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SOCIÉTÉ

DES

ANCIENS TEXTES FRANCAIS

RECUEIL GÉNÉRAL DES

JEUX-PARTIS FRANÇAIS

I

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Le Puy-en-Velay -- Imprimeric LA HAUTE-LOIRE.

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RECUEIL GÉNÉRAL

DES

JEUX-PARTIS FRANCAIS

PUBLIÉ PAR

ARTHUR LÂANGFORS

avec le concours de

A. JEANROY et L. BRANDIN

TOME PREMIER

PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE ÉDOUARD CHAMPION

ÉDITEUR 5, QUAI MALAQUAIS (vi*)

M DCCCCXXVI

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Publication proposée à la Société le 15 mars 1918. Approuvée par le Conseil dans sa séance du 31 janvier 1919, sur le rapport d’une Commission composée de MM. Thomas, Omont

et Huet.

Commissaires responsables : MM. G. Huet et C. BRunez,

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À LA MÉMOIRE

DE

GEORG STEFFENS

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je AVANT-PROPOS

Le projet de la présente édition, formé :il y a quelque trente ans, fut communiqué en 1901 aux lecteurs de la Romania (XXX, 157). Les textes de- vaient être publiés et assez abondamment com- mentés par Louis Brandin, Georg Steffens et moi; le regretté Pierre Aubry nous avait promis sa col- laboration pour la publication éventuelle des mé- lodies. Je fis copier sur les manuscrits de Sainte- Palaye (Arsenal 3101 et 3102) les pièces contenues dans les chansonniers a et b du Vatican et allai, en 1903, collationner cette copie sur les originaux. Vers le même temps, M. Brandin copiait directe- tement la plupart des mss. de la Bibliothèque Na- tionale, et G. Steffens nous fournissait des copies ou collations de manuscrits secondaires. L'un et l'autre enfin préparaient pour l'impression un cer- tain nombre de pièces, sans s'être mis au reste parfaitement d'accord sur les règles à suivre.

Puis le temps passa; Steffens mourut (le 13 no- vembre 1908), M. Brandin et moi fûmes détournés vers d’autres occupations et nous comprîimes que

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VIII AVANT-PROPOS

nous ne pouvions aboutir que si nous trouvions un collaborateur plus régulièrement actif que nous- mèmes. Nous eûmes la chance de le rencontrer en la personne de M. Arthur Längfors, qui apportait à l’entreprise commune les ressources d’un zèle juvénile et d'une expérience déjà consommée. Le plan de l'édition ayant été modifié suivant des principes plus conformes à ceux que s'impose actuellement notre Société, on dut renoncer à utiliser les travaux critiques dont je viens de parler. L'établissement des textes serait l'œuvre exclusive de M. Längfors si, rapprochés par les circonstances, nous n'avions été amenés à discuter ensemble les passages les plus difficiles.

Je rédigeai aussi les notes d’une quarantaine de pièces, qu'il revit et compléta, comme je revoyais et complétais celles qu'il écrivit pour les autres; cette collaboration fut si étroitement amicale que nous ne saurions aujourd’hui faire la part exacte de chacun et que nous acceptons indivisément la responsabilité de cette partie du travail. L’intro- duction, le Glossaire et toutes les Tables sont en revanche son œuvre personnelle. C'est lui encore qui a pris, et de beaucoup, la plus large part à la correction des épreuves, à laquelle a bien voulu participer aussi notre commissaire responsable M. C. Brunel, qui nous a fourni maintes indica- tions utiles et à qui nous adressons ici nos cor- diaux remerciements.

15 décembre 1925. A. JEANROY.

EXT BÈX

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INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER

Manuscrits ET EbITIONS

La disposition que nous avons adoptée et qui con- siste à donner en tête de chaque jeu parti de notre édi- tion des indications complètes sur les manuscrits qui l'ont conservé et sur les éditions antérieures à la nôtre nous autorise à nous borner ici à quelques considéra- tions générales. La Bibliographie bien connue de G. Raynaud et celle de A. Jeanroy, qui la rectifie et complète, fournissent tous les renseignements indis- pensables sur l’économie et le caractère des manus- crits. Pour l'étude des jeux-partis, vingt-cinq manus- crits entrent en considération. Ce sont ceux qui dans le système de Schwan (adopté par A. Jeanroy et pres- que tous les éditeurs modernes) sont désignés par les signes ÀA,C, D,E,G,1,K,M,N,0O,P,Q,R,S,T, U, V, W,X, Y, Z, a, b, c, enfin le manuscrit de Cam.

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Il Î. MANUSCRITS KT ÉBITIONS

brai 1328. Tous ces manuscrits! ont été utilisés, à l’ex- ception de Y (naguère à Saint-Lô), dont le résidence actuelle est inconnue, et du manuscrit de Cambrai, qui ne contient qu’un fragment d'un jeu-parti d'Adam dela Halle (n° CXXIII). Voici un tableau, rangé dans l’ordre de la Bibliographie de G. Raynaud, des jeux-partis et des manuscrits dans lesquels ils ont été conservés. Nous avons indiqué même les copies incomplètes. Le manuscrit /, notamment, ne contient de très nombreu- ses pièces que le premier couplet, parfois remanié jus- qu’à être méconnaissable.

Ne de de Manuscrits de de Manuscrits Raynaud l'édition Raynaud l'édition 8 LX VIII abc 331 Cx QW 25 XV R 332 X MOT 39 XLIII Zb 334 Il KMORSTVX 101 XLV b 359 CXVIII QW 107 CLXXVIII I 365 CLIIL CIO 147 XII R 375 LX a 155 XLVTII ab 378 CXXVII AMab 203 LXXXVII a 400 CLXXII I 239 XVIII R 403 XXXII Jab 258 XXVIII AIZab 491 CXLI CIKMNPUXb 259 CLXXI 1 494 CXIV AQWa 277 CXVI AQWa 496 XLIX IZb 289 CXxXXII b 497 CLIX L 294 1X AIMOTa 540 XLI ab 295 LVI a 547 XC a 296 LIIL ac 572 CXXXI Ab 297 LXXI Za 596 LXX Aa 293 L b 618 XXIX Zab 330 CLXXIL I 650 CLXXXII ]

1. On peut ajouter un ms. de Westminster Abbey (Bull. de la Soc. des Anc. Textes fr., I, 35) qui contient, fol. 45, sous forme de demande d'amour, le premier couplet du LXVI; mais le second couplet (mis dans la bouche d'un certain Aubelet) est entièrement différent.

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No No de de Raynaud l'édition 664 XCII 666 LXII 667 et 668 XXVII 669 LXXXI 690 CXXII 691: CxXIX 692 XCIX 693 XXXVIIL 694 XLIV 703 CXII 704 LIV 706 CLXIII 703 CLXX 840 I 841 LXXXIII 842 CXXIV 861 et 770 C 862 XXIV 831 CXXXVII 878 et 876 CXLV 899 LXXXVI 908 CI 909 LX[V g10 XCVI 915 LVII 917 CLVIII 918 XCIV 927 LXXXIX 928 LXVI 931 CXXXIX 938 CXLII 940 LXXVII 941 CLXVII 942 XCII 943 VHI 944 CLXIX 945 CXXXV 946 CXXXVI

947 et 916 LXXV 948

Ï. MANUSCRITS ET ÉDITIONS

Il

Manuscrits

ab a AGZab

a OWa

AGMRTZab

AZa ab b QWa Zac I I

KNOPX

bc CMRT Eab AGab a

CIMTU

Zb

abc

CKMNOVX

I KNX C Ea CIb

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No de Raynaud

949

950

991

952

955 bis

958

978

1021: 1025 1026 1027 1034 1041 1042 1054 1066 1068 1071 1072 1074

1074 bis

10795 1076 1078 1085 1092 1094 1097 1113

1121 1122 1167 1185 1187 1191 1200 1201 1230 1235 1263

No de l'édition

CXLVI CXIIT LXXXIV LVIII XLVI XXXVII LXIII LIX LXVII CVIII XVI XXVI LXI XLVII CLXXIX CXIX CLX LXXIHNI CLIV CLVI CLXXX CXL XXII CLXIV CXXVIII XCI

V CLV

CXXX VIII

XCVIII

III

Manuscrits

CI R [

AMTab

b

AQWabcCam DKMOTVX

AKMOTVXab

C QT bc LS

b R T

IV

.N° de Raynaud

1291

1293 1296 1307 1316 1331

1335 1336 1338 1340 1341 1343 1344 1346 1351 1354 1393 1437 1442 1443 1448 1504 1505 1513 1514 1517 1518 1520 1523 1584 1637 1666

ÏJ. MANUSCRITS ET ÉDITIONS

Ne de l'édition

VI

Manuscrits

Z

ACIMRTYab

CI

AIKMNOTVXa

Ne de Raynaud

1671 1672 1674 1678 1679 1687 1744 1759 1774 1770 1794 1798 1804 1817 1818 1822 1824 1825 1833 1838 1850 1861 1888 189a 1925 1949 1Y02

de l'ordre

CVII LXX VIN Cul

XXII LXXX VIII XXXIX XLII CXLIX CLXVII

1986 bis CLXXVII

2000 21149 2083 2129

CLII CXXI XXXIII CXXVI

Manuscrits

EZbc a AZa R Q KNX Aa I Zabc Z Aabc AQWac R QWa

Gb ab CI

]

I CI Q ab

MTab

Pour les éditions récentes qui ne figurent pas dans la Bibliographie sommaire de A. Jeanroy, il faut noter tout d’abord les éditions diplomatiques de À "et c?. Les

1. Publication de la Société des anciens textes, 1925. 2. Archivum Romanicum, 11 (1919), p. 43-61.

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II. TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS V

jeux-partis d'Adam de la Halle ont été publiés par les soins de M L. Nicod'. M. Hans Wolff a donné une édition fort médiocre de Mahieu de Gand”. M'!° An- gelica Hoffmann a consacré une excellente étude à Robert de le Piere, Robert le Clerc et Robert de Cas- tel et a donné en appendice deux jeux-partis *. |

Parmi les 182 pièces de notre édition, il n’y en a, à vrai dire, que 28 entièrement inédites (n° XXV, XXVI, XXX VIII, XLI, XLII, XLIV, XLVITI, L, LVI-LX, LXIT, LXV, LXXIII, LXXVI, LXXX, LXXXI, LXXXIV, XC, XCI, XCIII, XCVI, CIV, CV, CXXXII, CXXXIII). Nous avons obtenu ce chiffre en considé- rant comme publiées même celles qui l’ont été unique- ment d’après un manuscrit incomplet ‘.

CHAPITRE II

TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS

Le jeu-parti, dans son type normal, est une pièce lyrique de six couplets suivis de deux envois : dans le premier couplet, l'un des deux partenaires propose à l’autre une question dilemmatique et, celui-ci ayant fait son choix, soutient lui-même l'alternative restée

1. Les Partures Adan. Les jeux-partis d'Adam de la Halle (Bi- bliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes, fasc. 224), Paris, 1917.

2. Dichtungen von Maithäus dem Juden und Matthäus von Gent (diss. Greifswald), Berlin, 1914.

3. Robert de le Piere, Robert le Clerc, Robert de Castel. Zur Arraser Literaturgeschichte des 13. Jahrhunderts. Diss. Halle, 1917. |

4. C'est le cas par exemple des XXXIV, XXXVI, LIII, LXVI, LXVII, LXXXIII, XCV, publiés d’après le fragment c.

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vi ÏIl. TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS

disponible. Dans les deux envois, chacun des deux partenaires nomme un juge. Il n’y a dans les textes aucune trace d’un jugement que ceux-ci auraient pro- noncé.

Nous ne traiterons dans ce chapitre que des pièces qui s'écartent du type normal défini ci-dessus !.

Dans la partie consacrée à la versification* nous disons que lorsque le nombre des couplets est supérieur cas relativement rare ou inférieur à six, il faut y voir soit une tentative d'apporter un peu de variété au type banal, soit le résultat d’une altération du texte. C'est le cas aussi lorsqu'il n'y a qu'un seul envoi ou qu'ils manquent complètement.

Normalement, les partenaires sont au nombre de deux. Toutefois, dans le XLVII, Jehan Bretel s'adresse à Cuvelier, Lambert Ferri et Jehan de Grie- viler, qui répondent ensemble. Dans le XLVIII, Bretel et Ferri s'adressent au Trésorier d’Aire et à Cuvelier. Enfin, dans le CLXIV, Burnekin (ou Bro- nekin) adresse la question à Rolant de Reims et à Jehan de Baïion (str. I); Rolant (str. IT) et Jehan de Baion (str. ITT) lui répondent tour à tour, puis ils continuent la discussion à eux deux.

La question posée au premier couplet comporte deux propositions. Toutefois, dans le XII, Colart offre à son partenaire Mahieu le choix entre trois proposi- tions: De trois « états », celui de moine, d'homme marié, de célibataire, lequel vaut le mieux? C'est peut-être aussi le cas du CLV, dont le texte altéré offre des difficultés *. De la discussion peu claire qui

1. Pour certaines questions accessoires, il suffit de renvoyer à l'étude de Franz Fiset, Das altfranzgæsische Jeu-Parti, dans Ro- manische Forschungen, XIX (1905), p. 407-544.

2. Tome II, p. 304.

3. Voir au chapitre suivant, p. xvu.

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II. TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS VII

suit la question, il semble en effet résulter que la ques- tion que le roi d'Aragon adresse à Andreu doive se poser ainsi : « Voudriez-vous être vainqueur à la guerre, à la condition que votre amie vous abandonne o4 que votre femme vous trompe ? »

Les partenaires sont toujours, semble-t-il, des per- sonnages réels. Si Gillebert de Berneville s'adresse une fois à « Amour », il ne faut sans doute y voir que le pseudonyme d’une dame. On a émis l’opinion que les jeux-partis seraient l'œuvre d’un seul poète et que l’autre partenaire serait un personnage imaginaire. On a aussi voulu voir dans ces sortes de jeux d'esprit des impro- visations. Ni l’une ni l’autre de ces hypothèses n’est soutenable. On ne s’imagine guère qu’un poète aurait pu emprunter ainsi le nom d’un personnage vivant et bien connu dans son entourage. De même, étant donnée la complication technique de beaucoup de jeux-partis et la nécessité d’une certaine suite dans la discussion, ces pièces ne peuvent être le produit d’une improvisa- tion. L’explication la plus plausible est que deux poë- tes se mettaient d'accord sur le sujet à traiter, prépa- raient la pièce ensemble et, la pièce terminée, la chan- taient dans une réunion littéraire.

Il n’est pas certain que les « juges » nommés dans les envois aient prononcé un jugement réel. C'était plutôt une manière d'hommage rendu à des personna- ges de marque. En tout cas, aucun jugement ni aucune mention contemporaine d'un jugement n'a été conservé. Mais il est possible qu’une discussion suivait la pEoe duction d’un jeu-parti dans une réunion.

Généralement, chacun des deux partenaires nommait un juge, désigné par son nom. Dans le CL sont tou- tefois invoquées, d’une manière vague, les dames plain- nes de mercit.

Ce qui caractérise le jeu-parti et le distingue de la tenson est qu’une question dilemmatique est nettement

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vit Îl. TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS

posée dans le premier couplet. Il ÿ a pourtant dans notre recueil un certain nombre de pièces au sujet des- quelles on peut se demander s’il faut les considérer comme de véritables jeux-partis ou plutôt comme des tensons.

Dans le XVIII] un certain Michel demande à Ro- bert [le Duc] : « Puisque l'Amour est tout puissant, pourquoi ne fait-il pas aimer les médisants, ce qui pro- curerait aux amants une grande tranquillité? » La position même du sujet est plutôt celle d’une tenson. Mais la question pourrait facilement, sur la base de la discussion qui suit, être transformée en question dilem- matique: Les médisants mèéritent-ils, oui ou non, de participer aux bienfaits de l'Amour ? Dans le XX, échangé entre un certain Jehan et le même Robert [le Duc], le cas est à peu près le même. Jehan y demande simplement conseil au sujet de son amour pour une dame qui a soixante ans passés (sic) et qui exige, pour le payer de retour, qu'il lui jure une fidélité éternelle. Robert conseille à son interlocuteur de la quitter au plus vite, tandis que Jehan invoque le devoir qu'a tout « fin amant » de servir sa dame jusqu'à la fin de ses jours. Dans le XXXIX la question est ainsi formulée: « Pourquoi les femmes préfèrent-elles en amour les adolescents aux hommes d'âge mûr, qui sont pourtant plus sages et plus discrets ? » Dans ce jeu-parti, Jehan de Grieviler soutient contre Jehan Bretel que l’amour est indigne d’un homme sage, tan- dis que Bretel défend sa manière de voir, qui est à la base même de toute poésie courtoise, à savoir que joie a foison vient d'amours. Cette curieuse pièce, une nouvelle conception de l'amour, plus terre à terre, s’op- pose nettement à l'idée conventionnelle, peut, elle aussi, à la rigueur, être considérée comme un jeu-parti sur ce sujet: « La sagesse et la discrétion rendent-ils l'homme plus apte à l'amour ? » Dans le LXI non

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Il. TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS IX

plus la question n’est pas posée en dilemme, mais le dilemme ressort de la discussion. Une femme aime, dit Lambert Ferri, parce que le désir d'aimer réside dans son cœur. Non, répond Jehan Bretel, elle aime par pitié, pour que son soupirantne meure pas d'amour. La question, dans le LXXXVIII, bien qu’elle ne soit pas nettement posée, est celle-ci : « Ma dame, sans aucune raison, me délaisse pour un autre amant. Dois-je la quitter ou persister à la servir ? » Dans le n°CLXVI, Rolant de Reims demande à Jacques de Billi: « Comment vous défendez-vous contre la jalousie ? » A vrai dire, la discussion roule plutôt sur la question de savoir s’il faut être jaloux sans avoir de preuves mani- festes qui justifient ce sentiment.

Les sujets des jeux-partis sont assez homogènes : ce sont presque toujours des « demandes d'amour ». C'est à peine s’il y a une seule exception. Gillebert de Ber- neville (n° CXXXVIII) demande à Thomas Herier s’il renoncerait à tout jamais, en échange de la fortune d'un Audefroi Louchart (riche banquier d'Arras), aux pois au lard. Mais cette pièce fait partie d'un petit groupe de pièces qui peuvent être considérées comme des parodies. Écartons pour le moment deux jeux- partis orduriers {n° CLXXIV et CLXXV), fort analogues aux sottes chansons, auxquels nous aurons à revenir. Le groupe des unica du manuscrit R contient, lui aussi, deux pièces qui ont des allures de parodie. Dans le XIV, Jehan d’Estruen demande à Colart le Chan- geur : « Deux dames ont parié, l'une qu'elle me tire- rait les cheveux, et l’autre qu'elle me serrerait le cou. Laquelle doit, de préférence, être mon amie ? » Dans le XIX, Hue demande à Robert le Duc : « Je ne puis recouvrer les bonnes grâces de celle que j'aime si je ne lui donne de grands coups. Me conseillez-vous de le faire? »

La question posée dans le CXL fait, à première

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x II. TECHNIQUE ET SUJETS DES JEUX-PARTIS

vue, l'effet d’une parodie. Une fillette a promis à un jeune garçon amour éternel. Ils grandissent ainsi. Le jeune garçon devient un bachelier de grande vaillance et prudhomie. Mais à l’âge il est armé chevalier, il ne lui est pas encore venu un poil de barbe, et il est à prévoir qu’il demeurera toujours glabre. L'amour, demande Gillebert de Berneville, peut-il durer entre eux? Mais il y a plutôt un témoignage de la superstition populaire ", répandue au moyen âge, rela- tive à la barbe comme signe indispensable de la virilité, et la pièce n’est peut-être pas à considérer à propre- ment parler comme une parodie.

Ces cas isolés une fois éliminés, les sujets des jeux- partis se ramènent à un petit nombre de questions de casuistique amoureuse. Il en est de même des argu- ments, qui sont parfois absurdes et d’une mauvaise foi évidente. Il arrive que la même question soit posée plus d’une fois. Il arrive aussi que le même poète soutienne, dans deux pièces différentes, deux opinions contraires. Nous laissons aux lecteurs le soin de clas- ser les jeux-partis au point de vue de leur valeur litté- raire et d’établir les types de « questions d'amour » auxquels se réduisent les jeux-partis si on les dépouille des ornements dont les trouvères les ont revêtues dans l'intention d'apporter un peu de variété à un genre qui en était peu susceptible.

1. Voir J. Bédier, Les Fabliaux, p. 471 propos du Sentier battu de Jehan de Condé).

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À. LES COMTES DE BRETAGNE XI

CHAPITRE III

PARTENAIRES ET JUGES

Dans ce chapitre nous donnons sur les partenaires et les juges des jeux-partis des renseignements som- maires qui servent à établir approximativement la chronologie de ceux-ci. Nous suivons autant que pos- sible l’ordre de notre édition. Nous commençons par conséquent par le comte (ou plus exactement les com- tes) de Bretagne. Nous écartant exceptionnellement de l’ordre de l'édition, nous rattachons à cette étude celle du jeu-parti CLV, échangé entre un roi d'Aragon et un certain Andreu, cette pièce, comme le IT, inté- ressant la question de savoir quel est le plus ancien jeu-parti français susceptible d’une datation.

A. Les comtes de Bretagne. Le roi d'Aragon. Quel est le plus ancien jeu-parti français ?

Le premier groupe de notre recueil réunit deux pièces attribuées la seconde, il est vrai, d’une ma- nière incertaine à un comte de Bretagne. La place que ce petit groupe occupe en tête de notre recueil est déterminée par la date présumée du ne Il. Mais trai- tons d’abord du n°1, parce qu'il offre des indications historiques plus précises !.

On y voit comme interlocuteurs deux personnages

1. Nous avons pu, pour ce qui concerne les n°° I et II, profiter d'une leçon professée par M. J. Bédier au Collège de France. Nous l'en remercions vivement.

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XII III. PARTENAIRES ET JUGES

qui se qualifient mutuellement de Bernart de la Ferte et cuens de Bretaigne ; ils choisissent pour juges le comte d’Anjou et le comte de Gueldre (Guelle). Le plus immédiatement reconnaissable est le comte d'An- jou. L'Anjou, ayant été confisqué à Jean sans Terre par Philippe-Auguste en 1203, fut réuni à la couronne de France, jusqu’au jour Louis VIII le donna en apanage à son fils Jean, néen 1219, qui meurt en 1226, à l'âge de sept ans. L'’Anjou fit retour à la couronne, et c'est seulement vingt ans plus tard, au mois d'août 1246, que saint Louis le constitua de nouveau en apanage pour le plus jeune de ses frères, Charles, néen mars 1220, prince ami des lettres, dont nous avons des chansons, et qui a protégé plusieurs trou- vères, entre autres Rutebeuf et Adam de la Halle. Dans les jeux-partis il apparaît une fois (n° CXLII) comme partenaire de Perrin [d'Angicourt}), et comme juge de Jehan Bretel (n°* LXXVII et XCIIT), de Robert du Caisnoi (n° CIV), de Gillebert de Berneville (n° CXLI). C’est lui qui est mis en cause aussi dans le jeu-parti du comte de Bretagne. Charles d'Anjou devint en 1265 roi de Naples et de Sicile. Comme, dans notre jeu-parti, il est traité de comte et non de roi, il est probable que la pièce a été composée avant cette dernière date, c'est-à-dire entre 1246 et 1265.

En 1246, il y avait deux personnages portant le titre de comte de Bretagne, voici à la suite de quelles cir- constances. Arthur, duc de Bretagne, ayant été assas- siné par son oncle Jean sans Terre, en 1203, à l'âge de seize ans, sa sœur Alix lui succéda. En 1212 Philippe- Auguste la maria à Pierre de Dreux, dit Mauclerc, vers 1190. Il eut d'elle, en 1217, untils, Jean, et il régit la Bretagne tant que ce fils fut mineur, c'est-à-dire jusqu’en 1237. A cette date, son fils devient comte sous le nom de Jean [*": lui-même quitte la Bretagne, se remarie ailleurs, et ne porte plus désormais offciel-

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À. LES COMTES DE BRETAGNE XIII

lement que le nom d’une de ses terres du pays de Dreux: il s'appelle Pierre de Braïne, chevalier. Mais par politesse on continue à l'appeler dans la vie cou- rante le comte Pierre de Bretagne. Il se croise avec son fils Jean en 1248 ; blessé à Mansourah, il est fait prisonnier et meurt pendant la traversée de retour, en 1250.

Si c'est lui notre poète, le jeu-parti ne peut avoir été composé qu'entre ces deux dates: août 1246, date Charles de France devient comte d'Anjou, et août 1248, date Pierre Mauclerc s’embarque pour l'Egypte. Mais pendant ces deux ans, son fils Jean Ier le Roux pouvait aussi s'exercer à rimer. Notons que celui-ci avait épousé, en 1236, Blanche, l'une des filles de Thibaut de Champagne, le Chansonnier : il a donc fréquenté pendant toute sa jeunesse une cour la poésie était très cultivée. Voici pour quelles raisons c'est plutôt Jean I°" que son père qui est, à notre avis, l’auteur de la pièce en question.

Vers 1246, date la plus haute que nous puissions at- tribuer à notre pièce, Pierre Mauclerc avait au moins 55 ans. [1 était bien marqué par l’âge pour rimer un jeu-parti il prend pour arbitre Charles d'Anjou, qui n'a que vingt ans. Jean le Roux n’en a que 29: le rapport d'âge est donc plus convenable. La même re- marque doit être faite à propos de l'autre interlocuteur du jeu-parti, Bernart, sire de La Ferté.

La Ferté-Bernard, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Mamers (Sarthe), était jadis une seigneurie ‘. L’un des seigneurs de La Ferté était Huon, de qui nous avons trois serventois très violents contre Blanche de Castille. Il est mort en 1233. Son

1. Voir l'abbé Robert Charles, Histoire de la Ferté-Bernard, dans Mémoires de la Société historique et archéologique du Maine, 1877.

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XIV III. PARTENAIRES ET JUGES

fils, Bernard, notre auteur, était encore mineur en 1237, ainsi qu'il résulte d’une charte délivrée par sa mère. On ignore la date de sa naissance. En tout cas, il était majeur en 1250, date à laquelle la reine Blan- che de Castille lui confie la garde des châteaux de Sablé, La Roche-aux-Moines, etc. Il était le cadet de Jean [°° de Bretagne.

Enfin, le quatrième personnage mis en cause dans notre jeu-parti ne peut être que Othon III, comte de Gueldre de 1229 à 1271. [l reparaît comme destinataire d’une chanson (Raynaud 1960), d'auteur incertain, et comme partenaire d'une fenson (Raynaud go7)*. Il épousa une Française, Philipote de Dammartin, fille de Simon de Dammartin comte de Ponthieu et veuve de Raoul de Coucvy, tué en 1250 à la bataille de Man- sourah. C’est peut-être à la suite de ce mariage qu’il estentré en relations avec des poètes français. Notre jeu-parti aurait ainsi été composé entre 1251, date approximative du mariage d'Othon de Gueldre, et 1265, date le comte d'Anjou devint roi de Sicile.

Dans le jeu-parti IT (Raynaud 948) il n’y a pas d’en- vois. Les interlocuteurs s'appellent mutuellement sire et Gasse; l’un des trois manuscrits, Z, offre pour ce dernier nom la variante Garcet, qui détermine au v. 17 une leçon différente (Dex ! Garcet, estes vos derveis P, au lieu de : Qu'est ce Gasse ? Estes vous desvez ? le- çon de bet C}). Z n’a pas de rubrique. C, dont les ru- briques ont été ajoutées après coup, porte: Messires Gaises Bruleis. Le troisième manuscrit, b, donne cette rubrique bizarre: Le Keu de Bretaigne a Gasse Brullé.

1. Publiée par Brakelmann, Les plus anciens chansonniers français, I, p. 73, etc.

2. Publiée par A. Jeanroy, Les Origines de la poésie lyrique, p. 462.

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A. —— LES CONTES DE BRETAGNE XV

Il importe de noter tout d’abord: Que le nom de Brulé ne se trouve jamais dans la pièce ; Que l’inter- locuteur de Gasse (ou Garcet) ne l'appelle jamais autre- ment que par son prénom tout court, sans ajouter aucun titre de courtoisie ou d'amitié ; or Gace Brulé était chevalier ; Que, si une confusion s’est produite, sous la plume du rubricateur de b, entre Keu de Breta- gne, personnage comique des romans arthuriens, etun comte (cuens) de Bretagne, cette confusion paraît bien étrange. Il est légitime d'inférer de ces considérations qu'il n’est pas assuré que les interlocuteurs soient un comte de Bretagne et messire Gace Brulé. Ils peuvent être un personnage anonyme, d'une situation sociale assez élevée pour être qualifié de sire, et un certain Gasse, non autrement déterminé. Si néanmoins on admet que ce dernier est Gace Brulé et que son inter- locuteur est bien un comte de Bretagne, il s’agit alors de rechercher quel est le comte de Bretagne avec qui Gace Brulé aurait pu échanger des couplets.

Voici les données certaines de la biographie de Gace Brulé :

Il a délivré, en 1212, une charte d'où il résulte qu'il était chevalier et qu'il était possessionné dans le Drugesin ; il y donne aux Templiers deux arpents de terre sis dans le fief de La Groslière (aujourd'hui com- mune de Chataincourt, canton de Brezolles, arrondis- sement de Dreux, Eure-et-Loir).

Trois de ses chansons sont citées dans le roman de Guillaume de Dole, par Jehan Renart (v. 844, 2018, 3611); ce roman est nettement daté de 1201.

I1 dit dans une chanson (Raynaud 413, éd. Huet, XVIII) qu'il a été en relations avec un comte en Bretagne (il ne dit pas : le comte de Bretagne) :

Mès en Bretaigne m'a 1oé Li cuens, cui j'aim tout mon aé…..

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XVI III. PARTENAIRES ET JUGES

Il dédie deux autres chansons à un haut person- nage qu'il appelle le comte Jofroi (Raynaud 1867, éd. Huet, XXX; et R. 1893, éd. Huet, XXXV, parmi les pièces douteuses). Ces deux désignations se rap- portent-elles à un seul et même personnage? C’est possible, mais non certain. Si le Jofroi des chansons est comte de Bretagne (les textes ne le disent pas expressément), il ne peut être que Geoffroi II, comte de Bretagne, fils de Henri II et d'Aliénor d'Aquitaine, en 1158, qui régna de 1169 à sa mort, en 1186, dont le fils posthume Arthur fut assassiné en 1203, et dont la fille Alix épousa en 1212 Pierre de Dreux, dit Mauclerc.

Mais il y a, aux dates requises, un autre comte Jofroi auquel on pourrait penser : c'est Jofroi III, comte du Perche de 1191 à 1202. Le Perche est un comté limi- trophe du comté de Dreux. Or, de Chataincourt, Gace Brulé avait une terre, à Mortagne il n'y a que 20 km. Le comte Jofroi à qui Gace Brulé dédie deux de ses chansons, ne serait-il pas son voisin, le comte du Perche?

Pour revenir au jeu-parti, si tant est que Gace Brulé y est pour quelque chose, rien n'empêche, au point de vue de la date, que son interlocuteur soit ou bien Geof- froi II, mort en 1186, ou bien Pierre Mauclerc, qui épousa Alix de Bretagne en 1212. Un troisième jeu- parti fait pencher la balance en faveur du premier. Notre II serait alors le plus ancien jeu-parti français conservé.

La pièce à laquelle nous faisons allusion ne figure pas dans notre recueil. Cette pièce bilingue est en effet aussi bien à sa place dans un recueil de jeux-partis pro- vençaux: un comte de Bretagne y parle français à un certain Jaucelm, qui lui répond en provençal. Con- servée dans le chansonnier provençal de Cheltenham

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À. LE ROI D'ARAGON XVII

(N°), elle a été publiée par H. Suchier !. Jaucelm est très probablement Gaucelm Faïdit, à qui on attribue généralement toutes les pièces que les manuscrits nous ont conservées sous le nom de Gaucelm. On suit les traces de Gaucelm Faïdit de 1180 environ jusqu’en 1209. Si c'est lui, comme il est probable, le Jaucelm du jeu-parti, son interlocuteur peut être, soit Pierre Mauclerc, qui épousa en 1212 l’héritière du comté de Bretagne, mais plus probablement le comte Geoffroi, dont il est question ci-dessus. Ce qui peut faire pen- cher la balance en faveur de ce dernier, c'est que Île comte de Bretagne du jeu-parti parle une langue qui n'est pas le français de France, mais le normand ou plutôt même l'anglo-normand. Or, le comte Geoffroi, fils d’un roi d'Angleterre; fut élevé en ce pays.

Nous avons conclu ci-dessus que l'auteur du jeu- parti IT était peut-être Geotfroiï, comte de Bretagne de 1169 à 1186. Si cette supposition est juste, notre ne IF, serait, disions-nous, le plus ancien jeu-parti nn çais que nous connaissions. Le plus rapproché par la date serait celui dont l’un des partenaires est le roi d'Aragon (notre CLV), si tant est que ce roi doive être identifié, comme l'a proposé M. Crescini?, à Pierre IT, roi d'Aragon de 1196 à 1213.

Dans ce jeu-parti, particulier en ceci que le choix des deux partenaires est offert entre trois propositions, un roi d'Aragon demande à un certain Andreuÿ: « Vou-

1. Denkmæler provenzalischer Literatur und Sprache, 1883, p. 326 (cf. notes, p. 556).

2. Vincenzo Crescini, Per la canzone francese di Gauceilm Faidit, dans Atti del Reale Istituto Veneto di scienze, lettere ed arti, t. LXX, 11 (Venezia, 1910-1911).

3. Cet Andreu est-il identique à Andreu de Paris, auteur (selon le ms. ©) de la chanson qui suit dans le manuscrit notre jeu-parti (Raynaud 389 ; éd. G.-S. Trébutien, Raoul de Ferrières,

b

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XVII III. PARTENAIRES ET JUGES

driez-vous être vainqueur à la guerre, à la conditien que votre amie vous abandonne ou que votre femme vous trompe ? »

Cette pièce, qui contient deux allusions susceptibles d'aider à en déterminer la date, ne comprend, dans son état actuel, que quatre couplets et est ainsi plus courte que les jeux-partis du type courant. Il est donc légitime de conclure qu'elle est incomplète. De plus, au cou- plet IV manquent deux vers. C'est sans doute à ces circonstances qu'il faut attribuer l'obscurité qu'elle présente. Au couplet II Andreu choisit de garder l'amour de son amie ; mais au couplet IV il abondonne la femme et l’amie pour aller au cembel (aü tournoi), tandis que le roi préfère rester auprès de sa femme, attitude que son partenaire explique par le fait que celui-ci est nouvellement marié:

Rois d'Aragon, vos ne laisseriés mie Vostre fame : pris l’aveis de novel.

C'est l’une des deux allusions historiques. L'autre

se trouve au début du poème, le roi dit:

Une bataille ont entr'ous aaitie

Nostre dui roi, ains ne vistes si grant. Le problème dont la solution est susceptible de déter- miner la date du poème est donc celui-ci: Quel est le roi d'Aragon qui était nouvellement marié lorsque « nos » deux rois avaient entrepris une grande guerre ?

Ces deux rois, bien qu'il soit assez bizarre que le roi d'Aragon les appelle nos deux rois, sont très probable- ment les rois de France et d'Angleterre. Des rois d’A- ragon qui ont pu participér à la composition du jeu- parti, M. Crescini exclut tout d'abord, comme trop récent, Pierre [IT (1276-1285), bien qu’il soit connu

Caen, 1847, VIIlT; Brakelmann, Les plus anciens chansonniers, IT, 5o), ou à Andreu qui se nomme dans une autre chanson du même manuscrit (Raynaud 310)? On ne saurait l’affirmer.

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B. THIBAUT DE CHAMPAGNE XIX

comme poête, puis Jacques Ier (1213-1276), connu comme protecteur des troubadours. Restent Pierre II (1196-1213) et Alphonse I1 (1162-1196). Celui-ci, il est vrai, fut troubadour. Mais le choix entre ces deux doit être déterminé par l’allusion au récent mariage.

Alphonse II épousa en 1174 Sanche, fille d’Al- phonse VII de Castille. Mais faut-il faire remonter ce jeu-parti à une date aussi reculée ? L’allusion au ma- riage se rapporterait plutôt, dit M. Crescini, à celui de Pierre II avec Marie de Montpellier, jeune encore, bien que veuve du vicomte de Marseille et répudiée par Bernard, comte de Comminges, mariage qui eut lieu le 15 juin 1204. L'époque était agitée. La “guerre entre Philippe-Auguste et Jean sans Terre duraïit depuis 1202; une trève fut signée en octobre 1206. Cette même année, les bourgeois de Montpellier avaient démantelé au ras du sol le château que possédait dans cette ville Pierre d'Aragon, qui avait passé toute l'an- née précédente en deçà des Pyrénées, dans le Roussil- Jon, de préférence, et à Montpellier. La date de notre poème doit donc se placer, semble-t-il, entre les an-- nées 1204 et 1206. Mais il faut reconnaître que les rai- sons qui ont présidé à l'identification du roi poète à Pierre II sont un peu vagues.

B. Thibaut de Champagne, roi de Navarre. Cardon, chanteur de la reine de Navarre.

Thibaut IV (1201-1253), comte de Champagne depuis 1214 {date à laquelle il rendit hommage à Phi- lippe-Auguste) et roi de Navarre depuis 1234, est l’un des auteurs de neuf jeux-partis (n°* III-X]). Quatre de ses partenaires ne sont, dansl’état de nosconnaissances, susceptibles d'aucune identification certaine : messire Gui (n° IV), Guillaume {ne V}), un clerc (n° VI), Bau-

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xx III. PARTENAIRES ET JUGES

douin(n° VIII,IX,X). Ilen va de même de tousles juges : Auberon et Rodrigue le Noir (n° III), Gilon {n° IV et V)}, dan Perron {n° IV), Jehan {n° V). On peut pourtant présenter des hypothèses sur deux des partenaires mentionnés (Guillaume et Baudouin) et sur un juge (Gilon). Nous les réservons pour plus tard. Reste à parler de trois partenaires : Philippe (n° III), Raoul de Soissons (n° VII)et Girart d'Amiens (n° XI); mais signalons d'abord une question de chronolo- gie d’un autre ordre.

Les partenaires de Thibaut l'appellent tantôt «comte», tantôt « roi » (sire roi), enfin parfois « sire » tout court. On peut inférer du fait que le clerc anonyme (n° VI), Raoul de Soissons (n° VII), Baudouin {no VIIT) et Girart d'Amiens (n° XI)le qualifient de roi, que ces pièces ont été composées après le 7 avril 1234, date a laquelle Thibaut hérita, après la mort de son oncle maternel, Sanche VII, ditle Fort, du royaume de Na- varre; on le peut, sous réserve, bien entendu, que le texte n'en ait pas été altéré par les compilateurs des recueils qui nous sont parvenus. D'autre part, il n'est pas probable que Philippe (n° Ill}et Gui (n° IV) aient donné à leur noble partenaire simplement le titre de comte s'il avait déjà été roi de Navarre. Ces pièces, et peut-être aussi celles Thibaut est appelé stre tout court, doivent ainsi être datées antérieurement à 1234.

Philippe est probablementce Philippe de Nanteuil qui prit part à la croisade conduite par Thibaut et fut, après la désastreuse bataille de Gaza, le 13 novembre 1239, emmené en captivité au Caire, et y composa une chanson de croisade :.

Raoul de Soissons est un autre combattant bien con- nu de l'armée de Thibaut. Chansonnier lui-même ?, il

1. Voir J. Bédier, Chansons de croisade, p. 215 (n° XX). 2. Voir l'édition de E. Winkler (Halle, 1914;.

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B. THIBAUT DE CHAMPAGNE XXI

est mentionné dans l'envoi de trois chansons de Thi- baut ‘. Dans notre recueil, il figure, avec le comte d'Anjou, comme juge dans un jeu-parti entre le duc de Brabant {Henri II1) et Gillebert de Berneville (n° CXLI). Raoul de Soissons resta plus longtemps en Orient que Thibaut {jusqu’en 1243, semble-t-il), prit part à la première croisade de saint Louis (1248), d’où il revint probablement en 1252, enfin à la seconde (1270), et alors nous perdons sa trace. Notre jeu-parti faisant allusion à la potence (ou béquille) dont se servait Raoul, à cause de ses rhumatismes, et à l'embonpoint de son partenaire, cette pièce appartient vraisembla- blement à l’âge mûr des deux trouvères. On peut hési- ter entre 1243-1248 et 1252-1253, cette dernière année étant celle de la mort de Thibaut.

Faut-il identifier, comme le veut Fauchet”, Girart d'Amiens, partenaire de Thibaut dans notre XI, avec Girardin d'Amiens, auteur du Roman de Melia- dus ? Rien ne confirme cette hypothèse.

Voici enfin les hypothèses qu’on peut émettre au sujet de Guillaume, Gilon et Baudouin. Gilon et Guil- laume sont-ils, comme le veut M. A. Fiset *, les frères Gilles et Guillaume le Vinier ? La chronologie en effet ne s'y oppose pas. Mais aucun indice dans les docu- ments d’archives concernant les deux frères artésiens ne permet de conclure qu'ils aient été en relations avec le comte de Champagne.

Avec plus de vraisemblance on pourrait émettre une hypothèse concernant le Baudouin qui est le par- tenaire de Thibaut dans les jeux-partis n°* VIII, IX et X. Deux Baudouin apparaïisssent dans la poésie lyri-

1. Les n°° XI, XXVII et XXXV de l'édition de A. Wallensküld (sous presse pour la Société des anciens textes).

2. Œuvres, 1610, fol. 583 vo.

3, Romanische Forschungen, XIX, p. 507.

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XXI! III, PARTENAIRES ET JUGES

que française du moyen âge. Le premier est le chan- sonnier Baudouin des Auteus, et c'est lui que Tarbé voudrait identifier avec le partenaire du comte de Champagne. Mais il serait plus légitime d'identifier celui-ci avec l'autre Baudouin, celui qui apparaît comme juge dans un jeu-parti de Cardon (n° CXLVIII) sous le nom de Baudouin d’Aire. Si nous nous rappelons que Cardon touche de près à l'expédition du comte de Champagne en Navarre en 1237, cette hypothèse reçoit de ce fait une force particulière.

Nous saïisissons l'occasion de traiter ici, en faisant une nouvelle infraction à l'ordre de notre recueil, de Cardon qui, par la chronologie aussi bien que par ses relations littéraires, se rattache au roi de Navarre.

Cardon, partenaire dans deux jeux-partis français (n° CXLVII et CXLVIIT), est probablement, selon H. Suchier”, identique à un Chardon, auteur de chansons, quelquefois appelé Chardon de Croisilles; il pouvait être originaire de ce village d'Artois, près d'Arras. De deux acrostiches que H. Suchier a constatés dans ses chansons, il ressort qu'il y célébrait Marguerite de Bourbon, appelée « petite reine », femme, depuis 1232, de Thibaut de Champagne {roi de Navarre en 1234). Le nom de Montréal, qui figure dans utfe chanson de Cardon, désigne un château-fort à cinq lieux au S.-O. de Pampelune, Thibaut de Champagne séjourna un certain temps en 1237. C'est par conséquent à peu près à cette date qu'il convient de placer les relations entre Chardon et Thibaut et son entourage. :

Le nom du partenaire de Cardon dans le CXLVII,

1. Et dans un troisième, en provençal. 2. Zeitschrift für romanische Philologie, XXXI, 1go7, p. 129-156.

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B. cARDON XXII

Jehan d’Archis (Arcis ou Archies ?), n’est pas entière- ment assuré par les manuscrits. Nous renvoyons à ce que nous avons dit ci-dessous (t. 11, p. 183) et à la dis- cussion de H. Suchier.

Dans le jeu-parti CXLVII figurent comme juges Henri (11) de Bar, qui prit la croix en 1237 avec Thi- baut de Champagne et futtué devant Gaza en 1240, et Gautier de Formeseles, le même qui est le partenaire de Cardon dans le CXLVIII. Il s’agit peut-être d’un Waltherus miles, dominus de Formeseles, qui figure dans les documents entre 1207 et 1236 et qui tire son nom d'une localité près d’Ypres appelée aujourd'hui Voormezeele. Deux autres personnages septentrionaux, Baudouin d’Aire (Aire-sur-la-Lys ?) et un certain Maie- lin, peut-être de la famille de Meteren, y figurent comme juges. Baudouin, partenaire de Thibaut, ne serait-il pas ce même Baudouin d’Aire ?

C. UÜnica du manuscrit K.

Le chansonnier R contient une suite de treize unica (ne XI-XXIII), tous sans envois, dont un {n° XI) est du roi de Navarre et de Girart d'Amiens. Parmi les auteurs des douge autres, écartons tout de suite, comme n'étant susceptibles d'aucune identification, un « sire », parte- naire de Sandrart Certain (n° XVI)', Michel (ne XVIII) et Hue {n° XIX), partenaires de Robert le Duc, enfin ce dernier lui-même, qui est nommé une fois en toutes lettres, et deux fois Roberttoutcourt, dansien°XX comme partenaire d’un certain Jehan dont tout ce que l'on peut dire est qu’il est, avec toute vraisemblance,un des trois Jehan de ce groupe, nommés Jehan de Tournai

1. Sur Sandrart Certain et Jehan Legier, voir l'article de E. Langlois dans Romania, XLV, 341.

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XXIV III. PARTENAIRES ET JUGES

(n° XIII), Jehan d’Estruen {n° XIV) ou Jehan Legier (n° XVIII). Aucun des trois n'est autrement connu dans la poésie lyrique (car il n’y a aucune raison d'identifier Jehan de Tournai à Jehan de la Fontaine, de Tournai, auteur d'une uniquechanson)'. De quellieu Jehan d’Es- truen tirait-il son nom ? E. Langlois écrit (Romania, XLV, 259) : « Estruen est la forme, au XIII* siècle, du nom de plusieurs villages du Pas-de-Calais (Étrun, Les- trem), du Nord (Étrun, Etroeungt, Estreux) et del'Aisne (Étreux). Je garde cette forme pour n'avoir pas à choisir entre ces localités; plus exactement, peut-être, pour n'avoir pas à développer ici les raisons de mon choix». Cette réticence est fâcheuse, car il aurait certainement été intéressant de connaître le choix de E. Langlois et les raisons de son choix, d'autant plus que celui-ci nous paraîttrès difficile. Bornons-nous à deux re- marques. Estruen, lieu d'origine de notre trouvère, n’est pas nécessairement identique à l’Estruen men- tionné dans le jeu-parti LIX (v. 24) comme siège d’une abbaye, qui est évidemment l'abbaye bénédictine de Notre-Damed'Étrun,dansle canton actuel d'Arras-Nord. A. Dinaux aurait-il raison de supposer que le poète tirait son nom du « village d'Estreux, en Hainaut, qui s'écrit à peu près dans les vieux titres comme le sur- nom del’ami de Renier » ? Ce dernier estRenier de Qua- reignon, nommé ainsi dans le XXII et Renier tout court dans le XXI, dont Dinaux (b.) identifie le lieu d’origine avec Quaregnon, « un fort et ancien village situé à une lieue et demie de Mons, sur la route de Valenciennes, non loin de la commune de Jemmappes, si célèbre par la bataille de ce nom ».

Restent trois noms qui nous aideront peut-être à élu-

1. Raynaud 819. 2. Trouvères brabancons, etc., p. 642.

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C.— UNICA DU MANUSCRIT R XXV

cider la question des rapports de ce groupe poétique avec la célèbre école d'Arras.

Colart le Changeur est ainsi nommé dans le XIV. Il est légitime de conclure que le Colart des n°* XII, XIIT et XV est identique à celui-ci. Ce poëte,qui n'ap- paraît que dans les quatre jeux-partis mentionnés, est probablement, mais non sûrement, différent de son quasi-homonyme arrageois, Colart le Bouteillier ‘. Il semble que ce soit à tort que nous avons identifié, en tête du XII, un de ses partenaires, nommé Mahieu tout court, à Mahieu de Gand, ami de Jehan Bretel, sire Audefroi [Louchart], Henri Amion, Vilain d'Arras, sire Ermenfroi, Robert de le Piere, Colart le Bouteil- lier et Copin.

Enfin, Andrieu Douche, le seul qui reste à mention- ner des poètes du groupe des unica de R, a beaucoup embarrassé le savant historien de l'école d'Arras, A. Guesnon, qui l’a cherché dans les documents qui lui ont habituellement fourni des renseignements sur la vie littéraire à Arras. Ce qui l’a amené à chercher à ratta- cher Andrieu Douche {ou faut-il écrire, comme G. Ray- naud, d'Ouche ?) à l’école d'Arras, c'est que ce person- nage, partenaire dans les jeux-partis n°* XXII et XXIII, est en outre l'auteur d'une chanson d'amour (Raynaud 1482) ?, conservée dans le même même manuscrit R (fol. 6), dont la rubrique le qualifie de monseigneur et dont l'envoi fait mention du Pur: d'Arras. N'ayant pourtant trouvé aucune mention de lui dans les docu- ments relatifs à Arras, A. Guesnon * a proposé de voir dans Douche une altération de Doucet, nom d’une fa- mille arrageoise bien connue. La vraie solution de

1. Voir plus loin, p. xLv.

2. Publiée par Dinaux, Il, p. 74 {et non 47, comme a im- primé, par erreur, G. Raynaud).

3. Nouvelles recherches biographiques sur les trouvères arté- siens (dans Le Moyen Age, 1902, p. 144).

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XXVI III. PARTENAIRES ET JUGES

cette difficulté est peut-être qu'Andrieu Douche et tout ce groupe de poètes du ms. R n’exerçaient pas leur activité littéraire à Arras même et n'étaient pas en relations suivies avec le cercle de Jehan Bretel, mais avaient leur résidence dans une autre ville du Nord, ce qui d'ailleurs ne devait pas empêcher Andrieu Douche d'envoyer occasionnellement une chanson au Pui d'Arras. Il est d'autre part possible que cette suite de jeux-partis doive être, chronologiquement, placée avant les pièces composées sous le patronage de Jehan Bretel.

D. Jehan Bretel.

Plus de trois quarts des jeux-partis de notre recueil sont composés par des trouvères appartenant à l’école poétique d'Arras ou qui tout au moins ontété en rela- tions avec celle-ci. Ce groupe comprend en entier les sections D (Jehan Bretel), E (amis de Jehan Bretel), F (Adam de la Halle), la presque totalité des pièces de la section G (Petits poètes artésiens) et peut-être même quelques pièces isolées de la section suivante. Nous sommes assez bien renseignés sur les chansonniers de cette école, grâce surtout au Registre de la Confrérie des jongleurs et bourgeois d'Arras (Paris, Bibl. Nat. fr. 8541). Ce Registre, il est vrai, est inédit, mais il a été utilisé pour de nombreuses études, publiées princi- palement dans Le Moyen Age par A. Guesnon, qui le premier avait reconnu son vrai caractère.C'esteneffetun Obituaire on inscrivait les cotisations que les mem bres de la Confrérie versaient, à l'occasion du décès d’un membre, pourlies dépenses funéraires. Cet Obituaire fournit par conséquent la date approximative de la mort du personnage nommé à l’occasion d’un versement de cette sorte. Beaucoup de personnages qui figurent dans les jeux-partis, soit comme auteurs, soit commé

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D. JEHAN BRETEL XXVII

juges, sont mentionnés dans le Registre. A. Guesnon a combiné les renseignements de celui-ci avec d’autres qui lui ont été fournis par des documents d’archives d’un autre caractère et a réussi ainsi à fixer la situation sociale et les rapports de parenté de beaucoup de per- sonnages artésiens qui cultivaient ou protégeaient la poésie. À côté de l'Obituaire, une autre source mérite une mention particulière. C'est un recueil de satires poli- tiques, conservé dans le manuscrit français 12615 de la Bibliothèque Nationale, des membres de’ puissantes familles arrageoises sont violemment pris à partie, notamment à propos d'abus qui avaient eu lieu dans la répartition de la taille communale. On ne sait pas exac- tement la date à laquelle éclata ce scandale, de nombreux échevins de la ville furent compromis, mais c'était en tout cas antérieurement au mois d'avril 1260, date à laquelle un des échevins mis en cause était déjà mort. Les jeux-partis, il est vrai, ne font aucune allu- sion au scandale des impôts, mais on y rencontre plu- sieurs personnages qui étaient mélés à l'affaire. On n’attendra pas de nous d’écrire ici l'histoire complète de la société artésienne au xrri° siècle. Une telle dissertation ne serait pas à sa place dans une publication de la So- ciété des anciens textes. Nous nous bornerons dans la suite à indiquer les principales données historiques permettant d'établir approximativement la chronologie des jeux-partis et à renvoyer à des ouvrages les lecteurs trouveront, au besoin, des renseignements plus détaillés. Outre les sources et études déjà mentionnés, il convient de signaler ici les Congés de Baude Fastoul, dont la date à été fixée par A. Guesnon ? à 1272, l'Essai sur la vie et les œuvres littéraires d'Adan de le Hale, par M. H. Guy (Paris, 1808), enfin une dissertation de

1. Publié par A. Jéeanroÿy et H. Guy, Chansons et dits artésiens (Bordeaux, 1898). 2. Mélanges offerts à M. M. Wilmotte (Paris, 1910), p. 723.

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XXVII III. PARTENAIRES ET JUGES

l'Université de Halle(19r17)où Ml: Angelica Hoffmann, à propos de Robert de le Piere, Robert le Clerc, Robert de Castel, a réuni avec beaucoup de soin et d'intelli- gence les renseignements, dispersés dans de nombreuses publications peu répandues, que l’on possède sur un groupe de poètes arrageois.

Malgré, ou peut-être plutôt en raison même de la richesse des renseignements qui existent sur l'école artésienne, les difficultés que rencontrent ceux qui cherchent à’identifier les nombreux personnages men- tionnés dans les jeux-partis sont multiples. Il y a d'abord l’homonymie. Les mêmes noms ont été portés par plusieurs families, le même prénom appartient souvent à deux ou plusieurs membres d'une même fa- mille. Quelquefois il n’y a dans le texte que le prénom ou bien seul le nom de famille. [1 ÿ a entin les dimi- nutifs : Jaques, Jaquet, Jaquemon, Copin (de Jacopin;, peut-être même Copart, peuvent désigner un seul et même personnage. Enfin, il y a substitution de noms dans les envois: dans plusieurs pièces, les noms des juges varient en effet selon les manuscrits. Le nom de la damoisele Oede, dont la personnalité d'ailleurs reste à fixer, en fournit un exemple curieux. Son nom figure quatre fois dans le manustrit a, les autres ma- nuscrits ontun autre nom. On dirait qne le rédacteur du manuscrit a a voulu lui rendre un hommage particulier.

Dans les pages qui suivent, nous ne pouvons pas donner des références détaillées pour les noms qui, comme celui de Jehan Bretel par exemple, figurent dans les jeux-partis un grand nombre de fois. Nous renvoyons les lecteurs à la Table des partenaires et des juges, qui est complète.

Messire Jehan Bretel est, à en juger par les pièces qui nous ont été conservées, le plus productif des auteurs

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D. JEHAN BRETEL XXIX

de jeux-partis. [l figure comme signataire dans 90 pièces.

Le nombre de ses partenaires s'élève à vingt : Jehan de Grieviler, Lambert Ferri, Jehan le Cuvelier, le Tré- sorier d’Aire, Perrot de Neele, Gadifer, Jehan Simon, Jehan de Marli, Audefroi [Louchart], Perrin d'An- gicourt, Robert de le Piere, Robert de Castel, Mahieu le Tailleur, Jehan de Vergelai, le Prieur de Boulogne, Robin de Compiègne, Girart de Boulogne, Adam de Givenci, Jehan de Renti, Adam de la Halle. S'il ne figure comme juge que trois fois, unc fois à la demande de Jehan de Marli (n° C) et deux fois à celle de Lambert Ferri (n° CIT et CV), cela est peut-être au fait qu'il était un trop grand personnage littéraire pour cet emploi, réservé, semble-t-il, de préférence à des personnalités mondaines qui ne pratiquaient pas elles-mêmes la poésie. Dans les pièces auxquelles ilacol- laboré paraissent trente-cinq juges !: sire Audefroi,nom- une fois en toutes lettres Audefroi Loucart (n° LXXVIIT), Dragon, Ferri, Perrin, la demoiselle Oede, Tassart de Reims, Robert de Castel, un certain Robert'ne XXXVIII), Simon Pouchin, Jaket, Cuvelier, Gaditer, Viet, Varlet, Robert le Clerc (n° XLVIII), Pierre Wion, Philippot, Copart, Adam, Bcrtran, le Prieur fde Boulogne], Vuillart, Hacecourt, Jehan de Grieviler, Vuaghes Wion, Gillot le Petit, Baudescot, la dame Margot, Robin, la dame de Gadifer, le comte d'Anjou, sire Ermenfroi [Crespin], le Trésorier d'Aire, Gillart, Hue d'Arras. Une quinzaine de ces personnages peuvent sûrement, ou tout au moins avec beaucoup de proba- bilité, être identifiés à un quelconque des partenaires nommés tout à l’heure. Nous avons ainsi à examiner un premier groupe de quarante personnages. Nous les

1. Ajouter les juges mentionnés à propos d'Adam de la Halle (P- xLI).

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XXX III. PARTENAIRES ET JUGES

examinerons autant que possible dans l'ordre ils se présentent dans notre texte, les partenaires d’abord et et les juges ensuite. Nous commençons par le chef d'école, que nous connaissons, de même que beaucoup de ces contemporains, grâce aux pénétrantes études d'A. Guesnon !.

Jehan Bretel descendait sans doute de ce Nicolas Bretel qui est, en 1170, inscrit au pouillé des rentes foncières de l'abbaye de Saint-Vaast. Le grand-père de notre poète, Jacques Bretel, était, au commencement du siècle suivant, sergent héréditaire de la même abbaye. 11 mourut en 1230. Le fils de celui-ci, Jehan (I+r), est nommé comme sergent en septembre 1241 et mourut en 1244. Son fils Jehan {11}, le poète, figure, à partir de 1256, parmi les sergens iretavles de la riviere Saint- Vaast, et son décès est inscrit au Nécrologe de la con- frérie des jongleurs et bourgeois d'Arras sous la date de 1272.

A. Guesnon * a trouvé Johannes de Grieluier parmi les seize clercs mariés qui, vers la fin de 1253, déposent une plainte contre leur inscription d’office à la taille communale. Le nom de Jehan de Grieviler * apparaît deux fois sur l'Obituaire de la Confrérie des jongleurs et bourgeois d'Arras, d'abord en 1240 (mention qui se rapporte évidemment à un autre personnage que notre trouvère), puis en 1254-55. Cette dernière date indi- que-t-elle le décès dutrouvère ? Celui-ci était un clerc.

1. Nouvelles recherches biographiques sur les trouvères artésiens, dans Le Moyen Age, 1902, p. 64 et suiv.

2. A. Guesnon, Nouvelles recherches biographiques sur les trouvères artesiens, dans Le Moyen Age, 1902, p. 162. An- gclica Hoffmann, Robert de le Piere, etc. (diss. Halle, 1915), a résumé les renseignements que nous possédons sur ce trouvère.

3. Grevillers-les-Bapaume.

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D. PARTENAIRES DE JEHAN BRETEL XXXI

Si la date de 1354-55 est bien celle de la mort du poète, ‘il s'ensuit que les jeux-partis son nom figure sont antérieurs à cette date. Mais il est une fois le partenaire d'Adam de la Halle qui semble précisément vers le milieu du siècle.

Lambert Ferri dédie une chanson {Raynaud 1110) à la dame d'Artois, comtesse d'onorance, en qui il faut sans doute reconnaître Maheut de Brabant, épouse de Robert Ier, comte d'Artois. Celle-ci, après la mort de son mari, en 1250, resta comtesse d'Artois jusqu’en 1265, date à laquelle son fils devint comte *. Lambert Ferri était chanoine *. D'autre part, c'est lui que semble désigner le titre de maire de St-Liénard (n° LX).

Jehan le Cuvelier ousire Jehan Cuvelier {n° CVIT, 38) dédie une de ses chansons à Wagon Wion, qui était échevin d'Arras en 1265 et mourut en décembre 1272 ou le mois suivant *. Est-il identique au Johannes Cuvellarius, burgensis de Bapalmis, dont des documents arrageois d'avril et mai 1258 disent qu'il tenait en bail des terres sises à proximité d'Arras ? On nesait. En tout cas, il semble avoir été un personnage assez im- portant, puisque son interlocuteur Gamart de Vilers le qualifie de sire.

Le Trésorier d’Aire ® désigne un fonctionnaire de l'église abbatiale de Saint-Pierre d’Aire-sur-la-Lys (diocèse de Thérouanne) qui n’est pas autrement connu. Dans les jeux-partis il apparaît avec Jehan Bretel, Lambert Ferri, Cuvelier, Jehan de Grieviler, Dragon, Robert le Clerc et Pierre Wion.

. Cf. plus loin, p. xunt, n.,et x£ur.

. Voir Angelica Hoffmann, Robert de le Piere, etc., p. 42. . À. Guesnon, Le Moyen Age, 1899, p. 250.

. Hoffmann, {. c., p. 89. |

. Hoffmann, /. c., p. 80.

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X XXII III. PARTENAIRES ET JUGES

Perrot de Neele a composé quatre jeux-partis avec Jehan Bretel (nos LXIX-LXXI et XCII)et une chanson pieuse. C’est probablement le même Perrot de Neele qui acheva, en 1288-89, à Arras, en collaboration avec Jehan Madot, neveu d'Adam de la Halle, l’exécution du grand manuscrit fr. 375 de la Bibliothèque Nationale, que les deux copistes munirent de courts résumés rimés !.

Gadifer ou Gaidifer est appelé, dans une rubrique du ms. C, Gaidifer d’'Avions. Avions, aujourd'hui Avion, près de Vimy, à 14 km. d'Arras, était autrefois une des pairies de ia châtellenie de Lens. Gadifer n’est connu que par des documents littéraires ?.

Jehan Simon. [! est douteux * que ce poëte, qui n'apparaît qu'une seule fois (n° LXXIV), soit iden- tique au Jehan Simon inscrit à l’Obituaire d'Arras à l'année 1248.

Jehan de Marli, partenaire de Jehan Bretel {ne LXXV), de Jehan de Grieviler {n° C) et de Lambert Ferri (n° CV), n'est pas autrement connu.

È . _ . 7 . . Audefroi Louchart appartenait à une puissante famille de financiers arrageois. Il est attesté comme banquier avant 1244, comme échevin en1255 ;il est mort vers sep-

1. Leo Jordan, Peros de Neele's gereimte Inhaltsangabc zu einem Sammelcodex (B. N. fr. 255), sum ersten Male herausgegeben (Romanische Forschungen, XVI, 1905, p. 735-755) ; A. Guesnon, Nouvelles recherches, ec. (Le Moyen Age, 1902, p.145); ; Edw. Jærnstræm, Recueil de chansons pieuses, p. 149.

2. À. Guesnon, Nouvelles recherches, etc.iLe Afoyen Age, 1902, P. 148); À. Hotfmann, Robert de le Piere, p. 98.

3. A. Hoffmann, p. 26.

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D. PARTENAIRES DE JEHAN BRETEL XXXIII

tembre1273.Sa richesse étaitproverbiale(n°CXXX VIII). Il est violemment attaqué dans les pièces satiriques !. Au second envoi du XXVII le nom Audefroi se trouve dans les mss. GZb. Cette pièce, il est question du roi ou Navare apent, et Thibaut le Chansonnier est considéré comme encore vivant, a été, à en juger, composée avant juin 1253 ?.

Perrin d’Angicourt, dont l'activité littéraire s'est déroulée vers 1245-50, a laissé une œuvre assez impor- tante ?. Son nom soulève tout d’abord une question d'origine. D'après les principaux manuscrits, son nom serait Perrin d'Angecourt. Mais quelquefois on trouve aussi Angicourt, Anchicourt, etc. Angecourt est un village près de Sedan. Mais comme Perrin a été en relations avec le Pui d'Arras, il est plus probable qu'il tirait son nom d'Angicourt, localité du Beauvaisis située près de Liancourt et qui appartenait au moyen âge à l’abbaye de Saint-Vaast d'Arras ; elle y avait une prévôté et la haute justice. Telle est l'opinion de A. Guesnon‘. G. Steffens, par contre, voudrait recon- naître dans Angecourt, etc., le petit village d’Achi- court aux portes d'Arras. Îl est impossible de dire si Hacecourt, juge du LVIT, désigne notre trouvère. Mais il est tout à fait probable que le Perrin qui est partenaire du comte d’Anjou (n° CXLII) et juge de Jehan de Grieviler (no XXV), de Jehan Bretel (ne XLI, XLII,, de Lambert Ferri (no LVI, LXIITI) et de Gadifer (n° LXXII) est bien Perrin d'Angicourt, de

1. Voir À. Jeanroy et H. Guy, Chansons et dits artésiens, p. 110. 2. À. Hoffmann, {. c., p. 26.

3. Georg Steffens, Die Lieder des Troveors Perrin von Angi- court, 1905. 4. Publications nouvelles sur les trouvères artésiens (dans Le

Moyen Age, 1909,p. 70). Cf. aussi À. Hoffmann, Robert de le Piere, etc., p. 28.

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XXXIV TL. PARTENAIRES ET JUGES même qu'il est probable que Perrin, partenaire de Rolant de Reims (n° CLXXVI), désigne un autre personnage.

Robert de le Piere a à son actif neuf chansons et quatre jeux-partis ‘. Jlest mentionné dans la fameuse satire Arras est escole de tous biens entendre. I1 figure deux fois dans des documents d’archives : d’abord sur la liste des échevins d'Arras de l’année 1255, puis dans l'Obituaire, au printemps de 1258. [l est probable qu'il appartenait à une grande famille de bourgeois d'Arras. Une allusion à sa richesse que l’on rencontre dans le jeu-parti CXXXVI, v. 44, peut avoir une base réelle. Dans une de ses chansons, il parlelui-même de sa kanchon courounee. Dans les quatre jeux-partis, men- tionnés tout à l'heure, Robert de le Piere est nom- méentoutes lettres, il a pour partenaires Jehan Bretel (n° LXXVIIT), Lambert Ferri (n° CVI)et Mahieu de Gand {(n*CXXXV et CXXXVI). Avant de nous pro- noncer sur la question de savoir s’il doit être identifié avec le personnage nommé quelquefois Robert tout court, nous allons étudier deux quasi-homanymes, Robert de Chastel et Robert le Clerc.

Robert de Chastel (ou de Castel) ? est l’auteur de six chansons et d'un jeu-parti avec Jehan Bretel; il est juge dans un jeu-parti entre Bretel et Grieviler (n° XXXV). Un anonyme lui envoie une chanson (Raynaud 1639); il est nommé dans les Congés de Baude Fastoul, composés, comme A. Guesnon l’a démontré, entre avril et octobre 1272.

Robert le Clerc * figure avec Pierre Wion (mort en 1268) comme juge du jeu-parti XLVIII entre Bretel

1. Voir A. Längfors, Romania, XLVIII (1922), p. 452. 2. Voir Romania, XLVIII, p. 453. 3. Voir Romania, XLVIII, p. 452.

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D. PARTENAIRES DE JEHAN BRBTEL XXXY

et Ferri, d'une part, et le Trésorier d’Aire et Cuvelier, d'autre part. Robert le Clerc est nommé aussi dans la satire artésienne publiée par A. Jeanroy et H. Guy sous le XVII. Ila signé les Vers de la Mort, qui sont de 1266-67 ; il y parle de son grand âge. Son nom figure sur l’Obituaire à la fin de l'année 1272.

Le nom de Robert tout courtapparaît quatre fois dans les jeux-partis. Nous pouvons écarter tout de suite deux unica de R, Robert est, selon toute vraisem- blance, Robert le Duc‘. En faveur de l'identification de Robert, juge dans le XXXVIII, avec Rabert de le Piere parle, comme le fait remarquer Mi Hoffmann, que l'autre juge de ce jeu-parti, échangé entre Bretel et Grieviler, est Jaket et que ce Jaket réapparaît dans le XXXVI, échangé entre les mêmes partenaires, etici avec Simon Pouchin qui figure dans le jeu-parti CVI de Robert de le Piere.

Avant de décider qui est Robert, partenaire de Cho- part dans le CXXXVII, il faudra examiner si ce dernier personnage peut être déterminé (voir plus loin. p. L).

Mabieu le Tailleur est le partenaire de Jehan Bretel dans le LXXX. Mahius li Taillieres et Marie de Simencourt, sa femme, engagent une dime tenue de Saint-Vaast, en présence d'Ermenfroi le Tailleur et d’autres, en mai 1254 *. [Il semble, d'après le Nécrolage des jongleurs, que ce Mahieu soit mort vers la fin de l’année 1257. Mais, dans un autre document, on voit un Mahieu le Tailleur, fils d'Ermenfroi le Tailleur, re- cucillir l'héritage paternel en 1262. Il s’agit peut-être de deux personnages différents. Cette dernière date semble

1. Voir plus haut, p. xxxiu.

2. Robert de le Piere, etc., p. 21-2.

3. A. Guesnon, La Satire à Arras, p. 34 et 39 du tirage à part (Le Moyen Age, 1900, p. 2).

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XXXVI III. PARTENAIRES ET JUGES

concorder mieux avec les dates biographiques des autres auteurs de ce groupe de jeux-partis.

Jehan de Vergelai, partenaire dans le LXXXI, dont les juges sont sire Audefroi et Bertran (voir plus loin, p. xxxix), apparaît dans les documents de 1271 et 1284 et est probablement identique à ce sire Jehan de Vregelai qui figure au v. 265 des Congés de Baude Fastoul (de 1272).

Le Prieur de Boulogne, partenaire dans le LXXXII, dont le juge est Grieviler, est probablement le même que Prieus, juge nommé par Jehan Bretel dans le LV, dont l’autre juge est Cuvelier. C'est tout ce que l’on sait de lui.

Robin de Compiègne, partenaire dans le XCV, est également inconnu. C’est peut-être lui le Robin qui, d'après le ms. a, est juge de Perrot [de Neele] dans le LXXI.

De Girart (ou Girardin) de Boulogne nous savons seulement qu'il échangea un jeu-parti avec Bretel {n° XCVI) et composa une chanson {Raynaud 1569).

Adam de Givenci (ou de Givenchy} est cité dans deux chartes de maï et juillet 1230, avec la qualité de clerc de l'évêque d'Arras {clericus nosteri. Un acte de pro- cédure de 1232 dit qu'il était le commensal et le man- dataire officiel du même prélat. En 1243 on retrouve Adam de Givenchy prêtre et chapelain de l'évêque. On le qualifie de dominus. Dès 1245 il est qualifié le doyen de Lens. Il figure dans un procès-verbal de 1268 ayant trait à des circonstances exposées en détail par A.

1. À. Hoffmann, Robert de le Piere, ctc., p. 33.

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D. JUGES NE JEHAN BRETEL XXXVII

Guesnon (p. 6-7). Après cette date on n'entend plus parler de lui.

Adam de Givenci (Givenchy) est l’auteur présumé du jeu-parti XCVII, avec Jehan [Bretel], aucun juge ne figure, et du CXXVIIT, avec Lambert Ferri, Pierre de Corbie est juge.

Adam tout court figure comme juge de Lambert Ferri au L et comme juge de Simon d’Authie au ne CXXXIII. Comme l’autre juge du L est Copart, et que Chopart (qui est sans doute le même) prend, dans le CXXXVII, comme juge Adam de la Halle, les apparences sont, pour l’Adam du L, en faveur de ce dernier. L’Adam du CXXXIII est Adam de Givenci. Voir ci-après, p. xLvI, à propos de Simon d'Authie.

Jehan de Renti', qui échange avec Jehan Bretel un jeu-parti{(ne XCVIII), est connu comme chansonnier. Il envoie une de ses chansons au chef de la maison de Renti, André de Renti, dont on retrouve la trace dans un arrêt du parlement de 1268, ce qui permet de placer le poète dans le troisième quart du siècle. Il était aussi en rapports avec un châtelain de Beaumetz (voir plus loin, p. Li).

Nous arrivons ? aux personnes qui, dans les jeux-par- tis de Jehan Bretel, figurent uniquement commes juges.

Dragon est sans doute un pseudonyme, mais on n'a pas réussi à en percer le secret *. Le personnage qu'il cache était sans doute important, car il apparaît un très grand nombre de fois comme juge, mais il ne semble jamais avoir pris une part active à ces exercices litté- raires.

1. À. Guesnon, Publications nouvelles sur les trouvères arte- siens (Le Moyen Age, 1909, p. 80).

2. Sur les pièces Jehan Bretel apparaît avec Adam de la Halle, voir ci-dessous, section F, p. xzui.

3. A. Hoffmann Robert de le Piere, etc., p. 36.

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XXXVIII III. —— PARTENAIRES ET JUGES

Oede (damoisele),juge dans six jeux-partis (d’après cer- tains manuscrits, cf. la Table, et ci-dessus, p. XXVIIT), est sans doûte une personnalité arrageoise. Faut-il voir, se demande M'° Hoffmann (p. 47), dans la formule qu'emploie Robert de le Piere à la fin de sa chanson (Raynaud 1053), À le bisete Oedain, son nom de famille ? Mais elle ne trouve pas cette famille avant la fin du xiv° siècle dans les documents artésiens.

Tassart de Reims n'est connu que par le seul jeu- parti XXVIII, il figure comme juge de Jehan Bretel.

Simon Pouchin et Jaket apparaissent dans le XXXVI ensemble comme juges, Jaket avec Robert dans le XXXVIII, Simon dans les nc LXXXIX et CVI avec Dragon. C’étaient des membres d'une grande famille arrageoise, louée däns les Congés d'Adam de la Haïle (v. 97-120) et de Baude Fastoul (v. 31 et suiv.) pour la protection qu'elle accordäit aux poètes. Simon et son frère Paket sont nommément remerciés par Fas- toul. Jaket est probablement le frère aîné, appelé aussi Jakemon, loué pour sa générosité par Adam de la Halle et mentiohiné sous la désignation Poutchins li ainsnés, avec Robert de le Piere, dans la satire arté- sienne publiée sous le II par MM. A. Jeanroy et H. Guy. Simon Pouchin est inscrit au Nécrologe en 1287/88 !.

Viet (?) et Varlet, juges dans le XLVIÏI, ne sont susceptibles d’aucune.identification.

Pierre Wion est juge dans les n°s XLVIII et LX, Vuaghes Wion dans le LX. Pierre et Vuaghes (ou Wagon) Wion appartiennent à une grände famille de financiers. Un document de 1243 mentionne Pierre en cette qualité. Il était l’un des douze échevins accusés d'abord lors du scandale des impôts. J1 fut échevin

1. A. Hoffmann, Robert de le Piere, etc., p. 32.

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D. JUGES DE JEHAN BRETEL XXXIX

avant 1260 et de nouveau en 1263 et meurut vers octobre 1268. Jehan Erart, dans sa plainte sur la mort de son protecteur Gherdtrt Aniel (Raynaud 485), s'adresse à Pierre et Wagon Wion. A ce dernier, qui était échevih én 1265 et mourut en 1272/3, Jehan Île Cuveller dresse une de ses six chansons !.

Phelippot (n° XLIX, LXXIV) est sans doute le même que Phelippot Verdiere qui compose un jeu- parti avec Lambert Ferri (n° CIII) et à qui Colart le Bouteillier envoie une de ses chansons (Raynaud 1875). 11 est cité dans les Congés de Baude Fastoul. C'est sans doute le même que le Philippe Verdiere?, clerc, déjà pourvu d’une prébende vers 1270, qu'on voit assister comme chanoine diacre, avec son confrère Ferti, à la prestation de serment du nouvel évêque, en 1282.

Copartest le juge de Jehan Bretel dans le L. D'autre part Chopart échange un jeu-parti (no CXXXVII) avec un certain Robert et prend comme juge Adam de la Halle (voir p. xxxv). Ml Hoffmann (p. 34) présente diverses hypothèses à ce sujet. Elle estime que ce persondage est différent de Copin, dont il Serd question plus lbin (p. xLix).

Bertran (n° LIT, LXXXI, XCIV) t'est pds autrement connu. On ne saurait dire si le Bertran du CL est le même, cat son partenaire sire Guichart n'est pas sus- ceptiblé d'iderititication.

On serait tehté d'identifier Vuillart, juge de Jehan Btetel dans fe ho LVII, avec Gillart, juge de Lambert Ferri dans le no XC et de Cuvelier dans le CVII. Mais on ne sait rien sur ce personnage.

Gillot le Petit est le nom d’un personnage du Jeu de

1. À. Hoffmann, !. c., p. 89-90. 2. A. Guesnon, Le Moyen Age, 1899, p. 250; A. Hoffmann, Robert de le Piere, etc., p. 53.

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XL III. PARTENAIRES ET JUGES

la Feuillée d'Adam de la Halle ". Le même nom figure deux fois dans les Congés de Baude Fastoul (v. 255, 547), et semble y désigner deux personnages différents. Gillot le Petit, sergent héréditaire, est nommé dans plusieurs actes des Archives d'Arras à partir de 1277. Est-ce le personnage qui figure comme juge dans le jeu-parti LXV ?

Nous ne possédons aucun renseignement sur Bau- descot (n° LXV).

La dame Margot {n° LXVIII) pourrait être la même qui échange un jeu-parti (n° CXLIV) avec Maroie (qui est peut-être Maroie de Diergnau; voir p. Lit).

Qui est la dame de Gadifer {n° LXXII1)? Nous l'ignorons.

Sire Ermenfroi (Hermenfroi), juge choisi par Robert de le Piere dans le LXXVIITI, apparaît en outre comme juge de Mahieu de Gand dans le CXXXIV. On identifie ce personnage avec un puissant banquier arrageois, Ermenfroi Crespin. Il est mis en cause, à propos de l'affaire de la tuille, dans une des satires artésiennes sous le nom de Frekin”. Son nom figure dans le Censier de 1261, dans l'état des dettes du comte d'Artois, rédigé le 1°" juillet 1274, enfin, son décès est inscrit à l'Obituaire au commencement (Pentecôte) de l'année 1277.

Hue d'Arras est juge de Jehan Bretel dans le XC et celui de Gillebert de Berneville dans le CXXXIX. Dans la poésie lyrique du moyen âge apparait une autre personnalité arrageoise portant le même prénom: Hue, auteur d'une chanson de croisade *, entre autres,

1. Ernest Langlois, Le Jeu de la Feuillée. Table des noms de personnes.

2. À. Jeanroy et H. Guy, Chansons et dits artésiens, pièce XIII, v. 42; cf. A. Hoffmann, Robert de le Piere. etc., p. 30.

3. Voir J. Bédier, Chansons de croisade, p. 136.

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Ë. AMIS DE JEHAN BRETEI. XLI

fut châtelain d'Arras au moins depuis 1213 et jusqu'à une date incertaine; en tout cas, en 1232 Baudouin, vraisemblablement son fils, lui avait déjà succédé. Le Huon des jeux-partis est le frère de ce Baudouin et apparaît dans des documents de 1257 et 1268.

E. Amis de Jehan Bretel.

Avant les jeux-partis d'Adam de la Halle, Jehan Bretel apparaît de nouveau comme partenaire, nous avons placé une suite de neuf pièces auxquelles participe l'un ou même deux des trois principaux partenaires de Jehan Bretel : Jehan de Grieviler, Cuvelier et Lam- bert Ferri. Nous y rencontrons en outre, parmi les auteurs, Jehan de Marli, Philippot Verdière, Robert del Caisnoi et Gamart de Vilers, et, parmi les juges, sauf Bretel lui-même, le Trésorier d'’Aire, Berselain (ou Bertelain), Édourd d'Angleterre, le comte d’Anjou, Simon Poucin (le boin Pouchinoïis, selon Zb), la dame de Fouencamp et Gillart. Nous avons à considérer ici les personnages qui n'ont pas encore été nommés précé- demment.

Sire Robert del Caisnoi (n° CIV) est probablement le même que Robillart de Kaïinsnoï (n° CXX).

Gamart de Vilers n'apparaît qu’une seule fois dans les jeux-partis (n° CVII), de même que la dame de Fouencamp, invoquée par lui comme juge (voir €t. II], p. 32). Gamart de Vilers est dit être de la maisnie de Gillart.

Berselain ou Bertelain {n° C) pourrait être, si cette dernière leçon est la bonne, un jeune membre de la famille de Bretel.

Les juges du CIV, entre Lambert Ferri et Robert

1. Voir A. Guesnon, Nouvelles recherches, etc., dans Le Moyen Age, 1901, p. 153.

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XLII III. PARTENAIRES ET JUGES

del Caisnoi, sont d’une exceptionnelle distinction : Edotart chef des Englois et le comte d'Anjou. De celui-ci il a été question précédemment (p. xn). Le chief des Englois désigne le jeune fils d'Henri II, nié en 1239, qui succéda à son père en 1272. Mile Hoffmann (p. 43-6) a examiné la question de savoir à quelle date ces deux grands seigneurs ont pu sc rencontrer à Arras et arrive à la conclusion que leur présence simultanée est signalée en 1263 et qu’elle est en outre probable à plusieurs dates entre 1259 et 1264 et même avant cette première date.

F. Adam de la Halle.

Adam le Bossu, fils de maître Henri le Bossu, em- ployé à l'échevinage d’Atras et surnommé de la Halle, était sans doute vets le milieu du xin‘ siècle ‘. Maïi- tre Henri mourut en 1290. Le fils maixtre Henri Adam est salué par Baude Fastoul dans les Congés (v. 498- 99), qui sont de 1272: c’est la première date qu'on puisse inscrire avec certitude dans sa biographie. Adami mourut dans le sud de l'Italie, entre 1285 et 1289, pro- bablement en 1288. D'une part, en effet, les premières laisses de sofh poème sur le roi de Sicile ont été com- posées après la mort de Charles 1°" d'Anjou, c’est-à- dire après le 7 janvier 1285, et d'autre part, les vers le copiste Jehan Mudot, neveu d'Adam, parle de son oncle mort, sont des premiers jours de février 1289. Ils semblent s'inspirer d'un événement récent. Le comte d'Artois avait pris Adam à son service, comme poète et comme musicien, et sähs doute l’emmetia-t-il

1. Ernest Langlois, Le Jeu de la Feuillée, éd., p. 1. Tou- tefois il est une fois le partenaire de Jehan de Grieviler qui est, si la mention du Nécrologe se rapporte bien à lui, mort vers 1254-55. Il y a une difficulté à éclaircir.

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F. ADAM DE LA HALLE XLII1

avec lui lorsqué, après le massacre des Vêpres Sicilien- nes, en 1282, il fut envoyé en Italie au secours de Charles d'Anjou.

Adam de la Halle échange quatorze jeux-partis avec Jehan Bretel {donc avant 1272). Un lui est adressé par ut ceftain Rogier (n° CXVIIT), autrement inconnu. Adam s'adresse une fois {n° CXXII) à Jehan de Grie- viler. Celui-ci apparaît aussi comme juge. Ce dertmer peut donc difficilement être identique à ce Jehan de Grieviler dont la mort est inscrite au Nécrologe à l’année 1254-55, ou biet il faut reculer la date de naissance d'Adam d’une vingtaine d'années. Celui-ci est invoqué une fois comme juge, savoir, par Chopart {n* CXXXVIT). Il est probable que le juge appelé Adam tout court dans l’autre jeti-parti Copart (Chopart) figure (n° L) est Adam de la Halle. Les juges figu- raht dans les jeux-partis d'Adam sont (en dehors de Grieviler, déjà nommé) sire Audefroi [Louchatt], Dragon, Ferri, Evrart (autrement inconnu, CXVI), le sire de la Tieuloie et Robillart de Kainsnoi, qui est probablement identique 4 Robert del Caisnoi !.

Le sire de la Tieuloie apparaît uniquement comme juge du CXVIIÏ, le même Rbgier est partendite. Le comte Loïisne, dan8 son Dfttionnaire topogra- phique du Pds-de-Calais, p. 368, eriregistre deux loca- lités nommées La Thieuloye, d'abord La Thieuloye, canton d’Aubigny, et La Thieuloye, lieu dit, ancienne abbaye de femmes de l’ordre des Frères Prêcheurs, fondée au tiv° siècle dans la banlieue d'Arras. Le sire de le Tieuloie protégeait évidemment les poètes, puisdüe Baude Fastoul le salue (Congés, str. 33; B. N. fr. 25566, fol. 256) eh ajoutant : « Je l'ai servi long- temps ». En 1310, l'hôpital de Saint-Jean en l’Estrée

1. Voir ci-dessus, p. XXXvVH et xLI.

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XLIV III. PARTENAIRES ET JUGES

payait une rente « aux hoirs le signeur le Tieuloie » (B. N: fr. 8533, fol 27).

G. Petits poètes artésiens.

Dans cette section nous avons d'abord à examiner un premier groupe (n° CXXIV-CXXXI), figurent comme auteurs Guillaume le Vinier et son frère Gilles. Nous y voyons comme partenaires un certain Thomas (n° CXXIV), qui est peut-être Thomas Herier, nommé en toutes lettres dans une parture échangée avec Gille- bert de Berneville (n° CXXXVIII), Andrieu Contredit (n° CXXV), Colart le Bouteillier (n° CXXVI), le moine d'Arras (n° CXXXVII), qui est peut-être le même poète qui est nommé ailleurs Moniot d'Arras, Adam de Gi- venci (n° CXXVIII), Simon d’Authie (n° CXXXI). Comme juge apparaît une fois Pierre de Corbie (n° CXXVIIT).

Gilles le Vinier est nommé deux fois dans les procé- dures de 1232, qui l'associent au clerc de l'évêque, sans dire à quel titre. Il apparaît pour la première fois dans trois actes du 21 décembre 1225. Il était alors cha- noine de Lille et official d'Arras. Le titre de chanoine d'Arras lui est donné en 1234. En 1236 nous le voyons fonder une première chapellenie dans la cathédrale d'Arras. Une autre fondation semblable suivit de près la première ; les actes qui s’y rapportent sont compris entre les années 1241 et 1248. Après avoir fait un voyage en Terre-Sainte, il mourut, semble-t-il, à Arras le 13 novembre 1252.

Son frère Guillaume le Vinier était clerc, marié et bourgeoiïs d'Arras. Il mourut en 1245 au commence- ment de l'été ?.

1. H. Guy, Adan de le Hale, p. 45, n. 3.

2. Sur Pierre de Corbie, Simon d'Authie, Gilles et Guillaume le Vinier, voir A. Guesnon, Recherches biographiques sur les trou- vères arfésiens, extrait du Bulletin historique et philologique, 1894.

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G. ANDRIEU CONTREDIT XLV

Thomas Herier (ne® CXXIV et CXXX VIII) célèbre dans une de ses chansons (R. 467) Jeanne, fille de Si- mon de Dammartin, qui rentra en France après la mort de son mari, Ferdinand ITI de Castille, survenue en 1252, succéda à sa mère Marie comme comtesse de Ponthieu et mourut en 1279. Ces deux dates déter- minent approximativement l’activité poétique de Tho- mas Herier !. |

Messire Andrieu Contredit d'Arras apparaît dans le CXXV comme partenaire de Guillaume le Vinier. Ce dernier étant mort en 1245, Andrieu a être actif comme poëte avant cette date. Le Nécrologe d'Arras mentionne à l’année 1207 un Contredit, à l'année 1225 Contredite femme Andrieu, et à l'année 1248, Contre- dis Andrius. Cette dernière date est sans doute celle de la mort de notre trouvère. Il a à son actif, outre le jeu- parti, quinze chansons d'amour, un lai et une pastou- relle. Il envoie une de ses chansons à Marote vers Der- gan. Dans cette personne il faut sans doute reconnaitre cette Maroie de Diergnau, de Lille, dont ilresteun frag- ment de chanson (Raynaud 1451), peut-être aussi la dame Marote ou Maroie qui a composé avec dame Mar- got notre CXLIV. Cette dernière est peut-être la même Margot qui juge un jeu-parti de Jehan Bretel.

Colart le Bouteillier est le partenaire de Guillaume le Vinier dans le CXXVI. Nous avons vu précédem- ment que le Colart qui est l'auteur des trois jeux-partis ns XITI-XV est Colart le Changeur, probablement dif- férent de Colart le Bouteillier. Des quatorze pièces, chansons et jeux-partis qui, dans la Bibliographie de G. Raynaud, figurent sous le nom de Colart le

1. G. Grôber, Grundriss, II, 1, p. 950-517.

2. Voir a la page précédente.

3. Voir A. Guesnon, Nouvelles recherches biographiques sur les trouvéres artésiens (Le Moyen Age, 1902, p. 160).

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XLVI III. PARTENAIRES ET JUGES

Bouteillier, une doit être retranchée : c'est la pastou- relle (R. 962), dont l’auteur est à vrai dire Jehan de Nueville, mais qui a été dédiée à Colin le Bouteillier, ce qui explique l'attribution erronée. Colart, pour sa part, adresse une de ses chansons à Jehan de Nueville (Ray- naud 839}. Les autres destinataires de ses chansons sont : Maistre Willaume, sans doute Guillaume le Vinier {R. 137 et 1610), Bretel (R. 314), Phelippot Ver- diere (R. 1875) et un certain Rogon à Sapegnies (Sapi- gny, village d'Artois, aux environs de Bapaume). En- fin, Henri Amion adresse à Colart (sans doute Colart le Bouteilljer) une chanson (R. 825). Le Boutillier qui est juge de Robert de le Piere (ne CXXXVI) est-ce Colart le Bouteillier, plutôt que le Robert le Bouteillier qui apparaît comme juge dans le jeu-parti de Gillebert de Berneville avec Thomas Herier (n° CXXXVIII)? En dehors du synchronisme qui ressort de ce qui précède on ne sait rien de la vie de Colart le Bouteillier ni s’il existait un lien de parenté quelconque entre celui-ci et Robert le Bouteillier.

Le Moine d’Arras, partenaire de Guillaume le Vinier dans le CXXVII, est probablement le même que le chansonnier Moniot d'Arras. C'est vraisemblablement un sobriquet ‘.

Simon d’Authie était chanoine d'Amiens ; dans un document de 1228 il est qualifié de doyen du chapitre. Dans diverses affaires d'ordre judiciaire, dès 1222, il apparaît comme avocat de l'abbaye de Saint-Vaast. Il intervient, en 1232, dans un procès contre le chapitre d'Arras. Dans les pièces relatives à la suite de ce pro- cès, Simon d’Authie est mentionné avec deux autres ecclésiastiques, Adam de Givenchy et Gilles le Vinier, déjà nommés. Adam [de Givenchy] figure comme juge

1. À. Guesnon, Nouvelles recherches, etc. (dans Le Moyen Age, 1902, P. 154).

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G. COL. LE BOUTEILLIER ET P. DE CORBIE XLVII

dans le jeu-parti CXXXIII de Simon d’Authie. Telui-ci est le partenaire de Gilles le Vinier dans le CXXXI, et celui de Hue le Maronnier dans les n°’ CXXXITet CXXXITI. Ce dernier n'apparaîtpas ailleurs.

Pierre de Corbie, qui ne figure dans les jeux-partis que comme juge, et une seule fois (n° CXXVIII), invo- qué par Guillaume le Vinier, est probablement le même que le poète qui a composé trois saluts d'amour, trois chansons et deux pastourelles. Mais est-il le même que le personnage ecclésiastique rencontré par A. Gues- non dans des documents d'archives artésiens ? Si oui, il appartient à la génération la plus ancienne représen- tée dans les jeux-partis. Magister Petrus de Corbeia était en effet chanoine de Notre-Dame d'Arras à la fin du xu° siècle. [Il figure comme témoin, en janvier 1188 {v. st.), dans une charte concernant les alleux de l’ab- baye de Loos-lées-Lille. Magister Petrus de Corbeia, canonicus Atirebatensis ecclesie, est mentionné de nou- veau en 1191 et en juillet 1195. II n'était pas prêtre, et mourut simple diacre. L'obituaire de l'église inscrit son anniversaire au 26 novembre. L'année de sa mort est inconnue, L'architecte Villard de Honnecourt dit qu'un certain Petrus de Corbeia avait collaboré avec lui au chœur d’une église dessiné dans son album. « Puisque Villard de Honnecourt a construire l'ab- side de la cathédrale de Cambrai vers 1230, il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'il eût connu alors, à plus forte raison auparavant, un clerc d'Arras pourvu d’un canonicat dès 1188 ». (A. Guesnon).

Les deux pièces {n° CXXXII et CXXXIII) échan-

gées entre Hue le Maronnier et Simon d'Authie, déjà mentionnés, nous amènent à un groupe de quatre

1. Recherches biographiques sur les trouvères artésiens (tirage à part du Bulletin historique et philologique, 1894).

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XLVIII III. PARTENAIRES ET JUGES

pièces qu'il convient d'étudier ensemble. Dans le CXXXIV. les partenaires sont un certain Henri et Mahieu de Gand et les juges Vilain d’Arras et sire Her- menfroi [Crespin] ‘. Dans le CXXXV figurent Robert (cf. la pièce suivante) et Mahieu de Gand, dans le CXXX VI nous retrouvons Robert de le Piere, déjà men- tionné ip. xxxv), et Mahieu de Gand. Le premier n'a pas d’envois; dans le second sont invoqués Boutillier et Coppin. Le CXXXVIT, enfin, est échangé entre un certain Robert et un certain Chopart, et les juges sont Rasse le Waïdier et maître Adam de la Halle.

Outre des jeux-partis, Mahicu de Gand a composé quatre chansons, dont trois sont dédiées à Jehan Bretel, à sire Audefroi [Louchart] et à Henri Amion. Ce der- nier personnage peut légitimement être identifié avec le partenaire, nommé Henri tout court, de Mahieu de Gand dans le CXXXIV.Robert, partenaire de Mahieu dans le CXXXV, est sans doute Robert de le Piere, nommé dans la rubrique de la pièce suivante. Reste la question de savoir s'il faut reconnaître Mahieu de Gand dans le Mahieu du XII, parmi les unica du manuscrit R. Mais étudions d’abord quelques parte- naires et juges de ce groupe.

Henri Amion, clerc, dédie une chanson (R. 825) à Colart le Bouteillier et est probablement identique au Henri Amion mentionné par Baude Fastoul dans ses Congés iv. 98).

A. Guesnon * émet l'hypothèse que Vilain d'Arras est un pseudonyme ; le personnage qu'il cache n'a pas été identifié. Tout ce que l'on sait de lui est qu'il dédie ses trois chansons au prince du Pui (probablement

1. Voir p. xt.

2. À. Hoffmann. Robert de le Piere, etc., p. 30 et 40.

3. Le Moyen Age, 1902, p. 153-4; À. Hoffmann, Robert de le Picre, etc., p. 40.

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G. MAHIEU DE GAND BOUTEILLIER XLIX

Jehan Bretel), à Henri de Vaudemont (1246-1270) et à Hue d’Arras ‘.

L'un des juges du CXXXVI est Boutillier. Nous avonsdit précédemment(p.xLvi)qu'il n’y a aucun moyen de décider s’il faut entendre Colart le Bouteillier, ou bien Robert le Bouteillier, juge de Gillebert de Berneville dans le CXXXVIII. Dans le cas il s'agirait ici de Colart le Bouteillier, il serait assez naturel que le Colart, partenaire de Mahieu dans le XII, fûtce même Colart le Bouteillier et que Mahieu fût Mahieu de Gand. Mais, d'autre part, il n’est pas prouvé que les auteurs des unica du manuscrit R appartiennent à l’école d'Arras ni même à la même génération que les poètes dont il est question pour le moment. Dans ces conditions, il vaut mieux considérer les Mahieu et Colart, auteurs du XII, comme autrement inconnus *.

L'un des juges du CXXX VI, échangé entre Mahieu de Gand et Robert de le Piere, était, disions-nous, Boutillier. L'autre est Coppin. Messire Alart de Cans (Raynaud 381)* et Jehan Erart (Raynaud 2055, inéd.) envoient chacun une chanson à Copin Doucet, Robert de le Piere (Raynaud 803; éd. Waitz, Gillebert de Berneville, p. 78) en envoie une à Copin. II s’agit vraisemblablement d'un seul et même personnage, membre d’une puissante famille arrageoise, Copin ou Jakemon Doucet. Ses propriétés sont mentionnées

1. Grôber, Grundriss, I], 1, p. 951.

2. 11 faut rectifier dans ce sens ce que nous avons dit en tête de la chanson XII.

3. La seigneurie de Cans (De Campis) est située a Coutiches, dans le voisinage immédiat d'Orchies, arrondissement de Douai. Voir A. Guesnon, Nouvelles recherches, etc., dans Le Moyen Age, 1902, p.155.

4. Éd. Hannes Spanke, Eine altfranzæsische Liedersammlung. Der anonyme Teil der Liederhandschrifien KNPX (Romanische Bibliothek, Nr. 22), Halle, 1925, XX, p. 40 (notes, p. 362); éd. partielle dans l’AH'ist. litt., XXIII, 525.

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L III. PARTENAIRES ET JUGES

dans un document de mars 1260 et dans le censier de 1261. Sa veuve-est nommée en mars 1265. La mort de Copin se place, par conséquent, entre ces deux dernières dates. Il était échevin en 1260. La question de savoir si Copin doit être identifié avec Chopart, partenaire d’un jeu-parti avec Robert, a été examinée par Mie Hoffmann, qui y répond par la négative ‘. On ne peut savoir si Robert, auteur, avec Chopart, du jeu-parti CXXX VII, doit être identifié avec un quelconque des autres Robert qui apparaissent dans les jéux-partis.

Gillebert (ou Guillebert) de Berneville? apparaît comme auteur dans les n°* CXXXVIII-CXLI. Il a pour partenaires Thomas Herier (n° CXXXVIIT), une certaine dame de Gosnai * (n° CXXXIX), « Amour » (qui est sans doute le pseudonyme d’une dame, CXL) et le duc de Brabant {n° CXLI). Les juges de ces quatre pièces sont Robert le Bouteillier et Mikiel le Waisdier teinturier »), Hue d’Arras et Ro- bert Bosquet (cf. t. IT, p. 153), la « comtesse » et le châtelain de Beaumetz, Raoul de Soissons et le comte d'Anjou. L'activité poétique de Gillebert peut être pla- cée approximativement entre les annéee 1255 et 1280. Il envoie une rotrouenge (R. 1533) à Girart de Valen- ciennes et des chansons entre autres à Audefroi Lou- chart, à Erart de Valéry (mort en 1277), à Béatrice, veuve de Guillaume de Dampierre. C'est peut-être cette dernière qui doit être identifiée avec la comtesse mentionnée ci-dessus, à moins que ce ne soit Béatrice d'Audenarde, destinataire d’une autre chanson de Gil-

lebert.

1. A. Hoffmann, Robert de le Piere,etc..p. 32-34. 2. Berneville, Pas-de-Calais, arr. Arras, con Beaumetz-les.

Loges. 3. Gosnay, Pas-de-Calais, arr. Béthune, cer Houdain.

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G. Gil.LEBERT DE BERNEVILLE LI

Le duc de Brabant, partenaire de Gillebert dans le CXLI, est Henri III (1248-1261), connu par ailleurs comme chansonnier et comme protecteur de poètes.

Mikiel le Waïidier, mentionné dans une satire arté- sienne (n° XXIV, v. 223, de l'édition A. Jeanroy et H. Guy), était échevin en charge lors de l'affaire de l'impôt (dont la date est incertaine, mais en tout cas antérieure à 1260). M. Guy (p. 151) écrit que le frère de Mikiel le Waïdier est cité dans le Nécrologe à l’an- née 1275, Saint-Remy, et qu'un autre membre de la famille, Raoul le W., est mentionné dans le Jeu de la Feuillée, v. 880. L'un ou l'autre est-il identique à Rasse le Waidier, juge de Robert [de le Piere?] dans le no CXXXVIT? :

Nous n'avons pas trouvé ailleurs le nom de Robert Bosquet. Mais le même nom de famille apparaît dans les documents artésiens.

Le châtelain de Beaumetz (c'est évidemment ainsi qu'il faut interpréter le biaume du ms. C), juge dans le CXL, désigne soit Gilles ([1}, seigneur de Beaumetz et châtelain de Bapaume, encore vivant en 1267, soit son fils Robert, qui figure dans cette fonction dans un document du 20 mai 1273 !.

Les deux femmes qui ont composé le CXLIII, Sainte des Prez et la dame de la Chaucie, ne sont pas autrement connues. Maïs elles appartenaient selon toute probabilité à l'école artésienne. Notons que Sainte des Prez porte le même nom d’origine qu’un chansonnier dont le nom ne figure pas dans les biblio- graphies : c'est Gui des Prés qui a signé en toutes lettres une chanson du ms. de Sienne (Raynaud 2017) que Georg Steffens a à tort revendiquée pour Perrin d'Angicourt.

1. À. Guesnon, Le Moyen Age, 1909, p. 80.

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LIl III. PARTENAIRES ET JUGES

Dans la pièce suivante (n° CXLIV) une dame Margot propose un jeu-parti à la dame Maroie ou Marote. Nous avons déjà dit (p. xr) que Margot est très probablement la même qui figure comme juge de Cuvelier dans le LXVIII. Maroie pourrait être la même que Maroie de Diergnau (appelée à tort de Dregnan par G. Ray- naud et d’autres), qui tire son nom de Dieregnau, Dier- gnau, Dergnau, faubourg de l’ancien Lille, avec château féodal, dont la place actuelle dite « des Reignaux » in- dique la situation. On a conservé de Maroïe de Dier- gnau un fragment de chanson {Raynaud 1451); elle est la destinataire d’une des chansons d’Andrieu Con- tredit ‘.

Nous avons rattaché à la fin de cette section, faute de pouvoir leur assigner une place plus indiquée, cer- taines pièces dont les rapports avec l'école artésienne sont incertains.

Ainsi, nous ne savons à vrai dire rien de Perrot de Beaumarchais {n° CXLV) dont la partenaire, dans un jeu-parti incomplet, est anonyme.

Gerart de Valenciennes {n° CXLVI) n'est susceptible d'aucune identification; mais c’est vraisemblablement le même que le destinataire d’une chanson de Gillebert de Berneville (voir p. 1). On ne pourrait présenter que des hypothèses sur son parienaire sire Michel.

Nous avons traité de Cardon à propos du roi de Navarre (p. xx}.

1. À. Guesnon, Nouvelles recherches, etc. (Le Moyen Age, 1901, p. 160). Cf. ci-dessus, p. xLv.

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H.— PIÈCES ISOLÉES DES MANUSCRITS C,/,0ETU Lil

H. Pièces isolées des manuscrits C, 1, O et U.

Les pièces de cette section ne fournissent en général aucun renseignement permettant d'identifier les auteurs. Qui est ce Jehan qui a collaboré au ne CXLIX? II n'y a aucune raison, malgré l'identité du prénom, de voir dans son interlocuteur messire Bouchart de Marli, dont on possède une chanson (Raynaud 188)1. A propos des auteurs du CL, Raoul et Tierri, on pour- rait ressusciter, mais probablement avec peu de profit, la question de l'existence de Tierri de Soissons, contes- tée par l'éditeur de Raoul de Soissons, M.E. Winkler. Bestorné, l’un des auteurs du CLI, a laissé cinq chansons ; mais on ne possède aucun renseignement sur lui, pas plus que sur son partenaire Gautier. Ce Gautier est-il identique avec l'un quelconque des poètes nommés en tête de notre édition {p. 195) ou bien avec ce Gautier qui figure dans un fragment (n° CLXXVII) qui, probablement, appartient à l'école d’Arras plutôt qu’à celle de Reims, bien que nous l’ayons inséré dans la dernière section de notre édition parce qu’il n’a été conservé que dans le manuscrit 7?— Bertran, à qui un sire Guichart, inconnu par ailleurs, adresse le CLII, porte le même nom qu'un juge invoqué par Lambert Ferri (n° LII), par Jehan de Vergelai (n° LXXXI) et par Perrin d'Angicourt (n° XCIV), mais rien ne permet de conclure à l'identité. Plus impénétrable encore est le mystère qui entoure une dame et son ami, parte- aaires du CLIII, et leur juge Gautier de Pontis, nommé d’ailleurs dans un couplet à coup sûr apo- cryphe. Et qui peuvent être messire Joffroi Baré et

1. Bochart tout court figure aussi dans l'envoi d’une chanson à refrain, anonyme (mais envoyée de Nanteuil), Raynaud 522, publiée par P. Tarbé, Chansonniers de Champagne, p. 101, d’après l'unique manuscrit (O).

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LIV III. PARTENAIRES ET JUGES

son partenaire sire Aimeri(n° CLIV)?— Enfin, du roi d'Aragon et d'Andreu il a été question précédem- ment {p. xvit, n. 3).

J. Unica du chansonnier d'Oxford (I).

Dans vingt-cinq des vingt-six pièces de la dernière section apparaît comme auteur un certain Rolant, une fois (n° CLXII) appelé Rolant de Reims. Ses par- tenaires sont : Jacques de Billi (trois fois), Jehan de Bar (deux fois), Jehan de Chison (n° CLXII), Bronekin ou Burnekin et Jehan de Baion ensemble (dans le CLXIV), Thibaut de Bar, Quaré, Aubert ou Au- bertin, Perrin, une dame {quatre fois) et un certain sire (dix fois), et ses juges : la comtesse de Linaige et sa sœur Mahaut de Commercy (n° CLVI), Raoul de Mercis (n° CLVITT), Jaquet de Longuion (n° CLXII), Jehan de Bar (n°* CLXII et CEXIV), Haibrant de Broiïes et Gillet d'Avocourt (n° CLXXXI). Les couplets de l’u- nique pièce Rolant ne figure point (n° CLXVII) s'échangent entre une certaine Lorete et une autre dame qu’elle appelle « sœur »; la comtesse de Linaige et sa sœur Mahaut, déjà mentionnées, y sont juges.

Sur plusieurs de ces personnages nous pouvons nous exprimer brièvement. Du chef d'école nous ne savons que le nom. Messire Jacques de Billi tirait son nom sans doute d'une des localités appelées Billi, qui figurent dans les annuaires modernes au nombre d’une douzaine, Bronekin ou Burnekin est un nom qui se rencontre dans diverses pièces d'archives provenant de PEst de la France, mais aucun indice ne permet d’iden- tifier le partenaire de Rolant de Reims. Jehan de Baion

1. Nous faisons ici abstraction du fragment (n° CLXXVII) dont il a déjà été question incidemment (p. sut).

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J. UNICA DU CHANSONNIER D'OXFORD LV

porte le même nom qu'un chroniqueur dominicain de Marmoutier (d'environ 1326), mais il serait téméraire de conclure à l’identité des personnages. Haibrant de Broies (ms. de brui es), Gillet d'Avocourt, Lorete, Quaré et Aubert ou Aubertin ne nous représentent que des noms. Même le nom fait défaut dans les désigna- tions « sire » et « dame «. Quant à identifier Perrin (n° CLXXVI) à Perrin d'Angicourt, comme on l'a proposé, rien à vrai dire n'y autorise. De Raoul de Mercis (n° CLVIIT) nous savons seulement qu'il tirait son nom d’une localité du département actuel de Meurthe-et-Moselle. Quant à Jehan de Chison, il tirait probablement son nom de la ville de Cysoing, mais il est incertain s'il appartenait à la famille noble qui portait ce nom, connu dans l’histoire de la poésie lyrique.

Il nous reste ainsi à parler de Thibaut et Jehan de Bar, de Jaquet de Longuion (n° CLXII) et des deux dames dont le jugement est invoqué dans les envois des CLVI et CLXVII.

M. Fritz Lubinski, dans une étude soigneuse, mais encombrée d'hypothèses, qu'il a consacrée aux person- nages mentionnés dans les unica du manuscrit d'Ox- ford ‘, part de la constatation que Rolant de Reims, dans le jeu-parti CLXXI, adressé à Thibaut de Bar, parle d'une expédition préparée contre Rome par « le roi d'Allemagne » :

Thiebaus de Bair, li rois des Allemans An vuelt aler a Rome por avoir L'ampire.....

Les expéditions qui peuvent entrer en considération sont, selon M. Lubinski, celles de Conrad (1252), de

1. Fritz Lubinski, Die Unica der Jeux-partis der Oxforder Lie- derhandschrift (Romanische Forschungen, XXII, 1908, p. 506-098).

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LVI III, PARTENAIRES ET JUGES

Corradin (1265) et d'Henri VII (1310). Comme, « pour des raisons linguistiques et matérielles », continue-t-il, nos poésies ne pourraient appartenir à une époque aussi avancée, l’expédition d'Henri doit être exclue d'avance. D'autre part Corradin n'était pas « roi des Allemands » et son expédition avait un caractère trop privé pour avoir pu susciter une aussi vive attention dans l’Est de la France. Ainsi il ne resterait que celle de Conrad. Le Thibaut serait alors Thibaut II de Bar (1240-1296), connu par ailleurs comme poète lyrique. Jehan de Bar serait son fils. On ne connaît pas exacte- ment les dates biographiques de celui-ci, on sait seule- ment que sa mère, morte en 1317,lui survécut. Comme Jehan était du second mariage, contracté postérieu- rement à 1253, sa participation aux jeux-partis aurait pu avoir lieu vers 1270 au plus tôt.

Pour mettre hors de cause l'expédition d'Henri, M. Lubinski invoque des raisons d'ordre linguistique. Est-ce bien avec raison ? Dans nos pièces nous trouvons poir pour pooir,ust pour 2üst. Ces contractions sont précisément caractéristiques pour le début du xive siè- cle. M. Lubinski, qui se refuse à prendre en considé- ration pour la datation de nos jeux-partis l'expédition de 1310, a pourtant lui-même conçu des doutes sur le bien fondé de cette exclusion, puisqu'il a épinglé à sa démonstration la note que voici (p. 509, n. 2) : « En soi il serait possible de repérer un Thibaut de Bar aussi à cette dernière date : ce serait Thibaut, archevêque (?} de Liège, qui suivit le roi Henri, son parent, à Rome et mourut en Italie. Par cette hypothèse s'expliquerait même mieux le fait qu’on parle à la cour de Bar d’une expédition à Rome du roi d'Allemagne. Même un Jehan de Bar est mentionné expressément comme vas- sal de l'évêque, par Bonnardotet Wolfram, Jahrbuch der Gesellschaft für Geschichte Lothringens, 1895, p- 242 et suiv. Jaikes de Longuyon, Burnekin et Jehan

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J. UNICA DU CHANSONNIER D'OXFORD LVII

de Baiïion [sur lesquels M. Lubinski émet diverses hypothèses] conviendraient, eux aussi, mieux à cette époque qu’à une époque antérieure... »

Il est utile de rappeler dès maintenant que le nom de Jacques de Longuyon est connu par ailleurs dans l’his- toire littéraire : c’est celui de l’auteur du poème des Vœux du Paon. Dans son poème il se nomme lui- même Jaques de Langhion et déclare être de Lorraine. Il a même pris soin de faire connaître le protecteur qui le poussa à « rimoier ». C'était Thibaut de Bar :

Tybaus fu mors a Romme, avec un lembourgis Qui empereres ert, si ot a non Henris, De Luxembourc fu quens, et chevaliers eslis…

On a voulu voir dans ce Thibaut, soit Thibaut II, comte de Bar, soit Thibaut II, duc de Lorraine. Gas- ton Paris a montré qu'aucune de ces identifications ne pouvait être acceptée; d’après lui, il fallait chercher dans la famille de Bar, mais non parmi les comtes de Bar, le protecteur de Jacques de Longuyon, et M. Bon- nardot a établi solidement que notre auteur entendait parler de Thibaut, évêque de Liège, tué à Rome au cours d'une escarmouche, le 29 mai 1312, lequel était un des fils du comte de Bar, Thibaut II. L'empereur dont il parle est Henri VIT, de la maison de Luxem- bourg, mort, non pas à Rome, comme dit le poète, mais à Buonconvento, près de Sienne, le 24 août 1313 :.

Nous voyons donc, d'une part, Jacques de Lon- guyon, en terminant ses Vœux du Paon, invoquer, vers 1313,le souvenir de son protecteur Thibaut, « qui de Bar fut natif », et de l'empereur Henri de Luxem-

1. Voir A. Thomas, Histoire littéraire de la France, XXXVII, p.2,et F. T. H. Fletcher, Étude sur la langue des Vœux du Paon (Paris, 1924). Langhion est Longuyon, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Briey.

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LVII III. PARTENAIRES ET JUGES

bourg, morts tous les deux au cours d'une expédition à Rome; d'autre part, Rolant de Reims fait allusion, dans un jeu-parii il a comme partenaire Thibaut de Bar, aux préparatifs d'une expédition dirigée contre Rome, d'un « roi des Allemands » ; c'est le même Ro- lant de Reïins qui, dans un autre jeu-parti, appelle ie jugement de Jehan de Bar, tandis que son partenaire Jehan de Chison (peut-être le fils du trouvère Jacques de Cvsoing, selon M. Lubinski}, invoque Jaiquet de Longuion. « 1! est vraisemblable que ce Jaiquet de Longuion, écrit M. Thomas (p. 4}, est l’auteur des Vœux du Paon. Rien ne permet de dater avec précision le jeu-parti Jehan de Chison le prend pour juge ; mais tout porte à croire que c’est dans la première par- tie de sa carrière que notre auteur a fréquenté ce milieu poétique ».

Avant de conclure, dans un sens ou dans l'autre, voyons d'abord les personnalités qui nous restent à examiner. Deux femmes sont appelées à juger les jeux- partis CLVT et CLXVII, Maheut de Commercy et sa sœur la comtesse de Linaige. Qui sont-elles ?

G. Grüber' veut identifier Mahaut de Commercy avec Mahaut de Deux-Ponts qu'épousa (avant 1240) le comte de Montbéliard. Celui-ci avait part au fief de Commercy depuis 1248. Mahaut de Deux-Ponts mou- rut en 1274, comme héritière de Sarrebruck. Mais au- cune de ses sœurs n'était comtesse de Linaige (qui désigne Leiningen, selon M. Lubinski). A cet argument contre l'identification, M. Lubinski ajoute cet autre qu'il n'était pas indiqué de qualifier cette Maheut de dame de Commercy, car elle figure dans les documents sous Ja désignation Comitissa Sarepontis ou Comitissa Montis Falconis, et il propose une autre Maheut qui

1. Grundriss, Il, 1, p. 966, n. 1.

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J. UNICA DU CHANSONNIER D'OXFORD LVIX

pouvait avec plus de droit être qualifiée de Commercy. Le fils de Maheut de Sarrebruck, Simon IV, épousa en effet la dernière héritière de Commercy et devint ainsi le seigneur de ce lieu. Après la mort de sa première femme (qui eut lieu avant 1270), il contracta un nou- veau mariage avec une certaine Mahaut dont la famille n'est pas connue. Cette dame, qui portait de plein droit le qualificatif de Commercy, pourrait être identique à la Maheut de nos jeux-partis. Comme son nom de famille n'a pas été conservé par les documents, elle pouvait avoir une sœur qui était comtesse de Leinin- gen, mais il est vrai que rien ne prouve qu'ilen ait été ainsi. Quant à l'hypothèse tendant à faire de Lorete et de sa sœur, partenaires du jeu-parti CLXVIT, des sœurs aussi de Mahaut de Commercv et de la com- tesse de Linaige, hypothèse émise par Grôber, rien dans le texte ne l'autorise.

On peut donc dire, en conclusion : que ja mention d'une expédition d’un roi d'Allemagne à Rome semble s'appliquer à un fait réel et récent; que Îles dates biographiques concernant les personnages des jeux- partis en question concordent mieux si l'on place la composition de ceux-ci à la veille de l'expédition d'Henri de Luxembourg, qui eut lieu en 1310 ; et que, par conséquent, il faut voir dans ce groupe la der- nière floraison d'un genre littéraire qui avait eu sa plus grande vogue une quarantaine d'années plus tôt, à Arras, au temps de Jehan Bretel. A l'appui de cette datation tardive, confirmée par la langue des jeux-partis, comme nous l’avons dit, et avec laquelle l’âge même du manus- crit, exécuté en Lorraine, concorde parfaitement, vient s'ajouter un argument d'un autre ordre. Ce groupe est en effet le seul qui contienne des parodies imitées des sottes chansons. Le genre de la sotte chanson est lui-même un genre tardif. Il n'existe aucune pièce de ce genre qui soit sûrement antérieure à celles que le

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LX III. PARTENAIRES ET JUGES

même manuscrit d'Oxford nous a conservées et qui ont elles-mêmes, comme le groupe de jeux-partis dont nous parlons, évidemment été composées en pays

lorrain :.

1. Sur un nouvel argument, tiré de la versification, voir €t. II, p. 304.

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RECUEIL GÉNÉRAL

DES JEUX-PARTIS

A. LE COMTE DE BRETAGNE

I

(Raynaud 840)

ManuscriTs : Æ, p. 261 b; N, fol. 128 b; O, fol. 18 vo b;

P, fol. 198 vo b; X, fol. 179 b. La musique est notée dans tous les manuscrits.

Éorrions : La Borde, Essai sur la musique, II, 176 (d’après Æ) ; Auguis, Les Poëtes françois, II, 24 (d'après La Borde); P. Paris, Le Romancero françois, p. 160 base de P, avec omission des str. IV et V).

VERSIFICATION. Elle est des plus singulières. Les huit coblas singulars (la rime a est identique dans I et II, la rime b de II devient rime a dans III) dont ce jeu-parti se compose dans l’état il nous a été conservé, ont cela de

commun que, dans toutes, la disposition des rimes est la même : ababbaabb

Dans les couplets I, II, VI-VIIT tous les vers sont octosyl-

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2 A. —— LE COMTE DE BRETAGNE

labiques et toutes les rimes masculines. Mais les couplets III-V sont très irrégulièrement versifiés.

La rime a est masculine dans III, mais féminine dans IV et V, la rime b est féminine dans III, mais masculine dans IV et V.

Les vers sont tantôt de huit, tantôt de sept syllabes, sans qu'on puisse y entrevoir aucune sorte de règle. Les cinq manuscrits ne varient pas beaucoup à ce propos :

12345678 9

III N 8 87778 8 7 7 P 87767787 7 KO 87777887 7

IV N 7888887788 KP 78 7887788

V XNX 88 7877788 P 8 868 7 7788

O 8 88877788

Il n’est pas probable que la pièce ait été versifiée origi- nairement d’une manière aussi bizarre; elle a probablement subi la fantaisie d’un remanieur. Notons que les manus- crits sont tous apparentés, NX de plus près que les autres. Il nous a paru le plus prudent de conserver, même en ce qui concerne la mesure, la leçon du manuscrit base N, sauf au v. 30, ce manuscrit semble avoir un cil de trop, et au v. 39, le sens semble imposer la leçon de O. Voici un tableau des strophes :

NP K X O0 I Bernart, a vos vueil demander I I I Il Cuens de Bretaigne, sanz fauser I IT I III Bernart de la Ferté, amis IT V IV Cuens, et je di sanz largesce IV V Bernart, j'ai toz jorz oi dire V V VI VI Cuens, je n’en quier ja estre mu VI HI VII Bernart, quant nos sonmes d’un gré VII VIII Sire quens, sachiez, mout me dot _—

PARTENAIRES. Rubrique de XNPX : Li cuens de Bre- taigne. Son partenaire est Bernart de la Ferté.

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I. LE COMTE DE BRETAGNE A BERNART DE LA FERTÉ 3

Juces : Le comte d'Anjou et le comte de Gueldre (Guelle). QuesTion. Le comte de Bretagne : Quelle vertu doit

être préférée chez un chevalier, la bravoure ou la libéralité ? Bernart de la Ferté : Celle-ci.

Graphie de N.

I Bernart, a vos vueil demander De deus choses la plus vaillant : Prouece, que tant oi loer,

Ou largece, qu'on aime tant,

5 Si m'en dites vostre senblant; Car j'ai oi touz jorz conter Sanz proëce ne puet monter Nul chevalier tres bien avant

9 Qui d'armes soit entremetant.

Il Cuens de Bretaigne, sanz fauser, Largesce vaut meuz, ce m'est vis, Car largece fet homme amer A trestoz ceus de son païis :

14 Meesmement ses anemis Puet on conquerre par doner, Et si en puet on acheter L'amor au roi de Paradis,

18 Et qui l’a, mout li est bien pris.

III Bernart de la Ferté, amis, Ne quit pas que proëce vaille Largesce, ançois m'est avis Qu’ele senble feu de paille : 23 Quant est ars, bien sanz faille,

1-6 KOX C. j'ai touz jorz (X omet jorz) ©. 8 O Nuns

chevaliers.

Il-10 P Sire foi que vous doi porter 11 Après meuz, ZX ajoute assés 12 X Que 1.

Ill-19 P Sire de 20 KOP Ne cuit sanz proece vaille 22 P

Qu'’el senble a f.

AT Google

4 A. —— LE COMTE DE BRETAGNE

Riens ne vaut; por ce m'est avis Proëce doit avoir le pris, Car qui l’a ne fera faille 27 En nul besoig ou il aille.

IV Cuens, et je di sanz largesce Ne porroit aus estre preudon, Car a toz biens fere adrece Celui qui l’a en sa meson; 32 Et meesmement riches hon Qui de doner n'a perece Ne ne le fet par destresce, Itel doit avoir region 36 Et non mie le preuz felon.

V Bernart, j'ai toz jorz dire Que le cor gaaigne l'avoir, Et se il est a mauvès sire, Quel chose li fera l’avoir ? 41 Largece n'i a pooir Ne fisicien ne mire, Toz jorz sera de l’enpire, Mis a honor en nonchaloir, 45 Ce pouez vos savoir de voir.

VI Cuens, je n’en quier ja estre mu. L’en n’est mie toz jorz armé, Et bien me sui aparceü Que par tout vaut trop largeté. 50 Ce est vertu qui vient de : Qui ne l’a si a tout perdu,

JIl-24 P m'est vis.

IV-28 P Sire je 30 N Car a toz biens cil fere adrece.

V-38 K li cors, P lecors 39 Dans N il y a un trou qui a fait disparaître Et; P omet est; a est dans O seul.

VI-46 P Sire n'en qger; O nu 47 NX omettent jorz; O armez 49 O largetez 50 O vertuz 51 N Quil ne.

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I. LE COMTE DE BRETAGNE A BERNART DE LA FERTÉ 5

Et qui l’a si a tout vaincu, Mès qu'avesques ait loiauté, 54 Sanz qui nus n’est preudon clamé.

VIT Bernart, quant nos sonmes d'un gré, Cest gieu parti en envoions Au conte d'Anjou, car bien Qu'il entendra bien les resons, 59 Et de jugier droit li prions, Qu'en toz biens a mis son pensé, Por ce en dira la verité, Et si n’i querra achesons 63 De nos rendre le droit respons.

VIII Sire quens, sachiés, mout me dot De prendre le sien jugement, Que en proësce a mis du tout Son cuer, jel sai certainement; 68 Non pas por ce, mon escient, A moi se tendra tout debout, Mès priier le voudroie mout Qu'o lui apelast en present 72 Le quens de Guelle au jugement.

VI-53 N ieautez.

VII-59 P les prions.

VIII-64 P Sire ce sachiez 66 NP Quen (en abrégé) 67 P ce sai 70 N pr. lenl (sic); P voudre m.

REMARQUES

111-20-1. « Je ne crois pas que largesse vaille prouesse » (inversion).

IV-30. Adrece est verbe : « largesse induit à bien agir celui qui la possède ». 34. Par destresce, « quand il v est forcé par quelque nécessité ».

V-38. Le cor gaaigne l'avoir, « le cœur (le courage) l'em- porte sur la richesse ». 39. « Si le cœur appartient à un

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6 A. LE COMTE DE BRETAGNE

mauvais seigneur ». 43. Enpire de empirier, calembour avec Empire, fréquent au xine siècle; voy. nos Chansons satir. et bachiques, S. y. EMPIRE. 44. Mis a honor en non- chaloir. Ce vers, qui est ainsi dans tous les manuscrits, ne signifie rien. Il faut sans doute rétablir un vers de sept syllabes : Mis d’onor en nonchaloir, c'est-à-dire : « il n’aura, malgré ses richesses, aucune part à l'honneur ».

VIII-68-9. « En dépit de cela je crois qu’il se rangera de mon côté ». Tout debout, « incontinent ».

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II. LE COMTE DE BRETAGNE A GACE 7

Il

(Raynaud 948)

Maxuscrirs : C, fol. 90 (Archiy, XLII, 316); Z, fol. 197 vo (Archiv, XCVITI, 372); b, fol. 151 b (les trois premiers cou- plets imprimés par Keller, Romyart, p. 388).

Évrrions : Tarbé, Chansons de Thibault IV, p. 85 (d'après Cet b); Huet, Chansons de Gace Brulé, p. 28 (d’après b et C ; I n’a pas été utilisé).

VERSIFICATION :8ababbaab.

PARTENAIRES. C porte la rubrique Messires Gaises Bru- leis. Z n’a pas de rubrique ; l’un des partenaires y est tou- jours appelé Garset ou Garcet; b donne en rubrique : Le Keu de Bretaigne a Gasse Brullé. Le Keu est sans doute une étourderie de copiste pour Le conte. Mais il est peu probable que le Gasse soit Gace Brulé. Voir l’Introduction.

Quesrion. Le sire : Dois-je continuer à aimer celle qui m'a trahi ou la délaisser ?

Gace : Continuer à l’aimer.

Graphie de b.

I Gasse, par droit me respondez; De vous le me couvient oir : Se je me sui abandonnez

4 Loiaument a Amour servir, Et celle me vueille trair A qui je m'estoie donnez, Dites moi le quel me loez,

8 Ou de l’atendre ou del guerpir.

l-4 amors 5 C Et celles me veulent tr., Z E se celle me vuelt tr. 6 CI A cui m'estoie abandoneis.

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IT

12

16 II

20

24 IV

28

32 V

A. LE COMTE DE BRETAGNE

Sire, n'en sui pas esgarez ;

De ce sai bien le miex choisir.

Se finement de cuer l'amez

Et loial sont vostre desir,

N'i a noient del repentir.

Mès outre vo pooir servez :

Nulz n'iert ja tant d'Amours grevez Qu'’ele ne puist cent tans merir.

Qu'est ce, Gasse ? Estes vous desvez ? Me volez vous afolatir ?

Ceste amour que vous me loez

Devroit tous li mondes fuir.

Tous jours amer et puis morir! Vilainement me confortez.

Quant j'en ai les maulz endurez,

Dont deveroie bien joir.

Sire, pour Dieu, or entendez

À droit et reson maintenir!

Cuers qui bien est enamourez Comment puet il d'amours partir ? Nes que je puis blons devenir N'en porroit il estre tournez.

S'il vous plest, de ce me creez : Ami traï muerent martir.

Gasse, bien sai que vous pensez ;

I1-9 Z n'en soiés e. 11 C1 omettent l'. 13 b de r. 14 CI Maix a vostre p. s. 15 J d'amor 16 J peust; CZ mil tans.

ITl-17 C K'est ceu Gaices, Z Dex Garcet 18 C Voleis me vos a., Î Me vorriés dont ensi trair 20 C haïr 21 Z Dous jour 23 C Quant jeu ai, 7 Cant ju ai 24 CI Lors en deveroie j.

IV-T omet les vers 25 et 26 26 C Adroit a raixon m. 27 b Le cuer cui est enamourez 28 { d'amour 29 b Plus que; f blos 31 C Se vos; CI de tant me 32 b vivent m.; CI Cer il mucrent verai m.

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11. LE COMTE DE BRETAGNE A GACE 9

Mès Amours laïis a couvenir. Ne sui pas si amesurez 36 Que je plus le vueille obeir. Ne porroie plus consentir Les felenesses cruautez, Et vous, qui goute n'i veés, 40 Ne vous en savez revenir.

VI Sire, onc mais puis que je fui nez Ne vous vi de riens esbahir, Ou la raison me mescontez,

44 Que le voir ne volez jehir. Comment se puet avilonnir Fins cuers et loiaux volentez ? Laidement vers Amours faussez,

48 S'ensi vous en volez partir.

VII Gasse, si fais quant je m'air. Tous est li gens cors oubliez Ma dame et ses vis colourez;

52 Ja ne quier maïs que j'en soupir.

VIII Sire, moult a vilain loisir Fins amans haïs ou amez, Se il est d'Amours sourmenez, 56 S'il pour ce la veult relenquir.

V-34 b lais au c., Z laissiés c. 36 C li veulle, Z lou voille 37 I plus endurer 39 C goutes ; Z ne v.

VI-41 CT ains maix 43 C raixon ne mescouteis, / raison n'en escouteis 44 CT voleis oïr 45 C p. avelenir, Z p. dont encli- ner 47 I faucer; C Lai deviennent vers amors fauces 48 C S'ensi mi voleis retolir, { S'ansi les volez recoillir.

VII-49 C Gasses si est quant, 1 Garcet ci est cant 50 b Tout est le gent 51 b et son; CZ Et ces douls vis fres coloreis 52 & Je ne; C Jai ne cuit ke maix en sospir, 7 Je ne cui ke jamais an sopir.

VILI-Z omet le second envoi 54 C F. amis 55 C Se il est d'amors sormoneis, b Se il n’est d'amours forsenez 56 b omet la ; C Sorporteis leu veult relenquir.

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—.

10 A. LE COMTE DE BRETAGNE

REMARQUES

Il-14. Outre vo pooir, « de tout votre pouvoir et davan- tage. » Il n’est pas nécessaire d’adopter la leçon banale de BI : a vostre pooir.

III-24. Les trois manuscrits donnent ce vers différemment, mais tous donnent la forme deveroie. La forme devroit est assurée par le v. 20. À moins de supposer que l’auteur em- ployait les deux formes, avec et sans e intercalé, on peut, en combinant les deux leçons de b et CI, lire ainsi : Dont (ou Lors) en devroie bien joir.

IV-29. Ce vers nous apprend que Gace était brun.

V-34. Laissier covenir (qqu'un), « le laisser se tirer d’af- faire, se désintéresser de lui » (voy. God., IT, 348 b). 36. Faut-il, au lieu de le (b), lou (7), lire li avec C?

VI-42. L'idée est peut-être : « Vous ne reculez devant aucune absurdité. » 43-44. « Vous me racontez à dessein des choses qui n’ont pas le sens commun. » 48. Partir se trouve déjà à la rime du v. 28; mais ici il est verbe réfléchi.

VIII-55. « S'il est malmené par l'Amour. »

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B. THIBAUT DE CHAMPAGNE, ROI DE NAVARRE

III

(Raynaud 334)

ManuscriTs : K, p. 37 (les couplets VI-VIII manquent); M, fol. 69 v°; O, fol. 95 vob; R, fol. 80 vw; S, fol. 313; T, fol. 18; V, fol. 19; X, fol. 38 (les deux envois manquent). La musique est notée dans XMCRVX ; portées sans notes dans 7. Modèle de Raynaud 713 (R. de Fournival).

Éprrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, II, 120 (d'après S et T); Tarbé, Chansons de Thibault IV, p. 96 (d’après R et T).

VersiriCATION: 7ababa ba c. Coblas doblas; c est rim estramp en ie dans toutes les strophes.

PARTENAIRES. XTX portent la rubrique : Li rois de Navarre. Son partenaire est Philippe.

Jucss : Auberon et Rodrigue le Noir.

Quesrion. Thibaut : De deux jeunes gens amoureux, l’un a obtenu toutes les faveurs de sa dame, l’autre est mis à l'épreuve par la sienne. Quel est celui qui montrera le plus de vaillance ?

Philippe : Le premier.

Graphie de M.

I Phelipe, je vos demant: Dui ami de cuer verai Sont qui aiment loiaument, 4 Bacheler novel et gai;

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12 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Li uns a tot son talent,

Li autres est a l'essai ;

Qui doit plus venir avant, 8 Li amez ou cil qui prie?

I] Cuens, sachiez certainement, Li amez est fors d'esmai Et pour ce est il pluz engrant 12 De mielz valoir, bien le sai; Quant plus a et plus emprent, Et plus fait bien sanz delai; Ne cil ne puet valoir tant 16 Qui quiert merci et aïe.

III Phelipe, cil qui requiert Doit mielz valoir par raison, Que toute bontés afert

20 A atendre a si haut don. Cil s'esforce qui conquiert, Mès cil qui en est a son Jamès partir ne s'en quiert

24 Por nul pris d'avec s'amie.

IV Cuens, ja li prierres n'iert Qu'il n’ait duel ou soupeçon, Et pensee au cuer le fiert

28 Comment il avra pardon. Mès cil qui a ce qu'il quiert Ne pense s'a valoir ron. Joie son pris li porquiert

32 Et sa dame qui l'en prie.

I-7 KOR VX mielz.

11-14 4 omet fait bien.

[ll-19 KX toutes; R biautés; 4 toutes bontés afierent 20 R ataindre, S V entendre ; SX omettent le second à.

1V-25 KRVX ja nus pr. 26 KORVX ets. 31 KORVX conquiert.

Go gle

11. THIBAUT DE CHAMPAGNE A PHILIPPE 13

V Phelipe, plus doit valoir Cil qui velt entendre a li Et qui atent main et soir 36 De sa dame avoir merci. Cist pensers li fait avoir Le cuer vaillant et hardi; Trop fait cil mielz son pooir 40 Qui a sa joie acomplie.

VI Cuens, sachiés vos bien de voir Que ci avez vos failli. S'en valt mains por joie avoir, 44 Dont sont tuit amant honi. Se cil qui se doit doloir Valt mielz de joieus ami, Dont faisons damez savoir 48 Par tout qu’en nes aime mie.

VII Phelipe, je faz savoir À Auberon, mon ami, Qu'il nos en die le voir,

52 Ou sa langue soit honie.

VIII Cuens, a Rodrigue le Noir Man de par nos et li prie Qu'il nos en mant son voloir 56 Qui a droit de la partie.

V-37 MS Cil.

VI. Cette strophe et les deux envois manquent dans K. 43 RTX miex; Af mains proiere a. 45 M doiit 48 MS aiment.

VII. Les deux envois manquent dans X. 51 MR Qui nos 52 M Et sa.

REMARQUES

Le thème de ce jeu-parti est à peu près identique à celui du 899 de Raynaud.

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14 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

II1-19-20. « Toute belle action a pour but d'obtenir la récompense de la dame ».

V-39-40. Pour que ces vers aient le sens requis, il faut sans doute corriger le v. 40 ainsi : Qui n’a sa joie acomplie.

VI-43-4. « Si un homme vaut moins pour avoir obtenu les faveurs de sa dame, alors tous les amants sont honnis».

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IV. MESSIRE GUI À THIBAUT DE CHAMPAGNE 15

IV

(Raynaud 1097)

Manuscrits : D, fol. 1 (W. Foerster, Das Frankfurter Bruchstück einer altfranzôüsischen Liederhandschrift, 1892, p- 9); &, p. 39 b; M, fol. 70 v°; O, fol. 23 vo; T,, fol. 19 v°; V, fol. 20 v°; X, fol. 39 v°. X omet les strophes V et VI, X omet VI. D ne commence qu'au v. 11. La musique est notée dans DXMOVX; portées sans notes dans T.

Eprrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, 11, 114 (d’après OT); Tarbé, Chansons de Thi- bault IV, p. 101 (d’après OT).

VERSIFICATION: 4 b a b b a bccc babhb

10 10 1010 10101034610777

Coblas doblas.

PARTENAIRES. Rubrique de XTX : Li rois de Navarre. Le jeu-parti lui est adressé par messire Gui.

Juces : Gilon et dan Perron. |

Quesrion. Messire Gui : De deux chevaliers qui aiment, l’un loyalement et l’autre avec perfidie, quel est celui qui ressent le plus de peine ?

Thibaut : L'amant faux.

Graphie de O.

I Cuens, je vos part un jeu par ahaitie Et si m'en met sor vostre jugement. Dui chevalier ainment chascuns s’amie ; Li uns des dous ainme mout iéaument, 5 Et li autres guile mout durement. Li quelx trait pis, se Dex vos beneÿe, Ou li léaux ou cil qui triche et ment

1-5 O hautement 6 M vaut pis 7 O Ou leaux hons.

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16 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Et decçoïi ? Dites m'en droit, 10 Sire, tot orendroit Et si prenez l’un des dous maintenant, Et j'avrai l'autre partie Et respondrai avenant, 14 Selonc voz diz, en chantant.

I] Messire Guiz, mout me siet la partie, Mais dou moillor vos dirai mon semblant, Que léautez n'iert ja par moi perie, Encor la bei a tenir mon vivant. 19 Li desleax ne bien ne mal ne sent, Endormiz est en sa vil tricherie, Si ne li chaut li quelx chiés voist devant, Tort ou droit, Quant il deçoit 24 Celi qui tot metroit Et cuer et cors en son comandement. Dahait ait qui plus s’i fie. Qui bien a et bien atent 28 Ja n’avra son cuer dolant.

1] Cuens, je sai bien auques vostre pansee. Ne savez pas d’amors jusqu'au doloir : Toutes dolors sont vers celi rosee D'ome qui ainme et n'en puet joie avoir ; 33 Et je pri Deu qu’il vos face savoir Quel mal cil sent qui ainme a recelee.

1-8 M Et de tot; 7 omet ce vers. 9 O Dites m'en donc 12 T Et lairai 13 D despondrai 14 Sire a vos dis.

Il-17 O ja de moi partie 18 T'beeat., KOVX be mainte- nir— 19 D n’en sent 10 DMT Qu'endormis 21 DKTVX avant 22 M omet ou 24 KMO Celui, V Cele 26 DXMTV Dehais; T'se fie 27 T'omet a et bien 28 M le cucr.

Ill-30o KO s. mie ; DO jusqu'a d.— 31 K celui 32 KO Dame; M ne p.— 34 D qui bien a celee (sic), MT qui bien aime a celee

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IV. MESSIRE GUI A THIBAUT DE CHAMPAGNE 17

Adonc primes savrez vos bien de voir, Ce m'est vis, Que mout est pris 38 Cil qui ainme et trait pis Que li autres qui guile et qui deçoit Et a toute honor quitee; Endroit moi, por nul avoir 42 Ne vuil avoir tel voloir.

IV Messire Guïiz, touz jors iert honoree La bone amors la ou ele est por voir ; Moins trait de mal qui toute a sa pansee En la joie dont muevent tuit savoir. A La fole gent n’i puent remenoir, Ainz dit chascuns que trop atent qui bee. Fins amerres doit touz jors maintenir Son cler vis Et son douz ris Qui li est paradis, Si ne se doit pas puis de li doloir Dont atent joie honoree ; Qui s’i fait apercevoir 56 Tuit l'en doivent mal valoir.

U: [S)

V À Gilon pri qu'il en die le voir Qui a tort de la meslee Ne qui s’en doit plus doloir,

60 Die le por pès avoir.

VI Sor dan Perron m'en met a son voloir,

11-35 DT savriés 39 M omet le second qui; DT qui la guile et deçoit.

1V-44 KX ert 46 Af Et la j.; KVX viennent 53 DT Ne se doit pas puis de celi doloir, M Ne se doit pas puis de lui doloir 56 T'li d.

V-57 O A Guilon; A1 qu'elc en 58 DMT de la messaisse, V de la meillour 59 D N'en qui; Vse doit.

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18 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Qui dou vis resemble espee, Qu'il nos face remenoir 64 Et voir die a son pooir.

VI-63 Qu'il est dans V seul, les autres manuscrits ont Qui.

REMARQUES

IV-50-51. Son cler vis Et son doux ris. Il s’agit, bien entendu, de la dame. 55. Qui s'i fait apercevoir. Il faut sans doute entendre : « Un amoureux qui, par son aspect mélancolique, laisse paraître ses sentiments ».

VI-61-62. Dan Perron... qui dou vis resemble espee, « qui a la figure effilée ». 63. Qu'il nos face remenoir, qu'il mette fin à notre querelle ».

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V. GUILLAUME A THIBAUT DE CHAMPAGNE 19

V (Raynaud 1185) Maxuscrirs : À, fol. 137 b; K,, p. 41; M, fol. 71 ; O, fol.

127 V b; T, fol. 20; V, fol. 21; X, fol. 40 ; a, fol. 134 vo: b, fol. 149 vo b. La musique est notée dans AXMOVXa ;

portées sans notes dans T. [La pièce n’est pas complète dans tous les manuscrits: AOTab M TX K I I I I II Il IT IT TI II FI IH IV IV IV V V V VI VI _ VII VII

VIII VIL VIII

Éporrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, 11, 110 (d’après MOT); Tarbé, Chansons de Thi- bault IV, p. 107 (principalement d’après La Ravallière).

VERSIFICATION: a babbaabab

TT LTTITET 7

Coblas doblas. Le petit vers peut être de trois syllabes quand il commence par une consonne; c'est alors l'e atone du vers précédent qui complète la mesure. Il est de trois syllabes aux couplets IT et III dans tous les manuscrits, de même au couplet VI dans MOT (J'ai mielz pris).

Les mots à la rime sont souvent répétés : mie 3, 6,9, amie 3, 16, pré 8, 20, parlé 10, 14, costé 5, 15, devis 48, 64, voie 47, 65, 68, vis 45,55.

PARTENAIRES. Rubrique de ATX: Li rois de Navarre. Le jeu-parti lui est adressé par Guillaume.

Jucrs : Gilon et Jehan.

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20 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

QuesTion. Guillaume : Préférez-vous avoir votre amie toute nue dans un lit, la nuit, en pleine obscurité, ou jouir en plein jour, dans un pré, de ses embrassements, de son sourire, sans qu’elle vous accorde autre chose ?

Thibaut: La première alternative.

Graphie de O.

[ Sire, ne me celez mie Li quelx vos iert plus a gré : S'il avient que vostre amie Vos ait parlement mandé 5 Nu a nu lez son costey, Par nuit, que n'an verroiz mie, Ou de jor vos bait et rie En un beau pré Et enbraz, mais ne di mic 10 Qu'il i ait de plus parlé ?

Il Guillaume, c'est grant folie Quant ensi avez chanté ; Li bergiers d'une abbaïe Eüst assez mieuz parlé.

15 Quant j'avrai lez mon costé Mon cuer, ma dame, m'amie, Quant l'avrai toute ma vie

Desirré, Lors vos quit la drüerie 20 Et le parlement dou pré. II Sire, je di qu'en s'enfance

Doit on aprendre d'amors; Mais mout faites mal semblance

I-1 Kb nel me 2 AK Tab micus,; b Lequel vous vient micx a gré Gbnclv. 7; KTZ jorz Q V enbrast.

11-17 6 Que j'avrai 18 VX desirree 19 b Dont vous 20 À omet ce vers sauf le mot Et.

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V. GUILLAUME A THIBAUT DE CHAMPAGNE 21

Que en sentez les dolors;

25 Pou prisiez esté ne flors, Gent cors ne douce acointance, Beax resgarz ne contenance

Ne colors; En vos n'a point d'astenance ; 30 Ce deüst prendre uns priors. IV Guillaume, qui ce comance

Bien le demoinne folors, Et mout a pou conoissance Qui n'en va au lit le cors, 33 Que desoz beax covertors Prent on cele seürtance Dont l’on s’oste de doutance Et de freors : Tant com je soie en balance 40 N'iert ja mes cuers sanz paors.

V Sire, por rien ne voudroie Que nuns m’eüst a ce mis; Quant celi cui j'ameroie Et qui tout m’avroit conquis 45 Puis veoir en mi le vis Et baisier a si grant joie Et embracier toute voie

Ill-24 OKVX Que vos sentez les d.; Aa Ke ens., AT Que

n’en s.;: M ses d. Les v. 23 et 24 se lisent ainsi dans b:

Mès poi en faites samblance

Que vous en sentez dolors. _— 25 b entes ne flours 26 ATub d. samblanche 29 Àf d'estenance, b d’atenance.

IV-3: Tous les mss. sauf b ont ce demande 33 b Moult 34 KTVXb ne va 35 O Que soz, b Quar deson 36 ATVX tele s.; Aab Prent on itele sustanche, b Prent icele asseurance 39 O Tant com me soie en b., b Quar tant com soie en b. 40 O paor.

V-45 ATAb Pour veoir.

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22 . B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

A mon devis, Saichiez, se l’autre prenoie, 50 Ne seroie pas amis.

VI Guillaume, se Dex me voie, Folie avez entrepris, Que se nue la tenoie N'en prendroie paradis. 55 Ja por esgarder son vis À paiez ne m'en tendroie, S'autre chose n’en avoie. J'ai le mieuz pris, . Qu'’au partir se vos convoie, 60 N'en porteroiz c’un faus ris.

VII Sire, Amors m'a si sopris Que siens sui, ou que je soie, Etsor Gilon m'’en metroie A son devis, 65 Li quelx va plus droite voie Ne li quelx maintient le pis.

VIIT Guillaume, fox et pensis Î remaindroiz tote voie, Et cil qui ensi donoie

70 Est mout chaïtis. Bien vuil que Gilon en croie, Et sor Jehan m'en sui mis.

V-50o KVb mie amis, X ensi amis.

VI-53 b Quar; 4ab trouvoie 55 TA4a Ja por regarder, b Ne por regarder 56 b ne me t. 58 MOT omettent le ; b A mon devis 59 Aa s'el v.; b Quar s’au p. me c. 60 b N'en portcrai.

VII-63 b m'en tenroie.

VHI-68 T I remaindroit, Aa | remanrai 70 À Tab Est bicn c 72 AMTab Mais.

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V. GUILLAUME À THIBAUT DE CHAMPAGNE 23

REMARQUES

1-7. Bait est pour baist, de même que donoiïe 69 pour dosnoie. -

Il-17. b lit : Que j'ayrai toute ma vie Destré, ce qui évite une répétition choquante de Quant qui est déjà au v. 15. Mais nous hésitons à introduire cette leçon qui n'est que dans un seul manuscrit. Cf. la note du v. 31.

[IT-21-24. La pensée, vaguement exprimée, parait être : a Il faut, tant qu'on est jeune, apprendre à aimer, et se con- tenter d’abord des menues joies de l'amour ». 23. « Vous montrez mal que vous en ressentez les douleurs », c’est-à- dire, on voit bien que vous ne les ressentez pas. On peut rapprocher ce passage, cité par Godefroy (VIT, 368, s. v. SEMBLANCE) :

Cil lor mostre bien sanlance Qu'on cn doit faire vengance. (Athis).

IV-31. Comance, exigé par la rime, est dans b seul, tandis que tous les autres manuscrits ont demande. Comencier, « entreprendre », par extension, « s’y prendre, se conduire ». Emprendre s'emploie souvent dans ce sens; cf. v. 52.

VI-51-4. « Vous soutenez une cause absurde en préten- dant que je n'éprouverais pas toutes les joies du paradis si je la tenais nue entre mes bras ». 59. Se vos convote, « si, quand vous la quitterez, elle vous accompagne, ce sera d’un rire moqueur ».

VIII-72. Il n'est pas indispensable de lire, avec AMTab, Mais; il n’y a pas d'opposition avec ce qui précède.

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24 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

VI

(Raynaud 1666)

Manuscrits : À, fol. 140; J, fol. 200 (Archiy, XCVIITI, 370); K, p. 42; M, fol. 71 vo; N, fol. 9 v°; O, fol. 14 v°;T, fol. 115 W, fol. 21 vo; X, fol. 41 vo; a, fol. 138. La musique est notée dans AK MO VXa; portées sans notes dans T. La pièce n’est pas complète dans tous les manuscrits :

IOT N Aa M KVX

I I I Ï I

II Il IT Il II

[II {IT III HI [IT IV IV IV IV V V V V VI VI VI VII VII VII

VIII VIH VIII

Évrrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, II, 129 (d’après NOT); Tarbé, Chansons de Thi- bault IV, p. 79 (d'après NOT.

VERSIFICATION : 10ababbc cd d. Coblas doblas.

PARTENAIRES. Rubrique de XNTX : Li rois de Na- varre. Le jeu-parti lui est adressé par un « clerc ».

QuesTion. Le clerc : Dois-je taire ou avouer mon amour à une dame pour laquelle je brûle depuis longtemps ?

Le roi de Navarre : Vous ne devez le lui faire savoir qu’en continuant à la servir fidèlement.

Graphie de O.

I Bons rois Thiebaut, sire, consoilliez moi. Une dame ai, mout a lonc temps, amee

1-1 Z Biaus 2 K d. ai moutail.t. a., A/X d. ai mout I. t. a., T'd. mout ail. t. a., 7 d. ai moult longement a. Dans O, le mot a a été exponctué à tort.

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14

18 II]

27 IV

VI. UN CLERC À THIBAUT DE CHAMPAGNE

De cuer leal, saichiez, en bone foi; Mais ne li os descovrir ma pensee, Tel paour ai que ne mi soit veee

De li l'amors qui me destroint sovent. Dites, sire, qu'en font li fin amant : Souffrent il tuit ausi si grant dolour, Ou il dient le mal qu’il ont d’amor ?

Clers, je vos lo et pri que toigniez quoi: Ne dites pas por quoi ele vos hee,

Mais servez tant et faites le porqoi

Qu'ele saiche ce que vostre cuers bee; Que par servir est mainte amors donee; Par moz coverz et par cointes semblanz

Et par signes doit on venir avant,

Qu'ele saiche le mal et la dolor

Que fins amis trait por li nuit et jor.

Per Deu, sire, tel consoil me donez

Ou ma mors gist et ma granz mesestance, Que moz coverz et signe, ce savez,

Et tel semblant vienent de decevance. Assez trueve on qui Set faire semblance De bien amer sanz grant dolour soffrir; Mais fins amis ne puet son mal covrir Qu'il ne die ce dont au cuer souvient

Par l'angoisse dou mal que il sostient.

Clers, je voi bien que haster vos volez,

25

5 AKMNVXa vee 7 TI ke font 9 O Com il dient dou m.; / ke vient d'amors. II-10 KNOVX Cuens 11 Î ne nos dites por coi; Aa par coi 14 4a Kar; À est boine amours, Z est a amor 16 MT doit on monter avan, Aa doit on moustrer avant, Z soient moustreis avant 17 Z4f paor 18 Aa Ke trait por li fins amans n. et j., {Ke amans trait por li et n. et j. 111-20 À U m'amours; OT desestance 26 KNOVX dont au cuer li vient, 4a Ne die çou dont au cors li s. 27 ATa Pour.

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26 B. THIBAUT LE CHAMPAGNE

Et bien est droiz, qu’en clerc n'a abstinence: Mais se j’amoie autant con dit avez, Nou diroie por quanqu'’il a en France :

32 Car quant l'on est devant li en presence, Adonc vienent trembler et grief sopir, Et li cuers faut con doit la bouche ovrir. N'est pas amis qui sa dame ne crient,

36 Car la cremours de la grant amor vient.

V Par Deu, sire, pou sentez, ce m'est vis,

La grant dolour, le mal et le joisse Que nuit et jor trait fins leax amis; Ne savez pas conment Amors justise 41 Ce que suen est et en sa conmandise. Je sai de voir que se le seüssiez, Ja dou dire ne me repreïssiez, Car por ce fait Amors ami doloir 45 Que de son mal regeiïsse le voir.

VI Clers, je voi bien que tant estes apris Que la corone est bien en vos assise : Quant dou proier par estes si haïitiz, Ce fait li max des roins qui vos atise.

50 Itelx amours n’est pas ou cuer assise. Dites li tost, quant si vos angaissiez, Ou tost l’aiez, ou vos tost la laissiez,

IV-29 Aa Et c'est bien dr.; O que ciers ait abstinence, 7 ke clers n'ait estenance 30 À Mais se j'avoie, XNOVX Mais s'envoiez 30 et 31 se lisent ainsi dans I:

Mais s'amliés autant con di aveis.

Nel dirieis por cant il ait an France. 33 7 grans sospirs 34 con est dans O seul, les autres mss. ont quant : 7 cant vient a b. 0. 36 cremours est dans O seul. les autres manuscrits ont la criemce ; Aa de tres grant amour, 7 de pair grant amor, KOT' VX de la grant dolur.

V-41 Aa Cieus ki sien sont.

Vi-46 Tous les manuscrits sauf 10 ont espris 51 ATa quant vous si l’angousiés 52 .{a tast laiiés 7 omet les v. 48-52.

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VI. UN CLERC A THIBAUT DE CHAMPAGNE 27

Que bien puet on a voz diz percevoir 54 Qu'’aillors volez changier votre voloir.

VIT Par Deu, sire, j'ain de cuer sanz faintise, Mais vos guilez Amors, por ce cuidiez Que je soie ausincques tost changiez Con vos estes, qui mis a nonchaloir

59 Avez Amors et cés de son pooir.

VIIT Clers, puis qu'a moi avez tel guerre emprise Et vos de rien mon consoil ne prisiez, Criez merci, mains jointes, a ses piez Et li dites tot quanque vos voudroiz :

64 EI] vos croira, et ce sera bons droiz.

VI-53 Aa Kar. VII-57 Z ausi ke tost ch., T'ausi trestot ch. 58 {T'ann.

VIIT-60 NO qu'amors avez ; O g. prise 62 T' jointes mains 63 I tout ceu ke 64 est dans I seul : Elle vas croirait et ceu

scrait boin droit.

REMARQUES

Il-11-13. « Ne dites pas une parole qui pourrait vous attirer sa haine, mais servez-la et faites ce qu’il faut pour qu’elle sache... » 17. Dolor figure déjà à la rime (v. 8), mais dans un couplet qui n’est pas du même interlocuteur.

11-26. Nous imprimons ce vers, corrompu dans XNO VX, d’après ZMT. La meilleure leçon est peut-être celle qu’on obtient avec 4a : Ne die çou dont au cuer li souvient.

IV-34. Que l’on conserve la leçon de O ou qu'on lise, avec la majorité des manuscrits : Et li cuers faut quant doit la bouche ouvrir, ce dernier verbe doit être pris au sens neutre; con « au moment ». / donne aussi une excellente leçon : Quant vient a bouche ouvrir.

V-38. Joisse, « supplice ».

VI-46. Apris (10) semble être la torme de l'Est pour espris qui est dans tous les autres manuscrits. Il y a peut-être un jeu de mots voulu, Dans un autre jeu-parti (Raynaud

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28 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

1185, v. 30, notre V), Thibaut accuse également les clercs d’être paillards. Ici, le feu dont le clerc est espris est appelé de son nom propre au v. 49 : c'est le « mal des reins ». L’équivoque consiste donc à dire, d’une part : a Vous êtes bien appris; c'est donc avec raison que vous portez la & couronne » {c’est-à-dire la tonsure) », et d'autre part : « Vous êtes espris du feu du libertinage, donc digne d’être clerc ».

. VII-57. On a le choix entre un vers avec hiatus : Que je soie | ausincques tost changiez, et un vers sans césure : Que je soie ausincques trestot changiez {cf. la leçon de T). 59. Cés ceux.

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VII. RAOÛL DE SOISSONS A THIBAUT 29

VIT

(Raynaud 1393)

Manuscrirs : K, p. 43 (le couplet VI manque;; M, fol. 2; N, fol. 10; O, fol. 128 b; V, fol. 22; X, fol. 42 vo. La musique est notée dans tous les manuscrits.

Évirions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roi de Navarre, II, 117 (d'après Oj); Tarbé, Chansons de Thi- bault IV, p. 105 (d’après O et N); Winkler, Die Lieder Raouls von Soissons, p. 70 base de M).

VERSIFICATION : 8ababbccddee. Coblas doblas; les rimes c et d sont en ors et ter dans tous les couplets.

PARTENAIRES. ÆNX portent la rubrique Li rois de Navarre. Son partenaire est Raoul de Soissons.

QuesrTion. Raoul : Vaut-il mieux sentir, baiser et em- brasser son amie, mais sans la voir et sans lui parler, ou lui parler et la voir tous les jours, mais sans avoir le droit de la toucher?

Le roi Thibaut : Le dernier.

Graphie de M.

I Sire, loez moi a choisir D'un jeu, li quiex doit mielz valoir : Ou souvent s'’amie sentir, 4 Baisier, acoler, sanz veoir, Sanz parler et sanz plus avoir A 1o0z jors mès de ses amors, Ou veoir et parler toz jors, 8 Sanz sentir et sanz atouchier. Se l’un en couvient a laissier, Ditez li quiex est mains joians Il Et dou quel la joie est plus granz.

[> XNOVX Ou parler et veoir t. j. 11 M omet la.

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B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Raoul, je vos di sanz mentir Que il ne puet nul bien avoir En prendre ce dont il morir Couvient ami par estouvoir. Mès quant il ne puet remenoir, Ou veoir a plus de secors

Et ou parler qui est d’amors; Si bel ris et si solacier

Feront ma dolor alegier,

Que je ne vueil estre semblanz Mere Merlin ne sez parenz.

Sire, vos avés mout bien pris De vostre amie resgarder,

Que vos ventres gros et farsis

Ne porroit soffrir l'adeser ;

Et por ce amés vos le parler

Que vos solas n’est preuz aïllors. Einsi va des faus plaideors,

Dont li semblant sont mençongier. Mez d'acoler et de baisier

Fet bone dame a son ami

Cuer large et loial et hardi.

Raoul, dou resgart m'est avis Qu'il doit plus ami conforter Qu'estre de nuis lés li pensis. La ou l'en ne puet alumer,

Il-14 et 15 se lisent ainsi dans N :

En prendre ce dont il ami Couvient morir Par estouvoir.

17 M Env. 19 V Lib.r.etli s. 20 X Mecf. 21 M semblant 22 KNOVX Mercmellin.

111.25 Af Que ventre gros et farsi {sic) 26 KONX pooit 28 V n'est pas a. 29 NOX de 31 M baisir 33 ANOVX omettent le premier et.

1V-34 M nrest il avis 6 OF de nuit 38 M omet l'en.

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VIT. RAOUL DE SOISSONS A THIBAUT 31

Veoir, oir, joie mener, L’en n'’i doit avoir fors que plors; Et s’ele met sa main aillors 41 Quant vos cuidera embracier, Se la potence puet baillier, Plus avra duel, je vos afi, 44 Que de mon gros ventre farsi.

V Rois, vos resemblez le gaignon, Qui se revanche en abaïant; Por ce avez mors en mon baston

43 De quoi je m'aloic apoiant. Mès pris avez a loi d'enfant; Quar il n’est si granz tenebrors, Se je pooie les douçors

52 De ma douce dame embracier, Que ja me poist ennuier ; Et si me puis mielz delivrer

55 De mon bordon que vos d'enfer.

VI Raoul, j'aim mielz votre tençon A lessier tot corioisement Que dire mal, dont li felon

59 Riroient et vilaine gent, Et nos en serions dolant; Mès mout vaudroit mielz en amors Veoir et oïr qu'estre aïllors,

1V-39 M nc.

V-46 O se venge en; X en baiant 48 M Dont je 51 et 52 se lisent dans tous les manuscrits (sauf M qui lit les douçors, et V qui omet dame) arnsi :

Se je tenoie le douz cors De ma douce dame cinbracié. 55 VX Qui; K Qui pas me 55 X omet que vos d’enfler.

VI-57 VA bessier 6o X omet en 61 Mes micus vaudroit micus.

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32 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

63 Rire, parler et solacier Douz moz, qui font cuer catoillier, Et resjoir et saouler

66 Que en tenebres tastoner.

VI-63 X Rire et p. 64 M Dun moz qui f. c. couillier (sic) 65 M Etriseoir.

REMARQUES

IT. Le sens de ce couplet est : « Il n’y a aucun profit, pour un amant, à prendre ces menues faveurs seulement (cf. sanz plus avoir, v. 5), dont l'octroi ne peut que le faire mourir (de désir). Mais puisqu'il n'en peut pas être autrement, il vaut mieux », etc. 22. Mere Merlin. Le Roman de Merlin (éd. G. Paris et J. Ulrich, Société des anciens textes, 1886) raconte comment le diable séduisit les trois filles d’un homme riche et engendra Merlin de la plus jeune sans qu’elle s’en aperçût. Thibaut voudrait donc dire que celui qui « tastonne » une femme dans les ténèbres est de la famille de la mère de Merlin. Telle est l'explication de M. Winkler (p. 94). Levesque de La Ravallière (p. 180), et après lui Tarbé (p. 159) et M. Wallenskôld (Neuphilologische Mitteilungen, Helsingfors, 1915, p. 132) voient dans Mere- mellin (c'est la graphie de tous les autres manuscrits sauf M) Miramolin ou Emir-elmemunin, roi d'Afrique et du Maroc, qui, en 1211, faillit reconquérir l'Espagne. Il figu- rerait ici comme le type du lascif oriental. Ces deux expli- cations nous paraissent également forcées, mais nous n’en voyons pas de meilleure.

111-25. Allusion à l'embonpoint de Thibaut. Celui-ci ré- plique en raillant Raoul sur la canne {ou béquille) dont il se servait à cause de sa goutte.

IV-42. Baillier, a saisir » ; si elle met la main sur votre béquille ».

V-47. Il y a ici une sorte de jeu de mots ; mordre au bas- ton de qq'un signifiant, figurément, l'attaquer. Cf. Maint chien en mon baston ont mort (A. Längfors. Notice du ms. fr. 12483, p. 8; Not. et extr., XXXIX, 11, p. 506). 51-2.

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VII. RAOUL DE SOISSONS A THIBAUT 33

Tous les manuscrits donnent ici la rime imparfaite embra- cié : ennuier (nous avons adopté la correction de M. Wink- ler). Tenebrors (v. 50), amors, aillors (v. 61-62) exigent au v. 51 les douçors, qui est dans M seul (contre le dous cors dans les autres manuscrits, cors ayant un o ouvert).

VI-63-4. Parler et solacier étant à peu près synonymes, dou moz est le complément direct de ces verbes.

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34 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

VIII

(Raynaud 043)

Manuscrits : C, fol. 215 (Archiy, XLIII, 341); K, p. 44; M, fol. 72 v; N, fol. 10 v°; O, fol. 126 vo; V, fol. 22°; X, fol. 43. KNVX n'ont que les quatre premiers couplets. La musique est notée dans KMNOVX.

Éprrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, II, 102 (d’après O); Tarbé, Chansons de Thi- bault IV, p. 78 (d’après N, O et C).

VERSIFICATION : 10a baba a c c. Coblas doblas.

PARTENAIRES. Les manuscrits XNX portent la rubri- que : Li rois de Navarre, et C : Li rois Thiebaus de Navaire. Le jeu-parti lui est adressé par Baudouin.

Quesrion. Baudouin : Vous ne pourrez jouir de l’a- mour d’une dame que vous aimez qu'à condition de la por- ter à votre cou dans le lit de votre rival, ou de faire venir celui-ci chez vous pour qu'il couche avec elle. Quelle est la condition que vous préférez ?

Thibaut : La première.

Graphie de M.

I Rois Thiebaut, sire, en chantant respondez : Jone dame, tres bele et avenant Sor toute rien de fin cuer amerez, 4 Mès n’en porroiz avoir vostre talent S'a vostre col gesir ne la portez Chiez un autre qui de li est amez, Ou se celui ne li faites venir 8 En vostre ostel por avec li gesir.

Il Baudouin, voir, mauvès jeu me partez.

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VIII. BAUDOUIN A THIBAUT DE CHAMPAGNE 35

Mès por avoir ma dame a mon talant,

La porterai, puis que il est ses grez, 12 Entre mes bras, baisant et acolant.

Ja ne crerai tiex soit sa volentez,

S'en me juroit cent fois saint Barnabé,

Aprez tel bien que me vueille trahir. 16 Fins amis doit ou ataindre ou mourir.

III Par Dieu, sire, trop avés meschoisi, Quant vos de li volez saisir celui Cui ele tient por son loial ami. 20 Ne la verrez jamès jor sanz anui Puis que celui en avriez saisi. Trop a le cuer mauvez et endormi Qui s’amie porte autrui a son col. 24 J’aim mielz souffrir qu'en m'en tenist por fol.

IV Baudouin, cil a bien d’amors menti Qui sa dame veut lessier a nului. S'en me devoit detrenchier tot par mi, 28 Ne la puis je guerpir dès que siens sui, Ains me plaist tant l'atente de merci Que le vilain enuieux en oubli, Que je mout haz, foi que je doi saint Pol. 32 Mez tot le mont ne pris sanz li un chol.

V Certes, sire, de cuer onques n'ama Qui s'amie velt chiez autrui laissier. Et qui de ce a droit jugier voldra, 36 Je doi servir ce qu’ele aime et tient chier ;

11-10 CMO a son t. 11 C pues ke ceu est 13 KNOVX crerrai que soit 14 C S’on m’an j. —15 KNOVX A. cest bien 16 KNOVX atendre.

III-20 C veriés 21 C averiés 24 O me tenist.

IV-25 KNVX bien du tout amors 31 O saint pou 32 O un clou.

V- Les couplets V et VI manquent dans KNVX. 33 Les ma- nuscrits lisent onques de cuer, Ce qui produit un hiatus choquant.

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36 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Tout m'ennuit il ce que ele en fera,

Mielz vueil soffrir ce que ele amera

Qu'en mon ostel en face son voloir, 40 Qu'il fust saisiz et j'amasse en espoir.

VI Baudouin, voir, ja chiez moi n’enterra Mes anemis por ma dame baïillier. Mès ma dame la ou il li plaira

44 Vueil je porter et servir sanz dangier, Ne ja por rien mes cuers n’en recrera. S'ele me dit : « Biaux amis, je vois la », C'est faintise. Je ne cuit pas de voir

48 Qu'ele le dit por moi fere doloir.

V-37 C Encor m'aneuce ceu k'elle; MO qu'ele 38 C s. de ceu k'elle, O s. que ce qu'’ele; A quele 39 M mon voloir.

Vi-45 M cuer; C cuers ceu ne croirait, O cuers n'en retraira 47 © Je nou cuit 48 C dic.

REMARQUES

11-13-14. Barnabé (cas régime), rimant avec volentez (et avec portez, amez, au premier couplet) forme une rime imparfaite. 16. Ataindre, « atteindre [ce qu'il désire]. » Ou faut-il entendre atendre, « attendre », avec les manuscrits KNOVX ? L'atente de merci au v. 29 semblerait parler en faveur de cette dernière interprétation.

IV-30. Oubli, « j'oublie ».

V-37. Il faut lire que ele, contrairement aux manuscrits, qui ont qu'ele, ou bien corriger, à l’aide de C, Encor m'en- nuit, « bien que cela m'ennuie ». 38. Faut-il lire, avec C': Miez vueil soffrir de ce qu'ele amera? Le sens du pas- sage, d’après le texte adopté, est : « Je dois me conformer à sa volonté (cf. v. 10-11); quoiqu'il m'en coûte, j'aime mieux m'y résigner et souffrir que mon rival la possède chez moi, etc. ».

VI-45. « Jamais mon cœur ne renoncera à cet amour. »

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IX. THIBAUT DE CHAMPAGNE À BAUDOUIN 37

IX

(Raynaud 294)

MaxuscriTs : À, fol. 139 v°; Z, fol. 200 (Archi, XCVIII, 376; les quatre premiers couplets seulement); M, fol. 72 vo b; O, fol. 15b; T, fol. 11 ve; a, fol. 137 vo. La musi- que est notée dans Aa; portées sans notes dans MOT.

Evrrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, II, 105 (d’après OT); Tarbé, Chansons de Thibault IV, p. 76 (d’après OT); Dinaux, Trouvères brabançons, etc., p. 57 (d'après À).

VERSIFICATION : 8ababcdcd. Coblas doblas.

PARTENAIRES. Rubrique de T : Parture le roi de Nayare. Son partenaire est Baudouin.

Quesrion. Le roi de Navarre : Deux amoureux cour- tisent une jeune fille. Ce qui plait à l’un d’eux, ce sont ses mérites et sa courtoisie ; c'est sa beauté qui charme l’autre. Lequel des deux doit l’emporter (ou plutôt : lequel des deux a raison)?

Baudouin : Le premier.

Graphie de O.

I Baudoÿn, il sunt dui amant Qui ainment de cuer sanz trichier Une pucele de jovent.

4 Li quelx la doit mieuz desraignier ? Li uns l'ainme por ses valors Et por sa cortoisie ausi, Li autres l’ainme par amours,

8 Por la grant beauté qu'est en li.

l-4 Aa gaanier 6 MT einsi.

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38 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

II Sire, saichiez certeinnement Que celui doit tenir plus chier Qui por son bon ensoignement 12 L’ainme de leal cuer entier; Car cortoisie et granz honors Plaisent plus a leal ami Que beautez ne fresche colors 16 Ou il n’a pitié ne merci.

[II Baudoin, la tres grant beauté A valor et mainte vertu. S'ele disoit grant niceté,

20 Onques si cortois moz ne fu. Granz beautez fait cuer forsenner Pius que nule autre rien vivant, Ne nuns ne puet son cuer doner

24 Se la beautez n'i est avant.

IV Sire, saichiez de verité : Beautez a tout son non perdu Puis que valors a eslevé 28 A dame son non et creü; Car cortoisie fait loer Dames et bel acointement Et toz jors en bon pris monter, 32 Ce dont beautez ne fait noiant.

V Baudoÿn, assez trueve l'en

I-13 Z an grant honor 16 Aa pité.

Il-17 O grant beautez, MT granz biautez 18 AMTa valours et (Aa a) maintes vertus; /Z En valor ait moult de vertut 19 O granz nicetez, T grans richetés; Aa S’ele dist : mes amis serés 21 Aa fait cors; À foursenee.

IV-25 Aa par verité, M por verité 27 AMTa alevé 28 Aa À dames son 30 A0 dame: M bel acointemens, OT beax acointemenz 31 Aa tout jours 32 omet beautez.

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IX. THIBAUT DE CHAMPAGNE A BAUDOUIN 39

Vielles plus laides que nuns chiens Qui ont cortoisie et grant sen,

36 Mais au couchier ne valent riens: Si la fait or si bon amer Por ce que bel vos parlera, La bele ne puet mal parler,

40 Ainz est bon quanqu'ele dira.

VI Sire, ce ne dirai oian Qu'’a vielle soie, ne ja siens Ne serai, mais, si con j'enten, 44 Blamer me volez les granz biens Que bele dame set mostrer Qui cortoisie et bon pris a; Mieuz devriez celui blamer 48 Qui por beauté valour laira.

VII Baudoÿn, soul d’un resgarder Ou d’ua ris, quant le me fera, La bele, que je n’os nonmer,

52 Vaut quanque la laide dira.

VIII Sire, li miens cuers remuer Ne se veut de cele qui l'a :

V-34 Aa Vielles plus laide 35 AMTa grant sens, O granz sens 36 Aa ont plutôt touchier 37 ATa Si le, M Se la 39 ATa mesparler 40 ATa qanges me dira.

VI-41 À auuan, a auwan, M ouen, T oan 42 a K'a vielles soie, 7 K'’as vielles soie; O suens 43 OT j'entent, Aa j'en- tens 47 T deveriés; ATa celi 48 Aa amours laira.

VII-49 O d'un douz resgart 50 À U douc r., O Et d'um r. 51 Ojen'oin. 52 À Vaint; 7 quanques; OT donra.

VIII-53 et 54 se lisent ainsi dans Aa:

Sire, li miens cuers ne se veut Remuer de celi la (sic),

et dans O: i Sire, li miens cuers remuer De cele qu'il a et (sie).

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40 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Valors l’a fait emprisoner 56 Cui Cortoisie le dona.

VII1-56 Aa Qui c.; OT li d.

REMARQUES

[1-19-20. S’ele disoit grant niceté, Onques si cortois mox ne fu. Le sens est : « Une jolie femme est charmante même quand elle dit une sottise ». La même idée est répétée aux v. 39-40 : La bele ne puet mal parler, Ainz est bon quanqu'ele dira. Le copiste de l'archétype de Aa n’a évidemment pas compris et a corrigé à tort au v. 19: S’ele dist : « Mes amis serés ».…

IV-29-30. Il faut construire : Cortoisie et bel acointement (pluriel) font loer dames.

V-37. Le sens des v. 37-40 est : « S’il est vrai que même une femme vieille et laide devient digne d’être aimée par ce qu’elle vous parle courtoisement, cela est d'autant plus vrai d’une jolie femme, car celle-ci ne sayrait rien dire qui ne fût agréable. »

VITI-55-56. « Valeur a fait de mon cœur le prisonnier de celle à qui Courtoisie l’a donné ».

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X. THIBAUT DE CHAMPAGNE A BAUDOUIN 41

X

(Raynaud 332)

ManuscriTs : M, fol. 73; O, fol. 140 vo b; T,, fol. 11 vo. Portées sans notes dans tous les manuscrits.

Éorrions : Levesque de La Ravallière, Poësies du roy de Navarre, II, 107 (d'après T}; Tarbé, Chansons de Thi- bault IV, p. 109 (d’après O et T).

VERSIFICATION : a b a b bc c d d. Coblas doblas.

10 10 IO 10 10 7 10 10 10

Cf. J. Bédier, Chansons de croisade, p. 260.

PARTENAIRES. M porte comme rubrique : Rois de Navarre, et T: Demande le roi de Navare. O n’a pas de rubrique. Le partenaire de Thibaut est Baudouin.

QuesTion. Le roi de Navarre : Un amant va trouver la dame pour qui il a longtemps soupiré et qui vient de lui fixer un rendez-vous : doit-il, pour lui plaire, lui baiser tout d’abord la bouche ou les pieds ?

Baudouin : La bouche.

Graphie de O.

| Une chose, Baudoÿn, vos demant :

S’il avenoit a fin leal ami

Qui sa dame a amee longuement

Et proïe tant qu'ele en a merci 5 Et li mande que parler veingne a li

Tout por sa volenté faire,

Que fera il tot avant, por li plaire,

Quant li dira : « Beax amis, bien veingniez », 9 Baisera il ou sa bouche ou ses piez ?

[1-9 T répète ou sa bouce.

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42 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

I] Sire, je lo que il premierement En la bouche la baist, car je vos di Que de baisier la boche au cuer descent Une douçours dont sunt tuit acompli 14 Li grant desir par qu'il s’entrainment si, Et joie qui cuer esclaire Ne puet celer lëéaus amis ne taire, Ainz li semble qu'il soit toz alegiez 18 Quant de la boche a sa dame est baisiez.

[IT Baudoÿn, voir, je n’en mentirai ja : Qui sa dame vuet tout avant baïsier En la bouche, de cuer onques n'ama; Qu'ainsi baise on la fille a un bergier.

23 J’aing mieuz baïisier ses piez et mercier

Que faire si grant outrage.

L'en doit cuidier que sa dame soit sage, Et sens done que granz humilitez

27 Doit bien valoir a estre mieuz amez.

IV Sire, j'ai bien dire pieça Qu'umilitez fait l'amant avancier, Et puis qu’'Amors par humilité l’a Tant avancié que rende le loier 32 Li acolers qu'il tant ainme et tient chier, Je di qu’il feroit folage S'en la bouche ne la baise, car je Ai dire, et vos bien le savez : 36 « Qui bouche lait por piez, c'est nicetez ».

IT-12 M omet de 14 T par quoi s'entr. 16 M traire 17 M qui soit 18 O a sa dame baisie.

II!-21 MT En la b. onques le cuer n'ama, O En la b. le c. o. n'ama.

IV-32 M L'un ait cele qui tant l'aime et tant chier, O Que il l'ait que tant ainme et tient chier 34-5 Au lieu de je Ai, M lit j'ai.

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X. THIBAUT DE CHAMPAGNE A BAUDOUIN 43

V Baudoÿn, voir, ice ne di je pas Qu'en lait sa bouche por ses piez avoir ; Mais baisier vuil ses piez isnelepas, Et puis après sa bouche, a son voloir,

41 Et son beau cors, c’on ne tient mie a noir,

Et ses beaus eulz et sa face

Et son chief blont, qui le fin or efface. Mais vos estes bauz et desmesurez,

45 Si semble bien que pou d'amour savez.

VI Sire, bien est et recreanz et las Qui congié a de baïisier et d'avoir Le douz solaz dou cors lonc, graille et gras Et met doucçour de bouche a nonchaloir 50 Por piez baisier ; ne fait mie savoir. Ja Dex ne doint que il face Jamès chose par quoi il ait sa grace, Que mil tanz est li baisiers savorez 54 De la bouche que cil des piez assez.

VII Baudoÿn, cil qui tant chace Que il ataint, bien se tient a eschace, Quant a ses piez ne chiet toz enclinez;

58 Je di qu’il est deables forsennez.

VIII Sire, cii cui amours lace Ne puet muer, quant il a leu n’espace Qu'asevir puist toutes ses volentez, 62 Tost n'ait les piez por la boche obliez.

V-38 T Qu'en sa bouce laist por; O ses piez a avoir 40 MT a mon v. 42 O omet beaus 43 O que le 45 M d'amors.

VI-49 M en nonchaloir 52 O qu'il ait 53 T' savereus 54 M omet De la bouche.

VII-56 M Quant il ataint, O Quant il atant 57 O piez rechiet.

VIII-60 O quant il n’a leu n'espace, 7 quant a lieu ne espass 61 M Qu'assouvir 62 7 ses piés pour sa b.

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44 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

REMARQUES

II!-21. Les trois manuscrits ont le cuer; mais il faut sans doute corriger : de cuer onques n'ama. 26. Sens done, « la sagesse apprend ».

IV-31-2. « Puisqu’Amour l’a tant exaucé qu’un baiser va lui offrir sa récompense ». 34. Ce décasyllabe est trop court, mais en apparence seulement ; il appartient sans doute à la même catégorie que les octosyllabes comme À {i servir por ce ge (Gautier de Coinci) et Et pour ce, se il poet, en ce (Vie de saint Evroul), sur lesquels voir Tobler, Versbau, éd., p. 168 (éd. franç., p. 163), et Langfors, Le Roman de Fauvel, Introduction, p. xLvirr-Liv. 36. Pro- verbe inconnu.

V-39. Isnelepas, altération fréquente de l’ancien en es le pas.

VII-55-6. « Celui qui chasse jusqu’a ce qu’il atteigne, s'appuie sur une bonne béquille. » Ce serait une variante plaisante du proverbe connu : Qui bien chace bien trueve (Le Roux de Lincy, Livre des proverbes, II, 487).

Cf. le jeu-parti Raynaud 1085, v. 18.

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XI. THIBAUT A GIRART D'AMIENS 45

XI

(Raynaud 1804)

Manuscrir : R, fol. 21. Épirion : Tarbé, Chansons de Thibault IV, p. 87. VERSIFICATION :10ababbcocd d.

PARTENAIRES. Li roys de Navarre a Girart d'Amiens (rubrique du manuscrit). Sur Girardin d'Amiens, voir Fau- chet, Origines de la langue françoise, éd. 1581, p. 180.

Quesrion. Le roi de Navarre : Vous tombez amoureux d’une femme en même temps qu'un autre. Ou vous pouvez obtenir immédiatement ses faveurs et elle vous haïra, ou bien votre rival l’emportera et elle vous aimera. Que pré- férez-vous ?

Girart d'Amiens : La première alternative.

I Girart d'Amiens, Amours, qui a pouoir Sor toutes gens, vous et un autre esprendre Fait de son feu, dont miex devez valoir, D'une dame ou il n’a que reprendre.

5 Se vous voulez, tantost, sans plus atendre, Ou vous plaira avecques vous l’avrez; Mais bien sachiez, de li haïs serez ; Ou en tel point que je vous di, l’avra

9 Autre avec lui et el vous aimmera.

II Roy de Navarre, il doit bien mescheoir A tout homme qui le bien n'osse prendre Puis qu'il le puet sans lui mesfaire avoir. Car nus amis ne porroit tant mesprendre

14 Que de souffrir, s’il le pouoit deffandre, C'autres fust ja de sa dame privés ;:

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46 B. THIBAUT DE CHAMPAGNE

Par coi le bien qui m'iert abandonnez Par tel eür ne refusserai ja, 18 N’autres, mon gré, nul jour n’i partira.

[IT Girart d'Amiens, huimais puis parcevoir Que vous le cuer avez et fol et tendre A un tel fait desloial conscevoir, Si vueil que vous, pour vo folie entendre, 23 Sachiez qu'amis n'est pas chilz qui engendre Riens dont il soit haïs ne diffamés De par celi dont il seroit amez S'il li plessoit, et dont haïs sera 27 Quant tout premiers, son gré, la decevra.

[IV Pour pis que mort ne rage recevoir, Sire, ne puis connoistre ne aprendre Qu'il m'en peüst nesun bien escheoir. Comment pourroie a plus grant dolour tendre 32 Que de lessier tant ma dame souprendre Qu'autres eüst de li ces voulentez ? Plus ne pourroie iestre desesperés : S'elle me het, Amours pourchacera 36 Qu'amés en ier si tost qu'ains li plera.

V Girart d'Amiens, quant plus vous voy mouvoir D'ensi parler et plus truis vo sens mendre. Nus hons n'entant sa dame a decevoir Qui ne deserve que l'en le doie pendre, 41 Se mes cürs fait ma dame descendre A un tel fait, n’en vueil estre encombrés. J’ain trop mieus qu'autre que moy en soit blasmés.

11-16 li biens.

11-25 Et de celi.

IV-29 ni aprendre 30 me peust 34 icste 36 Qu'amés en iere si tost qu'ains (?) plera.

V-38 vos sens mendres 41 eur.

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XI. THIBAUT A GIRART D'AMIENS 47

S'amer me vueut, plus me proufitera, 45 C'uns tieulz deduiz jamais ne vous vaudra.

VI —Sire, ne puis en pensee mannoir C'uns teus porfis se puist en bien estandre, Dont li amis cherra en desespoir, Qu'il n’osse en riens qu'il parçoive contendre.

50 Par quoi ja jour ne me quier vaincu rendre Que miex ne vueille, mon vueil, joir assez De celle a cui je sui touz, que de lés Reveingne uns autres qui en esploitera.

54 Honnis soit cilz qui ce otriera!

V-45 deduit. VI-46 Mannoir est peu distinct 54 qui a ce s'otriera.

REMARQUES

1V-36. Qu’ains n’est pas d'une lecture tout à fait certaine : le manuscrit a un g surmonté d’une barre horizontale, puis trois jambages {iu), puis un s; entre le troisième jambage et l’s, il y a un point un peu au-dessus de la ligne, comme celui qui est employé pour former l’r.

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C. UNICA DU MANUSCRIT R

XII

(Raynaud 147)

ManuscriT:: R, fol. 19.

Epirions : À. Jeanroy, Revue des langues romanes, XL (1897), p. 359 (p. 42 du tirage à part). Corrections, tb., XLV (1902), p. 210 (p. 68 du tir. à part); H. Wolff, Dichtungen von Matthäus dem Juden und Matthäus von Gent (diss. de Greifswald, 1914), p. 83.

VERSIFICATION: 7ababced d.

PARTENAIRES. Colart a Mahieu (rubrique du manuscrit). Ce dernier est vraisemblablement Mahieu de Gand (voir Romania, XLVI, 588). Colart est Colart le Changeur (voir le no XIV).

QuesrTion. Colart : De trois « états », celui de moine, d'homme marié, de célibataire, lequel vaut le mieux ?

Mahieu : Le dernier. Colart : Non, celui de moine.

I Mahieu, je vous part, compains, De trois estas, s'en jugiez : Li qués est plus souverains 4 Et le quel miex ameriez, Ou en religion rendre, Ou mariage entreprendre, Ou demourer ensement 8 Com je sui, tout simplement?

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XI1, COLART LE CHANGEUR A MAHIEU 49

Il Colart, foi que doi mes mains, Je sui mout bien conseilliez : Je vous lo que li derrains

12 Des trois estas dont raisniés Soit retenus, sans reprendre Autre, qu'al plus bel enprendre Ne pouez souffisamment

16 Pour miex estre a vo talent.

II] Mahieu, ainsi com vilains Respondés et com bergiers, Si vous prisera on mains

20 Et s'en serez abaïissiez : Car des trois tout le plus mendre M'avez loet : mieus vaut prendre L'ordre pour son sauvement :

24 Qui aillours bee il mesprent.

IV Colars, vous iestez estrains Dont tous li blés est vuidiez, Qui estez a ce comtrains

28 Que soulas entroubliez.

Miex vous vaut un poi entendre

Au deduit que soi souprandre,

Car cilz se pert qui se rent,

S'en lui n’a bon sentement.

F2] LI

V Mahiu, je sui touz certains Que vos sens est touz changiez, Par saint Nicaise de Rains,

36 Que plus venez, pis plaidiez, Qui le bien voulés desfandre Et le fleur laissier pour cendre, Que d'iestre o le bonne gent

40 Me b'asmés pour le jouvent.

[11-19 Si vous en pr. 24 Qui a aillours. V-36 Avant plus, un v est exponctué.

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50 C. UNICA DU MANUSCRIT R

VI Colart, trop par iestez plains De fol sens, qui afichiez Que a ce soit vo reclains

44 Que del tout rendus soiez. Je ne puis visser ne tendre Qu'il ne vous couviegne aprendre Du jeu au Roy qui ne ment,

48 Pour miex respondre briement.

REMARQUES

I-1. Partir a ici le sens absolu de proposer une parture.

1-9. Formule plaisante de serment pour éviter le blas- phème. Cf. Jeanroy et Guy, Dits artésiens, V, 72 :

Je vos afi de mes deus mains Vos estes mes cousins germains.

IV-31-2. « Qui entre en religion sans avoir la vocation ».

V-39. Le bonne gent, « les religieux ». 40. Jouvent au sens du provençal joven, « vie mondaine. »

VI-45. Visser viser ») ne tendre sont des expressions d’arbalétrier, employées ici au figuré. 47. Adam de la Halle dans son Robin et Marion nous montre des personnages jouant à ce jeu. Voir un article spécial de M. E. Langlois dans les Mélanges Chabaneau (Romanische Forschungen, XXIII, 103-73), et le même dans Kritischer Jahresbericht über die Fortschritte der romanischen Philologie, X, 11, 94.

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XIII. JEHAN DE TOURNAI A COLART LE CHANGEUR 51

XIII

(Raynaud 1316)

Manuscrir : R, fol. 17.

Évorrions : Dinaux, Trouvères artésiens, p. 333 ; Scheler, Trouvères belges, 1, 150 (notes, p. 313-314).

VERSIFICATION : 8a b a b c b b c.

PARTENAIRES. Rubrique du manuscrit : À Jehan de Tournay. A vrai dire, c’est Jehan de Tournai lui-même qui propose le jeu-parti à son partenaire Colart, qui est proba- blement Colart le Changeur.

QuEsTION. Jehan de Tournai : Un homme, qui aime une femme de bonne renommée, est jaloux : il est persuadé qu’elle le trompe. Doit-il renoncer à l'aimer rien qu’à cause de ses soupçons ?

Colart : Non.

I Colart, respondez sans targier A ce que vous vueil demander. Uns hons aime de cuer entier. 4 Jalous est, ne s'en peut garder, Et pour certain wihos cuide iestre. Doit il pour cuidier refusser S'amie et laissier a amer 8 Quant non a qu'elle est de bon iestre ?

I] Jehan de Tornai, de legier Puet on veir, qui set esgarder, C’uns hom se puet bien empirier 12 Par lui trop folement esrer.

[-3 Dans aime il y a un jambage de trop.

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52

II

20

24 IV

VS O:

40 VI

c. UNICA DU MANUSCRIT À

Mais chilz qui aimme dame honneste Ne s'en doit pour riens destourber, Mais adès en son cuer penser

Que c'est pour lui s’autres l’adiestre.

Colart, cilz atant mal louier Qui ne se puet aseürer : L'amour ou l'en vit en dengier Fait il trop bon laissier ester

Et tenir le chemin a destre;

Car jalousie tourmenter

Fait l'amant et adès visser

C’om li ait fait cauche seniestre.

Jehan, on ne doit nient cuidier Que dame tant face a blasmer Qu'elle vueille nului boissier.

Mais s’uns hons par son mal bourder Dit: « J'ai vut par dedens son estre Vostre dame a autrui parler »,

Pour ce nel devez refusser,

Car bien mentent et clerc et prestre.

Colart, on ne se doit fier

Pour riens en fame, c'est tout cler, Ne metre tant en un guernier

De blet c'om le face effondrer. Nient plus que li fleurs de geniestre Ne me pourret d'un mal tenser,

Ne puet bonne vie mener

Li hons jalous, par saint Sevestre.

Jehan, des dames desprisier Ne puet nus hons en pris monter,

IIl-17 mauvés louier. V-33 Colart nen ne.

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XIII. JEHAN DE TOURNAI À COLART LE CHANGEUR 53

Car elles mout tost trebuchier 44 Font les plus haus et encliner, Et se savez, c’est drois d’encestre, Quant uns hom s’ot wihos clamer, Amours lués le vient conforter ; 48 Ja n’i querra huis ne fenestre.

VI-43 trebuchie 45 savez que drois.

REMARQUES

I-10. Veir est monosyllabique, comme d’habitude dans le groupe de jeux-partis contenu dans R.— 12.« Parle fait d'agir follement » ; pour le sens de « se comporter », voy. Godefroy, III, 331 c. 14-15. « Il doit toujours penser que c’est à son profit qu’un autre homme la dresse, la forme à l'amour ».

II-19. « Celui qui ne jouit pas d’un amour de tout repos », c'est-à-dire celui qui n’est pas sûr de la fidélité de sa dame. 23. Visser, « penser, supposer ». 24. «a Qu'on lui a fait une chausse de travers », c’est-à-dire joué un vilain tour.

IV-27. Boissier, « tromper, trahir ».

V-37. La fleur de genêt est ici sans doute uniquement à cause de la rime. 38. Tenser, « protéger, préserver ».

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54 C. UNICA DU MANUSCRIT R

XIV (Raynaud 1336)

ManuscriT : R, fol. 19 v°.

Évorrion : Scheler, Trouvères belges, 11, 122 (cf. notes, p. 331-34).

VERSIFICATION: 8ababccddee.

PARTENAIRES. Jehan a Colart le Changeur (rubrique du manuscrit). Le premier est appelé deux fois (v. 31 et 51) Jehan d'Estruen.

Quesrion. Jehan d’Estruen : Deux dames ont gagé, l’une qu’elle me tirerait les cheveux, et l’autre, qu’elle me serrerait le cou. Laquelle doit, de préférence, être mon amie?

Colart le Changeur : Vous devez préférer celle qui veut vous tirer les cheveux.

I Respondés, Colart li Changierres, A moi de ce que je devise. J'ente deus dames coustumieres De moi amer, et s’ont fait misse 5 C'aront de moi tous leur aviaus, En tel point que par les caviaus Me doit li une hageter Et li autre me doit manser Si le gorge que j'en tressue. 10 Li quelle est plus de m'amour drue ?

Il Jehan, trop sont tieus dames fieres Dont ci vous oi conter l’enprisse. Pour ce vous loe a briés prieres

l-4 fait iuisse (?) 5 tout 8 Et l'autre. I1l-13 brief.

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XIV. JEHAN D'ESTRUEN A COLART LE CHANGEUR 55

Que ne souffrez par nulle esprisse 15 Que soit mansés vo hateriaus, Car surlante en seroit li piaus, S'en pourroit vo char empirer ; Mais laissiez vos cheveus tirer Celle qui s’en est esmeüe, 20 Car c'est de vous la mieus venue.

III Colart, nient plus que deus bergieres Ne pris vo sens, quant je m’avisse. C’est drois que de mes deus lanieres Aiiez trois pos, je le devisse ;

25 Car plus bourdeur n'a jusqu'a Miaus De vous, quant ainsi mes reviaus Voulez de mon desir roster. Miex ainç mes gaves eschoher Que je d'amer ne m'esvertue

30 Celi qui de manser m'argue.

IV Jehan d’Estruen, povres lumieres Avez es ieus, coi c'om i visse, Quant dites que je sui boissierres Et c'ai science de mal prisse, 35 Quant grax vo col, qui est mout biaus. Or faites dont c’uns goheriaus Soit mis entours pour enarmer, Car se vo dame i puet geter Ses graus qu'a tranchans comme grue, 40 Vous avrez tost vie perdue.

V Colart, divers con termoiieres lestez, tiesmoins me tieste grisse, Quant voulez par pluseurs manieres Faire men chief tel qu’il ravisse

11-14 nulles prisse 16 sur laute 17 empirier 18 vos cheus 19 Celle que. Hl-35 Colart menti plus 26 me remaus— 28 men gaues.

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56 C. UNICA DU MANUSCRIT R

45 Un chien loqu, qui par floquiaus Fautre sen poil; mais s’uns bouriaus M'estoit mis el col sans noer,

Ce me pourroit de mort tenser, Et s’en seroit celle plus mue 50 Qui veult qu’aie teste loqüe.

VI Jehan d'Estruen, durs comme pierres lestes d'engien nes c'unne enprisse, Quant voulez en lieu de barbieres Chaucier bouriaus par tel devisse

Que sans noer les coronciaus

Se pouran dire que labiaus

Voulez nouvellement porter.

Ce vous puet trop pou pourfiter,

Puis que vo gorge piauchelue

60 [ert par dame fourestendue.

Us U\

VI-53 Quant voulez est répété.

REMARQUES

Cette pièce, fort obscure dans le détail, a des allures de parodie ; c’est déjà le style et la langue des « sottes chansons ».

1-4 Mise est attesté par Godefroy au sens de « gageure ». 7. Hageter n'est pas autrement connu. Mais le contexte montre qu’il s’agit de « tirer les cheveux ». 8. Manser, « étreindre ». Voir J. Haust, Romania, XLVII, 568.

I1-14. Le manuscrit a par nulles prisse, que nous inter- prétons par nulle esprisse. Ce substantif n'est attesté dans Godefroy qu'avec les acceptions de « matière inflammable, feu de joie; action de s’éprendre ». Ici c’est sans doute un substantif de esprendre, « apprécicr, estimer ». 15. Hate- riaus, « nuque ». 16. Surlante en seroît li piaus. Scheler corrige, sans explication, sur l’autre, ce qui est incom- préhensible. E. Langlois (Romania, XLV, 260) garde la leçon de Scheler. Surlante est sans doute le même mot

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XIV. JEHAN D'ESTRUEN À COLART LE CHANGEUR 57

que SuLLENT, suslent, « suant, humide » (cf. v. 9 et voy. Godefroy, s. y.). 17. Empirer peut rimer en er et en er.

I11-23. Laniere, a bande de cuir longue ». 24. Scheler propose de corriger trois pos, en trois cos; mais le sens exact du passage reste incertain. 26-27. Scheler traduit avec hésitation : « Quand vous prétendez enlever à ma pas- sion ce qui lui donne le plus de charme», et considère roster comme synonyme de oster. 28. Gave, « gosier, gorge ». Eschoher est sans doute le verbe qui correspond aux substantifs escohier, « pelletier, tanneur », et escohine, « grosse râpe », enregistrés par Godrefroy. Littré a ce der- nier mot sous la forme écouane, écouenne, terme de monnaie et de tabletier.

IV-32. Godefroy enregistre viser, « réfléchir », comme verbe neutre. 33. Boissierres, « trompeur ». 35. Quant grax vo col. Grax (= graus) est sans doure la 1** personne d’un verbe grauer, grauher, grauwer, tiré de grawe, graukhe, grauwe, s. f., a griffe ». Ce doit être une forme masculine de ce substantif que nous avons au v. 39 dans graus. 36. Goherel, « licou ». 37. Entours; « s caractéristique de l’adverbe », selon Scheler; mais cette explication paraît douteuse ; il s’agit peut-être d’une erreur de copiste. Pour enarmer, « pour servir de défense ».

V-a4r. « Vous êtes vilain comme un usurier v. 44. Gode- froy (s. y. RavisiEr) n’a que cet exemple avec le sens de « ressembler ». 45. Floquiaus. C'est le mot flocel de Godefroy, « flocon, touffe ». 46. Bourel, « collier ».

VI-52. Que signifie ici enprisse ? Il se trouve déjà au v. 12 avec son sens ordinaire de « entreprise ». 53, Barbiere, « collerette ». Scheler (p. 333) cite Jehan de Condé, I, 170, V. 379 : Desous le hiaume en la barbiere. 55. Coronciaus (courouciaus ?). L.e mot n’est pas connu. Scheler : « Les deux bouts (dim. de coron?). Ou faut-il lire cordonciaus? ». 56. Scheler voit dans pouran une contraction de poura on. Label signifie généralement « ruban pendant ». Scheler croit que label, lambel, a signifié une sorte de collerette. 59. Piauchelue, « qui a la peau flasque ». Allusion à l’âge avancé de Jehan d'Estruen (cf. v. 42 : me tieste grisse). 6o Fourestendue, « distendue, étirée ».

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58 C. UNICA DU MANUSCRIT R

XV

(Raynaud 25)

MaxnuscrirT : R, fol. 16.

ÉotTion : A. Jeanroy, Revue des langues romanes, XL (1897), p. 354 (p. 37 du tirage à part. Corrections, ib., XLV (1902), p. 209 (p. 67 du tirage à part) et par P. Meyer, Romania, XXIX, 304.

VERSIFICATION : 10ababccbhddee.

PARTENAIRES. Sendrart a Colart (ruorique du manus- crit). Le nom du premier est toujours écrit Sandrart {avec a), sauf dans les rubriques. Au v. 13, il est appelé Sandrart Certain, comme dans le jeu-parti XVI (Raynaud, 1027). Le second est probablement le même que le Colart li Changieres du jeu-parti XIV. Voir l'introduction.

Quesrion. Sandrart : De deux amoureux, du reste égaux en mérite, qui adressent leurs vœux à la même femme, l'un devient aveugle, l’autre sourd et muet. Lequel a le plus de chances de réussir ?

Colart : Le muet.

I Doy home sont auques tout d’un eage Qui par amours ainment bien loiaument , Une dame, qui est plaissans et sage, 4 Dont ainc nulz d’iaus ne gehi son talent. Or leur avient, par fortune contraire, Que li uns pert les ieus de son viaire, Et li autres amuist nüement ; 8 De leur desirs n’amenrissent noient, Ainz weut chascuns son pourpos poursuivir. Li quex en a le plus bel pour joir ? Biau dous Colart, weilliez m’ent avoier ; 12 À tous jours mais vous en avrai plus chier.

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XV.-— SANDRART CERTAIN A COLART LE CHANGEUR 59

IT

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Sandrart Certain, mout vous vient de Sarnage Quand de par ce faites a moy presant,

Se vous dirai, selonc le mien courage:

Cilz doit avoir trop plus le cuer dolent

Qui riens ne voitne ne sent, s'il ne flaire, Que cilz qui voit : car tout par essemplaire Moustre mout bien auques que ces cuers sent. S'il ne parole, s'a il par vir talent

Par quoi il doit les biens d'amours sentir

Plus c’uns parlens qui onques ne peust vir ; Car, s’on vouloit, on li feroit bessier

Tel estrement ou ne devroit touchier.

Certes, Colart, pou quiert son aventaige Cilz qui el bien veult metre abaissement, Car il nel puet, s'i aquiert son damage ;

En bonne amour n'en la dame ensement N'a voulenté de vilonnie faire.

Pas n'i vés cler, ce vous a fait mestraire : Cilz par son vir puet avoir l’ueil au vent, Et li parlers moustre le sentement

C'on a el cuer, dont naissent li souspir Qui deus vouloirs fait tout un devenir. Amours ne veut ne muir ne segnier :

Se cause pert qui nel puet desraisnier. .

Sandras, cilz pert son temps et son langage Quant il parole a homme qui n’entant.

Ausi a bien cilz ens u cors la rage

Quant le pieur en son enscient prent

De coi que soit : et vous, tout par contraire, Voulez tenir que uns hom par son braire

11-20 par veoir 22 Plus c'un parlens qui onques ne peust veir 23 son vouloir 24 estremen.

[1-27 ne puet 30 vees 31 veir 33 Con na.

IV-41 touz.

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60 C. UNICA DU MANUSCRIT R

Doit miex amer, qui ne voit ce qu'il prent, 44 Que li muiaus qui voit ce en presant U ses cuers gist ? Ce ne puet avenir Que ja nuls hom doie d'amours joir Quant il ne puet aler sans escuier : 48 De quanqu'il set ne donroie un denier.

V Colars, c'est voirs, chius le bon conseil gage Qui de deus maus au pieur se consent : Lessier couvient le muiel double gage,

52 C'est le parler et l'ouir purement,

Et li autres n’a c’un seul mal a traire : Vir par dehors. Qui u cuer se repaire, Li vient du cuer, ou bonne amour se prent ;

56 Savoir devez trestout certainement Que, tant com plus a nature a souffrir,

Tant plus couvient sa vertus amenrir. La dame amez petit, au mien cuidier, 60 Quant li offrez le pieur du pannier.

VI Sandrat, je croi que ce soit par hausage Que vous voulez tenir a ensient De le parçon le pieur : mais usage

64 Avez empris, si vous dirai comment : Chascun set bien que nus maus ne s’apere Envers celui qui ne voit c'une aumaire Qui est de bos, ne nes le sacrement

68 Ne puet il vir : dont je di que li cent Ne valent pas le veüt, sans mantir ; Qui est muiaus, s’a il le souvenir Par le regart, dont se puet apaissier,

72 Et autre pert assez par trop plaidier.

IV-43 quil ne.

V-54 Voir 57 tant manque 58 la vertus.

VI-68 veir o s’a est écrit en interligne pen visiblement 71 regar 72 part, |

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XV.— SANDRART CERTAIN A COLART LE CHANGEUR 61

REMARQUES

11-20. Césure épique. Il est évident que pour les auteurs l’infinitif vir « voir » était monosyllabique ; de même aux v. 22, 31, 54, 68, et également à la personne du pluriel vés (au lieu de veés). 30. Talent signifie ici « moyen, faculté ». S'il manque au muet la parole, il a, grâce à la vue, le moyen d'exprimer son amour, de façon à le faire partager. 22. Peust est le parfait (pour peut pot). 23. Son vou- loir, « volontairement (?) », qui est dans le ms.,a été corrigé par nous en s’on youloit. Baïssier est « baiser ».

II1-31-2. « Le muet, il est vrai, profite de ses yeux, mais la parole de l’aveugle exprime le sentiment qu'il a au cœur ».

V-49. Gagier, a refuser ». Un exemple dans Godefroy,un autre dans une chanson d'Adam de la Halle (Raynaud, 152, v. 4). Cette stropheest un plaidoyer en faveur de l’aveugle. Le muet a deux défauts à supporter : le manque de la parole et celui de l’ouie, à l’aveugle il ne manque qu'une seule chose : la vue « par dehors ». Ce qui va au cœur lui vient du cœur l’amour véritable s'allume (faut-il corriger se prent en s'esprent ?). Plus on a de défauts, moins on a de pouvoir. Conclusion sous-entendue : donc le sourd et muet (deux défauts) vaut moins que l'aveugle (un seul défaut).

VI-63. Mais, « mauvais », forme fréquente. 66. « Nul mal ne peut être comparé à celui de l’homme qui n'y voit pas plus qu’une armoire de bois, et qui ne peut voir même l'ostensoir » (pris ici comme exemple parce que l'ostensoir estun objet brillant et qu’on expose à tous les regards). 69. Le veit, «a celui qui est doué de la vue », participe passé passif au sens actif ; cf. « un homme entendu, osé », etc. 72. Peut-être faut-il ajouter l'article : Et l’autre. En tout cas, le sens est : « L'autre (c’est-à-dire l’aveugle) perd beaucoup en trop plaidant ».

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62 C. UNICA DU MANUSCRIT R

XVI

(Raynaud 1027)

Manuscrir : R, fol. 17 ve.

ÉviTions : A. Dinaux, Trouvères artésiens, p. 428 (éd. par tielle); A. Jeanroy, Revue des langues romanes, XL (1897), p- 357 (p. 40 du tirage à part}. Corrections, tb., XL (1902), p. 209 (p. 67 du tir. à part).

VERSIFICATION : ababcdcdebhb

757$575757$

PARTENAIRES. Le manuscrit porte la rubrique Chiertain a Sandrart. Cette suscription est certainement erronée, puisque le couplet III doit émaner, non de Certain, mais du personnage appelé sire, dont il est impossible de percer l'anonymat : il semble (d’après les v. 5 et suiv.) qu’il ait été chapelain d’un couvent de femmes, et son interlocuteur insinue (v. 32 et suiv.) qu’une de ses pénitentes lui a tourné la tête. Cet interlocuteur s'appelait Sandrart Certain et apparaît comme partenaire dans deux autres pièces ins XV et XVII). Sandrart est sans doute un dérivé de Alexandre. Voir Ernest Langlois, Romania, XLV, 341 et suiv.

QuesTron. Le sire : Si vous étiez comme moi « profès en dévotion » et uppelé à fréquenter nonnes et béguines, pré- féreriez-vous courtiser une de celles-ci ou une de celles-là ?

Sandrart : Une béguine.

Î Sandrat, s'il estoit ainsi Qu'en religion

Fuissiez profiez avec mi Par devocion,

Et vous couvenist anter Nouñain ou beguine,

Le 1]

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IV

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XVI. UN SIRE A SANDRART CERTAIN

Tout vo vivant, sans fausser, De vraie amour fine,

En la quelle metriez vous Vo entencion ?

Sire, ainques ne m'abeli, Par saint Symeon,

D’anter nounaïin, car en li A detracion ;

A pluseurs homes giller Est 1ouz jours encline.

Beguine doi plus loer, Car en sa couvine

A, si con croi, envers nous Mains de fiction.

Certain, vous soustenez ci Fause opinion; Detraction ains ne vi En l'afection De nonain ; ne set flater Se douce doctrine, Et se set gille mater Par se desepline ; Mais beguinages va touz A perdicion.

Sire, maint en ont trai Par decepcion

Nonnes. Je croi vous ausi En sejestion

Tient aucune par lober, Mais en brief termine

1-15 hons. I11-23-4 Detraction ains ne vostre afection. 1V-34 Ensterjestion.

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C. UNICA DU MANUSCRIT R

Vous sarez si pourpenser

Qu'il n’a fors racine

Et plante de faus tribous

En leur action.

Nule nonne n'a sor mi Dominacion,

Sandrat, nonpourquant je di Qu'en confusion

Puet on bien vo dit tourner, Car nonne est roÿne

De 1ious biens d’amours moustrer ; Beguine est honnine

Qui met en cuer mal courrous,

Tribulacion.

Sire, pour tant je l’envi Que discrecion A nonne de vous ravi; Juridicion Li voulez inde douner, Si n'en est pas digne; Courone ne doit porter Se ce n’est souvine ; Beguine a cuer amourous Sans corrupcion.

IV-37 Verrez si p. (vers trop court). V-44 Que confusion 48 homine. VI-5r pour cat 53 À en nonne 54 Jurdicion.

Pour le sujet, signalons que M. de Puymaigre (La cour de Jean II, t. II, p. 137 n.) cite une pièce du Cancionero general est agitée la question de savoir lequel vaut le mieux, servir une damoiselle, une femme mariée, une

REMARQUES

veuve. ou une religieuse.

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XVI. UN SIRE À SENDRART CERTAIN 65

1-9. 11 vaudrait peut-être mieux corriger : En la quel metriez vous.

11-28. « Elle sait à l’aide de la discipline (au sens con- cret) mater les mauvais instincts ».

IV-39. Triboul, subst. verbal de tribouler, signifie ici « intrigue, machination ». Cf. Raynaud, 918, v. 27 (Tarbé, Chansonniers, p. 119): Car aidier se sevent de tels tribous les dames trop mieus que nous.

V-48. Honnine, « chenille ». Le mot sous des formes diverses (hounine, houline, etc.) est encore très vivant dans les patois du Nord-Est.

VI-5r. Quel est le sens de envier ici? 55. Inde (qui n'est pas très net dans le manuscrit) paraît être l’adverbe latin, qui ne serait pas autrement étonnant dans ce morceau tout farci d'expressions savantes. 58. Corr. S'ele (?).

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66 C. UNICA DU MANUSCRIT KR

XVII

(Raynaud 1678)

ManuscriT : R, fol. 18.

Éorrions : Dinaux, Trouvères artésiens, p. 429 (éd. par- tielle); Scheler, Trouvères belges, 11, 120 (notes, p. 330).

VERSIFICATION : a ba b cc d d

7 7 7.7.7 7 19 10

PARTENAIRES. Jehan a Sendrart (rubrique du manuscrit). Le premier est nommé au v. 9 Jehan Legier (voir E. Lan- glois, Romania, XLV, 347).

QuesrTion. Jehan : L'Amour est-il juste et tout amant a-t-il ce qu’il mérite ?

Sandrart : Oui. Il est vrai qu'un amant peut, tout en le servant dûment, avoir l’air d'obtenir une récompense infé- rieure à son mérite. Mais cela tient à ce qu'aucun amant ne peut légitimement prétendre avoir droit aux récompenses de l’Amour.

I Sandrat, pour ce que vous voi

Soutieu et bien entendant,

Par fine amistié vous proi 4 Que vous me taciez sachant

De ce que je ne sai mie :

Se ditez, par courtoissie,

Se bonne Amour est droituriere u non,

8 Et s’ele fait chascun amant raison.

II Jehan Legier, si com je croi, En Amour a de bien tant,

1-5 je manque.

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XVII. JEHAN LEGIER A SENDRART CERTAIN 67

D'onnour, de sans et de foy, 12 C'om puet en li bien servant Deserte avoir mal merie; Car nus cuers qui soit en vie N'est souffissant d’avoir le guerredon 16 Que bonne Amour donne en son menre don.

[IT Sandrart, droit au marescoi

Alés vers moi respondant.

Amours ne fait droit ne loi 20 A maint home vrai amant;

Car teus ainme qui mendie,

En amant, d’avoir amie,

Et s’en sont maint qu'a petit d’occaison

24 Ont par amours dames en abandon.

IV Jehan, c’est tout par anoi

Qu'’alés ainsi devisant.

Amours ne fait nul desroy, 28 Ainz avence son servant,

Lués qu'il est de se maisnie,

D'une esperance jolie,

Et quant poins est, li fait avoir le non

32 D'ami, dont nus, s’il nel sert, n’a renon.

V Sandrart, vous dites a moi Droites paroles d'enfant. Mais a vo dit ne m'apoi, 36 Car Amours fait tort mout grant Les siens servans a le fie : En tant qu'espoirs senefie Douce merci, par li bien i faut on : 40 Je di qu'a tort fait les siens traison.

IT-12 en lui servant.

11-20 À maint amant vrai (sic).

IV-29 mainsnie 32 D'amis.

V-39 Douce merci par li et faut on (sic;.

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68 C. UNICA DU MANUSCRIT À

VI Jehan, savez vous”pour quoi Douce merci va faillant ? Tout ce vient par le boufoy 44 De le persone ventant, Qui a merci fait falie, Quar Amours de se maistrie Persoit errant ce fole opinion, 48 Si le banist hors de se region.

VL-45 fali.

REMARQUES

Il-9. Vers trop long; on pourrait peut-être supprimer je. 13. « Obtenir une récompense, même insuffisamment méritée ». 15. Souffissant de, « digne de ».

IIl-17-8. Droit au marescoi alés respondant, « vous patau- gez joliment en me répondant ainsi ». (Scheler). 21-2. Mendier de, « être privé de ». 24. « Qui, malgré leur peu de merite, obtiennent des dames tout ce qu'ils veulent. »

V-39. Nous adoptons la correction et l'interprétation de Scheler : « En tant que l'espérance dont vous me parlez a pour objet un doux accueil, je prétends qu’elle vous le fait bien souvent manquer. »

VI-46. De se maistrie, « en vertu de sa perspicacité ». 47. Ce est pour sa.

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XVIII. MICHEL A ROBERT 69

XVIII

(Raynaud 239)

MANUSCRIT : R, fol. 20.

Éprrion : A. Jeanroy, Revue des langues romanes, XI. (1897), p. 361 (p. 44 du tirage à part). Corrections, ib., XLV. (1902), p. 210 (p. 68 du tirage à part).

VERSIFICATION :10ababccddec.

PARTENAIRES. Michel à Robert. Le manuscrit porte la rubrique erronée Colart a Müichiel (sans doute parce que Colart était interlocuteur dans les deux morceaux placés dans le manuscrit immédiatement avant celui-ci). Ce Michel est inconnu ; c’est peut-être le même qui échange avec Gé- rard de Valenciennes un jeu-parti (Raynaud, 949) il est qualifié de sire. Robert pourrait être, soit Robert de la Pierre, qui apparaît comme partenaire ou juge dans un certain nombre de jeux-partis, soit Robert de Béthune, qui participa à une tenson (Raynaud, 926) avec Sauvage de Béthune. Paulin Paris (Hist. litt., XXIII, 545) donne la