstacle à de pareils entretiens. C'est ce qui a lieu à Sing-Sing et à Auburn , dans l'état de New- York, en dépit des menaces brutales et des coups de fouet du gar- dien ; la communication mystérieuse s'étabUt également parmi les détenus de WethersOeld, comme JVDI. Demetz et Blouet, membres de la dernière commission française l'ont reconnu . dans le Connecticut, en Amérique , malgré les mesures disci- l)linaires les plus violentes. Elle s'établit encore avec une in- domptable ténacité dans les maisons de correction le travail forcé est le résultat de la condamnation qui le prononce, quand même le silence n'est que l'accessoire et non la base du régime de la prison; c'est ainsi quà Brixton Sussex), à Horsemonger- Lane, à Giltspur-street-Compter et dans les autres prisons de Londres, les détenus qui travaillent à faire mouvoir le cylin- dre du tread mill , moulin à marcher, causent avec les doigts

48 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

dont ils jouent sur la rampe comme sur un piano. La menuiserie est couverte de raies et d'entailles qui ont leur signification, et que les nouveaux arrivans étudient d'après le muet enseigne- ment de ceux qui les accueillent. A Coîdbathfields , à West- minster-Bridewell , les prisonniers ont porté les raffîneniens dans leur adresse à rompre ou du moins à remplacer le silence, au point que les administrations reculent maintenant devant les dépenses que nécessite une règle inutile. Ces maisons sont pourtant citées comme les modèles de la discipline inté- rieure pour r Angleterre.

Nous nous contenterons , à cet égard , de choisir parmi les nombreux exemples d'abus rapportés par MM. Crawford et Demetz, celui d'une femme nommée Kachel, devenue enceinte dans le pénitencier d'Auburn par suite de rapports avec un détenu qui était parvenu à s'introduire secrètement dans sa cellule : cette femme fut saisie par deux nègres robustes, et le gardien lui porta sur la peau nue des coups de nerf de bœuf, jusqu'au point de la mettre dans un état que le mé- decin décrivait dans les termes suivans : « Je trouvai cette malheureuse couchée sur son lit, et presque hors d'élat de se remuer; j'examinai son dos, qui était noir et bleu avec un de- gré de rougeur très prononcé depuis les épaules jusqu'au gras des jambes : le devant du corps avait également des taches noires et bleues; les traces des coups s'étendaient jusqu'aux côtes, et, à quelques endroits, la peau était déchirée. Elle était d'une faiblesse extrême. Cette femme fut saignée à six reprises , et , pendant quelques jours , elle fut considérée comme morte. » Eh bieni telle est la nécessité de laisser aux gardiens toute latitude sur les corrections à infliger que , malgré l'immoralité d'un pareil traitement exercé par un homme sur une femme nue , et la cruauté avec laquelle il fut appliqué, les inspecteurs ne jugèrent pas le fait assez grave pour retirer son emploi au gardien coupable; mais il y a plus, le besoin de réprimer jusqu'à la tentative de l'infraction ex- pose sans cesse à frapper un innocent. Les rapports des ins- pecteurs d'Auburn constatent plusieurs cas de cette nature^,

INFLUENCE DES SYSTÈxMES PÉNITENTIAIRES. 49

entre autres celui d'uu convict, qui, ayant fait un signe pour un outil, fut cruellement frappé de sept à huit coups de bâton, parce que le surveillant s'était mépris sur la cause de ce signe.

Rien ne prouve plus douloureusement que le fait qui pré- cède avec quelle facilité les prisonniers communiquent entre eux dans le système d'Auburn , même avec la séparation de nuit. L'histoire suivante démontre les sympathies invincibles qui résultent fréquemment de ces rapprochemens conquis avec tant de peine sur la surveillance des guichetiers.

Un homme interrogé sur les motifs qui avaient pu le porter à commettre un nouveau crime , répondit : « J'avais la ferme intention de me bien conduire, et pour faciliter cette résolu- tion je me rendis dans Fétat d'Ohio j'espérais que mes an- técédens demeureraient ignorés et que je serais à même de commencer une vie toute nouvelle. Je trouvai de l'emploi , et j'avais déjà réussi à obtenir l'estime de ceux qui m'entouraient, lorsque j'eus un jour le malheur de rencontrer un individu qui avait partagé naguère ma captivité. Je passai sans avoir l'air de le reconnaître , mais il me suivit et me dit : « Je vous con- nais, et il est en mon pouvoir de vous dénoncer; ainsi vous n'avez pas intérêt à m'éviter. C'est une folie d'affecter cet air d'honnêteté. Venez avec moi au cabaret voisin et nous parle- rons de nos anciennes affaires. » Je ne pouvais lui échapper,- mon courage faillit , le désespoir s'empara de mon ame , et je le suivis : le reste vous est connu. »

Nous ne devons pas perdre de vue le tact et la dextérité de corps et d'esprit que l'homme acquiert graduellement , mais sûrement, par l'exercice , quand il a pour mobile de ses actions un penchant impérieux de la nature. Dans la maison de cor- rection de Coldbathfiedls , le régime du silence est parvenu à l'apogée de sa perfection , il y eut 6,794 punitions infligées pendant la seule année de 1836, pour juremens et conversa- tions, et cela, sous la direction d'un gouverneur éminemment capable , et qui dispose de tous les moyens possibles de con- trainte. L'établissement renferme 900 prisonniers , et toutes les punitions, d'après le rapport du gouvernement, ont aug-

XIV.— 4' SÉRIE. 4

50 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉiMTENTI AIRES.

inenté depuis Tintroduction du système silencieux. Non seu- lement la fréquence des contraventions, mais encore la na- ture des châtimens particuliers à ces contraventions , cons- tituent une objection sérieuse contre ce système. Elle con- siste principalement dans la réduction de la nourriture ou dans le confinement du détenu dans une cellule té- nébreuse et mal ventilée; or, la discipline des prisons le tread-mill fait la base des occupations industrielles est déjà funeste à la santé de l'homme, puisqu'à Londres, dans les établissemens de la métropole , on a constaté par le rapport des commissaires du parlement, que ce genre de travail fatigue considérablement les détenus, après trois mois de prison; qu'il est meurtrier pour les vieillards et les infirmes , et qu'il n'est favorable qu'aux femmes de mauvaise vie , quand leur déten- tion n'excède pas le temps au bout duquel tout homme, d'une force correspondante , éprouve une altération sensible dans sa vigueur. Les peines répressives , en dehors de la condamna- tion principale , auxquelles donne lieu l'inobservation du ré- gime silencieux, ajoutent donc aux fatigues physiques du dé- tenu ; elles accroissent , d'ailleurs , ses souffrances morales , parce que l'oubli de l'offense et l'absence du remords naissent rapidement au milieu des punitions accidentelles qu'il voit très bien ne pas résulter de l'arrêt de ses juges et du texte de la loi ^ la condamnation originaire est absorbée , pour ainsi dire, sous le nombre des châtimens que ce système lui a imposés ; et le vif sentiment de cette injustice ferme son cœur aux lu- mières que le régime pénitentiaire a précisément pour but d'y faire luire.

Ainsi le régime du silence irrite le moral des prisonniers , altère leur santé au delà des limites que la société doit se permettre , et n'obvie pas à l'inconvénient de leur mélange , puisqu'ils se concertent avec des signes d'une manière aussi directe et aussi certaine que par la voix. Ainsi, ce système dé- tourne de leurs cœurs la salutaire influence du pénitencier, puisque leur esprit est entièrement livré au charme des conversations secrètes et des entreprises clandestines , à la

INFLUENCE DES SYSTÈMES PENITENTIAIRES. 51

vigilance muette dont ils ont plus que jamais besoin pour tromper leurs surveillans et leurs guichetiers. Esquissons le portrait intérieur du régime pénitentiaire de Coldbathfields. C'est le meilleur exemple que nous puissions citer des abus du système dont on récuse maintenant les bienfaits.

Il y a huit prisons à Londres , sans compter le grand péni- tencier de 3Iillbank. Aucune ne suit positivement le régime cellulaire, et le système du silence est à peu près partout adopté. Dans Coldbathfields , dont nous avons tracé les prin- cipaux inconvéniens , Vordre du jour présente déjà des ves- tiges de tout le mal que le régime silencieux est susceptible de causer dans les maisons de force. Dans chaque cour ou quartier, sont constamment postés plusieurs monileurîi, un surveillant et un guichetier. Les moniteurs sont choisis dans la classe la plus active et la plus intelligente des prisonniers de tout le royaume. On imaginera facilement dans quelle situa- tion redoutable cette catégorie de détenus est placée par le ré- gime silencieux vis-à-vis de leurs compagnons de malheur. Jamais recors, gendarmes et mouchards n'ont été plus franche- ment exécrés. Le sentiment de vengeance qui s'allume dans le cœur des prisonniers se joint à toutes les vexations morales et physiques du système. Dans la prison de Coldbathfields le gou- verneur ne reçoit pas moins de soixante rapports chaque matin , il n'est question que des dénonciations réciproques des moniteurs et des détenus , toujours armés les uns contre les autres, comme sur un champ de bataille. Un prisonnier, enfermé dans nne cellule ténébreuse, se plaignit aux commi.s- saires du parlement du préjudice qu'il avait éprouvé dans .sa santé par les fréquentes réductions de nourriture et par sa claustration dans un cachot malsain , pour une infraction aux règles du silence ; cet homme qui. à son entrée dans Coldbath- fields, était fort et bien portant, n'était déjà plus qu'une om- bre. Les commissaires le trouvèrent si exaspéré par ce traite- ment absurde , qu'il jurait de se venger dès qu'il serait mis eu liberté. Or, cette sévérité du moniteur, à l'égard du détenu de Coldbathfields , tenait à ce que les autorités des prisons ju-

4.

5^ INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

gent de la fidélité de leurs agens secondaires par le nombre des rapports qu'ils dressent. Aussi , afin de conserver sa place , le surveillant est quelquefois conduit à forger des dé- lits. Ce n'est pourtant pas plus la faute des agens supérieurs , que des employés subalternes ; le régime du silence exige de semblables rigueurs , et il faut les souffrir dans les prisons ou ne plus chercher l'accomplissement de ce système pénitencier.

Par ce qui précède , on comprend que le régime du silence, déjà d'une application si difïicile et d'un succès si douteux, devient encore plus pénible en raison du choix des moniteurs que l'administration ne fait pas toujours avec discernement. Nous regrettons de ne pouvoir exposer ici la discussion lumi- neuse et approfondie par laquelle MM. Crawford et Withworth Uussell ont éclairé la religion du parlement sur les abus intro- duits par ce genre de surveillance dans le système silencieux ; on y retrouve toute la susceptibilité anglaise pour que la li- berté individuelle demeure respectée sous les verrous. Les réflexions dont ils font suivre leur tableau très détaillé des in- convéniens de ce régime pour la santé des prisonniers, excite- ront, sans aucun doute, les railleries du continent; mais nous y applaudissons de grand cœur, comme à la première manifes- tation des vrais principes qui doivent désormais guider les lé- gislateurs dans l'arbitraire malheureusement utile des incar- cérations, surtout depuis que, par une incroyable extension de l'esprit commercial , les Etats-Unis ont mis le travail des prisonniers réunis sous le système silencieux en coupes ré- glées comme un champ de maïs , sous prétexte de subvenir aux frais des établissemens pénitenciers. Les Américains ont poussé l'inconvenance jusqu'à taxer les visiteurs. Cette spécu- lation, bien digne de leur caractère mercantile, est atroce.

La foule des visiteurs est si considérable, que M. Dupec- tiaux, inspecteur-général des prisons belges, compare le spec- tacle des pénitentiaires aux heures de visite , à une exposition publique de condamnés.

N'oublions pas , toutefois , malgré le défaut d'espace , une grave observation des commissaires du parlement ; c'est que

I.NFUE^CE DES SYSTÈMES PÉMTENTIAIRES. 53

les meilleurs surveillans , les plus utiles moniteurs , sont ordi- nairement les plus scélérats et les plus pervertis des criminels de la prison. D'où il résulte que, si l'administration veut profiter de leurs talens , elle viole d'un autre côté ouvertement toutes les lois de l'équité. Car, si jamais suprématie fut abominable, et obéissance singulièrement horrible , c'est lorsqu'un malheu- reux détenu doit soumission à un coquin mille fois plus cou- pable que lui, et paie ainsi à la société une double expiation , ])ar la peine fondamentale qu'il subit , et par Thumiliation ac- cessoire dont le régime du silence augmente son supplice. Ainsi, ])ar un renversement de toute justice , ce système est en oppo- sition directe avec le code , puisqu'il adoucit le châtiment de ceux dont le forfait est le plus odieux. Rien ne saurait mieux peindre ce contraste ridicule que les expressions du gouver- neur de la maison de correction de AVestminster, consignées dans le rapport. « Le meilleur moniteur, dit-il en résumé, esi le plus ancien voleur I » La face hideuse de la civilisation de notre époque se réfléchit exactement dans ces paroles.

Mais revenons à V ordre du jour de la prison de Colbath- fields, dont nous nous sommes écartés un moment afin de mieux faire apprécier à nos lecteurs la plaie des surveillans. Le devoir des moniteurs est donc de maintenir l'ordre et le silence ; le devoir des surveillans est de contrôler le moniteur en l'absence du guichetier. Le guichetier est l'employé supé- rieur dans chaque cour.

Les prisonniers ne se meuvent jamais qu'en ordre. Ils vont à la chapelle , au travail , à l'exercice , à leurs repas , et ils en reviennent toujours rangés sur une seule file , sans pouvoir tourner la tête ni à droite ni à gauche , et les yeux sans cesse fixés sur le dos de celui qui les précède. Nous n'examinerons pas combien de pareils assujétissemens doivent être intoléra- bles pour les prisonniers qui ne sont que prévenus; il suffit de noter cet abus choquant pour qu'il révolte tout homme de sens ; et comme , dans certaines maisons de Londres , les di- verses classes de prisonniers sont indistinctement soumises au même régime , il s'ensuit que , dans les premiers temps de

54 INFLUEACE DES SYSTEMES PENITEISTIAIRES.

1 incarcération du prévenu, temps pendant lequel il n'est en- core que supposé coupable aux yeux de la loi, les souffrances morales et physiques qu'il éprouve sont plus vives que celles dont se trouvent passibles les condamnés, à cause de l'usage que ces derniers ont fait du régime et de l'habitude qu'ils en ont contractée. Quel peut être, je vous le demande, Teffet de cette répartition monstrueuse sur Tesprit d'un homme inno- cent , qui rêve dans son cachot à ses moyens de défense , et invoque pour ses juges la lumière dont ne s'est jamais départie sa conscience? Il y a de quoi changer le prévenu en forcené et conduire sur les bancs du tribunal , au lieu d'une victime , un bourreau logicien. Voilà pourtant mène l'application jrrétléchie du système pénitentiaire.

JMais ce n'est pas tout. Dans Coldbathfields môme , le péni- tencier-modèle du silence , les manœuvres à la prussienne dont nous venons de rendre compte ont une fâcheuse influence sur la santé des prisonniers. Fonctionnant comme des ma- chines, et devenant peu à peu des ressorts inanimés, il n'y a plus d'exercice pour leur corps ; c'est une lassitude réelle qui s'ajoute aux fatigues du travail. Le régime du silence y gagne la suppression de quelques regards et de quelques gestes , mais le délassement hygiénique des prisonniers est perdu. Cette infernale loi du silence les poursuit jusque dans les heures du sommeil. Pendant la nuit, les moniteurs et les surveillans cou- chent dans les dortoirs. Les watchmen", à des intervalles régu- liers, parcourent les salles, avec des chaussons aux pieds ; ils regardent à travers les trous d'inspection , dans les dortoirs qu'éclairent des mèches enduites de cire flottant dans l'huile , et notent sur des ardoises les infractions commises aux règles du silence. Toutes ces manœuvres disciplinaires, par leur mutisme atroce , qui prend souci même des bruissemens les plus légers de la matière , ont un caractère de mort anticipée qui jette le désespoir et la terreur dans l'ame d'une foule d'hommes pour lesquels ce supplice est peut-être déjà trop rigoureux comparativement à leurs fautes. Enfin le silence est tellement respecté, et le bruit tellement redouté dans Coldbath-

fields, que , le matin , un watchman donne le signal du lever en tirant un coup darme à feu dans les cours. Ost le bruit à la fois le plus court et le plus distinct dont on puisse faire usage; encore le watchman ne tire-t-il qu'un seul coup pour toute la maison.

A ce signal , les guichetiers déverrouillent doucement les portes des cellules et des dortoirs. Les prisonniers qui cou- chent dans les dortoirs descendent les premiers dans les cours, rangés sur une seule file un à un. Ceux qui couchent dans les cellules descendent ensuite dans le môme ordre ; ces proces- sions emploient quinze minutes. Au fur et à mesure que les prisonniers arrivent dans les cours, les uns se lavent, les autres balayent. Les guichetiers font leurs rapports au gouver- neur devant qui sont mandés les détenus récalcitrans. seu- lement le silence est rompu pour les explications.

Des servans apportent le déjeuner à l'entrée de chaque cour, les gamelles sont placées sur des tal)les, en nombre égal à celui des détenus. Les prisonniers sortent un à un et en rang , les uns de leurs chambres de travail , les autres de leur tread mill, et vont s'aligner et se partager en sections dans les cours, d'où ils se rendent ainsi aux réfectoires. Tous ces mouvemens consomment un temps infini. Les tables ont moins d'un pied de large. Les prisonniers y sont assis à côté les uns des autres, ayant en face leurs moniteurs , leurs sur- veillans et leurs guichetiers. Une demi-heure est employée au déjeuner ; après le repas on dit les Grâces, et les prisonniers se rendent de nouveau dans leurs cours et ensuite à la cha- pelle. Quinze minutes après ils retournent à leurs travaux. Les chartreux et les trappistes n'observent pas une discipline plus minutieuse ; les mêmes marches , contremarches et cir- cuits ont lieu pour le dîner, pendant lequel on fit les articles du règlement. Le dîner dure une heure, il en est de même pour le souper, après lequel la cloche se fait entendre ; et tous les détenus, comptés par les surveillans, remontent dans leurs cellules et dortoirs de la même manière qu'ils en étaient des- cendus. Les diverses évolutions de la journée ont coûté au

56 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

moins une heure quarante-cinq minutes. Ainsi, dans l'intérêt du régime silencieux , on prive soit les travaux industriels de la prison , soit les occupations particulières des détenus, d'un laps de temps considérable qu'ils eussent employé au béné- fice de l'état ou à leur profit.

Coldbathfieîds , la plus vaste et la plus importante prison de l'Angleterre , pour les criminels , est située dans la pa- roisse Saint-James Clerkenwell. Vient ensuite fp^estminster- Bridicell , à la fois maison d'arrêt et maison de correction ; Coldbathfieîds date de 1791, Bridwell de 1834. Les autres établissemens sont : Clerkenicell , dépôt général du comté de Middlessex ; Horsemonger-lane, dans la paroisse Sainte-3Iarie- Newington; Brideweîl-hospitaî, dans Bridge-street-,5oroi<^/i- compter dans Will-lane, Tooley-street-, GiUspur-street-comp- ter; Bail-dock, et enfin le redoutable capharnaûm de Newgate.

Avant de jeter un coup d'œil sur les résultats du régime silencieux et la nécessité du régime cellulaire pour les éta- blissemens de la métropole, il faut rappeler que les prisons d'Angleterre sont régies , dans les villes à corporation , par les magistrats municipaux ; dans les autres , par les autorités du comté et par les juges du district. On conçoit que la liberté dont jouit chaque localité de construire et de gouverner les prisons selon les principes qu'il lui plaît d'adopter, doit amener une disparité très grande parmi ces établissemens , et faire naître dans le système général , comme dans tous les détails de discipline intérieure , une infinité de bigarrures cho- quantes. Il serait difficile de trouver dans tout le royaume deux prisons semblables; celle-ci date du temps de CromweH, celle-là du règne de Georges III ; Tune conserve toutes les traditions de l'ancien système, l'autre essaie la nouvelle dis- cipline pénitentiaire. Parmi les prisons nouvelles , les ano- malies ne sont pas moins grandes. Les unes, comme celles de Wakefield , s'élèvent sur le modèle d'Auburn , ne prenant au principe de l'isolement que la séparation solitaire de nuit; celles-là , comme la maison de Springfield , faisant revivre le système abandonné en Amérique du pénitencier de Pittsburg^

INFLUENCE DES SYSTE3IES PENITENTIAIRES. 57

tiennent nuit et jour les condamnés dans des cellules soli- taires où il ne leur est pas permis de travailler. D'autres , à l'imitation de la prison de Philadelphie , apportent à la rigueur de l'isolement absolu l'adoucissement du travail dans la cel- lule. Parmi tous ces établissemens , les plus semblables entre eux diffèrent toujours soit par la nature du [travail , tantôt productif, tantôt stérile ; soit par le caractère de la discipline, souvent exempte de dureté extrême, quelquefois toute fondée sur remploi des chàtimens corporels. IMais ce qui exerce la plus fâcheuse influence sur le régime de ces prisons , c'est encore l'incertitude des administrateurs entre les deux sys- tèmes pénitenciers dont nous nous occupons. On a voulu d'abord centraliser Tadministration par une loi, afin d'at- teindre l'uniformité dans la discipline de ces établissemens publics ; ici , le défaut d'un code général , comprenant toutes les prescriptions nécessaires depuis la ^définition du travail forcé jusqu'à la nomenclature des alimens , se fait sentir au point de rendre cette loi transitoire parfaitement inutile. Sui- vant ^l. Hawkins , le seul obstacle qui s'oppose aux réformes dans les prisons des comtés , est l'absence de fonds néces- saires. Dans les prisons des bourgs , s'il faut en croire iM3I. Crawford et W. Russell , la vétusté des bàtimens rend indispensable l'emploi des chaînes et des fers pour les dé- tenus qui ne sont point condamnés par la loi à cette contrainte. souvent aucune séparation des sexes -, nuls gardiens à demeure ; pas de cour , pas de préau , pas d'infirmerie. Il n'y a ni travail , ni inspection , ni discipline. La position des prisonniers pour dettes est aussi déplorable ; les hommes et les femmes y vivent en commun. Un acte fut rendu en 1824 , sous Georges lY , qui ordonnait des rap- ports sur les prisons des bourgs. Ces rapports , mis sous les yeux du parlement en 1829, étaient défectueux ; ils ne compre- naient que 80 prisons au lieu de 130, qui étaient le nombre réel de ces établissemens dans les jurisdictions locales. Visitées en 1835 et 1836 par 3131. Crawford et W. Russell , les prisons lies bourgs furent divisées en trois classes , pour faciliter le

58 INFMJP.NCK DES «TKMKS PÉ5ITE>TIAIRES.

Ir«v«il cl la irfnrinr, <•! ^irv à de si pf^rsévéra ris efforts , les lieux lie récIusioFi d<* la (iinde - Bn*tagne sont rentrés dans un régim<' eommun , (juel ue soit d'ailleurs le système défi- niliNciiM'ul adopté imur cféi^ifue.

Aucune eité, dans le ni«de, n'a peut-ùtre plus besoin de ces améliorations que la \\c de Londres. Le régime du si- lence n'a fait (|ue comproiUlrc dans les prisons de la métro- pole le sort du s^ ' ' 'tire. On a d'abord mis en

usage pour les é(<. ..-me de classilication qui a

pour objet d'ojwrer par masî la séparation des moralités que le régime cellulain', («in ris plus tard, opi're par

individus. iMaliieurei :..>tralion des prisons d<'

Londres n'est pas sous lopire absolu du gouvernement; elles sont encore son i la plupart à des corp(3ralions

jalouses ou placées ù.... ••: :iiie de communautés reli-

gieuses. I/actiondu gou il ne peut y |)énétrer cjua

la condition de blesser bi\ oup de dmits acquis; et la résis- tance traditionnelle qu'on ! msla C.randt^Hn'lagnc pour la destruction de Id > .iisiicres par le temps, exbibe son privilège conti la réforme de ces élablissemens d'utilité pnMi(|ue, avec a- -que s'il était (jucstion d'élections ou d'impôts. 1 ...... ,...>..iis de Londres suivent

encore des erremens dilTcins, malgré les récentes mesures du gouvernement; elles soi bien forcées d'adopter les pres- criptions générales, r x^mple l'essiii d'un système pénitentiaire; mais. non, chacune oIrmI aux in- lluences de la jiaroisse duntlle dépend et qui fournit aux dé- penses de son entretien. ~ fications. dans le plus grand nombre des cas, su... , ...> ..nnt nominales.

A Westminster' Bridewi , maison soumise au régime du silence, bien que les femirs soient séparées des hommes, les prisonniers des deux - nm'T^iiquent , au moyen de

lettres et de notes qu ils - .1 une cour à l'autre, avec

des morceaux de bouille. V Horough-Compter, le système préparatoire de classiliiMi i| ,'. les sex«s, mais les con-

danmés sont eoiifondus i . ^ revenus; à (lerkenweU lin-

ëm

«ÉMI

I

INFLUENCE DES VSTEMES PENITENTIAIRES.

59

Ormerie estcommu- Compter, il n'y a qu. monte souvent à 90 ; par le watchman i breuses, chaque (|i le mélange le plu> i en fan s abandon nu >

! tous les détenus. A 6^///.spur-sf>w^

.lis, et le nombre des condamnés se

oi V trouve les gens ramassés de nuit

^ ces diverses catégories sont nom-

e la maison présente constamment

Il de criminels de toute espèce. Les

•nt même recueillis. Quelle salle

d'asile I

Si maintenant nous pssons aux conséquences du régime cellulaire pour les prisoï de la métropole, il sera facile de ju- ger que, parcesysltiiH s obstacles s'aplanissent et les amé- liorations s efTectuciiL u ne manière |)lus rapide et moins in- certaine. Le j)remier nultat du système cellulaire, celui qui

1 prééminence philanthropique, con- •iix relativement aux prévenus. Rien ux (jue le mélange des jirévenus et lation est un devoir sacré auquel nul >Ius long-temps se soustraire, sous I <• riiuniaLiilé. La société a le droit, i-réler préventivement ses membres; le droit d'ajouler à la jjrivation lem- i vertissementde ses fatuUes morales !(' se montre toute Tabsurdité du sys- assilications (pion a voulu confondre ilulaire, tantôt avec le régime du si- î délits pour l>ase de la classilication, on arrivait à jeter pèle-iéle, sous la môme catégorie, des pré- venus se ressenil)l.ii il i Tespèce, mais singulièrement dis- semblables quant ;i i ^ure du crime. Que si la classilication avait pour base la moiilé |)résumée des prévenus, il deve- nait impiaticable d i r cette présomption ; or, les inconvé- niens corrupteui> iu klange se présentaient pour cette ca- tégorie aussi noinl»! 'M., aussi elTrayans que dans Tabsence de toute espèce de clas.siLation. Le rapport des commissaires du parlement, après -léveloppemens sérieux que demandait cette question, ol i*. regret nous sommes obligés de tj^on-

seul devrait déjà ns-i siste dans ses errel> de plus soeialenieiii des condamnés; leiii s gouvernenvMit ne \"\ peine dètre mis au n;; dans certaines limiles, elle n'a certainenn I porairede Sii libère . et physiques. C'est in tème intermédiaire (](- tantôt avec le régime lence. Avec la naUn v

SI

58 INFLUENCE DES SYSTÈMES PENITENTIAIRES.

travail et la réforme , et grâce à de si persévérans efforts , les lieux de réclusion de la G rande - Bretagne sont rentrés dans un régime commun , quel que soit d'ailleurs le système défi- nitivement adopté pour ce régime.

Aucune cité, dans le monde, n'a peut-être plus besoin de ces améliorations que la ville de Londres. Le régime du si- lence n'a fait que compromettre dans les prisons de la métro- pole le sort du système pénitentiaire. On a d'abord mis en usage pour les établissemens le système de classification qui a pour objet d'opérer par masse la séparation des moralités que le régime cellulaire, comme nous le verrons plus tard, opère par individus. Malheureusement, ladministration des prisons de Londres n'est pas sous l'empire absolu du gouvernement; elles sont encore soumises pour la plupart à des corporations jalouses ou placées dans le domaine de communautés reli- gieuses. L'action du gouvernement ne peut y pénétrer qu'à la condition de blesser beaucoup de droits acquis; et la résis- tance traditionnelle qu'on rencontre dans la Grande-Bretagne pour la destruction de tous les abus consacrés par le temps, exhibe son privilège contre la réforme de ces établissemens d'utilité pubhque, avec autant d'énergie que s'il était question d'élections ou d^impôts. Les huit prisons de Londres suivent encore des erremens différens, malgré les récentes mesures du gouvernement; elles sont bien forcées d'adopter les pres- criptions générales, comme par exemple l'essai d'un système pénitentiaire; mais, dans l'application, chacune obéit aux in- fluences de la paroisse dont elle dépend et qui fournit aux dé- penses de son entretien. Aussi les classifications, dans le plus grand nombre des cas, sont-elles purement nominales.

A Wesiminsler - Bridewelh maison soumise au régime du silence, bien que les femmes soient séparées des hommes, les prisonniers des deux sexes communiquent , au moyen de lettres et de notes qu ils s'envoient d'une cour à l'autre, avec des morceaux de houille. A Borough-Compter, le système préparatoire de classification a séparé les sexes, mais les con- damnés sont confondus avec les prévenus; à Clerkenwell l'in-

L\FLLE.\CE DES SYSTÈMES PÉMTENTJAIRES. 59

firmerie est commune pour tous les détenus. A GlUspur-street- Compter, il n'y a que 40 lits, et le nombre des condamnés se monte souvent à 90; on y trouve les gens ramassés de nuit par le watchman. Comme ces diverses catégories sont nom- breuses, chaque quartier de la maison présente constamment le mélange le plus immoral de criminels de toute espèce. Les enfans abandonnés y sont môme recueillis. Quelle salle d'asile I

Si maintenant nous passons aux conséquences du régime cellulaire pour les prisons de la métropole, il sera facile de ju- ger que, par ce système, les obstacles s'aplanissent et les amé- liorations s'effectuent d'une manière plus rapide et moins in- certaine. Le i)remier résultat du système cellulaire, celui qui seul devrait déjà assurer sa prééminence philanthropique, con- siste dans ses effets heureux relativement aux prévenus. Rien de plus socialement honteux que le mélange des prévenus et des condamnés; leur séparation est un devoir sacré auquel nul gouvernenv^nt ne peut plus long-temps se soustraire, sous peine dètre mis au ban de Fhumanité. La société a le droit , dans certaines limites, d'arrêter préventivement ses membres; elle n'a certainement pas le droit d'ajouter à la privation tem- poraire de sa liberté le pervertissementde ses facultés morales et physiques. C'est ici que se montre toute Tabsurdité du sys- tème intermédiaire des classifications qu'on a voulu confondre tantôt avec le régime cellulaire, tantôt avec le régime du si- lence. Avec la nature des délits pour base de la classification, on arrivait à jeter péle-mèle, sous la même catégorie, des pré- venus se ressemblant par l'espèce , mais singuhèrement dis- semblables quant à la mesure du crime. Que si la classification avait pour base la moralité présumée des prévenus , il deve- nait impraticable de fixer cette présomption ; or, les inconvé- niens corrupteurs du mélange se présentaient pour cette ca- tégorie aussi nombreux, aussi effrayans que dans l'absence de toute espèce de classification. Le rapport des commissaires du parlement, après les développemens sérieux que demandait cette question, et qu'à regret nous sommes obligés de tron-

60 INFLUENCE DES SYSTÈ3IES PÉNITENTIAIRES.

qiier ici, pose d'une façon absolue qu'il n'y a pas d'alternative pour les prévenus entre la séparation et la contamination. Si donc la société ne veut pas pervertir l'homme simplement mis en état de suspicion par elle, on lui doit l'isolement comme préservatif, sinon comme châtiment. Déjà le régime cellulaire résout l'importante question de la moralisation des pré- venus.

Les distinctions observées entre le ti'aitement des prévenus et celui des condamnés sont clairement prévues et définies dans le système du confinement solitaire. Les prévenus ont la permission de recevoir des visites de leurs amis ; ces commu- nications sont interdites aux condamnés. Le prévenu peut correspondre par lettres avec ses connaissances ; le condamné ne jouit point de ce privilège. Le prévenu peut recevoir les vi- vres du dehors ; le condamné est strictement réduit aux ali- mens de la maison. Le travail est facultatif pour le prévenu ; il est obligatoire pour le condamné.

Rappelons même, pour montrer combien ces distinctions sont admirablement établies, le sens philosophique du régime cellulaire. C'est, dit M. Moreau Christophe, dans son curieux livre de la réforme des prisons en France, c'est l'isolement ab- solu , de jour et de nuit, des mômes moralilès^ au moyen de cellules et de préaux solitaires , pouvant servir d'ateliers de travail individuels.

Mais les avantages de l'isolement individuel n'ont pas seule- ment un caractère purement préventif. Le condamné, dans l'économie de ce système, est enfermé le jour et la nuit dans un appartement isolé , assez large pour qu'il puisse prendre de l'exercice; cet appartement , haut de six pieds et de dix pieds carrés au moins, est bien éclairé , bien chauffé, bien ventilé ; il a ses privés et sa fontaine , et rien n'y manque de ce qui est essentiel à la santé. Les 262 cellules qui composent le pénitencier de Cherry-Hill, à Philadelphie, seule prison au monde le système du confinement solitaire ait atteint toute la perfection désirable, forment en réalité 262 prisons distinctes. Chaque cellule de cette prison, disent MM. de Beaumont et de

INFLUENCE DES SYSTEMES PÉISITE.\TI AIRES. 61

Tocqueville, est une prison dans la prison môme, et la cons- truction de cette cellule est si complète qu'il n'y a jamais pour le prisonnier nécessité d'en sortir. En effet , à chaque cellule est annexée une petite cour dans laquelle se trouve une fosse d'aisances , que sa construction rend parfaitement inodore ; de sorte que chaque cellule sert à la fois de promenoir, de ré- fectoire, d'atelier de travail et de chambre à coucher pour l'usage exclusif du seul prisonnier qui l'occupe. Il faut avoir vu toutes les cellules de la prison de Philadelphie et y avoir passé des journées entières pour se former une idée exacte de leur propreté et de la pureté de l'air qu'on y respire. Les cellules et les cours sont alignées en rangées doubles , à la suite les unes des autres. Chaque rangée double est séparée par un corridor qui la longe au milieu. Les murs de sépara- tion en sont assez élevés et assez épais pour que, sans nuire à la hbre circulation de l'air, le corps et la^voix du prisonnier soient impuissans à franchir l'enceinte. Enfin, un chemin de ronde enveloppe le tout et rend toute évasion impossible. La contagion mutuelle ne l'est pas moins, et c'est en quoi le sys- tème cellulaire paraît avoir atteint, dans cet établissement de l'Amérique, le but que les législateurs de notre Europe cher- chent depuis si long-temps : la guérison du malade et l'extinc- tion de la maladie.

La prison de Cherry-Hill n a que deux étages, en comptant le rez-de-chaussée pour un. Cn troisième, dit M. Blouet, ne présenterait aucun inconvénient. Les prisonniers du premier étage, pour remplacer la petite cour du rez-de-chaussée, ont une double cellule. Il semblerait d'abord que les détenus du bas sont le mieux partagés ^ mais la plupart préfèrent l'étage supérieur et les doubles cellules aux cours qui sont froides et humides, et ne tombe jamais un rayon de soleil, envelop- pées qu'elles sont par de hautes murailles. Les fenêtres sont placées sur le toit. Pour avoir le jour d'en haut dans les cellu- les d'en bas, il a fallu démancher 'e mur du rez-de-chaussée d'avec celui du premier étage, ce qu'on pouvait éviter en les ouvrant tout simplement dans le mur. Les prisonniers n'ont

62 INFLUENCE DES SYSTE.MES PENITENTIAIRES.

plus qu'une heure de promenade solitaire par jour. Pour pré- venir les communications à voix basse, on a jugé nécessaire (jue les cours fussent libres de deux en deux. Chaque détenu entre dans rétablissement la tête voilée ; il ne connaît ainsi que sa cellule et ignore complètement les localités qu'il faudrait tra- verser pour fuir. Du reste, comme dans le système d'Aubum, les gardiens portent des chaussons de laine , afin de marcher sans être entendus, et les roues des voitures de service , au lieu d'être ferrées, sont garnies de cuir, pour faire le moins de bruit possible.

Comme les avantages qu'on veut retirer de l'isolement ab- solu seraient en partie perdus par une réunion quelconque, le dimanche un prêtre vient faire, dans chaque bloc, une ins- truction qui, bien qu'adressée à tous les détenus, ne leur par- vient toutefois que particulièrement. Le prédicateur se tient à lextrémité du corridor, près du pavillon central, dont on ferme la porte pour qu'aucun son ne s'échappe. Grâce aux habitudes profondément silencieuses de l'édifice, la voix suit le corridor, pénètre dans les cellules par dessus les murs et se fait assez bien entendre jusqu'au bout de la double rangée. Chacun re- çoit ainsi pour lui seul le sermon qui est récité pour tous. II estdilTicilede se figurer un spectacle plus imposant.

La peine est sévère ; on peut contester qu'elle soit toujours proportionnelle au crime; mais nous n'hésitons pas à nier (ju'elle abandonne sa victime au désespoir. Le prisonnier est visité chaque jour par le gouverneur, par le chapelain et par les autres employés de la maison. Son travail, le travail qui lui plaît , occupe son esprit ; on lui fournit les livres utiles (ju'il demande, et en cas d'indisposition subite ou de toute autre circonstance imprévue, il a les moyens d'avertir les gui- chetiers. Le détenu se lève en été dès cinq heures du matin et se couche de neuf à dix heures du soir ; dans l'hiver, il se lève avec le jour : ce sont les heures usitées dans les collèges de l'Angleterre et de la France pour les plus jeunes enfans. Dans les soirs d'hiver, le détenu de Cherry-Hill reçoit en ou- tie une lampe pour travailler , lorsque son état permet que

INFLUENCE DES SYSTEMES PÉNITENTIAIRES. 63

cette dépense lui soit fructueuse. Ce qui va paraître exorbi- tant , mais ce qui fait la base du régime d'isolement , c'est qu'on ne dresse pas de tableaux de grâce dans les pénitenciers de ce système. Deux grâces seulement ont été accordées jus- qu'ici, rapportent 3DI. Demetz et Blouet dans leur ^Mémoire au ministre de l'intérieur : l'une parce que l'innocence du dé- tenu fut présumée postérieurement à sa condanmation, l'autre par suite d'aliénation mentale.

]>!. Livingston fut long-temps seul, et sans convertir per- sonne, à prêcher l'excellence du système d'isolement complet de jour et de nuit. Depuis les plaidoiries de cet illustre Amé- ricain, en faveur du confinement solitaire, M. Wischers, l'un des membres les plus distingués du barreau de Liège ; les com- missaires de la législature de New-York , chargés en janvier 1837 d'inspecter la maison d'Auburn ; M. Chatterton, directeur de la prison de Coltbathfields de Londres ', M. Mackmurdo, chirurgien de Newgate ; M. Sibly, dans sa déclaration devant la Chambre des Lords ; 3DL Mondlet et Aeelson, envoyés du gouvernement du Bas-Canada pour visiter les pénitenciers américains en 1834 ; M. Crawford, chargé de la même mission par le gouvernement britannique, aussi en 1834; le docteur Julius, chargé de la môme mission par le gouvernement prus- sien, en 1836; M. Ducpétiaux, inspecteur général des prisons belges, chargé par son gouvernement de visiter la prison de Glascow, en Ecosse; I\L Withworth-Piussell , ancien chapelain de Milbank , dont nous avons déjà eu occasion de parler ; le docteur Cleland, dans son rapport à la Société des Naturalistes de Dublin ; enfin tous les Européens qui ont reçu de leur gou- vernement un mandat spécial pour étudier sur les lieux, en Amérique, le système de la Pensylvanie, sont d'un commun accord dans leur opinion sur le régime cellulaire. Ce système était en activité depuis fort peu de temps, lorsque IMM. de Beaumont et de Tocqueville parcoururent le Nouveau-Monde en 1831. Aussi les deux écrivains français n'ont-ils pas donné explicitement leur avis. Cependant ils laissent quelquefois per- cer des doutes qui font honneur à leur prescience. MM. De-

64 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

metz et Blouet, les derniers explorateurs, ont été plus hardis dans leurs conjectures. On s'est beaucoup exagéré, en France et en Angleterre, dans le principe, la rigueur du système de Pensylvanie. Des essais malheureux avaient laissé une impres- sion défavorable qui n'est pas détruite , parce que les modifi- cations apportées au régime cellulaire depuis cinq ans restent encore inconnues. Le système d'Auburn peut, jusqu'à un cer- tain point et avec beaucoup de peine, réussir dans le Royau- me-Uni dont les tempéramens sont plus flegmatiques , ainsi que dans T Allemagne les caractères se rapprochent du type lankee; mais en France, chez nos voisins si tumultueux et si vaniteux, il est certainement inapplicable. La France, avouons- le à notre honte, est le seul pays le militaire ne soit plus frappé par manière de correction : les détenus n'y souffriront jamais que leur dos soit lacéré par le nerf de bœuf qui reten- tit sur les reins du prisonnier surpris en faute dans les préaux d'Auburn. Quant au martyre du silence, un Français aime- rait mieux la mort.

Les variétés de mœurs, de chmats et de natures militent, comme on le sait, en faveur du régime cellulaire qu'elles s'as- similent partout aisément. Quel est donc l'obstacle qui s'op- pose encore aux premières tentatives d'un établissement sou- mis au système de Cherry-Hill? Nous regrettons de le procla- mer à la face du dix-neuvième siècle, c'est la dépense. Deux seules prisons, celles de Genève et de Lausanne, ont risqué une épreuve du régime cellulaire ; mais il est vrai qu'elles dé- pendent, comme Philadelphie, d'une république; et, à ce qu'il pai^aît, l'argent dans ces sortes d'états va plus vite aux entre- prises d'utilité générale. Pourtant il ne faut pas trop glorifier la Suisse. Les pénitenciers de Genève et de Lausanne rentrent un peu dans le système intermédiaire et bâtard des classifica- tions-, ils forment un juste-milieu entre Auburn et Cherry- Hill, comme dans les prisons de Londres; mais ce juste-milieu y prospère ou du moins ne périclite pas. A Genève, l'empri- sonnement cellulaire pour la nuit et le travail silencieux en commun pendant le jour sont bien la base de la discipline du

INFLUENCE DES SYSTEMES PENITENTIAirxES. 65

pénitencier des cantons, et pourtant cette base, semblable aux réglemens d'Auburn, est tellement modifiée dans Texécution» ' que la discipline de cette ville forme pour les criminalistes une troisième catégorie dans les systèmes pénitentiaires. La classi- fication s'y déploie dans toute sa rigueur la plus mathémati- que. Yoici en peu de mots comment on y a passé du système d'Auburn à la classification pure :

Le pénitencier de Genève a été élevé en vertu d'une loi du 13 mars 18-2-2^ construit d'après le système rayonnant, les ateliers, cours et galeries des cellules aboutissent à un bâti- ment central règne une galerie, d'où, par le moyen de gui- chets pratiqués sur chaque local renfermant les prisonniers, il est facile au directeur et aux employés supérieurs de surveiller les détenus et les surveillans eux-mêmes. Cette prison a com- mencé à recevoir des détenus en 1825, et ne contient que 56 cellules. La loi du silence ne fut pas d'abord observée ' sous l'empire du règlement du 28 janvier 1825; il y avait alors li- bre communication des prisonniers entre eux pendant les heu- res de récréation et pendant la journée du dimanche. Bref, le bien-être était tel que les récidives s'accrurent de manière à nécessiter la révision du règlement qui fut en effet remplacé par un second, en date du 16 mai 1833.

C'est à peu près l'inconvénient survenu plus tard dans les maisons centrales de France. Il suffit de parcourir la statisti- que de ces établissemens, publiée par les ordres du ministre de f intérieur, pour en apprécier les effroyables résultats. Au 1" janvier 1836 , sur une population de 15,870 condam- nés, on en comptait 6,155 en état de récidive, environ 38 sur 100, ou plus de un sur trois! L'une de ces prisons, Bicê- tre, à Paris, présente la moyenne énorme de 146 récidivistes contre 100 condamnés pour la première fois. Quant aux pri- sons départementales qui contiennent le plus grand nombre de détenus , les comptes généraux de fadministration cri- minelle ne s'en occupent pas d'une manière assez complète pour la statistique. Du reste, la propagation des récidives en France , de 1826 à 1834, a tellement augmenté dans les tables

XIV.— 4^ SÉRIE. 5

66 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

dressées, qu elles soient universelles ou locales, qu'on évalue à 11,000 le nombre llottant des récidives annuelles. Cette progression est surtout redoutable par les dépenses qu'elle absorbe au préjudice de moyens pénitentiaires plus effica- ces. En 1834, les dix-neuf maisons centrales de France ont coûté 15,500,000 fr. selon M. Vivien, cette somme s élève à 25,000,000 fr. Si l'on ajoute les constructions nouvelles faites comme épreuves à Paris, Tentretien des maisons déjà exis- tantes et les frais des trois bagnes établis par le département de la marine, on trouve que, pour une population totale de 50,000 détenus de toute sorte, les prisons de la France ont coûté à peu près 50,000,000 de francs. Ce qui porte à 1 ,000 f. le prix moyen de la place que chaque prisonnier occupe dans le vaste foyer decontagion qui n'est pourtant pas encore aussi infect que le nôtre.

Le nouveau règlement de 1833 avait principalement pour but , à Genève , de mettre une digue à ce débordement épidé- inique des récidives qui menaçait de franchir les bagnes , pri- sons et maisons centrales de France, les classifications, Dieu merci ! sont bien modestes , pour gagner le meilleur péniten- tiaire que ce régime administre sous le globe. Nous craignons qu'il n'atteigne pas son but.

Depuis la mise à exécution de ce règlement , les détenus sont divisés en quatre catégories, renfermées dans des quar- tiers séparés. La première division est appelée , premier quar- tier criminel et de récidives, et comprend les condamnés aux travaux forcés ou à la réclusion qui , par la nature de leur crime ou par des circonstances antérieures à leur emprisonne- ment, sont jugés par Tadministration devoir être placés dans cette division; les individus âgés de plus de seize ans qui lentrent dans la prison après avoir déjà subi une condamna- tion quelconque. La deuxième division forme le deuxième quartier criminel et d'exceptions; elle comprend : les indi- vidus atteints d'une première condamnation criminelle qui n'au- raient pas été placés dans la première division ; ceux des condamnés correctionnellement qui y ont été placés par l'ad-

INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉiMTENTIAIRES. 67

ministration à cause de leur mauvaise conduite dans la prison ou de circonstances antérieures à l'emprisonnement ; ceux des condamnés de la première division qui obtiennent leur promotion dans celle-ci. l.a troisième division comprend , sous Je nom de quartier correclionnel et d'exceptions , V tous les condamnés correctionnellement par un premier jugement qui n'ont pas été jugés devoir être placés , à leur entrée , dans le deuxième ou le quatrième quartier; 2" les détenus de la pre- mière ou de la deuxième division , qui , par une première clas- sification , ou plus tard , par leur conduite , ont été placés dans cette catégorie. La quatrième division renferme, sous la déno- mination de quartier des jeunes gens et des améliorés, tous les individus n'ayant pas atteint l'âge de seize ans à l'époque de leur condamnation ; -2° ceux des condamnés de l'âge de seize à dix-huit ans que l'administration juge devoir être admis dans cette division à leur entrée dans la prison ; les individus des autres divisions qui, par leur bonne conduite, ont mérité d'être placés dans ce quartier.

Les prisonniers sont soumis à un régime dont la sévérité est graduée d'après le quartier dans lequel ils sont classés; en en- trant dans la prison ils sont tous détenus solitairement dans leur cellule, pendant un temps qui peut s'élever jusqu'à trois mois, pour les condamnés de la première division , et qui peut n'être que de trois jours pour ceux de la quatrième division. La moitié du gain du travail appartient aux prisonniers ; elle est divisée en deux parties égales : Tune sous le nom de ré- serve , forme leur masse desortie; l'autre est leur denier de poche ; mais l'usage que les détenus peuvent faire de cette der- nière partie se trouve limité suivant la division dont ils font partie. Ainsi , ceux de la première division ne peuvent l'em- ployer que pour se procurer un supplément de pain , des fournitures d'écriture , ou de petits ouvrages , ou pour en- voyer des secours à leur famille ; tandis les détenus de la qua- trième division peuvent consacrer cette somme à améliorer le régime alimentaire des prisons. La règle du silence est rigou- reusement maintenue dans les cellules et pendant le travail;

G8 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

mais, tandis qu'elle est continue pour les détenus des première et deuxième divisions, elle diminue de sévérité dans les deux autres divisions pendant les heures de repos ; ainsi les détenus de la troisième division peuvent se promener deux par deux , et ceux de la quatrième division peuvent le faire ensemble , sans cependant pouvoir jamais élever la voix. Les promenades ne peuvent être que solitaires pour les condamnés des deux premières divisions; et môme pour ceux de la première; elles ne peuvent excéder une heure par jour ; pendant le surplus du temps que ces derniers ne passent pas dans les ateliers , ils sont confinés dans leur cellule , ils prennent leurs repas. Ces repas sont pris en commun dans les autres divisions. Les visites extérieures sont permises , mais toujours graduées d'a- près la classification des condamnés. ' ,

Lausanne a aussi un pénitencier remarquable sous plusieurs rapports ; la division est celle de la loi : condamnés criminels ; condamnés correctionnels. Le travail a lieu en commun dans chaque division ; les condamnés à la peine des fers de la divi- sion criminelle ont au cou un collier de fer rivé qu'ils ne quit- tent jamais, et le régime de leur division est plus sévère que celui de la division correctionnelle ; la règle du silence est absolue dans les deux divisions depuis 1834, époque de la ré- forme du règlement antérieur. Pour maintenir cette règle du silence, les prisonniers passent les heures de repos dans leur cellule, à l'exception d'une seule , pendant laquelle ils sont conduits par division de douze condamnés, dans des cours- jardins ils travaillent au jardinage ou promènent , mais tou- jours solitairement ; les récidivistes doivent en outre être sou- mis à la détention cellulaire continue à leur entrée dans la prison. i

On voit que la discipline de la Suisse , bien que beaucoup plus généreuse que celle d'Auburn , ne saurait également at- teindre le but social; les raisons en sont simples: la classifica- tion des condamnés , d'après la nature de leur peine et leur moralité , avec promotion dans d'autres divisions selon la con- duite qu'ils tiennent en prison , amène ,' par suite de ces

INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES. 69

changemens successifs , la confusion de toutes les moralités légales, ce qui est un premier vice , parce qu il est souverai- nement injuste d'enfermer un homme coupable de crime ave<; celui qui n'est coupable que d'un délit ; par exemple , un in- cendiaire avec un homme coupable de coups et blessures, par le seul motif que le premier se soumet sans murmurer au châti- ment qui lui a été infligé : on agrave ainsi la peine du second ; on la dénature même ; de plus , on viole , par le mode d'exécution de la loi , la distinction qu'elle a cru devoir établir entre les dif- . férentes espèces de peines, selon la gravité de l'infraction. Cette classification , en diminuant la sévérité du régime inté- rieur, selon les divisions , présente encore le grave inconvé- nient de pousser à rhypocrisie les condamnés soumis à cette discipline , de substituer, par suite , au véritable repentir les signes extérieurs de l'amendement , ce qui fait tourner tous les efforts des condamnés à paraître ce qu'ils ne sont pas , au lieu de les appliquer à s'amender réellement. Elle présente aussi l'inconvénient capital de permettre aux détenus de se con- naître mutuellement , et , par conséquent, de se retrouver à leur sortie de prison; dans cette position respective, il faut au libéré vraiment repentant un courage et une vertu presque surhumains pour ne pas se perdre de nouveau. C'est ce qu'on ne peut contester, à moins de supposer que tous les prisonniers sortiront complètement amendés ; car il suffit d'un seul coupa- ble endurci dans le mal pour entraîner un grand nombre de repentans. Au surplus, les dangers du système de Genève , qui n'est que celui de Bentham, sont fortement sentis à Genève; même par des hommes spéciaux, et que recommande une étude spéciale et suivie des effets de son exécution sur les cou- , pables. 31. Cramer-Audëoud , membre de la commission de surveillance du pénitencier, les a développés dans un écrit plein défaits et de chiffres , qui prouvent combien les prétendus con- vertis faillissent.

Occupons-nous maintenant du prix auquel s'élève la cons- , truction des différentes espèces de prisons. Le prix de chaque cellule une fois payé, est à Genève de 6,915 fr. 80 c. , et pour

'i'r.:::

. i:

70 I.>FLUENCE DES SYSTEMES PEMTEx\TI AIRES.

Lausanne de 5,769 f. 20 c. ; Brixton et 3Iilbank , imitations fort éloignées de leur modèle d'Auburn, ont coûté, en Angleterre, le premier, pour une cellule, 9,230 fr. 76 c. , et le second, la somme énorme de 20,880 fr. ! La cellule, dans la prison mo- dèle de Paris , rue de la Roquette, coûte 6,000 fr. ; enfin , aux États-Unis, le prix le plus haut de la cellule est à Washington de 5,962 fr. , et le plus bas est à Colombus ';Ohio), de .593 fr. Toutes ces prisons suivent le régime du silence, àTexception de Genève et Lausanne.

Maintenant si nous comparons ces prix aux 2 ou 3 millions de francs quele pénitencier cellulaire de Philadelphie a coûtés en Pensylvanie pour les 582 cellules et les 262 cours isolées qui la composent, ce qui fait 7.287 fr. pour chaque cachot double; en prenant pour base les deux prisons- modèles des deux systèmes , 3Iilbank et Cherry-Hill , nous trouverons que le système d'isolement complet de jour et de nuit 'Cherry-HiU), est moins dispendieux que le régime du silence (3Iilbank) ; et enfin, si nous comparons le système de Cherry-Hill au sys- tème intermédiaire de la Suisse , nous trouverons que la diffé- rence, bien que favorable aux pénitenciers de Genève et de Lausanne, n'est pas d'un profit tellement élevé qu'il faille lui sacrifier les avantages moraux que la société doit évidemment retirer du régime complet d'isolement, comme on le pratique à Philadelphie.

Relativement à la France, la construction d'un pénitencier intermédiaire est un rêve; car, pour loger les 34,784 con- damnés , nombre flottant de la population des prisons de ce pays, il aurait fallu au V octobre 1828 'rapport de 3L le com.te de Martignac) la somme de 472.210,192 fr. On ne peut pas d'ailleurs prendre pour base de l'évaluation les cons- tructions faites à Paris et à Washington; car elles ont été faites, en France surtout, et malgré les paroles de M. de Martignac , avec un luxe funeste pour les intérêts du système d'Auburn. Ce qu'on doit chercher pour les progrès du régime de Cherry-Hill , c'est d'établir un prix fixe pour les cellules , au delà duquel les administrations ne pourront s élever. Mal-

m

1 *

INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES. 71

heureusement, la prison de Philadelphie offre comme les pri- sons d'Auburn, de Genève et Milbank, une splendeur qui nuit à la supériorité de son régime aux yeux des gouverne- mens. La muraille coûte seule 1,060,000 fr. C'est exorbitant! La plus grande partie des autres frais de cette prison a con- sisté dans lornement de l'édifice. Des murs gigantesques, des tours crénelées, une vaste porte en fer, lui donnent Taspect d'un château fort du moyen-âge, ce qui était par- faitement inutile. Souvent les prétentions artistiques du cons- tructeur entraînent des dépenses que les administrations ne comptaient point faire ; c'est ce qui est arrivé dans l'établisse- ment de la rue de la Roquette à Paris , l'architecte a bâti un monument, au lieu de construire simplement une prison. (( Je ne veux critiquer personne , a dit M. de ïMontalivet à la tribune, mais il est possible de s" y prendre mieux. » Accep- tons les paroles du ministre comme un^ espérance pour le régime cellulaire en France.

A ceux qui prétendraient que les devis de construction des pénitenciers américains ne peuvent servir de point de compa- raison pour les mêmes devis dans les pénitenciers français, en raison de la différence du prix des matériaux , nous répon- drons avec ^IM. de Beaumont et de Tocqueville, qu'en effet, le pied cube de pierre dure coûte 1 fr. 3*2 c. aux Etats-Unis, tandis qu'il coûte de 1 fr. 20 c. à 2 fr dans les départemens, et presque le double à Paris; qu'en Amérique mille pieds de bois de charpente coûtent de 60 à 80 fr. , tandis qu'à Paris leur prix est d'environ 200 fr. , il est moindre dans les dépar- temens ; mais aussi, à Paris et dans les départemens, le prix moyen de la journée pour toute sorte d'ouvriers est de 2 fr. 50 au plus, tandis qu'il est de 5 fr. 30 c. au moins, aux États- Unis; de môme, la livre de fonte de fer qui est de 21 c. aux États-Unis, n'est que de li à 17 c. en France; ce qui établit une sorte de compensation.

Nous ne pousserons pas plus loin la discussion financière que M. Moreau Christophe a d'ailleurs complètement et sa- vamment épuisée dans son livre ; elle est d'autant plus impor-

'

70 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉMTEx\TIAIRES.

Lausanne de 5,769 f. 20 c. ; Brixton et Milbank , imitations fort éloignées de leur modèle d'Auburn, ont coûté, en Angleterre, le premier, pour une cellule, 9,230 fr. 76 c. , et le second, la somme énorme de 20,880 fr. î La cellule, dans la prison mo- dèle de Paris , rue de la Roquette, coûte 6,000 fr. ; enfin , aux États-Unis, le prix le plus haut de la cellule est à Washington de 5,962 fr. , et le plus bas est à Colombus (Ohio), de 593 fr. Toutes ces prisons suivent le régime du silence, àTexception de Genève et Lausanne.

Maintenant si nous comparons ces prix aux 2 ou 3 millions de francs que le pénitencier cellulaire de Philadelphie a coûtés en Pensylvanie pour les 582 cellules et les 262 cours isolées qui la composent, ce qui fait 7,287 fr. pour chaque cachot double; en prenant pour base les deux prisons- modèles des deux systèmes , Milbank et Cherry-Hill , nous trouverons que le système d'isolement complet de jour et de nuit (Cherry-Hill), est moins dispendieux que le régime du silence (3Iilbank) ; et enfin, si nous comparons le système de Cherry-Hill au sys- tème intermédiaire de la Suisse , nous trouverons que la diffé- rence, bien que favorable aux pénitenciers de Genève et de Lausanne , n est pas d'un profit tellement élevé qu'il faille lui sacrifier les avantages moraux que la société doit évidemment retirer du régime complet d'isolement, comme on le pratique à Philadelphie.

Relativement à la France , la construction d'un pénitencier intermédiaire est un rêve; car, pour loger les 34,784 con- damnés, nombre flottant de la population des prisons de ce pays, il aurait fallu au 1" octobre 1828 (rapport de INL le comte de Martignac) la somme de 472,210,192 fr. On ne peut pas d'ailleurs prendre pour base de l'évaluation les cons- tructions faites à Paris et à Washington; car elles ont été faites, en France surtout, et malgré les paroles de M. de Martignac , avec un luxe funeste pour les intérêts du système d'Auburn. Ce qu'on doit chercher pour les progrès du régime de Cherry-Hill , c'est d'établir un prix fixe pour les cellules , au delà duquel les administrations ne pourront s'élever. Mal-

L\FLLE.\CE DES SYSTEMES PEMTE.NTIAIRES. 71

heureusement, la prison de Philadelphie offre comme les pri- sons d'Auburn, de Genève et Milbank, une splendeur qui nuit à la supériorité de son régime aux yeux des gouverne- mens. La muraille coûte seule 1,060,000 tV. C'est exorbitant I La plus grande partie des autres frais de cette prison a con- sisté dans l'ornement de l'édifice. Des murs gigantesques, des tours crénelées, une vaste porte en fer, lui donnent Taspect d'un château fort du moyen-âge, ce qui était par- faitement inutile. Souvent les prétentions artistiques du cons- tructeur entraînent des dépenses que les administrations ne comptaient point faire ; c'est ce qui est arrivé dans l'établisse- ment de la rue de la Roquette à Paris , l'architecte a bâti un monument, au lieu de construire simplement une prison. « Je ne veux critiquer personne , a dit M. de Montalivet à la tribune, mais il est possible de s"y prendre mieux. » Accep- tons les paroles du ministre comme urre espérance pour le régime cellulaire en France.

A ceux qui prétendraient que les devis de construction des pénitenciers américains ne peuvent servir de point de compa- raison pour les mêmes devis dans les pénitenciers français, en raison de la différence du prix des matériaux , nous répon- drons avec 3ni. de Beaumont et de Tocque ville, qu'en effet, le pied cube de pierre dure coûte 1 fr. 3*2 c. aux États-Unis, tandis qu'il coûte de 1 fr. 20 c. à 2 f r dans les départemens, et presque le double à Paris; qu'en Amérique mille pieds de bois de charpente coûtent de 60 à 80 fr. , tandis qu'à Paris leur prix est d'environ 200 fr. , il est moindre dans les dépar- temens ; mais aussi , à Paris et dans les départemens , le prix moyen de la journée pour toute sorte d'ouvriers est de 2 fr. 50 au plus, tandis qu'il est de 5 fr. 30 c. au moins , aux États- Unis; de même, la hvre de fonte de fer qui est de 21 c. aux États-Unis, n'est que de li à 17 c. en France; ce qui établit une sorte de compensation.

Nous ne pousserons pas plus loin la discussion financière que M. Moreau Christophe a d'ailleurs complètement et sa- vamment épuisée dans son livre ; elle est d'autant plus impor-

,]; m

72 I>FIUE>CE DE5i SYSTÈMES PEM TERTIAIRES.

tante à suivre dans sou ensemble comme dans ses détails, que c'est de la distributii>n plus ou moins habile des frais votés en Angleterre, en France, en Amérique et en Suisse, que dépend Finflueuce morale et physique du système pénitentiaire de Cberry-HiU sur les condamnés, et par conséquent , le succès ou le triomphe de la voie la plus active de moralisation pour l'état de la société actuelle. Les intluences de saisons, de locali- tés, dage, de sexe, de profession et de paupérisme , doivent aussi bien compter dans la statistique des moyens pénitenciers qu'elles comptent déjà malheureusement dans la table des délits et des crimes. H est permis de rappeler aux criminalistes qui vont entreprendre la réforme des prisons, les paroles sui- vantes de M. de 31orogues devant la Chambre des f>airs, dans la séance du 5 juillet 1S36 >^ En compulsant les comptes-ren- dus de la justice criminelle en France, j'ai eu la douleur de reconnaître que 'dans les deux années 1S-2S et 1S*29, un mil- lion d'individus ayant reçu un degré d'instruction supérieure, avaient fourni 137 accusés de crimes contre les personnes, et o4S accusés de crimes contre les propriétés , en tout , 4S0 ac- cusés de crimes traduits devant nos cours d'assises; tandis qu'un million d'individus n'ayant reçu que l'instruction pri- mpire, et sachant lire et écrire, n'avaient fourni que 19 accusés de crimes contre les personnes , 53 accusés de crimes contre les propriétés, en tout, 72 accusés de tous crimes. » Les mé- moii'es de Laceuaire , les révélations de Yidocq , confessions dont le danger même est utile , prouvent à quel point la dé- pravation aiguisée par l'esprit devient incurable et contagieuse. On reiK?ontre dans les observations des directeurs des maisons centrales de France, une foule de circonstances qui démon- trent que les criminels ks plus intelligens sont les plus adroits et les plus pervertis, et que par conséquent, tout système, comme le régime du silence, ayant pour résultat d'exalter leurs facultés intellectuelles , ne tend certes pas à leur guéri- son. Les prisonniers d'Ensisheim (Haut-Rhin), avaient un instituteur qui leur enseignait la lecture , l'écriture et le calcul. A mesui'e qu'ils avançaient dons ces connaisances élémentaires.

II

i^ajr

I.

IINFLUEXCE DES SYSTEMES PEIMTENTIAIRES. 73

ils en profitaient pour altérer leurs livrets de travail et chan- ger les chiffres. La science est une arme de plus dans les mains de l'homme qui veut mal faire. Quel remède contre une pa- reille volonté, si ce n'est la solitude absolue?

Mais si un tableau est susceptible de convaincre les adver- saires du régime d'isolement, c'est assurément la cour du milieu, à Newgate. Nous avons lieu de croire , dit IM. Craw- ford, que l'indigence, les vetemens déguenillés et l'impuis- sance de payer les rétributions exigées ailleurs pour prix des commodités de la vie précipite dans ce quartier une foule d'individus les plus expérimentés, et dont les délits sont les moins graves, et les y jettent inévitablement au devant de la contagion qu'entraîne le contact des hôtes les plus dé- pravés et les plus incorrigibles de la prison. Les prisonniers y sont d'une malpropreté dégoûtante , à peine couverts de lam- beaux, souvent les pieds nus. Des combats atroces , des rixes violentes , des clameurs assourdissantes , bourdonnent dans ce cloaque les guichetiers n'entrent jamais que le poignarda la ceinture. Le soir, dès que les surveillans se retirent, les orgies les plus obscènes, le jeu, lesjuremens, les chansons, les récits d'aventures et les leçons de crimes se succèdent continuelle- ment et sans obstacle, jusqu'à la dernière heure de la nuit. Les pages que Goldsmith, dans le Vicaire de Wahcfield, a consacrées à la peinture de cet enfer n'en donnent encore qu'une idée radoucie. Tout Anglais ne peut voir sans dou- leur et sans humiliation, que, dans la métropole de la Gran- de-Bretagne , centre des lumières , de la civilisation et des richesses, il existe un tel système de prisons, en usage depuis tant d'années, non seulement au mépris de la religion et de l'humanité, mais encore contrairement à la volonté du gou- vernement et aux termes de la loi. La municipalité de Londres défend bien maladroitement les privilèges de la cité.

,La loi qui centralise la réforme de toutes les prisons d'An- gleterre dans les mains du gouvernement de la Grande-Bre- tagne, fixera sans doute un terme à ces anomalies choquantes dans la capitale d'une grande nation. Le parlement a même

l

i

72 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

tante à suivre dans son ensemble comme dans ses détails, que c'est de la distribution plus ou moins habile des frais votés en Angleterre, en France, en Amérique et en Suisse, que dépend rintluence morale et physique du système pénitentiaire de Cherry-Hill sur les condamnés, et par conséquent , le succès ou le triomphe de la voie la plus active de moralisation pour l'état de la société actuelle. Les influences de saisons, de locali- tés, d'âge , de sexe , de profession et de paupérisme , doivent aussi bien compter dans la statistique des moyens pénitenciers qu'elles comptent déjà malheureusement dans la table des délits et des crimes. Il est permis de rappeler aux criminalistes qui vont entreprendre la réforme des prisons, les paroles sui- vantes de M. de IMorogues devant la Chambre des pairs, dans la séance du 5 juillet 1836 <' En compulsant les comptes-ren- dus de la justice criminelle en France , j'ai eu la douleur de reconnaître que 'dans les deux années 1828 et 1829, un mil- lion d'individus ayant reçu un degré d'instruction supérieure, avaient fourni 137 accusés de crimes contre les personnes, et 348 accusés de crimes contre les propriétés , en tout , 480 ac- cusés de crimes traduits devant nos cours d'assises ; tandis qu'un million d'individus n'ayant reçu que l'instruction pri- maire, et sachant lire et écrire, n'avaient fourni que 19 accusés de crimes contre les personnes , 53 accusés de crimes contre les propriétés , en tout, 72 accusés de tous crimes. » Les mé- moires de Lacenaire , les révélations de Yidocq , confessions dont le danger môme est utile , prouvent à quel point la dé- pravation aiguisée par l'esprit devient incurable et contagieuse. On rencontre dans les observations des directeurs des maisons centrales de France, une foule de circonstances qui démon- trent que les criminels les plus intelligens sont les plus adroits et les plus pervertis, et que par conséquent, tout système, comme le régime du silence, ayant pour résultat d'exalter leurs facultés intellectuelles , ne tend certes pas à leur guéri- son. Les prisonniers d'Ensisheini (Haut-Rhin), avaient un instituteur qui leur enseignait la lecture, l'écriture et le calcul. A mesure qu'ils avançaient dans ces connaisances élémentaires»

INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES. 73

ils en profltaient pour altérer leurs livrets de travail et chan- ger les chiffres. La science est une arme de plus dans les mains de rhomme qui veut mal faire. Quel remède contre une pa- reille volonté, si ce n'est la solitude absolue?

3Iais si un tableau est susceptible de convaincre les adver- saires du régime d'isolement, c'est assurément la cour du milieu, à Newgate. Nous avons lieu de croire, dit IM. Craw- ford, que l'indigence, les vétemens déguenillés et l'impuis- sance de payer les rétributions exigées ailleurs pour prix des commodités de la vie précipite dans ce quartier une foule dïndividus les plus expérimentés, et dont les délits sont les moins graves , et les y jettent inévitablement au devant de la contagion qu'entraîne le contact des hôtes les plus dé- pravés et les plus incorrigibles de la prison. Les prisonniers y sont d'une malpropreté dégoûtante , à peine couverts de lam- beaux, souvent les pieds nus. Des combats atroces , des rixes violentes , des clameurs assourdissantes , bourdonnent dans ce cloaque les guichetiers n'entrent jamais que le poignarda la ceinture. Le soir, dès que les surveillans se retirent, les orgies les plus obscènes, le jeu, lesjuremens, les chansons, les récits d'aventures et les leçons de crimes se succèdent continuelle- ment et sans obstacle, jusqu'à la dernière heure de la nuit. Les pages que Goldsmith, dans le Vicaire de Wakefield, ai consacrées à la peinture de cet enfer n'en donnent encore qu'une idée radoucie. Tout Anglais ne peut voir sans dou- leur et sans humiliation , que , dans la métropole de la Gran- de-Bretagne , centre des lumières , de la civilisation et des richesses, il existe "un tel système de prisons, en usage depuis tant d'années, non seulement au mépris de la religion et de l'humanité , mais encore contrairement à la volonté du gou- vernement et aux termes de la loi. La municipalité de Londres défend bien maladroitement les privilèges de la cité.

La loi qui centralise la réforme de toutes les prisons d'An- gleterre dans les mains du gouvernement de la Grande-Bre- tagne, fixera sans doute un terme à ces anomalies choquantes dans la capitale d'une grande nation. Le parlement a môme

74 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉMTEXTIAIRES.

déjà décrété que tous les condamnés à la prison seraient dé- tenus suivant le régime cellulaire. On a calculé que pour mettre ces dispositions en pratique, il faut 20,576 cellules ; or, les prisons d'Angleterre, à lamélioration desquelles on travaille depuis long-temps, en contiennent déjà 11,319; reste maintenant à savoir si les cellules existantes ne devront pas être reconstruites, et les cellules nouvelles établies suivant les dimensions qu'exige le système de séparation ou d'isolement individuel de jour et de nuit. Les dépenses en Angleterre , menacent de n'être pas moindres qu'en France pour le môme objet. Cela tient à rarchitecture toute particulière des maisons du système disolement. Tandis que le régime cellulaire est applicable à toutes les prisons de France , sauf modifications accessoires, et qu'il admet indifféremment dans l'édifice , la forme rayonnante aussi bien que les formes circulaire, poly- gonale, panoptrique, étoilée, carrée, en éventail ou en moulin à vent, dans le Royaume Uni, au contraire, les établissemens, étant disposés , pour la plupart, d'après le système d'Aubuni et avec le iread mil!, leur architecture spéciale rendra les changemens plus considérables et les frais de réforme plus élevés. Cependant , dans les prisons de première classe , en Ecosse , le bouleversement sera moins coûteux ; les maisons de correction de Glascow, d'Edinbourg , d'Aberdeen , de Poissy et d'Ayr , ont déjà des symptômes d'organisation cel- lulaire qu'elles doivent un peu au hasard. M. Frédéric-Hill a proposé au gouvernement anglais d'établir en Ecosse trois pénitenciers . la maison de Glascow, agrandie, pour l'ouest et le sud-ouest; la grande prison militaire de Perth, convertie , pour l'est et le sud-est; et le fort Georges, également converti en pénitencier,pour le nord. M. Hill, en outre, demande for- mellement pour les nouvelles prisons le régime d'isolement. A l'égard de l'Irlande , il n'y a que deux maisons de correc- tion proprement dites, celle de Belfast et celle de Richemont, à Dublin, M. James Palmer, inspecteur-général, a constaté dans son rapport , que malgré l'état d'anarchie, d'insurrection et de misère presque permanent auquel cette partie du Royaume-

INFLUENCE DES SYSTEMES PENITENTIAIRES. 75

Uni est maintenant réduite, la terre d'Erin est le seul pays peut-être qui offre Texemple d'un système rien ne se passe dans les prisons à Tinsu du gouvernement et du public. C'est aussi en Irlande que les classifications ont mieux réussi. La propreté y est remarquable, Tordre parfait. Enfin, nulle part efforts plus unanimes n'ont été tentés pour la réforme. Le sys- tème cellulaire y jettera sans nul doute de profondes racines.

La grande objection que le régime d'isolement rencontre , consiste principalement dans son intluence sanitaire que les adversaires du système prétendent fâcheuse pour les détenus. Afin dy répondre , n'oublions pas que la solitude continue , sans travail, est un supplice affreux, au dessus des forces humaines. Les Américains avaient d'abord adopté ce principe pénitentiaire; il a fallu y renoncer. La solitude avec travail, ne tue pas, mais réforme. Les prisonniers de Cherry-Hill , in- terrogés par 3DI. de Beaumont et de Tdcqueville , ont una- nimement avoué que le travail, outre que dans le système cellulaire il est indispensable à leur existence, apporte encore les plus douces consolations à leur captivité. Le nombre des professions peut être aussi varié que le nombre des cellules. Un habile industriel de Paris, M. Pradier, donne Ténuméra- tion de 78 professions dont l'exercice convient aux cellules solitaires. Ce n'est donc pas dans la privation ou dans la né- cessité du travail que repose la force de l'objection.

Il résulte d'ailleurs du journal tenu par le docteur Bâche, médecin de la prison de Cherry-HilK qu'en sept ans 677 pri- sonniers sont entrés au pénitencier, et que sur ce nombre la mortalité moyenne dans les sept années se trouve de 3 pour 100. C'est la mém? mortalité que celle de Philadelphie. Les détenus ont échappé aux ravages du choléra qui pourtant a décimé la ville. Sur 33 décédés naturellement , -25 sont entrés malades ou ayant des maladies chroniques, 4 sont morts par suite d accidens, 4 seulement ont succombé à des maladies qui ont éclaté dans la prison. Ce sont des chiffres très satisfai- sans, puisque le premier effet du confinement solitaire doit as- surément réagir d'une manière funeste sur le tempérament

76 INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

des criminels qui, par leur genre de conduite môme, tenaient une vie très active et très changeante. La maladie la plus fré- quente est l'aliénation mentale ; mais il ne faut pas perdre de vue que cette afTection suit ordinairement Tusage abusif des liqueurs spiritueuses, fréquent en Amérique, surtout dans les classes indigentes, et que les excès de cette nature, habituels aux gens qui peuplent les prisons, sont antérieurs à leur séjour dans les pénitentiaires.

Sans doute en réfléchissant au genre de nourriture des maisons centrales de France, aux abus déplorables de la can- tine et aux orgies qui se commettent dans les prisons de Lon- dres, nos lecteurs trouveront ces résultats fabuleux. Que se- rait-ce donc si nous ajoutions qu'à Singsing il meurt 1 individu sur 37; à Wethenfield, 1 sur 44; à Baltimore, 1 sur 49; à Au- burn, 1 sur 56; à Boston, 1 sur -58 î Ici, les adversaires du système cellulaire ne manqueront pas de dire que le profit du chiffre reste au régime du silence, en vigueur dans les lieux que nous venons de citer. Mais nous répliquerons que le cli- mat de Philadelphie, les chaleurs de Tlnde et les froids de la Sibérie se rencontrent au cœur de Tété, est moins favorable que la température qui sert de milieu aux pénitenciers de l'Est. Cependant nous reconnaissons que la santé des détenus dans les prisons cellulaires réclame impérieusement une nourriture d'autant plus réparatrice que les criminels sont habitués à plus de mouvement. Jusqu'en avril 1832 les prisonniers euro- péens soumis à la réclusion solitaire, dans la résidence de Madras , recevaient leur ration de vivres habituels , moins Teau-de-vie. A cette époque, on les réduisit au pain et à l'eau pure. Les individus peu actifs , coutumiers d'une vie séden- taire, supportèrent très bien ce régime pendant quelques mois; les autres donnèrent presque immédiatement des si- gnes de scorbut; et tous, en définitive, tombèrent dans un état de langueur. Cette observation précieuse, faite parle doc- teur Malcomson , prouve que les alimens doivent concourir avec le travail à forfifier le corps et l'ame du prisonnier con- tre les passions tristes et le défaut d'exercice qui ne manquent

INFLUENCE DES SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES. 77

pas de lui' porter une fâcheuse atteinte dans les premiers mo- niens du confinement solitaire. Les soins de propreté n ont pas moins d'importance sous un régime Thomme est si brusquement séparé des habitudes physiques les plus ordi- naires et les plus essentielles de la vie. On lit dans l'histoire des assises noires {hiack assises) tenues à Oxford, en 1557, que les prisonniers qui parurent à la barre communiquèrent par leurs exhalaisons, aux juges, aux jurés et aux spectateurs, un typhus qui fit périr 510 personnes. C'est une de ces nombreuses plaies sociales qui, grâce au régime cellulaire, ne se rencontreront plus dans les annales des nations.

Résumons-nous. Trois systèmes sont donc en présence : Auburn, Genève, Philadelphie ; le silence, les classifications, l'isolement. Tous les trois se pr«}tent mutuellement secours; un seul veut aujourd'hui absorber les deux autres, c'est l'iso- lement complet , la réclusion solitaire, la pratique de Cherry- Hill. Les avantages moraux, les résultats civilisateurs, les amé- liorations de toutes sortes qui d'abord penchaient pour le régime du silence, se groupent maintenant autour du système cellulaire; cela est incontestable. Reste la question de morta- lité, le règlement sanitaire et hygiénique qui constitue encore le fond d'une discussion spéciale : espérons qu'elle ne sera pas long-temps indécise. En attendant, Glasgow accepte le système de Philadelphie ; Milbank, Glocester et Wakefield le perfectionnent dans leur enceinte; Genève et Gand le confon- dent tellement avec le régime d'Aubùrn, que ce dernier dis- paraît sous les empiétemèns de son rival. .

Od voit combien il reste encore à faire en France et en Angleterre, pour assainir les maisons de détention consacrées aux différentes espèces de con- damnés. M. de la Sagra qui, en 1835, a visité les divers pénitenciers des Etats-Unis, et qui , à la suite de notre grand article sur les prisons en Europe et en Amérique, publié dans la livraison de février 1837, vou- lut bien nous faire part de ses observations sur les diflicultés que pré- sentait l'introduction en France du système pénitencier des Etats-Unis, va nous donner quelques renseignemens sur l'état actuel des prisons à Ma- drid. Nos lecteurs verront combien la réforme aurait d'améliorations à réaliser dans le régime des prisons de la Péninsule. « J'ai visité, dit M. de la Sagra, les prisons de Madrid. "S'oici dans quel état elles se trouvent : La

78 IxXFLUENCE DES SYSTEMES PEINITE.NTIARES.

prison appelée Carcel de la Cor te , construite en 1634 par ordre de Phi- lippe IV, est grande et d'une belle architecture à rexléricur ; mais les dis- tributions intérieures en sont très vicieuses. La ventilation seule y a été bien ménagée. Dans la partie antérieure du bâtiment, se trouvent des salles spa- cieuses destinées au tribunal des alcades ; en sorte que la prison est limitée aux étages inférieurs et à la partie postérieure de rétablissement. D'après une inscription placée au dessus de la porte d'entrée de celte prison, on voit qu'un sentiment philanthropique présida à l'érection de cet édifice : Reinando la majestad de Felipe IJ^, ano de 1G34, con acucrdo dtl cousejo, sefabricb esta carcel de ( orte, para comodidad y scyuridad de los presos. Cependant, malgré la volonté du roi exprimée dans cette inscription, les prisonniers pauvres qui n'ont pas les moyens de payer une certaine redevance pour ha- biter les étages supérieurs, sont confinés dans le rez-de-chaussée et dans des caves humides ils passent la nuit et une grande partie du jour, nus et confondus entre eux , sans aucune distinction d'âge ni de délits. Pendant le jour, ces malheureux viennent respirer l'air dans les cours, ils exécutent divers ouvrages de sparterie. Une société de charité, appelée société du Bon Pasteur, procure de l'ouvrage aux prisonniers, et leur fournit ce qui est nécessaire à leur nourriture et à leur entretien. Les étages supérieurs pré- sentent une longue suite de chambres, plus ou moins grandes, qui peuvent recevoir quatre ou six prisonniers. Elles sont exclusivement réservées à ceux qui sont assez riches pour payer leur location, 4 ou 5 réaux par jour (If. 10 ou 1 f. 30^. Les chambres qui sont moins spatieuses et qui ne peuvent rece- voir qu'un ou deux prisonniers sont louées environ 2 francs par jour. Toutefois dans les étages supérieurs se trouvent plusieurs salles qui peuvent contenir de vingt à vingt-cinq personnes et les prisonniers sont admis sans rétribution. Mais aussi, sont confondus les sexes, Tàge et les divers délits. On comptait, il y a un mois , dans cette prison 5G3 femmes.

La prison del Saladero est une véritable geôle sont enfermes les con- damnés. C'est un lieu immonde, mal aéré, soumis à un régime atroce qui présente toutes les variétés de désordre que l'on remarque en général dans les prisons. Outre ces deux grandes prisons, il existe encore à 31adrid une maison de rcfagc, fondée en 1587 , viennent résider les femmes de mau- vaise vie qui y sont envoyées par les tribunaux ou par leurs propres parcns ; une maison dts repenties, établie en 1771, qui admet ausd toutes les femmes qui viennent lui demander un asile; enfin la prison appelée Ca^arfe la Galera, sont concentrées les femmes de mauvaise vie atteintes de peines correc- tionnelles. Le régime de toutes ces prisons est détestable; aussi, pour remé- dier au mal, le gouvernement espagnol vient-il de nommer une commission chargée de proposer les réformes nécessaires, et M. don Ramon de la Segra» qui avait déjà étudié ces questions avec maturité en Amérique, a reçu la mis> sion d'examiner les différentes prisons de l'Europe.

i

Jnîiuôtnr^

DES PROGRES

DE L APPLICATION DE LA VAPEUR

AUX DIFFÉRE>'TES BRANCHES DE L'INDUSTRIE

EN FRANCE ET EN ANGLETERRE.

C'est un beau spectacle que de suivre les dirférentes phases qu'a parcourues la machine à vapeur ; de la voir, ébauche gros- sière sortie du néant, se perfectionner sans cesse et parvenir de progrès en progrès jusqu'à défier par la justesse de ses mouve- mens la régularité du meilleur chronomètre -, mais ce qui est plus intéressant et plus utile , c est d'assister aux merveilleux résultats qu'elle nous présente dans ses rapports avec l'indus- trie. Les sa vans qui, les premiers, en apprécièrent la puissance, craignirent delà mettre en jeu. Pendant l(jng-temps la pompe à feu fut regardée comme une création dangereuse. Aussi la laissa-t-on dormir dans les laboratoires et les musées; mais, dès que le génie de l'industrie comprit tout le parti que l'on pouvait tirer de cette force nouvelle, le praticien ne laissa plus le monstre tranquille , il le soumit à ses expériences et à force d'essais parvint à en maîtriser l'action ; alors on vit la ma- chine à vapeur s'avancer triomphante dans la carrière, ai- dant le travail , triplant la production , opérant partout des prodiges, et enrichissant tous ceux qui se confiaient à elle.

Une fois la puissance de cette découverte reconnue, la France, l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre, se disputèrent Ihonneur d'avoir inventé la machine à vapeur. Suivons un

80 DE l'application DE LA VAPEUR "' ,

instant ces débats ; nous examinerons ensuite quelle est de toutes ces nations celle qui a su le mieux tirer parti de l'in- yention nouvelle. :

En Angleterre, dans les sociétés savantes et dans Tatelier, on s'accorde à regarder le marquis de AVorcester comme le premier auteur de la machine à feu ; malgré cet accord formel, la France étonnée que le génie de ses enfans lui eût fait dé- faut, consulta les' temps passés ^ et bientôt proclama, par l'or- gane de ses savans , que ce n'est point Worcester, mais bien Salomon de Caus, à qui revient le mérite de la priorité. Quel- ques érudits ont bien voulu gratifier l'antiquité de la décou- verte de la machine à vapeur : prétention absurde. « Avant Caus et Worcester, Héron d'Alexandrie , Aristote et Sénèque, disent-ils, savaient de quelle puissance énorme la vapeur est douée. Aristote et Sénèque attribuaient les tremblemens de terre à la transformation subite de l'eau en vapeur ; et Blasco de Garay fit marcher dans le port de Barcelone un navire de 200 tonneaux par l'impulsion de la vapeur. » IMais les idées émises par Aristote et Sénèque sont vagues, et l'expérience du marin catalan n'est constatée par aucune pièce authentique. Ce qui est certain, c'est que les premiers qui s'occupèrent avec succès de la machine à vapeur fu- rent Salomon de Caus et Worcester. L'ouvrage dans lequel celui-ci indique le moyen de se servir de la vapeur comme force motrice, parut en 1663 sous le règne de Charles IL Mais cinquante ans avant Worcester , Salomon de Caus avait émis le môme principe dans un ouvrage intitulé : « Des forces mouvantes.' ^y Dans ce livre, Caus fait la description d'une machine, à l'aide de laquelle il peut, dit-il, élever de l'eau à une hauteur quelconque par l'action du feu. Le livre de. Worcester est généralement connu sous le titre de Cenlury of inventions. Worcester rapporte qu'ayant rempli d'eau aux trois quarts un canon entier dont la bouche avait éclaté,' il ferma hermétiquement l'extrémité rompue ; qu'ayant ensuite soumis ce canon à l'action du feu pendant 24 heures, le canon se brisa avec un grand bruit; qu'ayant répété rexpérience avec des vases plus solides, il vit l'eau s'élever à 40 pieds de

AUX DIFFERENTES BRANCHES DE l'INDLSTRIE. 81

hauteur ; qa"un vase d'eau raréfiée par Tactiou du feu éle- vait 40 vases d'eau froide ; que pour cela il suffisait de deux robinets disposés de f^içon que lorsqu'un vase était épui- sé, l'autre se remplissait d'eau froide et ainsi successivement. C'était le principe sur lequel devait reposer la machine à vapeur. 3Iais comme Salomon de Caus vivait avant le mar- quis de Worcester , que son livre renfermait des principes identiques à ceux de Worcester , cest donc à Salomon de Caus que revient le mérite de la priorité.

Quoi qu'il en soit, ni l'un ni l'autre n'eurent la gloire de faire construire la machine à feu ; Caus fut traité de vision- naire; le marquis de Worcester éprouva le même sort. Ce der- nier , forcé de s'expatrier , eut ses biens confisqués par le parlement , revint dans sa patrie à la restauration, et mourut oublié de Charles II, dont il avait épousé la cause. Le signor de Branca et IMoreland , qui leur succédèrent , ne furent pas plus heureux : l'un publia un traité sur la vapeur, l'autre un livre intitulé : Elévation des eaux ^^ar toutes sortes de ma- chines réduites au poids et à la balance ; mais ces ouvrages restèrent ignorés. L'honneur de créer la machine à feu était réservé à Papin.

Denys Papin naquit à Blois. Après avoir pris ses grades à la faculté de médecine de Paris , il passa en Angleterre , Bayle le fit nommer membre de la société royale. En 1681, il revint dans son pays; mais forcé de le quitter comme protestant par suite de la révocation de Fédit de Nantes , il alla chercher un asile en Allemagne, il professa les mathématiques pendant plusieurs années. C'est que parut Touvrage dans lequel Papin publia sa découverte. Cet ouvrage eut deux éditions. L'auteur y indique un moyen simple de faire rapi- dement le vide dans le corps de la pompe, et de combiner dans une môme machine l'action de la force élastique de la vapeur avec la propriété dont cette vapeur jouit de se condenser par le refroidissement. L'appareil dont se servit l'auteur, pour essayer son invention , était remarquable par l'exiguité de ses proportions. Le corps de la pompe n'avait

XIV.— 4^ SÉRIE. 6

82 DE l'application de la vapeur

que 2 pouces 1/2 de diamètre, et ne pesait que 5 onces; ce- pendant telle était sa force, qu'il élevait l'eau à une hauteur considérable. Cette machine n'est autre que la machine à con- densation, machine si parfaite par la régularité avec laquelle elle fonctionne, la facilité de son entretien, et surtout le peu d'accidens auxquels elle est sujette , que malgré son prix éle- vé, et les grandes masses d'eau froide et de combustible qu'elle exige, on la recherche partout : dans les filatures et dans tous les établissemens à situation fixe.

A Papin, succédèrent Savery, Newcomen, Cawley. Sa- very appliqua la première grande machine à vapeur at- mosphérique à 1 industrie ; Thomas Newcomen et John Cawley créèrent la machine atmosphérique ou machine de Newcomen. Etrange caprice du génie! ces deux hommes, dont l'un était forgeron, et l'autre simple vitrier, créèrent une machine si parfaite, qu'elle est encore en usage au- jourd'hui dans les usines le charbon est à bon marché. La machine de Savery, au contraire, était défectueuse, les dérangemens en étaient fréquens ; il fallait porter la vapeur de la chaudière à six atmosphères.

C'est ainsi que la machine à vapeur marchait de progrès en progrès-, mais ces progrès étaient lents ; partout encore la défiance accompagnait cette belle découverte, lorsqu'en 1767 une ère nouvelle s'ouvrit devant elle. En ce temps-là vivait, dans les montagnes nébuleuses de l'Ecosse , un jeune homme pauvre , faible , ignoré , qui après avoir passé son enfance dans une grammar school, entra chez un fabricant de compas en qualité d'apprenti. A sa sortie d'apprentissage, ce jeune homme obtint une petite place à f université de Glascow. Là, il fut chargé de réparer une machine de Newcomen , et découvrit que cette machine était susceptible de perfectionnement. Biais l'argent lui manquait; il en chercha, s'adressa inutile- ment à plusieurs personnes , obtint ensuite un secours qui lui fut enlevé presque aussitôt; trouva enfin, au moment où, découragé , abattu , il allait renoncer à ses travaux , une pro- tection dont la force pécuniaire avait autant d'étendue que son

AUX differe>:te3 lranches de l i.\dlstrik. 83 génie. De ces beaux établissemens , ces fabriques magnifi- ques que Ton voit dans les environs de Birmingham , auprès du village d'Jîandswortb. Cet homme était James AVatt; son protecteur était Bolton, La machine à vapeur flt alors des pro- grès immenses. A la machine à double effet et à un seul corps de pompe, succédèrent le parallélogramme articulé, et l'application du régulateur à force centrifuge. AVashbrough transforma le mouvement rectiligne du piston en mouvement de rotation; 3Iurray exécuta les gUssoirs manœuvres par un excentrique; Trev-Iiick et Vivian inventèrent les machines à haute pression locomotive, système plus simple, moins dispen- dieux, phîs léger que celui à condensation, et produisant une plus grande puissance avec un piston dune moindre surface. Ces machines n'exigent point d"eau de condensation; on y emploie la vapeur à deux, trois, quatre, et même dix at- mosphères de force élastique; de façon. qu'un piston d'une certaine surface peut être poussé avec deux, trois , quatre et même dix fois le simple effet de la pression atmosphérique.

Parvenue à cet état de perfection, la machine à vapeur at- tira sur elle l'attention de toutes les industries de l'Angleterre. Chaque manufacturier voulut avoir chez lui un agent si com- mode, et aujourd'hui , chose curieuse à observer, on voit les petites industries qui n'ont besoin que de faibles moteurs se grouper autour d'une grande machine à feu , pour lui deman- der Texcédant de sa force, comme au moyen— âge les vilains venaient poser leur cabane au pied du château féodal, afln d'y trouver aide et protection. La vapeur fut employée sur les fleuves et à la navigation des cotes ; on s'en servit pour la mouture du grain , le cardage et le tissage du coton et de la laine , le martelage, le laminage du fer et du cuivre; on l'ap- pliqua aux travaux hydi^auliques , au sciage des bois , à la fabri- cation du papier, de la faïence, de la couleur; grâce à elle, Liverpoolet 3Ianchester, Carliste, Xewcastle , le comté de Gla- morgan, Cardiff et 3Iestyr-TyrdsvilL Cromford et lligh-Peak, Birmingham et Bristol , Leeds et Selby, Canterbury et Whys- table, rÉcosse et l'Irlande, virent en quelques années s'abré-

G.

84

DE L APPLICATION DE LA VAPEUR

ger les distances qui les séparaient. Aujourd'hui la vapeur^ dans ses diverses applications , remplace en Angleterre le tra- vail de plus de trente millions dhommes.

En France les choses se sont passées autrement. La France marche avec lenteur dans la carrière dont elle-même avait la première frayé la route. En 1816, alors que le Royaume-Uni était déjà couvert de machines à feu , la France n'en possédait presque pas. En 1819, nous trouvons que le nombre total des machines à vapeur employées en France, sur terre, est de 65, lesquelles représentent 1,106 chevaux de force; en 1820, ce nombre de machines augmente de 28 , qui représentent 342: chevaux. Yoici laccroissement progressif de ces machines y ainsi que leur force motrice.

A.nnécs,

Nombre

Force

des machines.

en chevaux.

1819

65

1,106

1820

28

342

1821

27

594

1822

52

827

1823

53

949

182i

25

416

1825

69

926

1826

73

1,153

1827

56

845

1828

47

710

A reporter.

495

7,868

Années.

Nombre Force

des machines, en chevaux.

Report.

495

7,868

1829

56

767

1830

74

881

1831

47

721

1832

86

838

1833

164

1.590

1834

177

2,099

1835

293

3,164

inconnues

156

1,191

Total,

1,448

19,126

Sur ces 1,4-48 machines 1,112 sont d'origine française , 191 d'origine étrangère, U5 d'origine non constatée. Les machi- nes à basse pression , au nombre de 486 , représentent une force de 8,785 chevaux , et les machines à haute pression , au nombre de 962, représentent une force de 10,340 chevaux. La force de ces machines varie depuis un cinquième de che- val jusqu'à 105 chevaux. La plus forte fonctionne dans les forges d'Imphy (Nièvre) ; elle sert au martelage et au laminage du fer et du cuivre.

Ainsi , en divisant ces 1448 machines entre les quatre-vingt- six départemens de la France , on trouve que chacun d'eux , en 1835 , terme moyen , ne disposait que de dix-sept machi- nes à vapeur employées à terre, ou une force motrice de 222 chevaux 1/2. Mais ce serait donner une fausse idée de la

AUX DIFFÉRENTES BRANCHES DE L INDUSTRIE. 85

distribution des machines à feu par département. En ef- fet , il y a des départemens Tinfluence de la machine à vapeur a été vivement sentie. Nous citerons entre autres les départemens de la Seine , de la Loire , de la Seine-Inférieure , et particulièrement le département du Nord. Ce département compte aujourd'hui 329 machines, de la force de 4,606 che- vaux; en 1835 , il n'en possédait que 297. Le tableau suivant indique les départemens qui possèdent le plus de machines à vapeur.

Machines.

297

197

175

Seine-Infcrieure H30

Rhône 65

Aisne 49

Départemens.

IS'ord

Seine

Loire.

A reporter.

9i3

Dépar.emens. Machines.

Report 943

Haut-Rhin 48

Saône-et-Loire.

Gard

Marne

45 35 34

Total 1,105

Les 343 machines restantes étaient réparties dans 55 autres départemens; il y avait donc à cette époque, 21 départemens qui ne possédaient pas une seule machine à feu. Depuis, l'aG- croissement n'a pas été fort considérable.

q::'en^oi de ces machines n'est pas moins curieux. On y voit une preuve nouvelle du tâtonnement qui règne uans tous les actes de l'industrie française ; chaque branche fait usage de la machine à vapeur, mais cet usage est très restreint ; l'exemple de l'Angleterre n'a pas encore convaincu tous les esprits ; on Hîésîte , on doute encore de l'importance et de l'utilité de cette puissance. Voici quel était, en 1835 ^ l'emploi des 1,448 ma- chines.

In^"*''"'*^- îlachines.: Industrie.

Tilatures 40^

3Iines '' 266

Raffineries de sucre .... no

Fonderies, forces et laminoirs 83

-Elévation de l'eau 76

Tissase de draps 70

3Ioulins à blé ! 52

Machines.

Report 1,065

Construction de moulins.. . 51

Soieries 36

Apprêt d'étoffes ....'. Si

i Moulins à huile 29

I Emplois divers 033

A reporter 1 065

Totaux... 1,4^8

Voyons maintenant ce qui se passe en Angleterre à la

, ï

86 DE l'application de la vapeur

même époque. Nous n'avons point le chiffre total des machi- nes à vapeur employées clans les manufactures du Royaume- Uni ; néanmoins , il sera facile de faire ressortir l'immense distance qui sépare l'industrie française de l'indiistrie anglaise dans l'emploi des machines à feu , en jetant les yeux sur le tableau suivant. Ce tableau indique le nombre des machines à feu employées dans les fabriques de coton de cinq comtés de TAngleterre pendant Tannée 1835 :

Tsoms ]Macliinos Puissance

des comtés. ù vapeur. en chevaux.

Laiicashire 717 20,303

tliester i70 5,055

Derbv 33 553

Stafford •. 3 9a

York and Wcst-Riding. . . 75 1,317

TOTAL.... 998 27,318

A ces chiffres il faut ajouter l'augmentation qui a eu lieu* depuis. Cet accroissement a été pour le comté de Lancastre, dans une année seulement, de 2,040 chevaux représentés par ^0 machines, dont 57 employées à la fabrication des tissus fle laine ; 19 à la fabrication des tissus de lin , et 19 à la fa- fcricatîon de la soierie , soit donc pour le seul comté de Lan- castre , 807 machines à vapeur représentant 20,3^3 chevaux.. Ainsi , nous avons pour le seul comté de Lancastre 801 machines à vapeur représentant 20,343 chevaux , et pour la France entière l,iV8 machines représentant une force de 19,126 chevaux. Combien ce chiffre se rapetisserait encore si nous pouvions mettre en regard celui de toutes les machines de l'Angteterre. D'après Wood , la force d'un cheval théo- rique est à celle du cheval pratique comme 1 : 3 , et la force d'un cheval pratique équivaut au travail d'un cheval vi- vant, plus à la moitié du travail d'un autre. T.e travail d'un che- val vivant représente 50 kilogrammes élevés à la hauteur d'un mètre en une minute. La force d'un cheval pratique est donc égale à 75 kilogrammes élevés à la même hauteur pendant \& même espace de temps; de plus, un cheval vivant ne peut tra- vailler que 2 heures sur 2V , tandis que le cheval-vapeur n'exige point de repos. La force d'un cheval-vapeur est donc

eomtêfcl*

AUX DIFFÉr»T:>TES BRANCHES DE L INDUSTRIE. 87

égale à i chevaux et demi vivans par jour. Enfin l'entretien d'un cheval vivant ifest pas moindre de 1 fr. 50 c. par jour, tandis que l'entretien d'un cheval-vapeur ne s'élève pas à plus de 50 c; il est même quelques parties de l'Angleterre où, grâce au bon marché de la houille, cette force ne revient pas à plus de 3 ou i centimes. Il résulte de divers rapprochemens aux- quels nous nous sommes livrés , que non seulement le seul comté de Lancastre possède à lui seul plus de chevaux de va- peur que toute la France entière , soit 102,343 chevaux vivans, mais que les 19,126 chevaux-vapeur de la France, soit 86,067 chevaux vi'.ans, coûtent un tiers plus cher que ceux de Lan- castre.

Dans l'application de la vapeur à la navigation , nous trouvons une supériorité non m.oins remarquable pour l'An- gleterre. En 1835, la marine marchande de la France ne compte que 100 bateaux à vapeur, donj; les plus grands ne peuvent recevoir que 600 passagers. La charge de ces ba- teaux est au plus de 2\ï tonneaux. Le nombre des appareils moteurs de ces 100 navires est de 118; 8*2 sont à basse pres- sion et 36 à haute pression : ils représentent ensemble 3,863 chevaux. Le plus considérable est celui du Neptime, dont la puissance est de liO chevaux. A ces chiffres, il faut ajouter les 32 bâtimens à vapeur que possède la marine royale, qui se divisent ainsi :

\ de 220 chevaux.

20 de 160

2 de 150

1 de 100

2 de 80

2 de 60

1 de 40

Ces 32bûtimens représentent une force totale de 4,800 che- vaux. De plus l'administration des po.stes possède 10 à 12 paquebots à vapeur, dont la force totale est égale à celle de 1,600 chevaux, ce qui donne :

>'a\igation marchande 3,803 chevaux.

militaire 4,800

de la Méditerranée. 1,600

TOTAL 10,203 chevaux.

r

86 DE l'applicatiox de la vapeur

même époque. Nous n'avons point le chiffre total des machi- nes à vapeur employées dans les manufactures du Royaume- Uni ; néanmoins , il sera facile de faire ressortir l'immense distance qui sépare l'industrie française de l'industrie anglaise dans l'emploi des machines à feu , en jetant les yeux sur le tableau suivant. Ce tableau indique le nombre des machines à feu employées dans les fabriques de coton de cinq comtés de l'Angleterre pendant l'année 1835 :

]N'oms Macliines Puissance

des comtés. à vapeur. en chevaux.

Laiicashire 717 20,303

Chester 170 5,055

Dcibv 33 553

Stafford '. 3 OQ

York and West-Riding.. . 75 1,317

TOTAL.... 998 27,318

A ces chiffres il faut ajouter Taugmentation qui a eu lieu': depuis. Cet accroissement a été pour le comté de Lancastre, dans une année seulement, de 2,040 chevaux représentés par 90 machines, dont 57 employées à la fabrication des tissus de laine ; 19 à la fabrication des tissus de \in , et 19 à la fa- brication de ia soierie , soit donc pour le seul comté de Lan- castre , 807 machines à vapeur représentant 20,3^3 chevaux.. Ainsi , nous avons pour le seul comté de Lancastre 807 machines à vapeur représentant 20,3i3 chevaux , et pour la France entière 1,4^8 machines reprcsentont une force de 19,126 chevaux. Combien ce chiffre se rapetisserait encore si nous pouvions mettre en regard celui de toutes les machines de l'Angteterre. D'après Wood , la force d'un cheval théo- rique est à celle du cheval pratique comme 1 : 3 , et la force d'un cheval pratique équivaut au travail d'un cheval vi- vant, plus à la moitié du travail d'un autre. Le travail d'un che- val vivant représente 50 kilogrammes élevés à la hauteur d'un mètre en une minute. La force d'un cheval pratique est donc égale à 75 kilogrammes élevés à la même hauteur pendant le même espace de temps; de plus, un cheval vivant ne peut tra- vailler que 2 heures sur 2i , tandis que le cheval-vapeur n'exige point de repos. La force d'un cheval-vapeur est donc

AUX différi:mes iîraxches de l'industrie. 87 égale à i chevaux et demi vivans par jour. Enfin rcntreticn d'un cheval vivant u\^st pas moindre de 1 fr. 50 c. par jour, tandis que l'entretien d'un cheval-vapeurne s'élève pas à plus de 50 c; il est même quelques parties de l'Angleterre où, grâce au bon marché de la houille, cette force ne revient pas à plus de 3 ou ï centimes. Il résulte de divers rapprochemens aux- quels nous nous sommes livrés , que non seulement le seul comté de Lancastre possède à lui seul plus de chevaux de va- peur que toute la France entière , soit 10-2,343 chevaux vivans, mais que les 19,126 chevaux-vapeur de la France, soit 86,067 chevaux vivans, coûtent un tiers plus cher que ceux de Lan- castre.

Dans l'application de la vapeur à la navigation , nous trouvons une supériorité non moins remarquable pour l'An- gleterre. En 1835, la marine marchande de la France ne compte que 100 bateaux à vapeur, donj; les plus grands ne peuvent recevoir que 600 passagers. La charge de ces ba- teaux est au plus de 2\ï tonneaux. Le nombre des appareils moteurs de ces 100 navires est de 118; 82 sont à basse pres- sion et 36 à haute pression : ils représentent ensemble 3,863 chevaux. Le plus considérable est celui du Neptune y dont la puissance est de UO chevaux. A ces chiffres, il faut ajouter les 32 bâtimens à vapeur que possède la marine royale, qui se divisent ainsi :

4 (le 220 chevaux.

20 de 1(30

2 de 150

1 de 100

2 de 80

2 de 60 ~

1 de 40

Ces 32 bâtimens représentent une force totale de 4,800 che- vaux. De plus l'administration des postes possède 10 à 12 paquebots à vapeur, dont la force totale est égale à celle de 1,600 chevaux, ce qui donne :

>'avigation marchande 3,803 chevaux.

" militaire 4,800

de la Méditerranée. 1,600

TOTAL 10,203 chevaux.

ur.

va i-!ii-\aux.

:i7

'20.^)3

170

."iOôô

Xi

553

:\

90

l'i

t.3l7

1 VN

■2i.:m

m. i;\PPI.UTlON DE LA VAPEUR

*^P^'! ' ' ' If* chiffre total

Màvapri.' , . in.inufaclurcs du

C'iil; iH'fliinioiiw. fl «orf .'ile de faire ressortir l'ii

àittami franvaisederintïnstrie

^^ ' *"''! , en jetant les youx

***' i le le nombre i\gs mad

* ^" « "M riqiies de coton de cinq 4e l'Armleterre peuuani i:.: êe I8:i". :

A ers rliiiïrcs il faut nut.T raoîrmentation qui a eu lieu ilepui>. Ol a«rrotaie»ci a été pour le comté de Lancastre. «laiiii UHc «miL-e >«*ul< ^: ' "'^ licxaux r 'j)réseiit»'> |»:i •90 machinef, dont >. .i fabriralion des ti-- ;

de laine ; 19 à In fabrii. i issus de lin , et 19 à la la Iriralion de In S4>ierle . s< donc pour le seul comté de Lnii câblre, biiT - 'Htant 20,:n3 cher mi>

AiuM, ir .^ ^*»^^' ^^ Lancastre ^

jnailùii» à \apc»ur reiK-^eutant âO.aW cbe\aux , cl i > la FraïK-e cnii ' i '- ' '■'^lit ""^ <' '

jt "^ - « ...i.v >. io, .lisserait CI ;i

j,i i . ,1 celui de toutes lesmacîi

de rAnglelerre. bapres*^ood, la force d'un cheval t rique est h celle du clied pratique comme 1 :3, et In d'un cheval pratique éqi^<^ul au travail d'un clic ^ant, plus à la moitié du hNail d'un autre. Le travail (^ >al >i\ant repf ' Mnie> éle\és à la ha»

mètre en une n j un lieval pralir

égale à kilogrammes ékésà la même hauteï même espace de temp> d ; Uis, \ ailler que 2 heures suiii u'cxi^o point de repos.

immmém

f

i:J!

èsale à V choîioi et û

(l'un rhcval %Want %ù^ tandis que renlrelien d'un rhnv

deôOc./ilestmt'H

au bonman Ik (K- ^

de 3 ou i «riitimw. Il ré«He «^•

quels nous nous sobhdo itir*

comté de Lit- .^*-V i ^

peur que tou' i

mais que les 19,126 rhn«'

chevaux ^i^ans, coùtenl on uen v

castre.

Dans l'appUcation de la %apfi. trouvons une supériorité non m«»i çîleterre. Kn iai5. la minnr m compte que 100 ba»rau\ à %.ipiiT peuvent recevoir que fioO pMn|[< teau\ est an plii'* d«» t\\ liKin- moteurs de ces 100 na\ire* <^' sion et 36 à haute prt»^"!" 3,863 cheNaux. 1.*- plus .ni>M.! dont la pui>s<\n(0 «M de W^ i aiouler les '.VI l».Mimcns à \^\hu qui se divisent ainsi :

4 de

20 de

2 de

1 dr.

2 dr

2 d.«

1 de

Ces 3-2l»;\limrns rr^jr^-riil. r.

vaux. De plus radnainistrallcMi

paquebots à vapeur, dont la for*

1,C00 chevaux, ce qui donne :

Na\igatiun

^

WniR êr -*

J^A^^ ^

•'IIV

f

il

e,

un

liquc

doit l'être

V telles que

li\. G,250 fr.);

11 \. ,5,000 fr.);as-

.-ure de la chaudière

onstruction d'un nou-

mois.

r

88 DE l'application de la vapeur

En Angleterre , une seule ville , le port de Liv erpooî , omme on le voit par le tableau suivant , fournit à lui seul en chevaux- vapeur une force motrice presque équivalente à celle de la France entière.

Noms des compagnies auxquelles Nombre Force

appartiennent les baleau.t. des bateaux, en chevaux.

City of Dublin Steam Packet Company 49 3,155

Saint-Georges Steain Packet Company 9 1470

Droghecla Steam Packet Company 4 480

Londonderry Stcareers Company 2 300

Scolrh and Ôthers Company. . . .' 23 2,520

Belfort Steam Packet Company 2 320

"V^'aterford Company 4 580

R. :^Iajcst) 's Steam Packet 4 580

TOTAL .... 67 9,08,

Indépendamment de ces steamers, dont quelques uns ont coûté de 20 à 2^,000 £., Liverpool en possède environ 30 de la force de 20 à 60 chevaux , faisant le service de la Mersey de l'une à l'autre rive. Mais ce n'est pas seulement à Liverpool que la navigation à vapeur a pris de grands développemens : Edinbourg , Glascow, Dublin , tous les ports de la côte , pos- sèdent de magnifiques bateaux à vapeur, et chaque jour on en voit augmenter le nombre. A Londres , une compagnie anglaise et américaine vient de passer un marché pour la construction de plusieurs bateaux à vapeur destinés à voya- ger entre Londres et New -York. L'un d'eux doit avoir 150 pieds de longueur et 40 pieds de large. La largeur totale, en y comprenant les tambours , sera d'environ 68 pieds ; le tonnage doit être d'environ 1,890 tonneaux. Ce navire sera lancé sur la Tamise , d'où il se dirigera à Glascow pour y re- cevoir ses machines. Celles-ci sont d'une grandeur qui dé- passe de beaucoup les dimensions ordinaires : leurs cylin- dres ont 76 pouces de diamètre. Les chaudières seront pla- cées au dessous de la ligne de flottaison, et la chambre au charbon , assez grande pour porter 600 tonneaux de com- bustible, se trouvera au-dessus. En calculant sur une vi- tesse de 200 milles par vingt-quatre heures, ou 8 milles 1/3

AUX DIFFÉRENTES BRANCHES DE l'iNDUSTRIE. 89

par heure, ce navire ira à New-York en quinze jours , et il en reviendra en douze (1).

Cependant la France avait encore donné l'exemple à l'An- gleterre pour cette application de la vapeur. Papin est le premier qui en ait eu l'idée. iVprès lui, l'Anglais Jonathan Hull prit un brevet d'invention ; mais l'apathie générale pour tout ce qui re- gardait l'industrie, ou plutôt les difficultés d'une pareille en- treprise paraissaient au dessus du génie et des moyens de l'homme, et le public ne fit aucun cas de son projet. Gantois, professeur de mathématiques, etGenevais, ecclésiastique du canton de Berne , leur succédèrent. L'un présenta un mé- moire à la Société royale de Nancy, qui fut repoussé; le second publia à Genève un ouvrage contenant ce qu'il appe- lait la découverte du grand principe : c'était l'application d'une machine à vapeur atmosphérique à la navigation. Cet ouvrage n'eut également aucun succès. Après eux, le célèbre Périer construisit un bateau qui remonta la Seine à l'aide d'une machine. Malheureusement , la force de la machine était trop faible , et Ton n'entrevit aucun avantage dans l'adoption du nouveau système. L'abbé Durieul, Desblancs et le marquis de Jouffroy répétèrent l'expérience sur une plus grande échelle. C'est de cette époque que datent les principales applications de la vapeur à la navigation.

Aux États-Unis, nous voyons en effet Field, Ramsey et Bell, esprits éclairés de l'Amérique, faire plusieurs expé- riences sur les grands lacs des États-Unis. En 1788, William .^ymmington , de Lead-Hill , comté de Lanark , en Ecosse , suit leur exemple. Symmington s'associe à îMillar, prend un brevet d'invention pour une machine à vapeur, et l'applique

(1) Un bateau d'une force de 100 chevaux équipé comme il doit l'être coûte environ -20,000 liv. st. (500,000 fr.). Les dépenses usuelles, telles que salaire de l'équipage, vivres et chauffage, s'élèvent à 250 liv. (6,250 fr.); les droits de tonnage, pilotage, mouillage, sont de 200 liv. (5,000 fr.); as- surances, 100 liv. par mois : ce qui présente, avec l'usure de la chaudière et l'intérêt de l'argent et du fonds de réserve pour la construction d'un nou- i'eau bateau, un total de 1,000 liv. st. (25,000 fr.) par mois.

90 DE l'applicatio>. de la vapeur

à un petit bâtiment à double quille alors mouillé dans un lac auprès de Dalswington. L'expérience fut heureuse; on la ré- péta sur une plus grande échelle , et , comme la première , la seconde fut couronnée de succès. Lord Dundas, possesseur d'une partie du canal de la Clyde et de celui de Forth, com- manda alors à Symmington un bâtiment à vapeur pour remor- quer les bateaux qui naviguaient sur ces deux canaux. Celui-ci recommença ses expériences. La Charlotte-Dundas, bâtiment sur lequel était une machine à feu , remorqua deux navires de liO tonneaux avec leur cargaison. Le vent soufflait avec violence dans une direction opposée à la route que suivait le bâtiment remorqueur, et tous les navires à voile furent forcés de rester au mouillage; néanmoins, la Charlotte-Dundas fit avec la plus grande facilité la traversée de Greenock à Glas- cow (distance, 19 milles et demi).

Dans le même temps, un Américain qui résidait en France proposait au gouvernement français d'appliquer la vapeur à la flottille qui se préparait contre l'Angleterre. Cet Américain, c'est Fulton. Ses propositions furent rejetées. Néanmoins, encouragé par Livingston , ambassadeur des Etats-Unis près la cour de France , et qui fit lui-même quelques expériences plus ou moins heureuses, Fulton persévéra dans ses efforts, retourna en Amérique avec des machines de W^att, et, malgré des obstacles sans nombre, parvint à construire un bateau à va- peur destiné au transport des marchandises entre Ne^v-York et Albany. La navigation à vapeur s'établit alors sur tous les points de l'Union. Deux grandes frégates à vapeur furent successivement construites à New-York, et, grâce à l'es- prit d'entreprise qui caractérise les habitans des Etats-Unis, les lieux les plus incultes, les régions les plus sauvages eurent des communications régulières et se couvrirent , comme par magie, d'explorateurs, de maisons et de fermes.

De l'Amérique , la navigation à vapeur vint définitivement se fixer en Europe. Mais alors les rôles changent : en France, des préjugés vivaces, une défiance excessive régnaient encore; dans le Royaume-Uni, au contraire, ces préjugés, cette dé--

ALX DIFFÉREATES BRANCHES DE L'INDUSTRIE. 91

fiance s'évanouissaient chaque jour. En iSll , nous ne trou- vons , il est vrai , qu'un seul bateau à vapeur : c'est la Co- mète , qui fait les voyages entre Glascow et Greenwich. Sa longueur était de 40 pieds, sa largeur de 10, et sa machine de la force de 3 chevaux et demi. Mais, en 1815 et en 181G, de nouvelles constructions se forment ; Je Rob-Roy de 90 ton- neaux, avec une machine de la force de 30 chevaux, fait la traversée de la Clyde et de Belfast, et l'année d'après une ligne régulière, composée de VUihenda et de la Britannia, s'établit entre Dublin et Holyhead. Dès lors la vapeur étend chaque jour les limites de son domaine : de toutes parts des compagnies se forment , et bientôt la Méditerranée , l'Archi- pel, la mer Noire, la mer d'Allemagne, la Baltique, le Da- nube, virent de magnifiques pyroscaphes voguer sur leurs eaux avec le pavillon britannique. 3Iaintenant, il flotte surfO- céan avec le Sir lus et le Greai-Western (1 ..Disons quelques mots de cette nouvelle expédition. Elle se compose de deux magni- fiques steamers d'une force gigantesque , le Sirius et le Great- Western, dont nous allons dire l'histoire. Le Sirius appartient à la Compagnie de Saint-George ; il

(1) Le Sirius est parti de Cork le 4 avril ; le Great f-f^esteni a quitté Bris- tol quatre Jour? après. La distance de Bristol à New-York est de 3,500 milles anglais. On pen^e |^u§ ces navires eCfectueront ce trajet en quinze jours ^ c'est-à-dire qu'ils feront -233 mille? par jour, ou près de JO Jnilles à l'heure, ïl est permis de douter qu*un navire puisse réaliser un si grand degré de vitesse, lorsqu'on considère qu'il peut avoir à lutter contre des vents contrai- res, et éventuellement contre des tempêtes. Le Grand-Occidental peut faire» dit-on, près de 200 milles par jour, c'est-à-dire , 8 milles i, 3 par heure. La traversée, à ce compte , prendrait dii-sept jours et demi; le retour, à cause des vents qui sont généralement plus favorables, s'opérerait eu quinze jours. Il paraît , d'après des indications consignées sur des tables d'aller et de retour de Liverpool à Xew-York , que dans la direction de l'est un navire doit mettre vingt jours , et trente dans celle de l'ouest. 11 sur- vient dordinaire pendant une année six ou huit tempêtes très dangereuses dans Tocéan Atlantique ; mais en ne mettant plus que dix-sept jours et demi à faire un voyage qui demandait précédemment un mois , il y aura moins de chances contraires pour la navigation. L'Espagne et le Portugal , bien que plus éloignés de l'Amérique du ?(ord que- l'Angleterre , ont ce-

92 DE l'applicatiox de la vapeur

a fait jusqu'ici avec succès la traversée entre Londres et Cork; Son port est de 700 tonneaux, et ses machines ont la puissance de 320 chevaux. Le Great-Wesiern a été construit sur les chantiers de Bristol, de ce vieux et vénérable port de mer qui compte parmi ses marins Sébastien Cabot; de ce port qui, le premier, établit le commerce entre l'Angleterre et la Russie, et qui, il y a quatre siècles, contruisait des bàtimens jaugeant plus de 900 tonneaux. Mais revenons au Greal-Western ; le port de ce navire est de 1 ,340 tonneaux. On pourra se faire une idéede sa grandeur quand on saura que la Gorgone, le plus grand pyro- scaphe de la marine royale, qui vient d'être construit depuis peu, ne jauge que 1,150 tonneaux. La Gorgone est destinée à rece- voir du charbon pour 20 jours, 150 hommes d'équipage, 1,000 hommes en sus et des provisions pour six mois. Ses machines sont de la môme puissance que celles du S irius. Le plus grand bateau à vapeur américain est le Natchez , qui vient d'être lancé à New-York; il est du port de 900 tonneaux. Le Wil- herforce et la Victoria , de Hull , étaient regardés comme les plus grands bateaux de l'ancien système ; le premier a 200 pieds de long, et ses roues ont 24 pieds de diamètre ; Sies ipa-

{)endanl plus d'avantage que ce dernier pays pour les communications par la vapeur. L'ile des Açores est placée presque à mi-chemin entre Lisbonne et la Nouvelle-Ecosse. La nature a ainsi pris le soin d'établir une station pour le service des peuples de la Péninsule. En faisant les arran- gemens nécessaires pour s'approvisionner dans cette île , le problème d'un voyage à la vapeur par l'Atlantique se trouve facilement résolu. On attend avec un vif intérêt l'issue de l'épreuve tentée par le Grand-Occidental , et l'on ne doute pas du succès définitif, quoique des mécomptes puissent arriver. En cas de réussite , l'Amérique sera deux fois plus proche de l'Eu- rope qu'elle ne l'est maintenant , et quatre fois plus proche qu'elle ne l'était il y a trente ans, c'est-à-dire, avant l'établissement du service régulier des paquebots. Le JVait , arrivé à Liverpool le 8 avril , a rencontré le 4 avril, par 51o de latitude et 12° de longitude , le paquebot à vapeur le Si- rius, luttant bravement contre un violent coup de mer d'ouest. Quand on considère que ce paquebot à vapeur est le premier qui se soit encore hasardé à traverser l'Atlantique, cette nouvelle n'est pas sans impor-» .tance.

AUX DIFFÉRENTES BRANCHES DE L INDUSTRIE. 93

chines ne le cèdent pour la force qu'à celles du système amé- ricain. Quant au nouveau pyroscaphe de Bristol, sa longueur est de 240 pieds. Les cylindres de ses machines ont 73 pouces 1/2 de diamètre, tandis que ceux de la Gorgone n'en ont que 64. Ils égalent à peu près les plus forts qu'on ait jamais em- ployés dans les plus vastes opérations des mines de Cornouail- les; le Great-Western a 4 chaudières dont le poids, avec Teau qu'elles contiendront, sera de 180 tonneaux; le magasin au charbon est en état de contenir près de 900 tonneaux de com- bustible dans des boîtes de fer, et ses deux machines seront de la force de 225 chevaux chacune. Pour se faire une juste idée de l'effet que cette masse produit au milieu des bà- timens qui l'entourent, que Ton se ligure un vaisseau de ligne de 80 canons, avec une énorme prptubérance sur cha- que flanc, surmonté dune grande cheminée noire, et d'un immense appareil pour marcher à la voile quand le vent et le temps le permettent. Cet appareil se compose de 4 mats peu élevés, gréés à la manière des schooners, et pouvant, au besoin , ajouter considérablement à la marche du bâti- ment. La chambre de l'avant a 46 pieds de long : puis vient, au centre du navire, la place du mécanisme, et à l'arrière, un salon de 82 pieds de long sur 34 de large. Les côtés de ces deux chambres sont garnis de lits pour 128 passagers, sans compter 20 lits de domestiques. Les peintures du grand salon sont dans le style de Watteau. Au cadre de la machine on a adapté une aiguille qui indique le nombre de coups de piston et leur rapidité proportionnelle, et qui, sans avoir besoin d'ê- tre remontée, marchera durant tout le voyage d'Angleterre à New-York. On calcule que ce voyage pourra s'accomplir en 15 jours pour l'aller et 12 pour le retour. Le prix du passage sera de 35 guinées en allant, et de 30 en revenant, y compris le coucher, la nourriture et le vin. Le prix est le même en allant que celui des paquebots à voiles, et le même enfm que celui ùuSirius; seulement, ce dernier bâtiment reçoit des passagers dans une chambre inférieure, à raison de 20 guinées. Le Si- rius, qui doit relâcher à Cork, compte aussi faire sa traversée

94 DE l'applicatiOxX de la vapeur

en 15 jours de ce dernier port. Bientôt on saura jusqu'à quel point toutes ces espérances se seront réalisées.

On croira peut-être que leGreat-Weslern^ que nous venons de décrire, est le dernier effort que l'industrie humaine ait pu faire pour naviguer sur TOcéan à l'aide de la vapeur ; il n'en est rien : la Victoria^ aujourd'hui en construction à Lime- house, près de Londres, surpasse encore de beaucoup son ri^ val de Bristol. Ce bâtiment extraordinaire appartient à la Compagnie anglo-américaine de la navigation à vapeur. Le premier plan de cette compagnie avait été de construire deux bateaux à vapeur anglais et deux américains, d'une grandeur considérable, afin d'établir une correspondance régulière avec New-York, deux fois par mois. Le motif pour lequel on devait construire deux bâtimens de chaque nation, était celui-ci ' les marins anglais, par le traité de commerce, ne peuvent pas porter de marchandises aux Etats-Unis, et par la même raison les vaisseaux américains ne peuvent en introduire en Angle- terre que pour être réexportées. On calculait ensuite que ces quatre bateaux pourraient faire autant de voyages, aller et ve- nir, que huit paquebots à voiles. La dislance de Londres à New- York est d'environ 3,000 milles marins de 60 au degré, et l'on évaluait la marche moyenne à 10 milles par heure, ce qui donnait 14 à 15 jours pour le voyage de sortie, et de lia 12 jours pour celui de retour, à cause de la plus grande fré- quence des vents d'ouest. La consommation du charbon était estimée à 9 livres par force de cheval et par heure. Chaque bâ- timent devait en emporter 500 tonneaux , quantité sufïisante pour 20 jours de voyage.

Tel était, disons-nous, le plan primitif de la compagnie ; mais après mûre réflexion, il fut décidé d'abord que son capital se- rait porté de 500,000 £ à un million , et que l'on commence- rait par construire un seul grand lîàtimentdans le port de Lon- dres; telle est l'origine de laVictoria. Ce monstre marin est réel- lement un des objets les plus curieux de cette époque. Son port est de 1800 tonneaux ; sa longueur, à la surface de l'eau, est de 230 pieds , ce qui surpasse celle du plus grand vaisseau de

AUX DIFFÉRENTES BRAÎSCHES DE l'LNDLSTRIE. 95

guerre. Sa longueur totale est de 253 pieds ; elle a 40 pieds de large en dedans et 27 pieds de profondeur de cale. Sa lar- geur totale, y compris les boîtes des roues, est de 69 pieds ; déplacement 2740 tonneaux , tirant d'eau quand elle est char- gée 16 pieds; cylindres 78 pouces de diamètre, roue à rames 30 pouces ^ le bâtiment porte deux machines chacune de la force de 250 chevaux. On calcule qu'il pourra prendre à son bord 800 passagers de différentes classes et 1000 tonneaux pesant de marchandises. Le prix auquel la Victoria reviendra aux armateurs est estimée a 100,000 €. Son appareil pour marcher à la voile est