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DESSINS ET DOCU M ENT S DE JUNGBLUTH TEXTE DE L. ROGER. MILES
EDITION DU FIGARO
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CH. EGGIMANN ÉDITEUR, PARIS
PHOTOGRAPHIES DE G. AGIÊ
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in 2010 with funding from
LWasis IVIembers and Sloan Foundation
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http://www.archive.org/details/lescreateursdelaOOroge
LES CJiEJlTEUJiS DE LA MODE
DE CET OUVRAGE IL A ÉTÉ TIRÉ 55 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON NUMÉROTÉS DE i A 55, ET 120 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN D'ARCHES NUMÉROTÉS DE 56 A 175
No 122
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ÉDITION DU FIGARO
LES CRÉATEURS DE LA MODE
DESSINS ET DOCUM ENTS DE JUNGBLUTH TEXTE DE L. ROGER = MILÈS
CH. EGGIMANN ÉDITEUR, PARIS
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AVANT-PROPOS
E titre même de ce livre est assez explicite pour que des explications préliminaires soient super- flues ; cependant, ' avant de pénétrer dans les salons où la mode prend son essor, salons qui nous furent aimablement ouverts ; avant de suivre l'excellent artiste Jungbluth dans sa recherche de mouvement et de couleur, dans cette chasse au document vivant capable de constituer des pages de beauté, il me semble qu'il me faut répondre à une question, que bon nombre de lecteurs se poseront sans doute. Puisqu'il s'agissait, dans les feuilles qui vont suivre, de parler des choses de la mode et de l'effort heureux des grands couturiers, pourquoi n'est-ce point un professionnel qui tient la plume? Pourquoi le texte du livre a-t-il été confié à un critique d'art ?
S'il se fût agi de mettre sur pied un manuel technique de la couture, le critique d'art qui signe ces lignes se fût récusé, d'autant que la nécessité d'un tel livre — il 7 en a de parfaits — ne se fût point imposée. Il semble,
au contraire, que l'actualité du recueil qui suit est évi- dente : depuis quelques an- nées, la mode française s'est manifestée non seulement à Paris, mais sur tous les points des continents civilisés, et plus spécialement aux expo- sitions universelles, ou autres, à Saint-Louis, Londres, Mi- lan, Liège, et cette année même à Buenos-Ayres et sur- tout Bruxelles, avec un éclat vraiment incomparable. Les maisons les plus fameuses ont fait mieux que rivaliser de zèle; elles ont multiplié les sacrifices, afin de donner à leur manifestation une si- gnification plus saisissante, et de fournir une raison ma- gnifiquement justifiée à notre fierté nationale.
Or, le texte qui accom- pagne les compositions si bien ordonnées et les dessins ner- veux et verveux de Jung- bluth, n'a d'autre prétention que d'être l'écho d'une voix dans la foule, et comme la mode, en ce qui con- cerne la parure de la femme, est, sans contredit, un art — et l'un des plus subtils, l'un des plus curieux, l'un des plus ins- tables en même temps que l'un de ceux où il est le plus intéressant de suivre une évo- lution traditionnaliste — c'est un critique d'art qui va écrire sous la dictée de cette voix.
Dans un petit livre sur V Elé- gance, publié en 1805, sous les auspices
an Journal de Paris — rue Trainée-Saint-Eustache — l'auteur s'adresse aux journaux, dans sa préface et il dit : /< Rappelez au public qu'un des plus grands avantages de la France est d'envoyer les modes aux étrangers, et que sa politique y est intéressée; que ô'est, pour ainsi dire, régner sur les autres peuples, que de les réduire à suivre notre goût en un point qui atteint tous les rangs de la société, depuis le grand seigneur jusqu'à l'artisan. L'un veut être habillé comme on l'est à Paris, et l'autre est obligé de travailler à la mode de Paris. Voilà les vraies sources de notre suprématie. »
Il y a dans ce propos — encore que trop absolu — une part importante de vérité, une vérité qui semble immuable, puisquelle s'applique à notre temps comme elle s'appli- quait au début du xix" siècle. En 1910, comme en 1805, comme au xvni^ siècle, c'est à Paris que la mode vient chercher le ton , et ce sont „. '. quelques
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maisons de premier ordre qui aujourd'hui, comme au- trefois, règlent cette capri- cieuse, et la dirigent; et la mode, une fois précisée, ce ne sont pas seulement les gens qui la portent, qui lui obéissent, sans discussion; ce sont également les gens qui, n'ayant ni la volonté ni le génie de créer, se bor- nent à leur travail, et limi- tent ce travail à une imita- tion aussi peu tardive que possible de ce que les grands initiateurs de la corporation ont inventé. L'ef- fort des couturiers
qui mènent le mouvement n'est donc pas qu'un effort de production dont la seule fin serait commerciale; mais il est aussi un effort d'éducation, avec cette très noble mission de fournir son aliment au travail.
Lors donc que plus tard, quand Mode française, par conséquent universelle au xx" siècle, on vou- la contribution de chacune des sons de couture à l'évolution et à .r
il s'agira d'écrire l'histoire de la de la mode dra mesurer grandes mai- l'esthétique
du costume féminin, il conviendra de tenir compte non seulement de l'importance commerciale de la maison, mais encore de son rayonnement sur le goût mondial, car c'est ce rayonnement, ce retentissement d'une manière supérieure d'oeuvres, qui constitue spécialement pour la maison, son appoint à une plus grande beauté de la synergie sociale.
Mais l'action de la mode, évoquée par les grands couturiers, ne s'exerce pas seulement dans le monde professionnel qui crée ou imite, pas seulement dans la clientèle qui profite directement de cette mode, en la pro- menant à travers la société; cette action s'exerce sur tout un peuple — et c'est là que la voix de la foule a le droit surtout de se faire entendre —
puisque la vue d'une toilette élégante, riche de tissus, neuve de forme, originale d'inspiration, est une ioie esthétique pour quiconque la regarde. Or, cette joie, elle se répète à l'infini pour chacun de nous, au théâtre, aux courses, aux expositions, dans les réceptions, dans toutes les réunions correspondant à des gestes sociaux, dans les promenades, dans la rue même. Au hasard des allées et venues, sans le chercher, alors que dans la déambulation banale, notre esprit est absorbé par d'individuelles préoccu- pations, notre attention, tout d'un coup, est accaparée par une forme qui passe, forme moderne et vivante avec une allure de déesse, harmonie de lignes et de couleurs, enchantement de vibration et de volume, qui n'est qu'une expression du problème de la mode, résolue heureusement par quelque bon faiseur. Nous en percevons un plaisir, indéfini sur l'instant, mais qui, à l'analyse, est d'essence purement plastique, et ce plaisir, nous prenons d'autant moins de souci de l'analyser, qu'il nous est plus fréquem- ment fourni par le spectacle agité de la vie quotidienne.
La mode, qui palpite sans arrêt, sous l'ample émulation des grands couturiers, crée donc autour de nous, et pour tous, une atmosphère de grâce, d'élégance et de beauté de laquelle nul ne peut s'évader. Il y a là une résultante pleine de séduction; mais cette résultante est la cause finale d'une tâche gigantesque accomplie par un labeur prodigieusement assidu et éveillé. C'est cette tâche, c'est ce labeur, que nous allons essayer de définir : mais auparavant, nous voulons adresser un remerciement chaleu- reux à M"" Callot, Chéruit, Georgette, Paquin et à MM. Béchoff-David, Doeuillet, Doucet, Martial et Armand, Redfern, Worth, qui se sont prêtés de la meilleure grâce à notre désir, et nous ont permis de surprendre en pleine activité de travail, leurs ateliers et leurs salons, berceaux de tant de merveilles.
PREMIERE PARTIE
LE GRAND COUTURIER
LA CLIENTÈLE DANS LES SALONS
CHAPITRE PREMIER
LE GRAND COUTURIER ! H SON ROLE S Qu' EST-CE QUE LA MODE ? UN MOT SUR LE «ROCOCO» S CRÉATION ET RÉMINISCENCES H LA LOI DES SIMULTANÉITÉS il QUELQUES NOMS d'aUTREFOIS @1 LE DÉCOR NÉCESSAIRE CHEZ LES GRANDS COUTURIERS d'aUJOURD'hUI S H S
UN grand couturier est, par excellence, un professionnel delà novation : sa fonction est d'imaginer ce qui sera nouveau demain — aujourd'hui est déjà trop tard — ; il lui faut, par avance, prévoir quels seront les appétits du goût public, et, s'il a du génie, savoir creuser le sillon vers lequel il dirigera ce goût qui, au premier abord, fait mine de se cabrer contre toute entrave à sa plus entière liberté, mais qui, lorsqu'on y regarde de plus près, apparait très souple, très obéissant, très disposé à se laisser diriger.
Et pourquoi en serait-il autrement? Comment surtout pour- rait-il en être autrement? Inventer une forme nouvelle, cela ne va pas sans une recherche, sans une longue réflexion, sans un effort, appuyé de connaissances techniques spéciales ; et pourquoi cette recherche, cette réflexion, cet effort? pour une réalisation qui ne sera peut-être point réussie, et qui, si elle est réussie, devra ne vivre qu'un instant, et céder sans tarder le pas à une autre réali- sation, qui aura de nouveau exigé recherche, réflexion et effort.
De là, de la part des personnes qui ont à manifester des instincts de goût, l'habitude de se reposer sur le couturier du soin de pourvoir aux instincts du goût et de fournir un aliment constant à la mode. Et si le couturier y doit trouver son profit industriel — profit matériel et profit moral, lorsque le coutiirier est de ceux qui marchent à la tête de la corporation — la cliente, qui se dispense de tout effort et bénéficie du goût d'autrui, a par ainsi des satisfactions d'amour-propre quelque peu mêlé d'égoïsme.
Le couturier, lui, sait que la pensée qu'il a longuement
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mûrie n'est promise qu'à une vie fugitive. Aujourd'hui, l'œuvre qui sort de ses mains a le succès, la vogue, le triomphe ; demain, elle est déjà guettée par le rococo : le rococo, est-il besoin de le rappeler, n'est pas une fin sans lendemain : ce n'est pas une condamnation prononcée pour toujours contre une mode, par le goût versatile et autoritaire ; le rococo, c'est le purgatoire de la mode ; c'est dans le silence, à la fois ironique et dédaigneux où l'on regarde le passé, du fond du souvenir, que la mode s'épure ! Quand son temps de purgatoire est révolu, la griffe du rococo lâche sa proie; la toilette a pris une place définitive dans l'histoire : elle devient costume. C'est là l'évolu- tion nécessaire de la mode, et c'est là le génie des couturiers de race, de savoir rencontrer dans leurs improvisations d'actualité des éléments parés d'assez de
UN SALON DE VENTE
CALLOT SŒURS
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caractère pour surgir un jour du passé, avec une grâce non pas vieillie, mais jeune éternellement.
Et cela nous amène à nous arrêter un peu sur la définition de la mode. Qu'est-ce que la mode? D'où vient-elle? Comment vit-elle ?
Elle est, semble-t-il, l'ensemble des moyens dont on use dans la parure exté- rieure, pour plaire : elle est, à côté de la beauté naturelle, une beauté faite d'artifice, ou elle est un ensemble d'artifices heureux pour accompagner la beauté naturelle; elle est le désir insatisfait de l'actualité, l'imagi- nation instable, la fièvre du changement et même de la contradiction, le manque volon- taire et absolu de logique et de raison, le caprice érigé en devoir, et l'entêtement à combattre ses précédents excès par d'autres excès. C'est pour cela que la mode concorde si parfaitement avec les lois qui régissent l'humanité : elle nous prend de force; c'est un abus qui s'insinue et auquel on cède, moins par absence de raison que par cou- tume à ne point résister ; abus d'ailleurs que l'on sent quelque flatterie à subir, et dont, pour ce motif, le joug paraît léger à porter.
C'est en vertu des lois d'imitation que nous obéissons à la mode, et c'est presque par une protestation constante contre ces lois d'imitation que la mode tente d'être créatrice.
Peut-être trouvera-t-on excessif, à propos de la mode, qui semble si rieuse et si volage, d'invoquer le témoignage d'un grand philosophe. Mais il nous faut citer, du regretté sociologue Gabriel Tarde, quelques lignes qui nous éclairent sur le rythme évo- lutif de la mode.
« L'homme, écrit-il, n'échappe, et toujours incomplètement, au joug de la coutume que pour y retomber, c'est-à-dire pour fixer et consolider, en y retombant, les conquêtes dues à son émancipation temporaire. Quand il a
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SALON DE VENTE
CHÉRUIT
beaucoup de vitalité et de génie, il en sort de nouveau, et se conquiert encore, mais de nouveau se repose, et ainsi de suite. »
De là vient que dans la forme qui semble absolument nouvelle — et j'entends par forme non pas un élément isolé d'une toilette, mais la toilette entière — nous pouvons relever des réminiscences de costumes antérieurs par- fois très lointains, et ces réminiscences ont ceci de particulier qu'elles ne vont pas non plus isolément. Lorsqu'une invention de la mode voit le jour, et qu'elle est marquée d'une réminiscence — toujours inconsciente, je me hâte de le dire, de la part de l'auteur — l'analyse des formes révèle une simulta- néité constante des différences entre les éléments d'un costume. Ainsi, si la jupe rappelle une jupe du dix-septième siècle, il y a presque une certitude pour que le manteau, le chapeau, la chaussure, imaginés pour cette jupe, rappellent le manteau, le chapeau, la chaussure imaginés pour accompagner la jupe du dix-septième siècle.
C'est aussi que la mode se plaît aux contrastes : il lui faut procéder par antithèses pour frapper l'opinion et émoustiller le goût. Et nous consta- tons ceci : lorsqu'une mode est entachée d'un excès qui prête au ridicule, elle monte de la rue sur le théâtre où on s'en raille. Mais lorsqu'une mode répond au goût de la minute où elle se produit, lorsqu'elle témoigne d'une élégance vraie et d'une fantaisie juste, elle descend du théâtre dans la rue, et, après avoir fait ses preuves aux feux de la rampe, elle se lance — et comment ! — dans la cir- culation. Il en est ainsi parce qu'une des raisons qui contribuent à l'évolution de la mode, à ses excès et à ses caprices, c'est que dans toutes les classes de la société il y a des femmes qui veulent prétendre, sinon donner le ton, au moins le prendre.
« L'ambition démesurée de pa- raître ce qu'on n'est pas », a écrit un moraliste, amène à des affectations outrées ; la mode subit des ajoutés, des compléments extravagants , déraison- nables ; s'entretenir sérieusement de mode, imaginer, chercher, c'est déjà du bonheur; mais, décider souverainement des parures, servir de modèle aux autres, censurer impunément tout ce qui n'est pas dans le mouvement, voilà le rêve : voilà la tentation à laquelle certains bons esprits succombent. La poudre qu'on jette aux yeux est si agréable...
pour celui qui la jette ! Et voilà ce que c'est que la mode : besoin de chan- gement, désir de plaire, désir de paraître, soif immodérée de se faire remar- quer, douce joie à mentir aux autres sur son propre état, si bien qu'on arrive à se mentir à soi-même ; voilà les petites causes qui l'engendrent, et ces causes
ont parfois de grands ef- successives étapes se dé- sociale, un état d'âme de presque précise du pro- Au milieu de cette multiplicité de caprices, on leur et aussi de pondéra- grand couturier. Celui-ci excentricités et les extrava- thode qu'il s'impose pour j a des heures de répit qui dans le calme, et avec une
fets, puisque de l'étude des gage une expression de vie la civilisation, une mesure grès. »
nuée d'appétits, de cette comprend le rôle d'initia- teur qui est réservé au défend la mode contre les gances, et, dans la mé- sa création de modèles, il lui permettent d'innover presque certitude de succès.
Aussi le grand cou- degré supérieur dans une poration à part, et cela tiéme siècle, et même au avait déjà des grands cou-
En 1805, au début c'étaient M. Leroy, M""Des- mond, M"^' Minette et siècle, vers 1706, c'étaient Dufresne, M""" Lejeune, dix-septième siècle, c'é- Marie-Thérèse, M"" Char- mond et Prevet, Billard,
On en pourrait ci- d'une bonne réputation ment aux statuts de la étaient parfois d'une sévérité qui nous étonne. C'est ainsi qu'on lit dans les premiers statuts des couturières, datés du 30 mars 1675 :
« Art. XI. — Les maîtresses couturières seront tenues de faire bien et deuèment les ouvrages commandez ou non commandez, le tout bien coupé et cousu, de bonne étoffe, bien et fidellement garnis et étoffez ; de bien mettre, appliquer et enjoliver ce qu'il conviendra pour leur perfection, le tout à poil droit, fds, fleurs et figures, à peine d'amende et des dommages-intérêts des» parties. Et pour empescher les fraudes, les jurées seront tenues d'aller en visite
turier est-il non pas un corporation, mais une cor- est si vrai qu'au dix-hui- dix- septième siècle, il y turiers.
du dix- neuvième siècle, jeaux, M"" Jandot et Bré- CoUian ; au dix-huitième M"" Bernard, Philippe, Saint-Marc, Murgalet ; au taient Bandelet, tailleur de pentier , Villeneuve , Re- Bonnemain, Fauve, etc. ter encore qui jouissaient et satisfaisaient parfaite- communauté, statuts qui
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au moins deux fois l'année chez toutes les maîtresses, et leur sera payé dix sols par chaque maîtresse, pour chaque visite; et, bien qu'elles fassent plus grand nombre de visites, ne leur sera payé ce droit que pour deux par chacun an. »
Chez les grands couturiers d'aujourd'hui, les faiseuses célèbres d'autre- fois ne se reconnaîtraient pas, non point tant à cause de l'organisation d'alors en confrérie, et des textes qui régissaient le travail, qu'à cause du dévelop- pement que les grandes maisons sont désormais obligées de donner à leur installation.
Le quartier a changé tout d'abord : les grandes faiseuses d'autrefois
GALERIE DE VENTE
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étaient logées rue Montorgueil, rue des Petits- Champs, rue Sainte-Anne, rue des Fossés-Saint- Germain-l'Auxerrois, etc. Et puis, elles tenaient étroites boutiques, d'autant mieux que longtemps elles n'eurent pas de patentes spéciales, et furent expo- sées à la fureur et aux amendes de la corporation des tailleurs « qui avaient le privilège exclusif de con- fectionner indistinctement tous les vêtements des deux sexes. »
Et dans les boutiques, des ouvrières travail- laient : il n'y avait pas pour la vente, la commande, l'essayage, un local distinct de l'atelier.
Aujourd'hui, les salons des grands coutu- riers sont d'un luxe inouï ; tout ce que le goût mondain peut imaginer de confort et de seyant s'y trouve réuni : de fait, on ne peut que mal juger l'effet d'une toilette lorsque le décor qui l'encadre est insuffisant.
Car il y a un rapport certain entre la mode du costume et la mode de l'ameublement. En ce moment, la vogue est aux intérieurs clairs, aux couleurs légères et vives, aux jaunes, aux gris, aux rosés, aux bois laqués ou cirés, ou dorés, et cela fut peut-être déterminé par l'amour qui se manifeste des tons clairs, mais chauds et francs, jusqu'à la brutalité, dans la toilette féminine.
Qui, d'ailleurs, expliquera les comment et les pourquoi du goût ?
Le goût n'est pas le privilège d'une caste; on pourrait même affirmer qu'il ne s'achète pas et qu'on ne peut en faire la culture que dans un terrain naturellement propice; un homme qui nait sans cette prédisposition à sentir justement l'har- monie de lignes justes et de couleurs justes aura beau posséder les trésors les plus innombrables, il ne saura jamais acquérir cette qualité de tact et de délicatesse dans le choix du décor et des objets dont il s'entourera. Ceci n'est pas le cas de nos grands couturiers qui font montre d'une science trop affi- née du goût dans la parure de nos belles contempo- raines, pour en être dépourvus quand il s'agit d'en- tourer cette parure du décor qui lui convient.
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COIN DE SALON
CALLOT SŒURS
Ils ont fait de leurs salons de vente de véritables salons ; le mot doit être compris dans son sens le plus précis.
La fantaisie contemporaine a donné de cette sorte de pièces deux définitions contradictoires qui me semblent s'accorder cependant aux nécessités mondaines de l'heure actuelle, si l'on en juge par les files interminables de voitures et d'automobiles qui stationnent de longs après-midi, dans les larges voies aux bords desquelles sont établies les maisons fameuses. Elle a dit : « Le salon est une pièce où l'on cause»; elle a dit également : « Le salon est une pièce où l'on pose ».
C'est qu'en effet — et c'est là le secret de nos grands couturiers — il y a des salons où l'on se sent en veine de bavardage, où l'intimité dont on est enveloppé vous incite presque à des abandons confidentiels ; de ces salons qui vous font redouter d'autres salons, ceux-là où le décor vous impose je ne sais quelle retenue, qui éteint toute activité de verve, au bénéfice d'une extériorité apprêtée, em- pesée, silencieuse, élégante seulement de geste — si toutefois on a de l'élégance — ou gauchement maniérée, si l'on manque de cette qualité essen- tielle à ceux qui donnent du temps aux visites, l'aisance, l'aisance qui est un don purement physique et n'implique aucunement une supé- riorité intellectuelle nécessaire.
Chez les grands couturiers, point de ces salons de gala, dont le nom seul donne le frisson ; et que la vie déserte, au point que les meubles et les lustres y sommeillent sous le linceul des housses: chez eux, point d'heures officielles; mais un décor varié — encore qu'un peu géné- ralement Louis-seizième — avec des plafonds aux sculptures cossues, parfois vêtus d'ors dis- crets autour des ciels unis et sobres ; des murs parés de vraies boiseries ou d'étoffes pré- cieuses, ou de tapisseries, plus précieuses en- core ; des planchers dont les tapis ne cachent pas toujours entièrement les rosaces réparties avec tact, et qui portent, en une ' symétrie voulue, des meubles aux dorures fines, des sièges confortables, d'où
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l'on est douillettement à l'aise pour voir passer les modèles; et des tables, dignes d'un musée, sur le plateau desquelles viennent se chiffonner les velours, les satins, les soies, les dentelles et les gazes.
Ainsi sont les salons d'aujourd'hui, chez les grands couturiers, salons où l'on sent la vie ; où l'arrangement, par son imprévu, par sa couleur, par les heureuses trouvailles et les hasards heureux dont ils témoignent, réalise ce beau désordre qui constitue un effet de l'art, suivant la formule un peu vieillotte du poète.
Et, comme par le temps que les femmes passent chez les grands couturiers, ceux-ci sont des professeurs influents de goût, il faut louer ceux d'entre eux qui n'ont pas laissé leur archi- tecte créer chez eux des pan- neaux sur lesquels il fût défendu de suspendre des
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tableaux. Je me fis même un jour blâmer vertement par un spécialiste de ce genre de décoration, pour avoir demandé à quel endroit on planterait les clous pour les tableaux. En disant mon horreur pour cette richesse qui me semblait si pauvre, j'avais, à ce qu'il paraît, commis un sacrilège; et cepen- dant je persiste dans mon opinion, d'autant que la toilette a besoin d'être vue également dans le rapport de tons du décor, et que le décor du haine dans la vie comprend souvent des tableaux... heureusement.
Quels compagnons plus agréables, dans une pièce où l'on reçoit, où l'on cause, que des tableaux, des tableaux choisis, des tableaux qui parlent à votre imagination ou à votre émotion, des tableaux à qui vous aussi, aux heures de recueillement, vous puissiez parler ! Vous les regardez, et ils sem- blent pour vous se parer de mille grâces. Etes- vous joyeux? ils s'éclairent; ils ont une gaieté à eux qui chante à l'unisson de la vôtre. Avez-vous de la peine? Ils seront vos confidents ; ils gardent vos secrets mieux que vous-même, et ils ont une mémoire qui, parfois, à la minute décisive, remet la vôtre sur la voie. Il n'est pas d'amitié plus douce, plus attentive, plus variée, plus jeune que celle-là ; et les professionnels qui prétendent au profit d'un décor de style — ô combien ! — exiler les tableaux, ne savent pas le crime qu'ils commettent contre l'art d'abord, et ensuite contre la joie psychique de leurs clients. .
« La peinture, écrivait Raiberti, le poète italien, me fait l'effet du raisin. Si au mois de février on voit apparaître au dessert une assiette de raisins, on leur fait fête, on les savoure grain à grain, on en garde pendant plusieurs jours le goût et le souvenir. Ainsi, quand je me trouve à l'improviste en face d'un beau tableau dans la maison d'un ami, j'en suis frappé, je l'examine avec attention, je remarque le coloris, les effets de lumière, la perspective, le dessin, les attitudes, l'expression des visages, j'entre enfin dans les inten- tions de l'artiste, je suis charmé, je jouis. » Un mur sans tableau, c'est une assiette sans raisin.
Quant aux meubles, les grands couturiers se sont écartés avec tact de ce mobilier spécial, qui cons- titue le mobilier industriel : en dehors souvent — pas assez souvent, cependant — de toute idée de style histo- rique ou autre, ils ont choisi des meubles qui meu- blaient sans encombrer, qui étaient simples sans vulgarité, et qui relevaient d'une belle matière. Par ainsi ils se sont gardés des excès faciles ; ils sont
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demeurés dans la tradition française, toute imprégnée d'élégance et de gaieté, et ils ont mis dans leurs salons, où les femmes se plaisent tant à vivre, des meubles de salon qui ne sont pas une contrefaçon anémiée des meubles de jardin. Tel est le décor dans lequel les grands couturiers livrent leurs très pacifiques batailles. <'. Tout ce qui décèle une économie, a écrit Balzac, est inélégant. » Dans les plus glorieux salons où s'élabore la mode, on a eu garde, selon ce principe, de se montrer inélégant. Nous allons voir main- tenant comment y viennent les visiteuses.
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CHAPITRE II
LA CLIENTE DANS LES SALONS il « n'aVOIR PLUS RIEN A SE METTRE » LA GARDE -ROBE DE MARIE -ANTOINETTE H QUELQUES RAPPELS DES LOIS SOMPTUAIRES D'aNTAN S UNE LEÇON DE CONTRE-ÉCONOMIE H DE LA VENDEUSE H LA COLLECTION DEVANT LES COMMISSIONNAIRES
POUR une femme vraiment élégante, la visite au grand couturier est une obligation à laquelle elle ne peut pas se dérober: il lui faut, de toute nécessité, aller dans ces salons, non seulement pour s'informer de ce que sera la mode, mais aussi pour j être vue, et pour y voir les bonnes amies — et les bonnes ennemies — avec qui il est toujours amusant de rivaliser d'élégance. Ce principe posé, je n'étonnerai personne en affirmant que la plupart des dames ne savent pas, en entrant chez le grand couturier, ce qu'elles j viennent commander : sera-ce une robe de soirée, un manteau de voyage, un tailleur-trotteur, une matinée, ou tout cela à la fois ? Elles n'ont pas d'idées précises sur ce point et elles ont, pour répondre à la question qui leur serait posée en ce sens, une petite phrase qui vous arrache- rait des yeux des larmes de commisération, si l'on ne savait, rien qu'à les regarder, que cette petite phrase n'est qu'un aimable men- songe derrière lequel, pour excuser ses désirs jamais à court, la femme élégante plaide
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les circonstances atténuantes. Elle dit, en vous regardant avec des yeux mélancoliques et en imprimant à sa voix l'accent des convictions irrésistibles : « Je n'ai plus rien à me mettre! » Que voulez-vous donc exiger d'une petite personne, que vous devinez plus adorable quand elle sera parée par un de nos grands faiseurs, alors qu'elle vous avoue, dans un élan de sincérité ingénue, qu'elle n'a plus rien à se mettre ! La voilà comme un petit saint Jean, — un petit saint Jean confortable cependant — en proie à tous les malaises des vêtements qui ne se portent plus. Vite ! qu'elle aille chez le grand couturier.
Cette petite phrase, d'ailleurs, n'est pas d'hier : on la disait déjà du
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temps de l'impératrice Elisabeth, morte en 1761, et qui, si l'on en croit la Correspondance secrète de Métra, n'avait pas moins de « huit mille sept cents habits complets, des déshabillés innombrables, et une multitude infinie d'étoffes de tous genres en pièces ou coupons. » Marie-Antoinette elle-même ne risquait pas de n'avoir rien à se mettre : on trouve, dans les mémoires de M"" Campan, les lignes suivantes qui sont curieuses à relire :
'•' Marie-Antoinette avait ordinairement pour l'hiver douze grands habits, douze petites robes dites de fantaisie, douze robes riches sur panier servant pour son jeu et pour les soupers des petits appartements.
« Autant pour l'été. Celles du printemps servaient en automne. Toutes
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ces robes étaient réformées à la fin de chaque saison, à moins qu'elle n'en fit conserver quel- ques-unes qu'elle avait préférées. On ne parle point des robes de mousseline, percale ou autres de ce genre : l'usage en était récent ; mais ces robes n'entraient pas dans le nombre de celles fournies à chaque saison : on les conservait plu- sieurs années.
« Le valet de la garde-robe présentait tous les matins à la première femme de cham- bre un livre sur lequel étaient attachés les échantillons des robes, grands habits, robes déshabillées, etc. : une petite portion de la garniture indiquait de quel genre elle était. La première femme présentait ce livre, au réveil de la reine, avec une pelote. Sa Majesté plaçait les épingles sur tout ce qu'elle désirait pour la journée; une sur le grand habit qu'elle voulait, une sur la robe déshabillée de l'après-midi, une sur la robe parée pour l'heure du jeu ou le souper. »
Par ainsi, Marie-Antoinette n'avait que l'embarras du choix.
C'est le même embarras qui étreint la femme élégante quand elle se trouve chez le grand couturier. Devant elle, elle voit passer des toilettes que l'on va essayer, des toilettes que portent des dames qui viennent d'essayer, des modèles que promènent les mannequins, que sais-je, tout cet arsenal infiniment délicat et flatteur de la beauté.
Au milieu de toutes les défenses qui
sont faites à notre liberté individuelle, il n'y
a plus de loi somptuaire, comme en 1563, pour
interdire aux sujettes de la troisième République
« de se vestir et habiller d'aucun drap de toille d'or
ou d'argent, user de pourfileurs, broderies,
passements, franges, tortils, canetilles, reca-
mures, velours, soyes, ou toilles barrées d'or
ou d'argent, soit en robbes, soyes, pourpoints,
chausses, ou autres habillements » ; ni comme
• en 1629 où la loi proscrivait l'usage de « toute
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broderie de toile et fil, et ymitation de broderie, rebordement de filets en toile et de coupure de rabats; collets, manchettes, sur quintins et autres linges, et tous points-coupez, dentelles et passemens et autres ouvrages de fil aux fuzeaux, pour hommes et pour femmes, en quelque sorte et manière que ce puisse être » ; ni comme en 1634, 1644 à 1677, où les ordon- nances « contre le luxe et la superfluité dès habits » se multiplient chaque année.
Ce qui n'empêchait pas les grands couturiers du seizième siècle de tourner les édits, ainsi qu'en fait foi ce passage de Marie de Romieu, dans son Instruction pour les jeunes datnes (1573) :
« Je vous dis que la richesse de l'ha- billement consiste grandement à recher- cher auec diligence que le drap de soye, toile ou aultres estoffes, soient bien fines et de meleures qui se puissent trouuer. Car s'habiller de gros drap, comme vous en cognoissez quelques-unes, ne peut auoir que mauuaise grâce. D'auantage, l'habil- lement doit estre ample et plantureux, mais non tant que cela puisse apporter empeschement . Il n'importe pas peu d' auoir l'accoustrement ainsi ample, car il n'y a rien de si mauuaise grâce que de veoir aller une dame auec un accoustre- ment affamé. Comme i' entends vous dire cy-après, en vous discourant, les paricularitez, ie veux encores que les accoustremens ainsi amples soient enrichis de bandes, descoupures, esgratigneures, broderies et autres semblables enrichissimens, et, quelques fois, qu'ils soyent tout simples. Car cette variété d'accoustre- mens à grande parade sent ie ne sçay quoy de gentil. »
Et plus loin, pour dégoûter de l'écono- mie — cette Marie de Romieu était du même avis que Balzac — elle brosse le petit tableau suivant, qui est délicieux :
« Je vous dy que c'est une chose bien laide de porter long temps
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SALON DE VENTE
BÉCHOFF-DAVID
est le pauvre damas, dra cy-apres : ie m'at- meure, il aura encore
une mesme robe : mais c'est encore bien pis, quant on s'apperçoit que d'une robbe l'on en faict une autre, la retournant, là faisant retaindre, ou autrement, comme a fait une damoiselle, que vous cognoissez bien, qui ne s'estime pas de petite qualité, et, à la vérité, elle tient quelque lieu : laquelle, ayant fait faire à ses nôpces une robbe de damas blanc, et, pour l'auoir portée plusieurs années, l'ayant desia bien salie, la fist retourner et mettre le dedans dehors, et ainsi la porta très bien, vingt bonnes années après, de dimenche en di- menche. Mais, estant desia bien deschirée, la fist retaindre en iaune, tant pour faire sembler qu'elle changeait de robbe, qu'aussi pour ce qu'en cesîè coulleur là les déchirures paroissoient moins que sur le blanc ; et mesmés, d'autant que desia en son aage le blanc n'est pas bien séant, enuiron un an après, commençant ce damas à s'user à bon escient, nostre damoiselle se réso- lut de despecer sa robbe, et du plus usé en fist une frange autour d'un man- teau violet, et du demeurant en fist des manchettes, lesquelles en peu de iours estans deuuenues en filet, en fist un dessus de toille de lin découppé : voilà Testât aujourd'huy auquel Nous verrons ce qu'il en devien- tends bien que deuant qu'il bien des affaires. »
Certes, voilà une cousine germaine du seigneur Harpagon avec laquelle nos Parisiennes n'ont aucun rapport, et plutôt que d'avoir à son foyer une mé- nagère si obstinément économe, le mari le plus soucieux de ne point voir s'enfler outre mesure le budget de sa conjointe, s'em- presserait de conduire lui-même celle-ci chez le grand couturier.
Il n'y -a: pas d'exemple, est-il besoin de le dire, qu'on ait été contraint d'employer la force pour enseigner à une femme d'au- jourd'hui le chemin des grands couturiers.
Mais je reviens à la femme élégante « qui n'a plus rien à se mettre », et qui entre- prend sa tournée obligatoire chez les grands couturiers.
La voilà dans les sa-
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Ions : en attendant que la vendeuse qui a l'habitude de s'occuper d'elle en ait fini avec une autre cliente, elle regarde, touche d'une main experte une étoffe, en chiffonne une autre, suit des yeux un mannequin qui passe en manteau de voyage ou en toilette du soir, écoute des noms que l'on pro- nonce à mi-voix, salue d'un petit signe de tête une figure vaguement de connaissance, cause un instant avec une amie qui en est déjà à l'essayage, respire le parfum très délicat, fait de mille parfums divers, qui flotte dans toute la maison ; se grise en un mot de ce qu'elle voit, de ce qu'elle respire, de ce qu'elle rêve, de ce qu'elle devine, de ce qu'elle espère ; cette griserie, c'est la fièvre de coquetterie qui passe comme un frisson, à fleur de peau,
GALERIE DE VENTE
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et prépare les nerfs à des joies qui, pour être toujours renouvelées, n'en gardent pas moins une extraordinaire saveur d'inédit.
Cette femme élégante ne fait nullement profession de cultiver le pro- verbe grec qui incite les individus à se connaître soi-même, et maintenant que sa vendeuse l'a prise, elle se laisse faire : la vendeuse sait mieux qu'elle ce qui convient à sa ligne, à sa silhouette, et il est inutile qu'elle-même, cliente, se fatigue à heurter sa volonté, contre une volonté plus experte que la sienne.
Ainsi, japrès des tâtonnements, après des discussions de couleurs, de formes, d'objet, après de longues heures martelées avec des «si je faisais cela»
et des « cela ira très bien à madame», la femme élégante se retire, prête pour les essayages qui dureront des semaines. Et soyez assuré qu'en quittant le grand couturier il lui est promis d'avoir pour la saison, vraiment quelque chose à se mettre.
Mais à côté de la cliente facile, de celle qui ne demande qu'une chose :
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être belle ou sembler belle, ce qui est la même chose ou presque, il y a celle qui se voit autre- ment qu'elle n'est, exige un modèle qu'elle a remarqué sur le dos d'un mannequin aux han- ches effacées, au corsage avare, à la taille mince, au port élancé, sans songer un seul instant que ce modèle s'accommodera mal de sa forme à elle, abondante et fatiguée. Pour dissuader cette cliente, d'autant plus irascible que pour elle l'outrage du temps est plus difficilement effaçable, il faut une extraordi- naire diplomatie, un vocabulaire inépuisable d'euphé- mismes, ce à quoi les vendeuses parisiennes s'entendent à merveille.
Et la journée se passe ainsi : on cause beaucoup ; mais on prend également beaucoup de commandes et de mesures ; on procède à un nombre incalculable d'es- sayages ; on a, suivant les époques, les coups de feu où tout le monde est sur les dents; et l'attrait de ces heures passées dans le milieu où il se crée de l'élégance est tel que des Américaines, des Russes, et d'autres élé- gantes ne font souvent le voyage de Paris que pour venir renouveler leur garde-robe et prendre le vent du jour. Elles ont entendu parler d'une forme, d'une ligne, d'un tissu, que l'on annonce comme devant faire fureur, et, sans plus attendre, elles veulent, des pre- mières, savoir de quoi il retourne ; il faut que leur réputation de femmes élégantes ne soit pas prise en défaut : il faut qu'elles finissent, grâce à la rapidité et à la sûreté de leur information, par laisser entendre qu'elles aussi collaborent un peu à la mode, et que, si elles ne la créent pas, elles en sont les bonnes fées.
Et puis il faut bien remarquer que si la mode a pour finalité d'alimenter l'élégance dont nous avons la soif, l'œuvre du grand couturier qui crée un chef- d'œuvre est plus compliquée, puisqu'il faut que ce chef-d'œuvre s'applique à un corps humain, et que ce corps humain devra ne point trahir le chef-d'œuvre.
Il faut bien le dire, sans être accusé toutefois d'avoir poussé les grands couturiers à violer le secret professionnel, l'effort de ceux-ci doit tendre sou- vent à corriger la nature. Toutes les femmes n'ont pas une anatomie à satis- faire les lois presque immuables de l'esthétique. Il en est bon nombre qui ont les saillies insuffisantes et la ligne indigente ; d'autres, subissent le contre-
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coup de leur vie physiologique, par des déformations que le miroir accuse dans l'intimité du cabinet de toilette, mais que la toilette doit dissimuler; d'autres encore, chez qui l'âge s'inscrit en exubérances adipeuses, pensent arriver à mentir, par les artifices heureux — et parfois tyranniques — du cos- tume, aux accusations excessives du volume et aux aveux mathématiques de la balance. Et c'est le grand couturier qui est le confident de toutes ces petites — et graves — malformations, qu'il s'agit d'escamoter.
Au dix-huitième siècle, et même avant, on voulait avec les fards, les poudres et le reste, que toutes les femmes parussent avoir le même âge ; non que les jeunes se fussent volontairement aggravées d'une hâtive maturité, mais parce que les vieilles étaient habiles dans l'art de retarder à leur profit l'aspect des joliesses qui se fanent, hélas! trop vite. Aujourd'hui, on ne pré- tend plus à paraître du même âge ; on aspire seulement à ne point laisser deviner exactement l'âge que l'on a ; et c'est au grand couturier qu'incombe en partie cette rude et difficile besogne, dont il se tire, est-il besoin de le dire, avec une galanterie géniale, et, aussi, avec la complicité du corset, cet ennemi sournois et meurtrier dont les femmes acceptent la torture sans jamais se
plaindre.
Aussi, la femme subit-elle l'ascendant du grand couturier à qui elle confie le soin de défendre sa beauté, sa ligne, sa silhouette; quand elle a pénétré dans les salons, et qu'elle a été conquise par l'élégance qui se révèle à son regard, elle est tout entière à l'artiste qui va la vêtir.
« La mode, a écrit Baudelaire, doit être considérée comme un symptôme de goût de l'idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d'im- monde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de reformation de la nature. >/
C'est bien cela : reformation de la na- ture, pourvu que cette reformation ne sorte pas de l'élégance, et tende de plus en plus au chic, c'est-à-dire à une originalité individuelle qui s'accorde avec une appétence collective du goût contemporain.
Voilà ce que les femmes sont heu- reuses de venir chercher une à une, chez le grand couturier. Comme elles ont le
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culte de leur beauté, de leur forme, de leur galbe, elles vien- i j,«^5 nent lui demander de les vêtir, en les laissant deviner au
\^^w regard exercé : elles tiennent à ce qu'on n'ignore point leurs
qualités physiques, puisqu'il y a toujours moyen de dissi- muler leurs défauts, et elles se rendent à ces fameux salons, à ,, ^e\ \ ces prises de mesure, et à ces essayages, comme à une consul- Vf \li \ tation.
Deux fois par an cependant, en février, pour les modes d'été, et en août, pour les modes d'hiver, les salons des grands couturiers sont envahis par ixne foule dont les préoccupations sont absolument différentes de celles des clientes élégantes habituées d'y fréquenter ; cette foule est celle des couturières et des commissionnaires de toutes les contrées civilisées, qui viennent, en achetant des modèles pour les saisons pro- chaines, faire provision de goût et interroger la mode, déesse énigmatique et capricieuse, qui se plaît à laisser la grand' ville dépositaire de ses secrets.
Et c'est un spectacle délicieux, même pour les regards les plus blasés, que ce défilé « de la collection » — c'est- à-dire de la série des modèles récemment créés par la maison — devant des professionnels et des professionnelles qui sont tour à tour Amé- ricains, Anglais, Argentins, Brésiliens, Allemands, Autrichiens, Italiens, etc. Ceux-ci sont assis autour des salons — car ils occupent les côtés de plusieurs salons — causant peu, très attentifs, fai- sant au passage l'analyse rapide du modèle qui leur est montré, et supputant la chance de succès possible de ce modèle dans leur clientèle.
Pour les mannequins, ces journées sont des journées de fatigue ; mais elles n'en font rien paraître : souriantes, gracieuses, très femmes, très diverses en leurs apparitions camèléonesques, elles promènent à travers les salons, en ordre réglé, et un à un, chaque costume ; elles passent, s'avancent, s'arrêtent, tournent, continuent, font vingt fois, trente fois, le même geste, le même pas, la même volte, poui disparaître, puis reparaître quelques minutes après, vêtues d'une autre toilette, dont les équipes d'ouvrières les ont parées avec hâte.
Et l'on imagine aisément les heures et les endroits où l'on rencontrera ces costumes de ville et ces falbalas de soirées, ces manteaux de voyage que l'on remarquera sur le pont d'un paquebot ou dans le couloir d'un wagon de luxe, et ces sorties de fêtes dans lesquelles, comme de grands oiseaux
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à la fierté inquiète, les belles et les aimées envelopperont leurs élégances sur- menées. Pour un peintre et pour un poète, il y a, dans ces défilés, de la joie et du rêve ; et je gagerais que c'est en sortant de voir ainsi '< une collection » que Jungblutli eut l'idée de ce livre.
Je ne parle pas de la conception technique des costumes : je m'en tiens au seul point de vue de la vision et de la sensation kaléidoscopique qu'elle doit imprimer sur la rétine de ces commissionnaires à qui l'on fait la faveur de cette représentation unique et rare, longue comme trois tragédies. Etoffes précieuses au dessin inédit, tissus souples ou rigides, qui semblent conquérir la forme, ou la caresser, gazes qui ne s'amusent à aguicher le regard que pour en mieux déjouer — à demi — la curiosité ; broderies qui évoquent la richesse
GALERIE DE VENTE
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SALON D'ESSAYAGE
MARTIAL ET ARMAND
GALERIE DE VENTE REDFERN
de rinspiration romane, et pourtant ne sont nullement d'inspiration histo- rique ; dentelles, rubans, chiffonnés de toute sorte, c'est une harmonie qui vous enchante et qui vous grise.
Et quelles couleurs ! Des tons francs et des tons attendris, des dièzes majeurs et des chansons bémolisées, tout l'arc-en-ciel, avec les sept lignes de sa portée chromatique, sur les- quelles la symphonie s'écrit en fris- sons vivants de jeunesse et de beauté !
De temps en temps, sur un appel, le mannequin dit le nom dont
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on a baptisé le costume qu'elle présente, et, comme les spectateurs ne sont pas ici des esthètes ni des contemplatifs, le prix ; puis, le silence renaît, et ce n'est qu'à côté, dans les pièces voisines, où les mannequins se métamorphosent, que l'on perçoit le brouhaha de voix rapides, jeunes, affairées ou gaies, qui bavardent comme des oiseaux dans une volière.
C'est quand on voit passer ces « collections » qu'on mesure de quel effort multiple d'imagination est faite la mode, la mode qui doit, dans sa fantaisie, aller de la jupe la plus simple à la parure la plus excentrique, et pour qui il est obligatoire d'innover loin de l'ambiance qui sera celle de sa réalisation. Sa devise pourrait être : Deviner, prévoir, suggérer !
Et c'est Paris qui accomplit à la fois et toujours cette mission créatrice et cet apostolat d'initiation, puisque c'est dans ses ateliers les plus illustres que l'étranger vient voir, périodiquement, comment la bonne semence a levé.
SALON DE MODES
MADAME GEORGETTE
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LES SALONS
DEUXIEME PARTIE
LA TOILETTE
LES ESSAYAGES
LE CHAPEAU
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CHAPITRE III
LES HEURES DU JOUR MARQUÉES PAR UNE TOILETTE S AUTREFOIS H TOILETTES DE PRÉSENTATION S LE LINGE : DANS LE PASSÉ ET aujourd'hui ® DU TACT DANS LES ROBES DE VISITES S DE LA PUISSANCE AFFECTIVE DES COULEURS H DU SENS DES COULEURS AU QUINZIÈME SIÈCLE a DU CHAPEAU, ETC. saBliailIlH®
FRANKLIN disait : « Une Française brille plus dans son déshabillé du matin qu'une petite maîtresse an- glaise mise avec beaucoup de recherche et de dépense. »
C'est donc qu'à toute heure du jour, la feinme élégante ne doit jamais
oublier qu'elle est et que sa fonction est de demeurer vine femme élé- gante. Et il en a toujours été de même; c'est ce qui fait qu'à travers les époques la mode que nous voyons fixée soit dans des portraits, soit dans des images, s'impose à notre attention, non seulement par son caractère devenu historique, mais par une certaine séduction d'une délicatesse infinie.
« Il nous vient en leur présence, a écrit M. H. Bouchot, un
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plaisir comparable à celui de feuilleter un livre de vignettes anciennes, dont tout au plus la reliure aurait souffert. Qu'on tourne les pages, et l'on revit un temps inconnu ; des idées particulières, une autre existence, que celle du moment présent.
« Une philosophie se déduit de ces constatations : c'est combien la chose futile et frivole que l'on dit être la mode, 'marque d'une indélébile empreinte chaque génération. »
Par conséquent, en même temps que la femme prend du plaisir à se bien vêtir, elle travaille inconsciemment à la joie des générations à venir.
Je reconnais qu'aujourd'hui les protocoles divers de la toilette ne sont pas réglés avec la précision que l'on y apportait sous l'ancien
régime. Autrefois, sans pour cela forcer le costume à signifier des symboles, il y avait, pour certains actes de la vie de société, des habitudes qui, au fond, étaient à la fois plus et moins que des habitudes ; plus, parce qu'on y enfermait une part de sentimenta- lité obscure, qui nous paraît bien enfan- tine; moins, parce que de si durables ser- vitudes ne s'expliquent que par un excès de sottise à les adopter ou de veulerie à s'y soustraire. Mais revenons aux costumes pro- tocolaires.
On sait qu'autrefois la présentation
à la cour se faisait en grand gala, avec pas
mal de simagrées. La comtesse de Genlis nous a
conté cela dans son Dictionnaire des étiqtiettes
de la cour.
« La présentation des femmes, écrit-elle, consistait, après les preuves (de noblesse) faites et examinées par le généalogiste de la cour, à être présentée publiquement en cérémonie, en grand hahit de cour, par une femme déjà présentée...
'< On avait pris des leçons de révérences ; on avait un énorme panier, une queue qui pouvait se détacher, afin qu'on pût l'ôter quand on ren- trait chez soi : cette queue s'appelait bas de robe. Elle était assez étroite et d'une longueur démesu- rée; il fallait vingt ou vingt-deux aunes d'étoffes pour faire un grand habit, sans garniture. »
Passons sur les révérences et le reste. Quant
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à la toilette, elle était strictement décrite : Jaubert, en 1773, écrivait dans son Dictionnaire des arts et métiers:
« Le jour qu'une dame est présentée à la cour, et en corps, son bas de robe et son jupon doivent être noirs, mais tous les agrémens sont en dentelle à rézeau... Tout l'avant-bras, excepté le haut, vers la pointe de l'épaule où le noir de la manche paraît, est entouré de deux man- chettes de dentelle blanche, au-dessus l'une de l'aiitre, jusqu'au coude. Au-dessous de la manchette d'en bas, on place un bracelet noir formé de pompons. Tout le tour du haut du corps se borde d'un tour de gorge de dentelle blanche, sur lequel on met une palatine noire étroite ornée de pompons,
corps
qui descend du col et qui accompagne le devant du corps jusqu'à la ceinture. Le jupon et le sont aussi ornés de pompons faits
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avec du rézeau ou de la dentelle d'or. « Le lendemain du jour de la présentation, on se pare d'un habit sem- blable au premier, excepté que tout ce qui était noir se change en étoffes de couleur ou d'or. »
Dans le Livre -Journal de Af"" Eleffe, publié par le comte de Reizet, on trouve ce modeste compte de 1.382 livres 4 sols 4 deniers, pour la fourni- ture et la façon d'un habit de présentation fait par la célèbre marchande de modes à la princesse Solse (18 janvier 1789) ; et cette four- niture ne comprend que les garnitures, soit : '< Taffetas d'Italie blanc, frange de soie torse blanche, retombants de paillons argent bordés de perles et frange en grenat blanc ; rubans à deux rangs de paillons argent et trois rangs de jais blanc bordés de perles ; fond d'habit de satin blanc rayé de rubans en pail- lons argent et jais ; crêpe blanc brodé de jais; guirlande en feuilles de fleurs d'oranger en satin blanc et paillons d'argent ; quatre rat- taches de bas de robe en paillons et jais ; quatre glands en bas de robe argent ; une palatine bordée de blanc et crêpe brodé de jais ; brace- lets en ruban de satin blanc jais et perles ; bouquet de côté en pois de senteur et roses ; un panier de toile garni à volans de taffetas blanc avec son enveloppe : bouts de dentelle noire, manches et grand corps. »
Je n'oserais pas soutenir qu'aujourd'hui tout est changé; on a seulement moins de protocoles obligatoires et beaucoup plus de protocoles conventionnels qu'on n'avoue pas, ou, si on les avoue, qu'on suit sans hésitation, parce que c'est une occasion de plus de s'oc- cuper de toilette.
Annoncez à une femme quelque nou- velle qui l'obligera à une manifestation exté- rieure, mariage, enterrement, baptême, soi- |tv^ rée, théâtre, ventes de charité, que sais-je?
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ESSAYAGE D'UN CHAPEAU
elle se tiendra immédiatement et silencieusement ce bref raisonnement : — " Quelle robe vais-je mettre?... Je n'en vois pas... Demain, j'irai en causer avec X... ou Y... ,^
X... ou Y... est le nom du grand couturier chez qui elle est accou- tumée de s'habiller. Et, pendant que vous continuez à bavarder, la femme en question ne vous écoute plus ; elle est déjà chez le faiseur célèbre : en son cerveau, elle assiste à des dégringolades de pièces d'étoffe; vous pouvez essayer d'avoir de l'esprit, ou vous inquiéter de n'en point avoir, cela n'a
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aucune importance : le cei'veau a travaillé, la toilette rêvée est faite, et on imagine par avance la sensation que l'on fera en la por- tant ; si même un sourire vient effleurer les lèvres de cette interlocutrice, n'en prenez point d'orgueil : vous n'y êtes pour rien : on sourit seulement parce qu'on est heureuse de cette robe admirable, et si élé-
fÊ € ^^^^^S^ Hk\ JWlIIffch gamment portée... dont l'étoffe
fj^ ^^g,^^^*^^^! lIllM^x^^ '"^"^ •^IMn ii'est point encore choisie. \^S^- ^V, ^s3!lUfWis.\ l/VlflHlIII Et j-Qa foi, rêver d'une
toilette, cela est plus attachant souvent que de prêter l'oreille aux balivernes que débite une ba- nalité courante, qui ne court point assez, puisqu'on est sans cesse menacé de la rencontrer sur son chemin.
Et puis songez à l'infinité de circonstances auxquelles le soin de la toilette doit pourvoir au cours de toute une journée, non pas seu- lement depuis le matin, mais depuis le lit, jusqu'à la nuit.
M. Jules Lemaître a dit : « La toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du sexe ». Et elle est expressive à toutes les heures du jour. D'abord, c'est le tour de la lingerie, le tour des blancheurs enrubannées et des transparences habilement réglées par la finesse du tissu ou le rézeau des entre-deux. Le linge n'est pas une matière stable, que l'évolution de la mode indiffère, et dès longtemps il fut l'objet des soins les plus raffinés.
« L'on doit avoir esgard à ce qui couvre le corps, lit-on dans les Lois de la galanterie, publiées en 1644,, et qui n'est pas seulement estably pour le cacher et le garder du froid, mais encore pour l'ornement. Il faut avoir le plus beau linge et le plus fin que l'on pourra trouver. L'on ne sçauroit estre trop envieux de ce qui approche de si près de la personne. » L'auteur, en parlant ainsi à ses lectrices, savait qu'il prêchait des converties. On n'a qu'à jeter un coup d'œil sur le vocabulaire des trous- seaux de jadis, ou même d'aujourd'hui, pour s'en rendre compte; et les armoires à linge d'une femme élégante, avec leurs dentelles, leurs rubans,
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LES DÉSHABILLÉS
et le parfum subtil qui se dégage des sachets, sont des manières de biblio- thèques avec des in-octavos de rêves et des in-folios de volupté.
Voici, en passant, ce qu'on j trouvait au dix-septième siècle — et ce qu'on y trouverait peut-être encore aujourd'hui:
« I toilette de ville en mousseline ou en dentelle ; I toilette de campagne en mousseline ; 6 trousses ou étuis à peigne, de beau basin de Troyes ; 6 dessus de pelotes ; 48 sei'viettes de toilette ; 24 tabliers de toilette ; 6 peignoirs, dont quatre garnis en belle mousseline, et deux en dentelle ;
jG frottoirs pour ôter le rouge, en basin à poil ; 36 frottoirs pour ôter la poudre, en mousseline double ; I coëffure, le tour de gorge et le fichu plissé, de point d'Alençon; I coëffure, le tour de gorge et le fichu plissé, de point d'Angleterre; I coëffure, le tour de gorge et le fichu plissé, de vraie valenciennes ; r coëffure, dite battant-l'œil, de maliiies brodée, pour négligé ; 6 fichus simples en mousseline mille-fleurs, garnis de dentelle, pour négligé;
1 1 fichus de mousseline ;
12 grands bonnets piqués garnis d'une petite dentelle, pour la nuit ; 12 grands bonnets à deux rangs, plus beaux,
pour le jour, en cas d'indisposition ;
12 serre-tête en bandeaux garnis d'une petite dentelle, pour la nuit;
12 grandes coëffes en mousseline, pour la nuit; 6 grandes coëffes, en entoilage, pour le jour; 12 taies d'oreiller, dont 10 garnies en mousse Une, et 2 en dentelle ;
6 bonnets piqués, d'une moyenne grandeur ; 72 chemises ;
72 mouchoirs en demi-hollande; 48 mouchoirs en batiste ; 72 paires de chaussons ; 6 corsets en beau basin ; 12 pièces d'estomac garnies en haut d'une petite dentelle ; ~
6 camisoles à cordons, en belle toile de coton, ou en beau basin des Indes, doublées de basin à poil, pour la nuit ;
6 jupons piqués, en mousseline ;
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6 jupons de dessous,
de coton ou de basin des
6 manteaux de lit, en
6 jupons en belle
de même, pour un beau dés-
6 garnitures de tonnée ;
6 tours de gorge,
1 2 paires de man-
6 garnitures de
toilée de mousseline
12 tours de gorge, de 12 paires de man-
pour l'été, de belle toile
Indes ;
belle mousseline brodée ;
mousseline brodée, garnis
habillé ;
corset en mousseline fes-
de même ;
chettes, de même;
corset en dentelle en-
brodée ;
même ;
chettes, de même ;
6 paires de manchettes de toile, pour laver les mains ;
48 linges de toile, à laver les bras »(i).
Changez quelques noms, car la plupart des pièces modernes ont leurs antécédents dans l'autrefois, et vous aurez là un petit trousseau confortable. L'auteur, avec discrétion, n'a pas voulu toucher à une lingerie qui lui parût trop intime ; mais les trousseaux d'antan — comme il y a peu de choses inédites — s'ils ne renfermaient pas de pantalons-jupons, qui encombrent de moins de linge le dessous de la robe, n'ignoraient pas la chemise-pantalon, en usage depuis le quatorzième siècle, et rajeunie, depuis quelques années, sous le nom de combinaison. Mais quittons le linge. On en écrirait un volume.
Il y a ensuite les sauts du lit, les peignoirs, les robes de chambre, toute la série de ces vêtements qui doivent révéler une confortable intimité, et prêter à une aimable coquetterie. Ces vêtements-là sont un peu des confi- dents physiologiques, mais des confidents qui ne doivent point trahir les secrets qu'on leur confie, ou ne trahir que ce qui en est avantageux. Et puis, il y a les costumes simples, pour les courses du matin, et les costumes moins simples, pour la visite matinale des expositions, où il convient d'avoir de l'élégance, sans toutefois que cette élégance ait l'air de ne point laisser de place aux préoccupations de pure esthé- tique : on peut être coquette, mais on aime l'art tout de même, et l'on a le respect de l'art, et l'on n'a point à entrer en lutte de luxe avec le génie.
Puis voici venir les toilettes pour déjeuner, robe d'intérieur ou toilette de ville ; puis les robes de visite ; et, pour celles-là, il convient de choi- sir avec un doigté tout spécial : il faut, dans le choix, faire entrer comme facteur impor- tant, le caractère et la qualité des per- sonnes qui seront visitées : là, il faut se défier des répétitions, du trop de sim- plicité, de l'excès de luxe, de la couleur, de la forme ; il y a des visitées qui nous en vou- draient de ne point risquer pour elles la mode de demain, et d'autres qui vous ont de la gratitude de vous attarder, chez
(i) M. de Garsault : l'Art la lingerie, in-4°, 1780.
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elle, à la mode d'hier; certaines qui, suivant les époques de l'année, veulent, dans la monotonie de leur inté- rieur, la clameur harmonisée des tons les plus violents ; d'autres qui n'admettent que des couleurs sombres ou neutres dans le décor de style ancien de leurs salons.
Très complexe et très délicate, la question des toilettes de visites, à moins qu'on ne tienne point réper- toire des petites manies d'autrui, et qu'on ne se préoc- cupe que de soi, en laissant au couturier le soin de vous faire plus belle toujours.
Une question non moins difficile à résoudre dans le bon sens est celle de la toi- lette pour recevoir des visites ; il faut que le grand couturier y dé- ploie des trésors d'in- vention et de tact. Il faut que cela soit un
peu plus qu'une robe d'intérieur, un peu moins qu'une toilette de ville. Dieu ! que de nuances! Et tout cela pour n'être point cer- taine d'échapper aux malices de la critique des bonnes amies !
On n'en finirait pas s'il fallait énoncer toutes les circonstances pour lesquelles il est séant que la toilette ne soit pas laissée au hasard : cérémonies officielles ou familiales, confé- rences, réceptions à l'Académie, répétitions générales, sermons, séances de musique de chambre, dîners, concerts, bals, soupers aux cabarets, théâtres, sans oublier les courses, les promenades hors la ville, l'auto, les voyages, les tenues de sleeping et de bateaux, de plage et de montagne, et bientôt d'avia- tion ; et beaucoup d'autres que j'oublie. Car les grands couturiers sont inlassables ; ils ont des idées
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pour cette infinité de costumes qu'il faut renouveler sans cesse, et comme ils ne pourraient pas se souvenir d'un chiffre donné à chaque costume, ils lui donnent un nom de baptême emprunté soit à un succès de théâtre, soit à un fait d'actualité. C'est ainsi que récemment il y eut des élégantes vêtues d'un Paulhan, manteau de voyage; parmi les costumes tailleurs rencontrés aux courses, les connaisseurs notaient Vierge folle, Veuve joyeuse, Snohinette, Trente et Quarante, Edottard VII, Fiainette, Taximètre, Almsiras, le Congrès, le Magh:^en, la Rafale, Tire-au-flanc, Sisovath, la Douma, Autobus, le Fahir, Roi Haakon, l'En- tente cordiale. Ville de Paris, XX^ siècle, Chantecler, You- You, Blériot, Doover-Castle, Verdun, Monoplan, Saïd-Ali, tandis que le soir, à la clarté d'illuminations féeriques, de | belles mondaines promenaient Fille du ciel, Messaline, Ca- valiera, Corinthienne, Arme- nonville, Radium, Priola , '~- Af""" Buterfly, Sonmphady, la Furie, Shehera:(ade, Oiseau de feu, etc.
Et cela nous explique pourquoi les grands couturiers d'autrefois donnaient à certains types de vêtements des noms qui sont venus jusqu'à nous. Il y avait de ces noms qui étaient
délicieux. On lit dans Hurtaut
et Magny, à la date de 177c) :
« La robe de la couleur la plus à la mode est appelée cheveux de la reine. A celle-là succède la cou- leur puce. On porte des robes garnies de la même étoffe : le satin paille à boyau est surtout fort en vogue. On les garnit de différentes façons, soit en gaze, soit en dentelle ou fourrure. On compte
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cent cinquante espèces de garnitures. Ensuite viennent les satins brochés et peints qui ont chacun un nom. Les plus à la mode sont couleur de soupir étouffé. Les vert-de-pomme rayés de blanc ont aussi un grand succès; on les nomme vive-bergère... Voici les noms de quelques garnitures : les plaintes indiscrètes, la grande réputation, l'insensible, le désir marqué. Il y en a à la préférence, aux vapeurs, au doux sourire, à l'agitation, aux regrets superflus, à la com- position honnête... « Les rubans les plus à la mode s'appellent atten- tion, marque d'es- poir, œil abattu, soupir de Vénus, un instant, une convic- tion, etc.. On a vu à l'Opéra une dame avec une robe sou- pir étouffé, ornée de regrets superflus, avec un point au milieu de candeur parfaite, une atten- tion marquée, des souliers cheveux de la reine, brodés en diamans en coups perfides, et le ve- neT^-y-voir (couture placée derrière le soulier) en énierau- des ; frisée de senti- mens soutenus, avec un bonnet de con- quête amusée, garni de plumes volages, avec des rubans d'œil abattu; ayant un chat sur les épaules, couleur de gens nouvellement arrivés, derrière
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une médicis montée en hieviséance ^ avec un désespoir d'opale et un manchon d'agitation nionientanée. >/
Certains ont voulu voir dans ces noms ] niaise qu'exces- noms dont sont duction, les in- turiers, on com- s'agit là que le but est net- nique. Seule- pas d'appor-
la trace d'une sentimentalité aussi sive; mais, quand on lit les baptisées, à mesure de la pro- ventions de nos grands cou- prend très bien qu'il ne d'une qualification dont tement mnémotech- ment, on ne dédaigne ter dans le choix du nom, un peu de gaieté, d'iro- nie, de verve.
d'humour : par un rappel d'actualité, on montre que l'on vit dehors, que l'on va au théâtre, que l'on a de la lecture, que l'on est au courant de l'art. Tant pis si les historiens à venir, comme certains le firent à l'endroit du dix-hui- tième siècle, oublient de mettre les bonnes lunettes et vous taxent de miè- vrerie et d'enfantillage. On aura eu un vocabulaire fleuri et glorieux et
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amusant parfois pour désigner des choses que des chiffres ou des lettres eussent rendues insipides à la longue.
A côté de la variété des costumes et de la diversité des formes, qui viennent d'être signalées, il convient de s'arrêter à cette autre variété, extrême- ment abondante, qui est constituée par la couleur.
On sait que la couleur affecte vivement notre sensibilité. On peut même affirmer qu'un individu dont la sensibilité demeure réfractaire à la couleur est un infirme, soit que son organe visuel soit imparfait, soit que sa puissance émotive soit dégénérée. Mais les femmes surtout ont devant les couleurs des perceptions sensibles d'une particulière acuité.
Il en est pour qui telle nuance est un supplice, telle autre une véritable jouissance. Celle-ci veut des tons francs, éclatants, jusqu'à la crudité. Celle-là ne supporte que les demi-teintes, les colorations atténuées, changeantes, fugitives, comme si un harmoniste en avait bémolisé le dia- pason. L'on voit d'ici quel clavier immense s'offre alors à la couleur, puisque, à côté des tons révélés par la décomposition de la lumière blanche réfléchie sur les faces du prisme, il y a la gamme des niiances pour chaque ton.
Certes, il y a parfois une couleur, avec ses dérivés, qui a la cote d'amour de la mode ; mais remarquez que jamais la mode ne s'en tient en même temps à une seule couleur : et cela par cette nécessité que la mode doit plaire, et qu'il y a, ainsi que je le notais plus haut, des couleurs auxquelles certains tempéraments, certaines prédispositions nerveuses ne s'adapteront jamais.
Et cela n'est pas une manière d'être spéciale à notre temps. Il en fut toujours de mêiue. Seulement, autrefois, en des âges très lointains, comme on ne voyait pas, dans le plus ou moins de puissance affective des couleurs, des causes physiologiques — on pourrait presque dire patho- géniques — on leur prêtait des significations de symboles ; et des auteurs ont dressé la liste de ces significations qui nous paraissent bien un peu hasardées, mais que certainement bon nombre de femmes nerveuses ne seraient pas éloignées d'adopter encore aujourd'hui.
Dans un vieux livre publié vers la seconde moitié du quinzième siècle, un auteur, qui a la modestie de cacher son nom, nous apprend que son travail est ^< très utile et subtil pour sçavoir et cognoistre d'une et chascune couleur la vertu et propriété. » Et il nous apprend que :
Le Blanc signifie beauté, joie, justice, bonne conscience, chasteté, virginité, humilité ;
Le Rouge, chaleur, activité, hardiesse, colère, fierté, santé ;
Le Bleu, amitié, courtoisie, éloquence, adresse, jalousie;
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LE MANNEQUIN
Le Violet, amitié, douceur, mélancolie, loyauté, reconnaissance ;
Le Jaune, richesse, sagesse, magnanimité, prudence ;
Le Vert, beauté, amour, joie, jeunesse ;
Le Gris, pauvreté, simplicité, patience, espérance, désespoir;
Le Noir, douleur, constance, pénitence, loyauté, science.
L'auteur, en multipliant les significations, risquait moins de se tromper ; mais il y avait des malins qui ne craignaient pas de lire dans les couleurs composées plus aisément qu'on ne lit en un livre, et ils prétendaient ceci :
Le tanné blanchâtre signifiait l'innocence simulée ; le tanné rou- geâtre, le courage feint, la grande douleur, l'âpre souci ; le tanné obscur, la tristesse, les soucis, la douleur, le tanné gris, la petite espérance, le réconfort d'ennui ; le gris violent, l'amoureuse espérance, la souffrance par amitié ; le gris blanchâtre, la patience en adversité, la joie ; le gris
obscur, la crainte dans l'espoir, la liesse dans la douleur ; le bleu vio- lent, l'amour loyal, la douceur cour- toise.
Si vous poussez plus loin ce petit jeu et que vous vouliez d'au- tres combinaisons — on en peut
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trouver des centaines et des centaines — vous avez de quoi marquer d'une nuance différente tous les villages de la carte du Tendre.
Au dix-huitième siècle on baptisait les tons, et les noms de baptême étaient parfois singulièrement im- prévus. J'en ai donné quel- ques-uns plus haut : en voici d'autres qui vous laissent qvielque peu rêveur.
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(Magasin des modes de iy8^ à iy88) : queue de serin, larmes indiscrètes, cuisse de nymphe, entrailles de petit maître, soufre tendre, carmélite, ventre de carmélite (!)
(Modes lySS-iySp) : souci d'hanneton, pistache, cou de canard, suie des cheminées de Londres, ramoneur, cannelle, crapaud, ruisseau, houe de Paris, carnation de vieillard, jaune ventre de hiche, poil de bœuf, et beaucoup d'autres, puisque clans la nomenclature établie pour un recueil technique, par un teinturier, à la date de 1788, je n'ai pas compté moins de 438 tons... et ce n'était pas tout, parait-il!
UN ESSAYAGE
97
Les formes, les couleurs, le linge, les costumes multiples, cela ne constitue pas tout le secret de la toilette d'une femme. 11 y a encore un élément visible qui est un assureur d'équilibre dans la toilette, et dont le grand couturier doit tenir compte dans l'équation de la mode nouvelle qu'il introduit : je veux parler du chapeau.
Là encore on procède par contraste, par opposition : à quelle époque
LE TAILLEUR
le chapeau se borna-t-il à une manière de béguin, ce qui fut sa plus petite expression ? A l'époque où les manches étaient énormément renflées aux épaules, où le corps 'baleiné serrait la taille assez haut et laissait à l'abdomen son libre développement, où enfin la robe soulevée par la vertugade s'arron- dissait en retombant en cloche.
Aujourd'hui les chapeaux sont immenses : il faut pour les contenir des cartons vastes comme ceux des roues d'automobiles, et voici que la robe
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secret de la toilette d'une femme. 11 y <t un assureur d'équilibre dans la toilet.^, .-. .-- .enir compte dans l'équation de la mode nouvelle qu^i parler dvi chapeau.
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SALON D'ESSAYAGE
UN ESSAYAGE
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se fait étroite par le bas, si étroite même que pour n'être point une entrave dans la marche, il en est qui sont ouvertes sur le côté.
Ah ! les chapeaux de femmes î On n'a pas eu assez de diatribes contre leur ampleur ; mais qu'importe ! Paris, dont les modistes célèbres sont des collaboratrices du goût, dignes de ses grands couturiers, ne cesse de voir naître une, floraison admirable, incroyable, éclatante, autant qu'inimi- table, de chapeaux : sur la forme, qui subit tous les caprices, les garnitures s'amoncellent, se nouent, se piquent, se chiffonnent, se tordent, se crispent, s'étalent, s'écrasent, surgissent, s'épanouissent, régnent en un mot, inédites, imprévues, spirituelles, cocasses, jolies, aguichantes, audacieuses, menaçantes, combatives, pléthoriques, et toujours triomphantes. Ru- bans, étoffes, fourrures, fleurs, plumes, oiseaux entiers exilés des tropiques, feuillages qui
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semblent arrachés aux branches, en passant ; que ne trouve-t-on pas sur les chapeaux? Ce n'est pas seulement la soie, le velours, la gaze, le satin ; c'est le printemps en boutons, c'est l'été, c'est l'automne aux broderies mordorées, ce sont les saisons et bien d'autres choses encore, sans oublier les métaux précieux, les perles, les pierreries et le reste. Et n'allez pas croire que c'est de la folie : c'est de la beauté, c'est de la grâce, c'est de la poésie, de cette poésie que les poètes du dix-huitième siècle savaient chanter en petits vers aimables, car vous entendez bien que pour les chapeaux de femmes notre temps n'est qu'un vulgari- sateur génial en même temps qu'un consom- mateur gargantuesque. Les belles aïeules d'il
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y a deux cents ans demandaient à des chapeaux, d'un volume non dépassé, le complément de leur élégante coquet- terie.
« Toutes les semaines, écrivait Mercier, vers 1782, vous voyez naître une forme nouvelle dans l'édifice des bonnets. On a raffolé surtout des bonnets au parc-anglais; on a vu sur la tête des femmes des moulins-à-vent, des bergers et des bergères, un chasseur dans un taillis. Mais, comme ces coëffures ne pouvaient plus entrer dans un vis-à-vis, on a créé le ressort qui les élève et les abaisse : dernier chef- d'œuvre d'invention et de goût. »
On n'a d'ailleurs qu'à feuilleter le Magasin de modes, dont les gra- vures sont des do- cuments si précieux aujourd'hui , pour constater l'invrai- semblable débauche d'imagination à la- quelle les grandes modistes du dix- huitième siècle s'a- bandonnaient dans la forme et la parure des chapeaux et des bonnets. Ce sont les chapeaux à la Vol- taire, à la Saint- James, à la redoute chinoise, au trophée militaire, au glo- rieux destin, au désir de plaire, à
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VAndrosmane, au hateau renversé, à la hussarde, à la Caisse d'Escompte (!), au honheur du siècle, aux cœurs volans, à la nouvelle Clarisse, à la Devonshire, à l'indépendante, à la pucelle d'Or- léans, à la petite mere^ au paratonnerre^ à la cour- tisane^ à l'énigme, à la Pensjylvanie, et cent autres; les bonnets aux berceaux de l'amour, à l'accord des plaisirs et des richesses, au bandeau de l'amour, aux bienfaits de l'am.o%ir, à la caravane, à l'Argus, au lever de la reine, au nouveatt Colysée, à la crue de la Seine (déjà?), à la Gabrielle de Vergy, aux grandes prétentions, à la veuve du Malabar, aux sentimeiits repliés, à la prêtresse de Vénus, à la conquête assurée, aux délices de la cour, à la paysanne de la cour, au triomphe des grâces, aux trois ordres réunis, à la débâcle, à la bonne maman.
à la brouette du vinaigrier ; et Ton pourrait conti- nvier longtemps encore.
Et l'étonnement que nous éprouvons aujour- d'hui à étudier les modes du passé, j'imagine que la postérité le ressentira lorsque, dans deux siècles d'ici, elle feuilletera l'immense quantité de docu- ments que lui aura légués la mode de notre temps. Mais je suis certain qu'à distance, les caractères généraux qui se répètent étant plus sensibles, ce qui,
à l'heure actuelle, nous semble expressé- ment dicté par une fièvre créatrice, révé- lera des attaches tra- ditionnalistes, et, sans que cela diminue en rien le génie des in- venteurs, précisera les
éléments initiaux qui feront de ce
toilettes, pour nous nées de la
fantaisie du moment, des
costumes vraiment
historiques.
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TROISIEME PARTIE
LE TRAVAIL LES ATELIERS
A LA RECHERCHE D'UN MODÈLE NOUVEAU
CHAPITRE IV
LES ATELIERS S LA DIVISION DU TRAVAIL H LES APPRENTIES DU COSTUME DESSINÉ ET DES IMPROVISATIONS SUR LE MANNE- QUIN d LA MANUTENTION m LES MANNEQUINS m PSYCHOLOGIE ET PSYCHOPATHIE S LA SAINTE-CATHERINE, ETC. H H H il H
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ANS ce dernier chapitre, nous traverserons les ateliers : ce sont les vraies coulisses de l'élégance ; et les conditions du travail n'y peuvent plus être comparées à ce qu'était le travail autrefois. Les ateliers d'un grand couturier consti- tuent un organisme très complexe ; chacun a sa part de la besogne générale ; chacun a des attri- butions nettement définies et réglées, à défaut des volontés syndicales, par une sorte de coutumier spécial à chaque centre industriel. Ainsi l'a voulu la division du travail. Maintenant, on est presque spécialisé, et si l'on borne son ambition à vivre du produit d'un travail sans avenir d'amélioration, l'on a des chances de passer toute cette vie dans la même partie du travail.
Mais il faut reconnaître que chez les grands couturiers, où la division du travail est pratiquée avec une particulière ampleur, les ouvrières sont capables d'être des mains habiles dans plusieurs spécialités. Il y a là un personnel trié sur le volet, qui, avant d'entrer dans la maison célèbre, a fait ses preuves en des maisons de moindre envergure.
Corsagières, manchières, jupières, apprê- teuses, fourrures, manteaux, plisseuses, ajusteuses, tailleurs, lingerie, manutention, dessinateurs, autant de mots qvii servent à désigner chacun
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un atelier. Et, dans chaque atelier, c'est toute la hiérarchie de la première, de la seconde, des premières mains, des mécaniciennes, des petites mains, de l'apprentie, dont les débuts ont été faits dans la situation d'arpette, c'est-à-dire de la petite à qui l'on réserve les courses et qui grimpe les étages. Du temps où il y avait des corporations, au dix-septième siècle, par exemple, il ne pouvait y avoir qu'une apprentie par maison. On lit, en effet, dans le statut des couturières de 1675, cet article les concernant ; « Chacune maîtresse couturière ne pourra avoir en même temps plusieurs apprenties ; ainsi se contenteront d'une seulement, laquelle sera de bonne vie et mœurs et sera obligée pour le dit temps de trois années. Et ne pourra la maîtresse en )rendre une autre qu'après les dits trois ^ ans ou au moins pendant la troisième année, à peine d'amende et de nullité
I
du brevet. Leur sera néanmoins per- mis d'employer un grand nombre de compagnes ou filles de boutique pour travailler à leurs ouvrages. » Aujourd'hui, encore que le tra-
vail de l'apprentissage ne soit pas réglementé partout ainsi qu'il convien- drait, il y a une apprentie par atelier, ou presque, et cette apprentie apprend vraiment son métier. Ceci a l'air d'une naïveté; il semble en effet que l'apprentissage doit désigner le temps pendant lequel un mineur adolescent apprend la pratique d'un métier. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi, et il y a des patrons qui oublient leur devoir au point de ne voir, dans l'apprenti, qu'un garçon ou qu'une fille de course, que le contrat
d'apprentissage permettra de mal rétribuer. Mais revenons aux ateliers, sans plus nous attarder à la question de l'apprentissage.
Il y a l'atelier des dessinateurs, où l'on cherche des modèles ; où surtout on fixe les modèles créés. Car, parmi les grands couturiers, il en est qui travaillent comme des architectes, d'autres comme des fleuristes. Les premiers, avant de prendre la matière dont sera fait le vêtement, méditent sur des épures. Le crayon ou le pinceau à la main, ils cherchent la forme, le ton, l'allure, le tissu ; ce n'est que lorsqu'ils ont tout arrêté définitivement qu'ils font exécuter le modèle, d'après les cotes du dessin. D'autres ont
une façon d'improviser qui sent davantage la fièvre du génie : ils drapent des étoffes sur un mannequin, ils cherchent des garnitures ; ils voient leur création prendre corps sous leurs doigts à mesure qu'ils réalisent et arrêtent par des épingles ce que leur imagination et leur goût leur suggèrent: ils règlent petit à petit leur harmonie de couleur, font et défont un pli, essaient un revers, retirent un retroussé, ajoutent un ruban ou une dentelle, trouvent le gabarit d'un bouton, fixent une boucle, que sais-je? auscultent pour ainsi dire chaque battement de leur successive inspiration; ils chif-
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fonnent, tendent, plaquent, font bouffer, allongent, élargissent, pincent, biaisent, croisent, et ce n'est qu'après qu'ils ont tout établi, au point qu'il n'y aurait plus qu'à coudre, que le dessinateur intervient pour copier le modèle, épingle sur le mannequin.
Il y a également le grand couturier qui, après avoir jeté une pre- mière idée sur le papier, en poursuit le développement sur le mannequin, à moins qu'il ne fasse le contraire, en ébauchant la réalisation sur le mannequin et en achevant de déterminer l'idée sur le papier. C'est lorsque le modèle est achevé qu'on le baptise, et, lorsque ce modèle a un succès persistant, on le reprend, on y apporte de légères modifications pour le rajeunir, et on lui donne un nouveau nom de baptême.
La manutention est un des services les plus importants : elle repré- sente, dans les maisons de premier ordre, un fonds énorme de capitaux immobilisés ; on y trouve le présent, l'avenir, et le passé de la mode ; les pièces d'étoffe que l'on réserve T)our la saison prochaine, les pièces entamées des nodes en cours, et les coupons restant des modes lîérimées ; et les dentelles, et les broderies, et tout ;e qui constitue le matériel de la manutention et de son service connexe, la mercerie.
Pour les étoffes, on sait ce que cela représente; autrefois, il y avait — je parle de plusieurs siècles — toute la variété des draps, depuis les draps bien coiffés, jusqu'aux draps d'iraingne ei jaglolés, les houracans^ les biffes, les brunettes, les drogtiets, Vétamine, le gala- brun, la limestre, les draps de sire, les tiretaines, \ espagnolette, les flanelles, les landrins, les mahons, les molletons, les pinchina, les ratines, la sommière, et tant d'autres draps, velours, satins et moires, etc. Aujourd'hui, la liste n'est pas moins longue avec les satins Liberty, Circé, Vestale, royal, chatoyant, Gildis, profane, majestueux; les lamés, Damas, lampas, Zoraya; les crêpes de Chine, météore, phé- nicienne, charmeuse, ruisselants, ondine, sable, frissonnante et d'autres tissus encore, tels o^& peau de soie, peau de daim, muscadin, peau charmante, drap délicieux, satin Janus, satin Béatrice, satin douillette, etc.
Dans une maison comme celles que nous visitons, le mouvement de la manutention est pro- digieux. Il y faut de l'ordre, du soin, de la méthode, et une comptabilité suivie avec attention, sans quoi
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ce serait la perte sèche et le. coulage. Des images, plus que ces lignes, feront connaître ce que sont les ateliers, ces foyers d'étonnante activité, où le travail s'accomplit, toujours pressé, dans une fièvre de production qu'igno- reront toujours les clientes, et dans une fantasmagorie de tons, qui est la griserie d'un œil délicat.
Il y a en effet, entre l'atelier et le salon d'essayage, un très curieux contraste de tension nerveuse. A l'atelier, on est plein de hâte, il y a de la besogne qui attend; il y a même parfois de la besogne en retard, non que le grand couturier fasse profession d'inexactitude, mais parce qu'il y a dans ce métier — non ! — dans cet art, des <■< moments de presse » et des « coups de feu ». Et toutes les maisons, grandes et petites, dépensent des trésors d'émulation, tandis que les navettes des machines à coudre dansent dans leur petite logette une gigue effrénée. Au salon d'essayage, au contraire, on est affairé, mais avec calme: la cliente seule se permet d'avoir des nerfs et d'être pressée; on l'écoute avec une patience angé- lique et un sérieux imperturbable : critiques, remarques successives, palabres, les essayeuses debout, à genoux, penchées, étonnantes de souplesse et de résistance, ont l'air de tout écouter, de tout absorber, sans d'ailleurs entendre, occupées qu'elles sont à leur travail ; mais ces essayeuses qui rhabillent la cliente avec une sage lenteur comme si elles prenaient plaisir à prolonger la conversation avec elle, ce qui flatte infiniment cette dernière, les essayeuses, qui, dès que la cliente sera sortie, feront «au galop» parvenir à l'atelier le costume à achever ou à corriger; les essayeuses ne trahissent nulle hâte dans leur attitude, dans leur geste, dans leur sourire même, ce sourire qu'il faut pour les remarques les plus indifférentes, ce sourire industriel, ainsi qu'on pourrait le qualifier. L'essayeuse a « tout son temps à elle »; elle vient de promettre le cos- tume pour un jour ou une heure, qui ne permet pas de perdre une minute : qu'importe ! la précipitation c'est pour les ateliers ; dans les salons d'essayage, c'est l'eau tranquille, avec des reflets de ciel apaisé.
C'est aussi que la mentalité qui règne au salon d'essayage n'est plus la même que celle qui se manifeste dans l'atelier : à l'atelier on est un peu à l'étroit ; en dépit des efforts accomplis par les patrons pour améliorer la vie matérielle et hygiénique de leur personnel, il est évident que la place n'est pas excessive où se dépense le labeur ; et si dans l'atelier on ne manque pas de gaieté, cette gaieté, les coudes serrés, n'est pas d'une essence particulièrement raffinée. Mais cette gaieté correspond absolument au travail : l'atelier, c'est le coin du travail manuel ; on n'y a point de- préoccupation de psychologie artificielle.
Et cela m'amène à parler un peu des mannequins, non de ceux qui sont en osier ou en toile grise bourrée de crin et montés sur pied de bois, mais des mannequins en chair et en os — pas trop de chair et
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Certes, parmi les mannequins, il en est dont la situation ne tarde pas à évoluer, et qui, soit à droite, soit... à gauche, trouvent après les heures de travail le refuge souhaité de leurs émotions sentimentales : à ces mannequins-là, nous souhaitons beaucoup de bonheur ; mais ce ne sont point eux qui nous préoccupent.
Les mannequins à qui nous songeons sont ceux qui ne vivent que de leur destin de mannequin, et qui à l'âge où leur beauté déclinera, où leur forme s'épaissira de maturité, achèveront leur carrière comme employées. Celles-là sont attachantes de psy- chologie ; car elles ont à passer de la tâche qui flatte les instincts féminins de coquetterie et de luxe, de la tâche où elles ont le droit d'être des dominatrices plastiques, mises en vedette, et admirées, à la fonc- tion obscure où elles auront le devoir d'être ignorées, ou, ce qui est plus cruel encore, d'être oubliées.
Il ne faut pas voir les choses autrement qu'elles ne sont : pour que la santé morale du mannequin fût invulnérable, il faudrait que la jeune fille enveloppât son âme d'un triple airain, ainsi que l'enseigne le poète; et ce serait là demander l'impossible.
Dans les heures où les mannequins ne paradent pas, elles sont dans leur salle, à causer, à lire — peu — , à se monter la tête entre elles par des racontars de
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pure féerie ; à se faire faire les mains, à se tirer les cartes. Autrefois, sous la toilette, dont elles devaient faire triompher l'invention, elles portaient jusqu'au cou le foiirreau noir qui était leur uniforme, leur servitude, leur empêchement de goûter un instant de rêve complet sous la richesse des falbalas... Ainsi, lorsqii'elles présentaient un corsage décolleté, le décolletage ne découvrait qu'une poitrine, que des épaules et que des bras hermétiquement dérobés sous le taffetas noir. On a cru que c'était là une tradition qu'il était temps de déclarer désuète, que l'effet de la follette nç serait complet que présenté avec la caresse d'un épiderme
découvert, et au besoin sous l'éclat d'une lu-
ATELIER DE BRODEUSES
mière artificielle : et tandis qu'on disposait dans les salons, aux volets maniables, des rampes et des lustres d'électricité, on permettait au four- reau de ne plus pratiquer une discrétion pudique à l'excès. Sous leurs modèles, les mannequins sont donc de belles dames opulentes, de belles
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daines adulées, de belles dames qui, à la fin de la journée, ne seront plus que d'anonymes trottins, à l'élégance lustrée, à la coquetterie parcimonieuse, lesquels trottins rentreront dans un intérieur humble, où la vertu a une mine singulièrement revêche, et où le devoir offre pour récompense un surcroît de fatigue rebutante et de lassitude. Et c'est peut-être pour cela et aussi à cause du milieu où, professionnellement, elles sont tenues, qu'il Y a chez les ouvrières plus de gaieté franche que chez les mannequins. S'il nous est permis, en passant à travers les ateliers, de soulever le voile mystique des anciennes croyances, rappelons que le patronage des couturières est attribué à quatre figures de l'hagiographie chrétienne: sainte Anne, saint Dominique, sainte Lucie et saint Louis; c'est même ce dernier qui, lui, est le plus généralement reconnu dans les statuts de confrérie des dix-septième et dix-huitième siècles.
Cependant une sainte semble avoir conquis, sur le pieux roi de France, tous les ateliers, et cette sainte, qui ne protège pas spécialement les couturières, mais est une sainte redoutée de la jeunesse, cette sainte se nomme sainte Catherine. C'est de sainte Catherine d'Alexandrie, vierge et martyre^ qu'il s'agit.
On sait qu'autrefois — cela se voit encore dans les Flandres et en Espagne — on avait l'habitude de vêtir les statues de saintes au jour de leur fête ; on les couvrait d'ornements fort riches dont la garde était confiée aux confréries de jeunes filles, qui avaient telle sainte pour patronne.
Dans les confréries patronnées par sainte Catherine, il était d'usage que le soin de vêtir la sainte et de la coiffer fût réservé à la fille la plus âgée. De là l'ancien dicton : « Coiffer sainte Catherine ».
Dans les Ardennes, les petites filles chantent un cantique en l'honneur de la sainte, et c'est l'occasion d'échanges de jouets et de bonbons ; à Paris, la sainte est fêtée dans les ateliers de couture et de modes avec une gaieté qui, pour celles dont les années s'additionnent, menaçantes, dans le célibat, est le commencement de la résignation sinon de la sagesse.
Si nous en parlions un peu : voici une sainte dont le sort est peu enviable : les jeunes filles l'ont en horreur, et les hommes — pas tous les hommes, il est vrai — s'en raillent. Et pourtant rien n'est plus injuste. Si le proverbe franc-comtois dit :
La sainte Catherine Amène toujours la vouëtine,
c'est-à-dire la neige, les frimas (2 '5 novembre), faut-il en conclure que la fille qui a passé vingt-cinq ans, la vieille fille, comme on la désigne dédaigneuse-
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ment, soit déjà l'arbre desséché que le proverbe couvre de neige, l'arbre incapable de porter des fruits?
Je ne veux pas montrer ces vieilles filles de vingt-cinq ans qui se marieront et apporteront à leur mari tout ce que l'être huraain peut envier, dans une campagne, 'c'est-à-dire et l'agrément de l'esprit et la plasticité accomplie des formes. Celles-là sont les heiareuses et les sensées. Elles ont compris que le mariage hâtif prépare les incompatibilités précoces, les caprices cou-
les MANNEQUINS
pables, et souvent d'irrémédiables déchirements. Vingt-cinq ans, au con- traire, c'est l'âge des derniers troubles de sentiment aveugle, ou, si l'on aime mieux, le premier instant où le cœur se laisse éclairer parla raison. (J'admets que ce n'est point là une règle sans exception.) Qui sait? Dans les lassi- tudes et les déceptions de la vie commune, toutes choses qui conduisent au divorce, ou fomentent l'adultère, la vieille fille, enfin mariée, résistera plus que la jeunesse rougissante, mais infiniment curieuse.
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Celle dont je veux parler ici, c'est de la vieille fille qui restera telle jusqu'à la fin de ses jours et qui est presque née telle. Ah ! celle-là, au lieu de me donner envie d'une moquerie, m'inspire la plus profonde pitié, et sou- vent la plus sincère admiration.
Toutes les vieilles filles ne sont pas hargneuses, laides, jalouses, désa- gréables, maussades, aigries par un célibat aussi pesant qu'involontaire. Il en est, au contraire, d'adorablement belles, capables d'allumer les plus vio- lentes passions, restées seules néanmoins, mais résignées dans leur isolement; le cœur tout débordant de tendresses longtemps contenues, mais versant toutes ces tendresses, tout ce besoin d'affection, sur des têtes humbles, sur des faibles, dont elles sont la conso- lation ; se faisant le réconfort de ceux qui souffrent,
ATELIER DE JUPIÈRES
sans jamais trouver, elles, les douces esseulées, qu'un travail continu achève de mûrir, le baume capable de sécher la plaie qui les ronge sourdement.
Il en est de ces vieilles filles, qui, simplement, sans la solennité de
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vœux monastiques, sans la mise en scène d'un abandon terrestre, se font tacitement la promesse de vivre, en dehors de leur travail, une vie de dévoue- ment et d'abnégation ; pourquoi ? Parce que, jeunes filles, elles ont cru à la réalisation d'vin rêve longtemps caressé, et que ce rêve s'est évanoui sans jamais prendre^une forme qui en assurât l'événement. Et elles vont tout droit devant elles, sans être aimées, mais non sans amour ! Car elles aiment, les vieilles filles ; elles aiment d'un amour qui ignore la trahison ; elles aiment sans pouvoir bien préciser l'objet qui les enchante. Elles aiment pour aimer, vaguement, mais éternellement. Elles sont comme des anges égarés sur la terre, n'ayant plus de sexe, si l'on en croit Justinien, mais se souvenant des cieux, si l'on en croit le mot du poète.
Voilà pourquoi je me sens mal à l'aise quand j'entends railler les vieilles filles ; et cette fête de la sainte Catherine, que les ateliers féminins célèbrent bruyamment, éveille, au contraire, en mon âme, des sentiments de mélancolie que pourrait bercer un lamento de violoncelle.
Mais, bah ! Faisons trêve au recueillement triste. A voir les ouvrières dans leurs réfectoires, on remarque qu'elles n'ont pas encore l'estomac détra- qué; à les rencontrer dans la rue, on note qu'elles n'ont rien perdu de leur gaieté; et cela qu'elles aillent au travail ou en reviennent.
Si, de hasard, un matin ensoleillé, vous passez un peu avant 9 heures sur le terre-plein de la place de l'Opéra, arrêtez-vous et guettez avec attention un spectacle délicieux que Paris peut seul offrir. Dans le cadre d'une splendeur peu commune que fournissent la façade de l'Opéra et les immeubles qui bordent les boulevards, les rues Auber, Halévy, du 4-Septembre, de la Paix et l'avenue de l'Opéra, voici qu'une foule s'avance : c'est l'armée du travail qui va aux ateliers, effectif venu des faubourgs par les omnibus ou de la banlieue par la gare Saint- Lazare ; du large escalier du Métropolitain, un flot vivant jaillit par spasmes successifs, tel le sang qui s'échappe d'une artère ouverte en bonds que rythment les battements du cœur; il y a là des fillettes qui sont presque des jeunes filles, des jeunes filles et des femmes, vêtues humblement de choses usagées, dont elles savent d'un rien relever l'élé- gance.
Dans ce débordement intense de passantes pressées — il faut arriver à l'heure pour signer la feuille de présence — c'est un jeu incessant de couleurs, jeu adorable ; et ce sont des bavardages hâtifs, des rires qui fusent en cascades, des yeux qui brillent sous des voilettes, des mèches qui vol- tigent, ondulées, rebelles aux épingles, des fleurs et des panaches qui émergent sur les grands chapeaux, des talons, souvent un peu bancals, qui martèlent l'asphalte d'un pas triomphant, et des mains qui savent, comme on ne le sait nulle autre part, empoigner la robe et la relever juste assez pour laisser deviner un bas bien tiré, à la nuance du jour.
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Jadis, au temps de Molière et de Corneille, on allait à la galerie du Palais pour voir les achalandages des lingères.
« Toîit ce que l'art humain a jamais inventé « Pour mieux charmer les sens par la galanterie, « Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté <<• Se descouvre à nos yeux en cette gallerie... « Icy quelque lingère, à faute de succe:^ « A vendre ahondamm^ent , de colère se picque « Contre les chicaneurs, qui, parlant de proce:^, « Empeschent les chalands d'aborder sa boutique [i). » Aujourd'hui, c'est sur la place de l'Opéra que l'on voit passer toute cette phalange jeune et active, ouvrières, vendeuses, mannequins, qui sont les collaboratrices expertes et fières de ceux qui créent la mode ; elles n'affectent
pas cependant des allures de prêtresses aux âmes hermétiques ; elles sont
(i)'Vers gravés sur la planche célèbre d'Abraham Bosse.
LES TAILLEURS
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joyeuses, bavardes, un peu sentimentales, émues d'un petit bouquet de fleurs ou d'un vol d'oiseau qui monte dans le ciel bleu ; raisonneuses plus que réfléchies, impulsives par foucade, mais bonnes et probes, au demeurant, et artistes, sans le savoir, parce que les rudesses et les exigences de l'existence ne les empêchent pas de demeurer très femmes.
Et, quand elles s'en vont au travail, si sim- plement, si distraites de l'ambiance, et si naturel- lement libres et « elles-mêmes » dans leur allure, le spectacle n'est pas seulement d'une incontestable beauté, il est également, on le comprend dans son sens le plus concret, d'une très grande noblesse, la noblesse qui s'attache à cette fonction humaine : le travail.
/■< Les hommes ont le tort, a écrit le moraliste anglais, Robert South, de considérer le travail comme une partie de la malédiction divine prononcée contre le premier homme; il n'y a donc rien d'étonnant ' "1 EL/ " à ce qu'ils fuient le travail. Il en résulte que peu
i^^k^=JÈ^.== d'entre eux connaissent leurs forces, faute de les
exercer. Ils se croient ainsi incapables d'une foule de choses; l'expérience leur démontrerait qu'ils ont plus d'habileté pour les accomplir que de volonté pour les essayer. »
Franklin, avait dit également : « La paresse rend tout difficile, le travail rend tout aisé. Celui qui se lève tard s'agite tout le jour et commence à peine ses affaires qu'il est déjà nuit. La paresse va si lentement que la pau- vreté l'atteint bientôt. Poussez vos affaires, et que ce ne soient pas elles qui vous poussent. » C'est en cela que l'exemple est bon de
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sous LES TOITS
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cette vie intense qui se rue, dès le matin, à l'effort du labeur, dont la résultante est de créer de la grâce, de l'élégaHce, du charme, de la séduction, de la beauté. Cela se disait en latin, jadis. Aujourd'hui, plutôt que de le dire, allons-y voir: cette leçon de choses est d'une pédagogie tout spécia- lement aimable.
Nous voici à la fin de ce travail : est-il nécessaire de conclure ? Q_uand il s'agit de mode, le mieux est de ne point conclure: la déesse capricieuse n'aime point l'entrave — celle qui gêne sa volonté, non celle qui gêne ses jambes — et sa volonté est justement de n'avoir jamais dit son dernier mot.
Eh! que nous importe qu'elle le dise jamais, ce dernier mot, puisque pour occuper l'impatience de la femme à être parée, la mode ajoute à sa chaîne ininterrompue des chaînons que des créateurs de génie cisèlent, inlassablement ! . . . .
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CET OUVRAGE, PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES
DU FIGARO, A ÉTÉ ÉTABLI PAR LES SOINS
DE CH. EGGIMANN, ÉDITEUR A PARIS
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE TRENTE NOVEMBRE MIL NEUF CENT DIX
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