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DES

DEUX MONDES

XXVIF ANNÉE. SECONDE PÉRIODE

TOME VII. 1er JANVIER 1837.

PARIS. IMPRIMERIE DE i. CLAYE

RDE SAIMT-BENOIT, 7.

REVUE

DES

DEUX MONDES

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XXVIP ANNEE. SECONDE PÉRIODE

TOME SEPTIÈME

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

RUE SAINT-BENOIT, 20

1857

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SOULÈVEMENT

DE L'ALLEMAGNE

APRÈS LA GUERRE DE RUSSIE

YORK ET STEIN. LE CABINET DE BERLIN ET LE CABINET DE VIENNE.

I.

Lorsque le 5 décembre 1812 l'empereur iNapoléon était parti de Smorgoni pour retourner en France, la grande armée, malgré ses pertes, qui étaient immenses, présentait encore dans ses débris une masse imposante. 11 avait expressément ordonné au roi de Naples, auquel il avait laissé le commandement, de s'arrêter quelques jours à Wilna, il avait réuni des approvisionnemens considérables, d'y rallier les hommes isolés et valides, et de leur donner des vêtemens et des armes; puis le roi devait repasser le Niémen, s'établir sur la ligne de la Prégel, y attendre le 10* corps, lier ses mouvemens à ceux de Régnier, de Poniatowski et de Schwarzenberg, et s'entendre avec eux pour couvrir efticacement la Vieille-Prusse et le grand-duché de Varsovie. Malheureusement les circonstances douloureuses qui pe- saient sur l'armée n'avaient point permis que ces sages instructions fussent exécutées, et, à peine de retour à Paris, l'empereur avait reçu les nouvelles les plus affreuses. Tant qu'il était resté à la tête de ses troupes, sa présence, sa résignation, sa fermeté, avaient soutenu tous les courages. Lorsqu'on sut qu'il avait quitté l'armée, il y eut un aflaissement universel. Par une fatalité cruelle, les élémens con- spirèrent avec son départ pour hâter la dissolution commencée. Le

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froid s'éleva tout à coup jusqu'à 30 degrés, et la division Loyson, envoyée pour recueillir les débris de l'armée, n'apparut que pour devenir elle-même la proie du fléau; en quelques jours, elle fut mois- sonnée presque tout entière. La garde, qui jusque-là était restée un corps organisé, fut emportée à son tour; tous les liens de la dis- cipline se rompirent; bientôt ce que l'on appelait encore la grande armée ne fut plus qu'une masse confuse de malades, d'éclopés et de traînards, qui, sur une ligne de plusieurs lieues, se précipitèrent sur Wilna, et de regagnèrent Kowno et le Niémen.

Le 15 décembre au soir, le roi de Naples et les maréchaux arri- vèrent à Yirballen, s'y arrêtèrent toute la journée du 16, et firent le dénombrement de leur petite troupe. Il ne leur restait plus que 2,500 hommes, 5 ou 600 chevaux et neuf pièces de canon; les hommes étaient tians l'état le plus déplorable; la plupart avaient les pha- langes des pieds et des mains gelées; ils étaient hors d'état de rendre aucun service. On alla coucher le 17 à Gumbinen, et les chefs s'oc- cupèrent aussitôt de rallier les débris de leurs corps. Le nombre des éclopés, des malades, des isolés, qui avaient repassé le Niémen, était incalculable; c'était en quelque sorte une armée tout entière qui semblait rompue plutôt qu'anéantie, et qu'il s'agissait de retrouver. Combien de toute cette foule en restait-il qui fussent encore en état de servir? Il était impossible de le dire; il s'agissait pour le moment de rallier ces hommes, de grouper ceux qui étaient valides encore, de les reformer en bataillons, et, ce qui était plus difficile, de leur rendre l'énergie guerrière et le sentiment de la discipline. L'instinct de leur conservation les avait poussés tous dans les places de la Yieille-Prusse. Les maréchaux et les généraux de division reçurent l'ordre de s'y rendre, d'envoyer partout à la recherche de leurs sol- dats, et de préparer dans ces places les magasins, approvisionne- mens de toute espèce et ambulances nécessaires pour assurer la réor- ganisation de leurs corps respectifs.

Le désastre était accompli; la grande armée, cette armée qui avait été la gloire de la'France et la terreur du monde, n'existait plus. Un climat meurtrier, bien plus que le fer de l'ennemi, venait de mois- sonner du même coup toute une génération de guerriers; c'était un malheur incomparable. La plupart de ces hommes que pleurait la France n'étaient pas seulement des soldats intrépides : vieillis dans les camps, ils avaient acquis en cent combats le sentiment et l'in- telligence de la guerre. Tout le génie de Napoléon, tout le patrio- tisme des citoyens étaient impuissans à réparer de telles pertes. Il n'était pas possible de nous le dissimuler, notre puissance militaire était atteinte et ébranlée dans ses bases. Le prestige de nos armées, jusque-là invincibles, était détruit.

l' ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 7

Cependant notre situation, à ne la juger qu'au point de vue exclu- sivement militaire, était loin d'être désespérée. Le froid n'avait pas plus épargné les Russes que les Français; l'armée de Kutusof, abîmée, n'était plus elle-même qu'un insignifiant débris, et, pendant quelque temps du moins, la guerre active resterait suspendue. Pour contenir Kutusof, nous avions le 10'' corps, qui était de 2/i,000 hommes, le corps auxiliaire autrichien, qui en comptait 27,000, les Polonais de Poniatowski et les Saxons de Régnier, au nombre de 15,000, les 15,000 hommes du général Heudelet, déjà réunis en partie à Kœnigs- berg, enfin une très belle division que le général Grenier amenait d'Italie, et dont l'effectif n'était pas de moins de 21,000 hommes. Toutes ces forces, jointes aux débris de la grande armée, s'élevaient dans leur ensemble à 120,000 hommes environ; c'était plus qu'il n'en fallait, si elles restaient toutes fidèles, pour couvrir la Prusse et le grand-duché de Varsovie, et laisser à l'empereur Napoléon le temps de créer une nouvelle armée. La question capitale en ce mo- ment n'était point militaire; elle était toute politique. Il s'agissait de savoir quelle attitude, en présence du grand désastre qui venait de frapper nos armes, allaient prendre nos alliés, la Prusse et l'Autriche. Soudainement émancipées par l'affaiblissement de notre puissance, l'une et l'autre ne seraient-elles pas tentées de rompre des liens qui n'avaient eu d'autre ciment que leurs défaites et nos victoires? étaient le nœud de la situation et nos vrais dangers. Aussi l'atten- tion de l'empereur Napoléon était-elle incessamment fixée sur Vienne et sur Berlin. Il était obligé de reconnaître que ces cours, qu'il avait si profondément humiliées, allaient se trouver parla force des choses les arbitres de l'Europe. Attentif à leurs moindres mouvemens, il s'ef- forçait de démêler dans les actes de leurs souverains, dans l'attitude et les paroles de leurs ministres, les indices de leurs secrètes pensées et de leur conduite future.

Les premières nouvelles de nos désastres se répandirent dans les états prussiens au commencement de novembre. D'abord elles n'y trouvèrent aucune créance : les populations ne purent croire que cette armée, qu'elles avaient vue naguère passer au milieu d'elles si nombreuse et si magnifique, fût presque entièrement anéantie. Bientôt cependant les habitans des provinces prussiennes du nord virent s'acheminer successivement la longue file de nos blessés et de nos malades; alors il ne resta plus de doutes à personne, et ce spectacle, déchirant pour des yeux français, fit tressaillir de joie et d'espérance les peuples ulcérés de la Prusse.

Au milieu des manifestations peu déguisées du sentiment public, le roi demeura impassible. Pas un mot, pas un geste, pas un seul mouvement de sa physionomie ne trahirent ses secrètes pensées. Il continua de se montrer calme, confiant dans la fortune de son allié

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et dévoilé à sa politique. Napoléon mit tout aussitôt sa fidélité à l'épreuve. La Prusse avait plusieurs belles divisions disponibles. Napoléon écrivit directement de Wilna [h novembre) au roi, pour lui demander de remplacer deux régimens de cavalerie du corps d'York, qu avaient perdu une partie de leur efFectif, par deux régimens frais; il éjuit en outre le vœu que la force du contingent pût être augmen- tée de 1,000 cavaliers et de 6,000 hommes d'infanterie. Frédéric- Guillaume accorda les deux régimens de cavalerie, mais refusa les 1,000 cavaliers et les 6,000 hommes d'infanterie. Il allégua l'impos- sibilité dans laquelle il était de faire de nouveaux sacrifices, u Toutes nos ressources sont épuisées, dit M. de Hardenberg au comte de Saint- Marsan, et nous ne pouvons plus concourir par aucun efibrt extraor- dinaire à la cause commune. » Les misères de la Prusse étaient effec- tivement à leur comble; elles avaient atteint ce degré suprême qui ne laisse plus intacte ni debout aucune fortune, et les soufïrances privées viennent se confondre avec celles de l'état. La grande ar- mée, dans son passage à travers le Brandebourg et la Vieille-Prusse, avait dévoré les dernières ressources de ces contrées sablonneuses et pauvres. La ruine était partout, dans les châteaux comme dans les chaumières, et le trésor public n'avait plus les moyens de sub- venir aux dépenses les plus indispensables. Toutefois cette détresse financière n'était point un obstacle à la réalisation du désir de l'em- pereur. Les 7,000 hommes demandés étaient armés, équipés et ras- semblés, et il ne s'agissait que de les diriger sur le Niémen; aussi Napoléon insista. Le l!i décembre, il écrivit de Dresde au roi que, dans les circonstances présentes, il importait absolument que le con- tingent prussien constituât k lui seul un corps d'armée et pût être porté à un effectif de 30,000 hommes. « En demandant à votre ma- jesté d'augmenter ses troupes, disait l'empereur, je vous prouve combien j'ai de confiance dans le système qu'elle a embrassé. » La lettre se terminait par des témoignages expressifs de félicitations pour le courage et la discipline qu'avaient montrés les troupes prus- siennes pendant toute la campagne.

Cette lettre, remise au roi le 16 décembre, modifia ses premières décisions. Le lendemain 17, il reçut M. de Saint -Marsan et lui dit que la lettre de l'empereur l'avait extrêmement touché, qu'il était très sensible aux témoignages de confiance pour sa personne et de haute estime pour ses troupes dont elle était remplie, et il promit de faire ce que désirait l'empereur, autant toutefois, ajouta-t-il, que le lui permettrait la situation gênée de ses finances. 11 insinua timide- ment que la France, ayant des garnisons nombreuses dans les places de l'Oder, devrait les en retirer, et que la Prusse se chargerait de les remplacer, ce qu'elle pourrait faire sans de trop grandes dépenses; mais l'intention était trop claire pour n'être pas devinée, et d'une

l' ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 9

portée trop dangereuse pour être accueillie : elle ne fut pas même relevée, et nous continuâmes à occuper les forteresses de l'Oder. Du reste, le roi tint parole, et, par ses ordres, 5 ou 6,000 hommes d'in- fanterie furent réunis à Graudentz, sous les ordres du général Bulow, pour être de dirigés sur le Niémen et rejoindre le corps du géné- ral York.

Le soin de convaincre l'empereur que les sentimens du roi n'é- taient point changés fut laissé à M. de Hardenherg, qui s'en acquitta avec une vivacité de langage pleine de sympathie. ((L'alliance fran- çaise, disait-il, n'était pas seulement une garantie de sécurité et d'existence pour la monarchie; elle seule pouvait l'aider à recouvrer dans les affaires du monde une position que ses malheurs et ses fautes lui avaient fait perdre. Qu'il nous soit permis d'espérer qu'à la paix générale l'empereur Napoléon donnera à la Prusse une grande exis- tence politique. » Un jour, plus chaleureux encore que de coutume, il dit à notre envoyé : ((Dans le cas oi^i l'empereur Napoléon reconnaî- trait l'impossibilité de reconstruire en état indépendant l'ancienne Pologne, il pourrait peut-être concevoir le dessein de faire le roi de Prusse roi de Pologne. Les côtes et les territoires de la Prusse et de la Pologne présenteraient ainsi une masse compacte qui deviendrait une barrière formidable contre les envahissemens de la puissance russe. »

Ainsi, du côté de la Prusse, Napoléon avait lieu d'être satisfait, et il devait être complètement rassuré; la parole de Frédéric-Guillaume lui répondait de la fidélité de ce prince à l'alliance qui l'unissait à notre politique.

La nouvelle de nos désastres produisit sur les peuples de l'Autriche la même impression que sur ceux de la Prusse. Pour les uns comme pour les autres, l'empereur Napoléon n'était pas un allié, mais un maî- tre; tous se réjouirent de ses malheurs, parce qu'ils y virent le pré- lude du prochain affranchissement de l'Allemagne. Le premier mou- vement de l'opinion à Vienne fut de briser une alliance abhorrée. Les plus hauts personnages de la cour représentèrent à l'empereur Fran- çois que l'occasion était belle pour recouvrer les provinces perdues dans les dernières guerres, que les Russes s'avançaient non en enne- mis, mais en libérateurs, que la France, lasse elle-même de sacrifier ses trésors et son sang aux fantaisies d'un conquérant ambitieux, ne demandait qu'à rentrer sous les lois de ses maîtres légitimes, qu'il fallait donc, sans perdre un moment, mettre les troupes sur le pied de guerre, appeler aux armes tous les peuples allemands et marcher sur le Rhin.

Lord Walpole parut bientôt à Vienne, se concerta avec les chefs du parti russe, et fit savoir à l'empereur que, s'il consentait à sé- parer sa cause de celle de la France, l'Angleterre lui garantirait la

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restitution des provinces illyriennes, de la Vénétie, de la Lombardie et du Tyrol. L'impératrice fut des plus ardentes à pousser l'empe- reur dans ces voies extrêmes. C'était une princesse d'un esprit exalté, mais peu judicieux, et qui avait la vanité de jouer à Yienne le rôle que la belle reine Louise de Prusse avait rempli autrefois à Berlin. Elle avait les passions politiques de cette princesse, sans avoir la grâce ni les charmes qui nous l'avaient rendue autrefois si dangereuse. Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec l'empereur des Français avait développé dans son cœur des sentimens d'envie qu'elle s'efforçait vainement de masquer sous les apparences d'une tendre pitié pour le sort de la jeune impératrice, et son salon était devenu le rendez-vous de tout ce que la cour, l'armée et la haute noblesse comptaient d'adversaires passionnés de la France. Elle ne pouvait pardonner à M. de Metternich d'avoir fait le mariage et l'alliance, et elle s'en vengeait par des sarcasmes. Heureusement elle n'exerçait aucun crédit sur l'esprit de l'empereur François, qu'elle troublait et fatiguait, et qui sut résister à ses téméraires conseils aussi bien qu'aux séductions de lord Walpole. Ce souverain et M. de Metternich connaissaient les ressources infinies de la France, le génie de son chef, et ils ne croyaient pas qu'il fût aussi facile de les abattre que se plaisaient à le dire les courtisans. Sans doute la France avait perdu une armée admirable, mais ce n'était point le fer de ses ennemis qui l'avait détruite; c'étaient les rigueurs d'un climat terrible, et le fléau n'avait épargné personne. Des deux côtés il y avait égalité de misères et de ruines, une même fermeté d'âme en présence d'aussi grands maux, une même activité pour les répa- rer. Avant peu de mois, de nouvelles armées allaient se retrouver en présence et se disputer encore une fois la suprématie du conti- nent. Les malheurs de la France avaient pris d'ailleurs l'Autriche au dépourvu. Comme elle n'avait point fait entrer une telle catas- trophe dans ses prévisions, elle ne s'était point mise en mesure d'en tirer parti, et, dans l'hypothèse d'une rupture avec nous, il lui fal- lait plusieurs mois pour s'y préparer. Elle avait donc toute sorte de raisons pour nous ménager en ce moment. Toutefois elle avait un intérêt trop évident à notre affaiblissement pour n'avoir pas res- senti du désastre qui venait de nous frapper une secrète joie. Avant l'expédition de Russie, la main de Napoléon pesait sur l'Autriche comme sur toute l'Allemagne. Aujourd'hui le cabinet de Vienne en- trevoyait le moment où, avec le sentiment de sa liberté, il retrouve- rait le pouvoir d'en user. Il est vraisemblable que, sur deux points au moins, sa résolution était arrêtée irrévocablement. Le premier était de se soustraire insensiblement aux obligations de l'alliance contractée en 1812 et de proposer aux puissances belligérantes son intervention officieuse et amicale pour les rapprocher et les pacifier,

l'aLLEMAGNE après la guerre de RUSSIE. 11

sauf plus tard, lorsqu'elle aurait porté ses armées à l'effectif de guerre, à intervenir hautement comme médiatrice armée. Le second point était de profiter de l'occasion pour se faire restituer d'une ma- nière ou d'une autre, par la France, les province perdues en 1809.

L'empereur Napoléon nourrissait de tout autres pensées. Il dési- rait élargir le cadre de l'alliance contractée avec l'Autriche en 1812, substituer à l'alliance restreinte une entente intime et cordiale, et la consacrer en obtenant qu'elle coopérât aux efforts de la campagne prochaine, non plus seulement avec 30,000 hommes prêtés et se battant à regret ou ne se battant pas du tout, mais avec 60,000 ré- solus et dévoués. Il ne pouvait se dissimuler qu'il n'obtiendrait une coopération aussi précieuse qu'au prix de grands sacrifices : il était tout disposé à les faire; mais la prudence comme la dignité lui com- mandaient d'attendre, pour préciser la nature et l'étendue de ces sa- crifices, que la cour de Vienne lui eût fait connaître si elle était déci- dée à resserrer les nœuds de son alliance avec lui. Procéder autre- ment, c'eût été lui livrer prématurément un secret dont elle n'eût pas manqué d'abuser plus tard pour nous rançonner davantage. Avec un cabinet aussi froid et aussi calculé que celui de Vienne, il fallait une réserve extrême et ne nous découvrir qu'au dernier moment.

A son passage à Dresde, le 15 novembre. Napoléon avait adressé à l'empereur d'Autriche une lettre autographe pour lui annoncer son retour en France, et lui demander que le contingent autrichien pût être porté de 30,000 à 60,000 hommes. Il l'avait prié également de lui envoyer un négociateur en l'absence du prince de Schwarzen- berg, retenu à l'armée. De retour à Paris, il renouvela ses instances sous les formes les plus pressantes (1). L'Autriche refusa de nous suivre dans la voie nous nous efforcions de l'attirer; elle répondit en nous offrant son intervention officieuse pour nous réconcilier avec nos ennemis. Jamais la parole de M. de Metternich n'avait été plus douce, plus pénétrante. Il protesta du désintéressement de sa cour. «Son unique préoccupation, dit-il au comte Otto, notre ambassadeur, était d'utiliser au profit de la paix sa fidélité à la politique française. La France devait être impatiente d'arriver à la paix, et l'Autriche était la seule puissance qui fût en mesure de lui en assurer le bienfait. L'empereur Napoléon pouvait-il espérer de trouver un défenseur plus dévoué, plus chaleureux de ses intérêts que l'empereur Fran- çois? Si la Russie et l'Angleterre étaient assez aveugles pour repous- ser ses propositions, alors l'Autriche n'hésiterait pas, et elle embras- serait hautement la cause de la France. »

Le 3 janvier 1813, M. de Metternich fut plus pressant encore. '( Parlez-nous franchement, dit-il; faites-nous connaître ce que vous

(1) Dépèches des 8, 12 et 16 décembre 1812 au comte Otto.

12 RKVL'E DES DEUX MONDES.

voulez faire, et mettez-nous en mesure d'agir avec vous comme un bon allié, et envers les autres comme une puissance indépendante. (Croyez que nous sommes pénétrés du sens de l'alliance et que nous pouvons vous rendre des services essentiels. » Puis il témoigne les plus vives alarmes des projets conçus par la Russie siu- le grand- duché de Varsovie. Il confie à M. Otto que le tsar médite de réunir sous son sceptre toutes les parties de l'ancienne Pologne et d'en faire un royaume distinct dont il serait le roi. Désespérant en effet de re- lever leur patrie, la plupart des grandes familles polonaises, les Ojinski, les Sapielia, les LuLomirski, poussaient de toutes leurs forces au succès de ce hardi dessein, h Les Polonais, disait M. de Met- ternich, se laissent prendre à cette amorce; ils sourient à la perspec- tive du rétablissement de leur ancienne patrie sous les lois de l'em- pereur Alexandre. La Galicie n'a rien à redouter des Polonais seuls, ni même des Polonais soutenus par les Français; mais il n'en serait pas de même s'ils l'étaient par la Russie. »

Le ministre autrichien ne parlait du chef illustre de la France ^qu'avec respect et attendrissement; il s'alarmait des périls qui me- maçaient incessamment une vie si précieuse. « S'il entrait dans les Tionvenances de la France, disait-il, de rester pendant un an sur la Vistule, jamais les Russes ne pourraient franchir cette barrière; mais c'est l'Allemagne, c'est la Prusse, c'est l'Autriche surtout qui souf- frent cruellement d'un tel état de choses. Je ne doute pas que vous ne recommenciez la campagne prochaine d'une manière brillante; mais en définitive à quel résultat vous mènera-t-elle? Le peuple russe deviendra plus fanatique encore, plus remuant et plus opi- uiâtre; il apprendra de vous à faire la guerre, et il profitera de vos leçons pour tomber tôt ou tard sur l'Europe et l'asservir. » Afin de jious amener à ce qu'il désirait, M. de Metternich n'employait pas seulement des i)aroles caressantes; parfois il lui échappait des mots qui étaient presque des menaces. Il se complaisait à énumérer les forces militaires de l'Autriche; il montrait tous les peiq^les germani- ques soumis encore à l'autorité de la maison de Hapsbourg. (( Le jour, disait-il, l'Autriche serait forcée de lever son drapeau contre la France, cinquante millions d'hommes se rangera; ient de son côté. »

Afin de remplacer provisoirement le prince de Schwarzenberg , d'emp3reur François envoya à Paris le comte de Bubna; mais il lui donna pour instructions de ne prendre aucun engagement, de se borner à prêcher la paix et de tâcher de démêler à quelles conditions l'emperear Napoléon serait disposé à la conclure. Ce n'était point la médiation, c'était la coopération militaire de l'Autriche, sa coopéra- tion active et loyale, que Napoléon désirait obtenir. Le refus de cette puissance lui causa un très vif dépit, mais il sut le dissimuler. Elle se montrait du reste si confiante dans notre force, si alarmée des

L'ALLEMAGNE APRÈS LA GUERRE DE RUSSIE. '13

desseins de la Russie, si désintéressée elle-même, il y avait tant de danger à lui montrer de la défiance, et, pour peu qu'elle voulût bien y mettre de la bonne foi, elle pouvait, à la faveur de son interven- tion officieuse, nous rendre de si grands services, qu'il n'hésita pas à accueillir ses offres. Le duc de Bassano écrivit le 7 janvier au comte Otto : (( Préalablement il doit être bien entendu que, dans le cas les dispositions de l'empereur Alexandre rendraient cette démarche inutile, l'Autriche prend dès aujourd'hui l'engagement d'agir avec vigueur et déporter la force du corps auxiliaire de 30,000 à 60,000 hommes. Sa majesté fournirait les sommes nécessaires pour la cou- vrir de l'augmentation de dépenses qui en résulterait pour elle. dLb duc de Bassano pose ensuite deux hypothèses. La première est celle la Russie aurait contracté avec le cabinet anglais des engagemens qui ne lui permettraient pas de traiter de la paix séparément, a Dans ce cas, dit-il-, voici nos conditions. Il y a un point duquel la France ne se départira pas et qui doit être tenu pour invariable, c'est qu'au- cun des territoires réunis par des sénatus-consultes ne saurait être séparé de l'empire. Une telle séparation serait considérée comme une dissolution de l'empire même : il faudrait, pour l'obtenir, que 500,000 hommes environnassent la capitale et fussent campés sur les hauteurs de Montmartre. Hambourg, Munster, Oldenbourg, Rome, sont unis à l'empire par des liens constitutionnels, ils y sont unis à jamais; mais les provinces illyriennes, la Dalmatie, Gorfou, non plus qu'une partie de l'Espagne, ne sont point réunis constitutionnelle- ment à l'empire. Sa majesté pourrait donc considérer les provinces illyriennes comme des objets de compensation pour des restitutions que ferait le gouvernement anglais. »

Ainsi la restitution des provinces illyriennes était promise à l'Au- triche comme le prix de ses loyaux eftbrts pour rétablir la paix gé- nérale. Restait la seconde hypothèse, celle la Russie, ayant con- servé sa liberté d'action, se prêterait à la négociation d'une paix séparée. Le ministre français déclare que, comme cette puissance a eu des succès dus, non à elle, mais à la rigueur du climat, l'empe- reur, ne consultant que son amour pour la paix, consentira à affran- chir la Russie des ol^ligations du traité de Tilsitt, et lui laissera l'inté- grité de ses possessions polonaises; « mais, ajoute le duc de Bassano, si ces conditions ne lui suffisaient pas, si elle voulait faire des con- quêtes, s'agrandir aux dépens, soit de l'Autriche, soit de la Prusse, soit du duché de Varsovie ou de la Turquie, l'Autriche serait la pre- mière intéressée à ce que cela n'arrivât pas. La France ne le saurait souffrir. La paix serait impossible. » Du reste, l'empereur n'enten- dait aucunement figurer dans la négociation qui allait s'ouvrir; c'é- tait la cour de Vienne qui en avait pris l'initiative : c'était à elle de la diriger et de la conduire à bien.

BEVUE DES DEUX MONDES.

M. de Metternich parut très satisfait des conditions préliminaires proposées par la France; il n'hésita pas à les qualifier de très géné- reuses. Il annonça que le comte de Lebzeltern et le baron de Wes- senberg allaient se rendre prochainement, le premier à Wilna, le second à Londres, afin d'offrir à l'empereur Alexandre et au gouver- nement anglais l'intervention officieuse de l'Autriche. M. de Wessen- berg signifierait au cabinet britannique que, s'il refusait de prendre part aux négociations, les intérêts anglais seraient considérés comme séparés de ceux du continent, et que l'Autriche ne songerait plus qu'à négocier une paix continentale.

Dans le moment ces communications d'un caractère si pacifique s'échangeaient à Vienne, un envoyé russe, M. de Stackelberg, s'y présentait au nom de l'empereur Alexandre, et il avait déjà eu plu- sieurs entretiens avec M. de Metternich. Selon ce ministre, l'envoyé russe aurait, dans la première conférence, tenu un langage si fier, il aurait fait une peinture tellement exagérée des succès militaires du tsar, annoncé d'un air si superbe la résolution de son maître de tra- vailler à délivrer l'Allemagne de l'oppression commune, que M. de Metternich avait été obligé de l'arrêter en lui déclarant qu'il s'abu- sait beaucoup s'il prêtait au cabinet impérial d'autres vues que celle de rétablir la paix, que l'empereur son maître était invariablement décidé à rester l'allié de la France, et que le recouvrement de ses anciennes provinces serait à ses yeux trop chèrement acheté au prix d'une seule campagne. « Nous ne nous plaignons pas, aurait déclaré M. de Metternich, et nous ne reconnaissons à aucun cabinet le droit de ressentir nos malheurs plus que nous-mêmes, n II aurait ajouté que la France avait fait des propositions qui avaient reçu l'appro- bation de sa cour. Cette déclaration aurait vivement impressionné M. de Stackelberg, qui se serait empressé de répondre que l'inten- tion de la Russie était bien de négocier, mais que vraisemblable- ment elle n'arrêterait aucune détermination avant de s'être enten- due avec son alliée la Grande-Bretagne. <( La démarche que vient de faire la Russie est un grand pas, dit M. de Metternich au comte Otto; comptez sur nous : nous ne lâcherons rien, absolument rien, car nous y sommes pour le moins aussi intéressés que vous. »

Ce langage ouvert et sympathique avait complètement fasciné M. Otto. Déjà, avant ces dernières ouvertures, le 28 décembre, il écrivait : « Au milieu de l'effervescence générale des esprits contre la France, l'empereur est inébranlable. Il répugne à sa loyauté et à son cœur paternel de prêter l'oreille aux suggestions de nos enne- mis. Il est mal entouré; on aiguillonne son orgueil de prince autri- chien. Au fond, l'empereur ne cherche que le repos; il est disposé à tout faire pour l'obtenir. Après les intérêts de ses propres états, il n'a rien tant à cœur que de voir se consolider le gouvernement fraii-

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çais et sa nouvelle dynastie. Il craint que des distractions constantes et des guerres toujours incessantes ne laissent, pas à l'empereur le temps d'achever son ouvrage. Il craint pour sa fille, pour son petit- fils, qu'il affectionne beaucoup; ses inquiétudes ont altéré sa santé. » Le 21 janvier, notre ambassadeur écrivait encore : « J'ai trouvé par- faitement franche et conséquente la politique du cabinet de Vienne. Il a proposé son entremise au moment il a appris que sa majesté quittait Moscou. Les grands désastres survenus depuis n'ont point changé ses dispositions. Il nous a tenu constamment le même lan- gage. » L'empereur d'Autriche se trouvant un jour chez la comtesse Duboucquoi, cette dame parla de la possibilité de recouvrer les pro- vinces perdues. L'empereur l'interrompit par ces mots : « Mon règne a été très agité, mes peuples sont fatigués de même que moi; je ne cherche que le repos et les moyens de consolider la monarchie. Je désire avant tout que mes peuples soient heureux, et que je puisse mourir en paix. »

Il est incontestable que tout dans l'attitude de l'Autriche, ses actes, son langage et jusqu'à la physionomie de son principal ministre, at- testait l'intention de rester en paix avec la France. Elle brûlait cer- tainement de recouvrer les provinces perdues en 1809, en attendant qu'elle pût recouvrer celles perdues en 1806; mais son désir très sin- cère était d'arriver à ce grand but par la pacification générale ou continentale, lorsque la défection du général York changea toute la face des choses, déchaîna à Vienne comme partout les haines de nos ennemis, et poussa violemment cette cour hors des voies elle eût désiré s'engager.

La défection du général York n'a été ni soudaine, ni imprévue. Elle a été, au contraire, le résultat de tout un ensemble de circon- stances qu'il est indispensable de connaître, si l'on veut en apprécier sainement le véritable caractère.

York appartenait à cette noblesse de province pauvre, mais fière et vouée par tradition à la profession des armes. L'éducation n'avait fait que développer chez lui l'aptitude naturelle. C'était un militaire d'une grande distinction. Après la bataille d'Iéna, il commandait r arrière-garde de l'armée royale qui se replia sur Lûbeck, et, dans cette périlleuse retraite, il déploya un sang-froid et une fermeté qui le signalèrent à l'estime du roi. Après la paix, Frédéric-Guillaume le nomma général-major, et le chargea de réorganiser les débris de ses corps rassemblés autour de Memel. A l'occasion de ces nouvelles fonctions, il l'appela souvent près de sa personne, et peu après l'admit fort avant dans sa confiance et dans celle de la reine. York, touché de leur bonté et de leur infortune, sentit redoubler dans son cœur l'attachement qu'il leur portait. Jusqu'en 18 î 2, il ne cessa d'exercer des commandemens militaires d'une grande importance

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sur les frontières du nord, et, dans cette période d'angoisses qui pré- céda la grande expédition, il fut initié aux secrets les plus intimes de la politique du roi, investi des pouvoirs les plus étendus, autorisé en certains cas, dont il restait seul jnge, à prendre des résolutions qui tranchaient la question de la paix et de la guerre avec la France.

Lorsque le roi eut signé le traité du 2Zi février 1812, il informa le général York que son corps allait devenir une division auxiliaire du 10"= corps de la grande armée, commandé par le duc de Tarente, et qu'il était placé sous les ordres immédiats du général de Grawert, vieux militaire plein de courage et d'honneur qui avait subi le pres- tige du génie de Napoléon, et qui avait à ses opinions, dont il ne faisait point mystère, d'être désigné par le cabinet français au choix du gouvernement prussien. Le général York n'allait plus avoir qu'un rang subalterne au milieu de ces troupes qu'il avait exercées et dis- ciplinées depuis plusieurs années avec une sorte d'amour, dans l'in- tention certainement d'en faire les instrumens futurs de la délivrance de son pays. Le roi, en lui commandant la soumission, lui avait fait comprendre qu'il attendait de lui cette nouvelle preuve de dévoue- ment. York se résigna, mais il ne resta pas longtemps au second rang dans ce corps d'armée qui était le sien en quelque sorte. Le général de Grawert fut atteint d'une maladie si grave, qu'il fut obligé, le 28 juillet, de remettre provisoirement son commande- ment entre les mains du général York, et le roi s'empressa de sanc- tionner un changement qui était selon ses vœux. York ne possédait pas seulement sa confiance; il avait l'habitude des situations vio- lentes qui exigent de l'initiative, assez de pénétration pour deviner ce qui ne pouvait s'écrire, assez de hardiesse pour oser ce qui ne pouvait se commander, et toutefois beaucoup de prudence, de cir- conspection, et un dévouement à toute épreuve, il n'était pas jus- qu'aux aspérités de son caractère, à son humeur hautaine, à la sé- cheresse de ses manières, qui dans les circonstances actuelles ne dussent concourir au succès de la mission dont il était chargé.

Après un combat livré le 19 juillet, sur les rives de l'Aa, et dans lequel les Prussiens avaient montré un élan remarquable, le duc de Tarente avait autorisé le général de Grawert à discuter et à régler avec le général Essen, gouverneur de Riga, les conditions d'un échange de prisonniers. York, sans y attacher aucune arrière-pen- sée, crut pouvoir continuer ces négociations, et il eut, à cet effet, une entrevue avec le général Essen, qui profita de l'occasion pour lui faire de secrètes ouvertures de la nature la plus compromettante. C'est à cette même époque qu'un Français, qui avait suivi la fortune de Moreau, et qui venait de prendre du service en Russie, le colonel Rapatel, évoquait l'amitié qui unissait autrefois Macdonald et le gé- néral exilé, ^et tentait d'ébranler la fidélité du premier.

l'Allemagne après la guerre de Russie. 17

Le général York avait repoussé avec indignation les offres d'Essen, rompu toutes négociations avec lui, et en avait aussitôt informé le roi. Ce souverain était en ce moment aux eaux de Tœplitz. 11 répon- dit, le 12 septembre, au général qu'il partageait sa manière de voir quant à la nature compromettante des ouvertures qui lui avaient été faites, mais que néanmoins il lui paraissait désirable qu'il renouât la négociation commencée. Le chancelier d'état baron de Hardenberg écrivit le lendemain 15 au général : « L'exécution de l'ordre du roi exige la plus grande prudence. Pour éviter toute fausse interpréta- tion, votre excellence trouvera sans doute dans son expérience éprou- vée les meilleurs moyens à choisir. »

Ces lettres, les secrètes et timides tendances du roi se trahis- saient à peine sous les voiles d'une phraséologie énigmatique, eus- sent été pour tout autre inexplicables; mais habitué à lire dans les rephs de l'âme troublée et irrésolue de son souverain, York y démêla les nouveaux indices de cette mobilité qui poussait incessamment ce prince à ménager tous les intérêts, à caresser toutes les chances, à épier, sauf à n'avoir point le courage d'en profiter, toutes les oc- casions de sortir de la douloureuse situation l'avaient placé ses fautes et ses malheurs. Il devina qu'on attendait de son dévouement d'autres preuves que de seconder vigoureusement les entreprises du duc de Tarente, et que sa mission commençait à devenir plus poli- tique que militaire.

La garnison de Riga ayant reçu de puissans renforts, le général Essen entreprit, du 27 septembre au 1" octobre, une série d'opéra- tions qui furent toutes malheureuses, et dans lesquelles il perdit en- viron 10,000 hommes, dont 6,000 tués et blessés et Zi,000 prison- niers. Les Prussiens, conduits par York en personne, montrèrent dans ces diverses affaires autant d'intrépidité que d'intelligence. Macdonald, empressé à saisir toutes les occasions de gagner la con- fiance du général York, rendit un éclatant hommage à sa belle con- duite et à celle de ses troupes; mais York, indifférent à ces flatteuses avances, n'y répondait qu'avec une politesse froide et dédaigneuse. Eu vain Macdonald s'efforçait-il de l'attirer dans son cercle intime; le taciturne général s'en tenait obstinément écarté et ne semblait occupé qu'à empêcher tout contact étranger d'altérer dans son unité nationale le corps placé sous ses ordres.

Cependant l'hiver approchait. L'on reçut à Riga, au commence- ment de novembre, les premières nouvelles de notre retraite de Moscou. Le /i, le gouverneur de Riga en donna secrètement connais- sance au général York et les fit répandre dans le camp prussien; il écrivit au général : « Arrêtez Macdonald, donnez à vos compatriotes l'exemple d'une résolution courageuse. Vous avez tout à gagner, rien

TUME VU. 2

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à perdre; montrez cette lettre au roi. » York transmit immédiate- ment ces faits à Potsdam par l'intermédiaire d'un jeune officier que sa naissance rattachait à la famille royale, le comte de Brandebourg.

Le gouvernement russe était mécontent des échecs militaires qu'avait essuyés le général Essen, plus mécontent encore du peu de tact qu'il avait montré dans la négociation secrète avec York : il le remplaça par un Italien doué d'une certaine dextérité et surtout de beaucoup de faconde, le marquis de Paulucci. La mission confiée au nouveau général, comme à Essen, était de combattre le duc de Tarente à la fois par les armes et par les manœuvres déloyales de l'embauchage et de la défection. Le lA novembre, quatre jours après son arrivée à Riga, Paulucci écrivit à York pour l'exciter à jouer le rôle de La Romana : « Les bulletins ci-joints, lui disait-il, vous montreront la situation désespérée dans laquelle se trouve l'ennemi implacable de votre pays, le second Attila qui a renouvelé de nos jours toutes les horreurs du temps des Huns et des "Vandales. Les circonstances mettent la Prusse en état de devenir le juge suprême du sort de l'Europe, et elles vous appellent vous-même à être le libé- rateur de votre patrie. »

L'honneur militaire commandait au général York de laisser sans réponse un pareil message; il répondit cependant : « Je prie votre excellence d'être bien convaincue que je ne connais et ne connaîtrai jamais d'autre intérêt que celui de mon roi et de ma patrie; mais permettez-moi de vous faire remarquer qu'un homme mûri par l'expérience ne voudra jamais compromettre ces intérêts sacrés par une action émancipée ou prématurée . L'exemple de La Romana ne m'est point applicable. »

Le général comte de Wittgenstein vint joindre ses efforts à ceux de Paulucci. Il écrivit à York : « Je vous offre la coopération de mon corps d'armée pour aider à l'anéantissement de ces forces op- pressives qui ont réduit la Prusse à prendre part aux entreprises insensées de Napoléon. J'ai avec moi 50,000 hommes de braves troupes qui la plupart ont déjà combattu pour la cause de la Prusse sur les champs de bataille de Pulstuck, d'Eylau, d'Eilsberg et de Friedland. »

En même temps que les généraux russes ourdissaient cette trame, le général Steigel recevait l'ordre de prendre, de concert avec Witt- genstein et Paulucci, une offensive hardie, de se jeter sur les can- tonnemens disséminés du 10' corps et de le refouler sur Tilsitt. Cette attitude menaçante de l'ennemi et la nouvelle de l'arrivée de la grande armée sur Smolensk déterminèrent Macdonald à se con- centrer autour de Stalgen. En conséquence, il rappela la division Grandjean, qu'il avait dirigée vers Plosk afin de dégager Gouvion Saint-Gyr, et attendit de pied ferme dans ses cantonnemens les atta-

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ques des Russes. De son côté, le marquis de Paulucci rassembla ses forces et sortit de Riga. N'éprouvant qu'une faible résistance, il de- vint plus entreprenant. L'intention du maréchal Macdonald était de l'attirer loin de la place, de l'engager insensiblement, puis de fon- dre sur lui, de le couper de Riga et de l'écraser. L'ennemi tomba dans le piège, perdit six de ses bataillons, tandis que de notre côté les pertes furent insignifiantes. Dans cette série de combats qui ne durèrent pas moins de six jours et par un froid très rigoureux, toutes les troupes qui faisaient partie du contingent rivalisèrent de valeur et d'intelligence. Ce fut la dernière fois que Prussiens et Français mê- lèrent sur le même champ de bataille leur sang et leurs trophées.

Enflammée par les récits de nos désastres et les excitations des généraux russes, la haine profonde que nous portait York commen- çait à se manifester en toutes occasions. Irascible et insoumis, il contrariait tous les plans de Macdonald. Sur les champs de bataille, il n'était plus le même homme : on eût dit qu'il s'appliquait à refroi- dir l'ardeur de ses troupes en refusant la victoire lorsqu'elle s'offrait à lui. Sa correspondance avec le maréchal ne tarissait point en ré- criminations. Un jour il se plaignait des positions périlleuses assi- gnées à ses troupes; un autre, qu'elles manquaient de tout, que ses chevaux mouraient de faim, et il demandait, dans une forme impé- rieuse, de nouveaux cantonnemens. Pendant longtemps, le duc de Tarente avait supporté avec une patience inaltérable les torts de son subordonné, aimant mieux les imputer à son humeur acrimonieuse qu'à un plan de conduite prémédité; mais enfin, poussé à bout, il écrivit, le 29 novembre, au général York : u Toute votre conduite est une suite d'infractions à l'obéissance que vous me devez comme à votre commandant en chef. Jusqu'ici, j'ai opposé la douceur et la condescendance à la haine peu dissimulée que vous portez à tout ce qui est Français. » Puis il lui prouva, par les rapports des intendans généraux de Gourlande, que sa sollicitude n'avait jamais failli un seul jour, et il ajouta : « Je suis trop sincère pour vous cacher que j'in- struirai l'empereur de vos dispositions, afin qu'il puisse s'en enten- dre avec le roi votre maître. Avant de finir, je veux vous dire, en me servant des propres termes de votre excellence, que si vos che- vaux crèvent, ce ne sera pas de faim, mais d'embonpoint (1). »

Le 30 novembre, les Russes firent une nouvelle sortie et attaquè- rent nos cantonnemens. Cette fois encore ils furent repoussés, et ils eussent été complètement défaits, si, à dix lieures du matin, au plus fort de l'action et à la grande surprise de l'armée, le général York n'eût fait tout à coup cesser le combat et la poursuite. A cette nou- velle, Macdonald éclate indigné, et le 2 décembre il écrit de Stalgen

(1) Dépôt des archives des affaires étrangères.

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au major-général : (( Le L;;éiiéral York n'a pas su, o^i plutôt n'a pas voulu proliter des avantages que la fortune lui a offerts le 30 no- vembre; il a suspendu le combat et la poursuite, fait écharper le lendemain quatre de ses bataillons, et les jours suivans laissé insul- ter ses avant-postes. »

Ce même jour, 30 novembre, York chargea nn de ses aides de camp, le capitaine Schack, de porter à Potsdam les lettres de Paii- liicci et de Wittgenstein, ses propres réponses, et le récit de ses der- niers démêlés avec le duc de Tarente. Il voyait s'approcher, avec une émotion qu'il ne pouvait plus contenir, le moment son pays pourrait reprendre dans les aflaires du monde la haute situation que lui avaient fait perdre ses malheurs; mais il fallait, sans plus tarder, saisir l'occasion. Le 5 décembre, le général écrivit au roi qu'en fai- sant la paix avec l'empereur Alexandre aux dépens de la Prusse, comme il l'avait faite à Tilsitt, Napoléon écarterait les dangers que venaient d'attirer sur son trône les désastres de la gi'ande armée; qu'il ne manquerait pas de saisir cette chance de sahit, si on lui en laissait le temps; qu'il s'agissait de prévenir à tout prix une telle ca- lamité, et qu'on le pouvait de deux manières, soit en s' arrangeant directement avec la France et en lui arrachant d'autres conditions que celles de l'alliance de 1812, soit en traitant avec les Russes et en anéantissant les derniers débris de l'armée française. Il ajoutait, dans des termes respectueux, mais fermes, que l'honneur comme le salut de la maison de Hohenzollern commandaient une résolution prompte et hardie. Il terminait en suppliant son souverain, dans le cas sa conduite lui semblerait en quelque point répréhensible, de vouloir bien accepter sa démission et lui désigner un successem\ Celui de ses aides de camp qui était le plus avant dans sa confiance, le major Seidlitz de Miillen, fut chargé de porter à Potsdam cet im- portant message.

De son côté, Panlucci pressait de ses plus vives instances le général York de séparer son drapeau de celui de Macdonald. Il lui envoya le récit du désastreux passage de la Bérésina, et le supplia de lui accorder au moins une entrevue. York lui répondit le 8 décembre : a Une démarche imprudente de ma part pourrait forcer le roi à s'éloi- gner de ses états et tout perdre. Une entrevue avec votre excellence me semble, quoique je la désire, impossible; je suis trop surveillé.» A Potsdam, l'on était livré à toutes les angoisses de l'irrésolution et de la peur. Ne sachant que répondre aux instances du général York, n'osant point l'exciter à la défection, ne voulant pas non plus le dé- courager, bien moins encore le rappeler, dominé par la crainte d'ex- poser ses états, sa royale maison, sa personne peut-être, aux res- sentimens légitimes d'un allié trahi, le roi retenait tous les officiers qui lui avaient été successivement expédiés. Aussi le major Seid-

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litz de Mûllen avait-il emporté de Mittaii des instructions qui lui en- joignaient d'insister absolument auprès du roi pour qu'il le renvoyât avec une solution et des ordres. Après beaucoup d'irrésolutions, il fnt enfin décidé que cet officier repartirait le 21 décembre. Le matin de ce jour, le major vint prendre congé du roi, et le supplia de vou- loir bien lui dire comment devait agir son général. A cette prière, le roi tressaillit : u L'empereur Napoléon, dit-il, est un grand génie, il sait toujours trouver des moyens de salut. » Alors le major Seid- litz crut devoir poser la question en ces termes précis : « Dans le cas la ruine des troupes françaises serait aussi complète qu'on doit maintenant le supposer, le roi veut-il que nous restions stricte- ment fidèles à l'alliance? » Pour toute réponse, le roi dit ces simples mots : Selon les circonstances; puis il leva immédiatement l'audience et congédia le major.

Cependant les événemens se précipitaient. Le 9 décembre, le prince Berthier écrivit de Wilna, par ordre du roi de Naples, au duc de Tarente, que l'en^pereur avait quitté l'armée, que tous les corps se retiraient sur le Niémen, et il l'invita à diriger celui qu'il com- mandait sur Tilsitt. Cette lettre, au lieu d'être expédiée par tripii- cata et à toute vitesse, fut confiée à un étranger, à un Prussien, le major Schrinck, qui employa neuf jours à faire un trajet qu'il aurait pu faire en trois, et qui ne la remit au maréchal que dans la jour- née du 18. Une seconde lettre, beaucoup plus explicite que la pre- mière et datée du ili, informa le duc de Tarente de la véritable situation des choses. Elle lui apprit la détresse de l'armée, l'impos- sibilité qu'elle tînt pied nulle part, son mouvement de retraite sur les places de la Vistule, et l'intention toutefois du roi de Naples d'at- tendre à Gumbinen l'arrivée du 10" corps. Il était prescrit à Macdo- nald, conformément aux instructions laissées par l'empereur, de se diriger sur Wehlhau et de prendre position sur la ligne de la Pregel. Ces nouvelles navrèrent de tristesse le duc de Tarente. Déjà les si- nistres rumeurs qui circulaient dans le camp ne l'y avaient que trop préparé. Il déplora amèrement le retard qu'on avait mis à lui en- voyer des ordres. Il écrivit le 20 au major-général : a Je suis accablé de douleur en pensant que le 10"" corps, averti à temps, aurait pu servir de noyau à la grande armée et la flanquer avant l'évacuation de Kowno. » Il ne cacha pas au prince que les dispositions dont était animé le contingent prussien lui causaient de vives inquiétudes, et il le supplia de ne pas l'abandonner dans cette situation critique. Sa lettre se terminait par ces mâles paroles : « Pour sauver le 10" corps, je ferai tout ce que l'honneur commande, tout ce que le devoir pres- crit : je ferai plus que l'impossible. » Murât envoya au-devant de lui, pour le recueillir et le soutenir, le maréchal Ney avec douze batail- lons de la division du général Heudelet.

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Quelque diligence qu'il y apportât, il fut impossible au maréchal Macdonald de lever ses camps avant le 20 décembre ; il divisa son corps en deux colonnes : la première, forte de 11,000 hommes, com- posée des divisions Bachelu, Grandjcan et Masseubach, dont il prit lui- môme la direction; l'autre, plus faible, destinée à former l' arrière- garde sous les ordres du général York; puis, ouvrant lamarche,'ilse porta vivement sur Tilsitt. Malheureusement les Russes l'avaient par- tout prévenu. Wittgenstein avait inondé le pays de partisans et fait occuper par de fortes colonnes d'infanterie et plusieurs batteries d'artillerie les défdés par lesquels il devait passer. De leur côté, les Cosaques de Benkendorf , de Tettenborn et du jeune Kutusof , au nombre de 2,000, avaient fait irruption dans Tilsitt et en avaient chassé les 300 hommes qui en formaient la garnison sous les ordres du commandant Terrier, en sorte que Macdonald se trouva un in- stant coupé des places de la Vistule, des débris de la grande armée et du général York. Au moment il débouchait surPictupohnen, il trouva devant lui une masse de cavalerie et d'infanterie russe; une autre colonne, conduite par le général Diebitch, opérait sur son flanc droit. Macdonald, admirablement secondé par les hussards noirs et les dragons de Massenbach, fondit sur les Russes, leur tua et blessa 1,500 hommes, leur en prit 600, et poursuivit sa marche. Ses dangers cependant renaissaient à chaque pas. Enfin, après huit jours de marches pénibles par un froid de 25 degrés, grâce à l'ad- mirable discipline qu'il sut maintenir dans son corps, à l'habileté avec laquelle il sut déjouer les projets de l'ennemi, en tournant les obstacles et en changeant de route, il parvint à gagner Tilsitt, qu'à son approche les Cosaques de Tettenborn et du général Kutusof s'é- taient hâtés d'évacuer. 11 y arriva le 28, en informa aussitôt le ma- jor-général, et lui annonça que la seconde colonne le rejoindrait certainement le soir même, ou au plus tard le lendemain. Le 29, le général Bachelu s'avança sur Regnist, s'étaient retirés les esca- drons du jeune Kutusof et de Benkendorf, et les força de s'éloi- gner. Toute cette journée se passa sans qu'on eût aucune nouvelle des généraux York et Kleist. Macdonald ne dissimulait point son anxiété, que semblaient alors partager le général Massenbach et son état-major. Même silence dans la journée du 30; mais le soir de ce jour on remarqua un changement soudain dans la physionomie des officiers prussiens. De soucieuse et agitée qu'elle était la veille, elle était redevenue calme, elle trahissait même une joie contenue, et l'on sut que le matin un message secret leur était parvenu. Enfin la fatale nouvelle arriva.

A peine le général York avait-il ébranlé ses troupes, qui se com- posaient de 7,500 hommes d'infanterie, de 300 hussards et de 31 pièces de canon, que les généraux Lewis et Diebitch se lancèrent

L ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE.

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à sa poursuite, le débordèrent et interceptèrent ses communications avec le duc de Tarente. Le 25 décembre, au moment les Prus- siens allaient déboucher de Taurogen, le général Diebitch envoya un parlementaire à York pour solliciter de lui une entrevue. La si- tuation des Prussiens était critique; ils traînaient après eux une quan- tité de fourgons et d'ambulances et un matériel d'artillerie considé- rable qui embarrassaient leur marche; mais les Russes n'étaient en mesure de leur opposer que de faibles détachemens. La plus forte de leurs colonnes avait été à peu près détruite par Macdonald à Pic- tupohnen, et York avait plusieurs marches d'avance sur Wittgens- tein. Pour des gens de cœur décidés à s'ouvrir la route l'épée à la main, il y avait certitude de rejoindre Macdonald. York néanmoins accepta l'entrevue et dès-lors se livra moralement. Diebitch s'atta- cha à le convaincre que s'il persistait à se retirer sur Tilsitt, il per- drait infailliblement ses convois et son artillerie. L'entretien se ter- mina sans qu'il eût été pris aucun arrangement.

Le 27, York écrivit à son souverain : a Depuis deux jours, je suis coupé du maréchal Macdonald; je ne crois pas que je réussisse à me réunir de nouveau à lui, et je serai forcé, dans le cas je serais enveloppé par un corps russe, de songer à sauver, avant tout, l'ar- mée du roi. Je suis du reste sans instructions : ni le comte de Bran- debourg, ni le capitaine Schack, ni le major Seidlitz ne sont encore revenus de Potsdam. Je suis donc, avec la meilleure volonté du monde, exposé à me tromper. Si je fais mal, je mettrai sans murmu- rer ma vieille tête grise aux pieds de votre majesté : la crainte de lui déplaire me préoccupe. »

L'on touchait au moment décisif, et c'était pour ce moment que l'astucieux Paulucci avait tenu en réserve un dernier et suprême moyen. Le 26 décembre, le comte de Dohna se présente de sa part devant le général York, et lui remet une lettre de l'empereur Alexan- dre, datée du 6 décembre et adressée au gouverneur de Riga. L'em- pereur l'autorisait à déclarer au général York qu'il était prêt à con- clure avec la Prusse un traité par lequel il s'engagerait à ne mettre bas les armes qu'après avoir obtenu pour la Prusse une extension de territoire assez considérable pour lui rendre, parmi les grandes puissances européennes, la position qu'elle avait avant la guerre de 1806. A la lettre de l'empereur Alexandre en était jointe une autre du marquis de Paulucci, dans laquelle ce général recourait tour à. tour aux plus pressantes sollicitations, à la flatterie, à l'imposture même, présentant l'armée russe comme étant dans la position la plus floris- sante, et enfin à la menace, si le général prussien refusait de signer la convention. La passion qui remplissait depuis longtemps le cœur d'York ne le portait que trop à en finir et à se démasquer. La lettre de l'empereur Alexandre le décida, et le 28 dans la soirée il remit

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au comte de Glaiisewitz, officier prussien qui était passé au service des Russes et que lui avait envoyé le général Diebitch, la déclara- tion suivante : u Je resterai aujourd'hui 29 à Taurogen, et demain 30 je pousserai mes colonnes, sans être inquiété, dans la direction de Tilsitt. Alors, si d'une part je trouve la route de Tilsitt occupée, si de l'autre un corps ennemi me ferme le chemin de Neustadt, si enfin je ne puis reculer, je conclurai la convention suivante :

« Le corps placé sous mon commandement conservera les posi- tions de Tilsitt et de Memel, et tout le pays situé entre ces deux points. Sur ce terrain neutre, le corps restera inactif jusqu'à ce qu'il ait reçu du roi mon maître une nouvelle destination. Dans le cas le roi ne m'approuverait pas, je resterai libre de me diriger vers le point que m'indiquera sa majesté. »

Le 29, Seidlitz arriva de Berlin, et ce même jour le général reçut par le capitaine de dragons Wentsdorf un message veibal du maré- chal Macdonald qui l'informait de la défaite des Russes à Pictupoli- nen et hii prescrivait de hâter la marche de sa colonne. A la lecture de cette lettre, York crut qu'il était le jouet des impostures de Pau- lucci et de Diebitch , il dit à Clause witz : « Je ne veux plus avoir rien à démêler avec vous; je ne conserve plus aucun doute : vos troupes ne paraissent pas; vous êtes trop faibles; je vais marcher en avant et m'abstenir désormais de négociations qui pourraient me coûter la tête. » Pour toute réponse, Glausewitz lui remit une dé- pêche adressée par le général d'Auvray, aide-de-camp du comte de Wittgenstein, au général Diebitch, qui lui faisait connaître les positions que les divisions russes devaient occuper dans la journée du 31. York lut cette lettre attentivement, puis, tendant la main à Glausewitz, il lui dit : « Je suis tout à vous. Rapportez au général Diebitch que je me trouverai demain matin aux avant-postes russes, h Il renvoya immédiatement Wentsdorf non à Macdonald, mais à Massenbach pour l'instruire de tout; puis il réunit autour de lui ses généraux et officiers et leur dit : « L'armée française a été anéantie, foudroyée par les décrets de la Providence. Le moment est venu de recouvrer notre indépendance en nous alliant aux Russes. Quiconque voudra, comme moi, risquer sa vie pour sa liberté et sa patrie n'a qu'à suivre mon exemple. Quelle que soit l'issue de l'entreprise que je tente aujourd'hui, je garderai, en tout cas, mon estime à ceux qui, ne partageant pas ma manière de voir, ne voudront pas s'associer à mes résolutions. Si je réussis, le roi notre maître daignera peut- être me pardonner; si j'échoue, ma tête est perdue. » Pas une voix ne s'éleva pour protester contre la résolution du général.

Le 31 décembre, la convention fut conclue et signée à Taurogen dans les termes précis qu'avait rédigés le général York. A la lecture de l'ordre du jour qui leur annonçait la conclusion de la convention,

l'aLLEMAGNE après la guerre de RUSSIE. 25

les troupes témoignèrent une joie délirante, prélude des sentimens qui bientôt allaient faire explosion dans la nation prussienne tout entière. York informa immédiatement de sa conduite le roi et Mac-

donald. Il écrivit au roi : « Si je me suis trompé, je mourrai

fusillé, avec calme et sérénité, ayant la conscience d'être toujours resté fidèle sujet et bon Prussien. Le moment est arrivé, pour votre majesté, de se soustraire aux désastreuses exigences d'un allié dont les vues sur la Prusse, si la fortune lui était restée fidèle, sont en- core enveloppées d'un voile impénétrable. Ce sont ces considérations qui m'ont décidé. Puissent-elles aider, avec la volonté de Dieu, au salut de ma patrie ! »

La défection du général York fut suivie immédiatement de celle de Massenbach. Il avait sous son commandement direct deux bat- teries d'artillerie, six bataillons d'infanterie et dix beaux escadrons de cavalerie. Ayant été averti de se tenir prêt à combattre, il leur avait fait prendre les armes, et toutes ces troupes semblaient at- tendre sur la rive gauche du Niémen l'ordre de marcher, lorsqu'à un signal donné elies se dirigèrent au pas de course vers le nord, passèrent le fleuve sur la glace, et livrèrent perfidement Macdonald, qui n'avait plus ni cavalerie, ni canon, ni subsistances, aux coups des escadrons de Tettenborn, de Benkendorf et de Kiitusof. « Le général York, écrivait Macdonald au major-général le 1" janvier 1813, a justifié pleinement les présomptions que j'avais contre lui; j'avais lu dans son âme qu'il était notre ennemi le plus implacable, mais jamais je ne l'aurais cru capable d'une trahison aussi noire! Du moins je me flattais que le corps prussien ne la partageait pas. J'ai eu constanunent pour ces troupes les procédés les plus délicats, et j'avais une confiance entière dans leurs sentimens d'honneur. »

Les sympathies personnelles de Frédéric-Guillaume, non moins que les passions de son peuple, le poussaient irrésistiblement vers nos ennemis. La trame ourdie avec les généraux russes préparait la rupture des liens qui l'unissaient à la France. D'un mot, il aurait pu tout arrêter; ce mot, il ne l'avait pas dit, et, par son silence, il s'était rendu solidaire de la défection du général York. Toutefois il ne pouvait se dissimuler que cet acte, consommé dans la vue de hâter sa délivrance, pouvait également le perdre. A la nouvelle que le général York avait traité avec les Russes, l'empereur Napoléon ne se persuaderait-il pas qu'il n'avait agi que par l'ordre exprès de son souverain ? La vengeance ne suivrait-elle pas immédiatement la tra- hison? Les Français étaient maîtres de Berlin et des places fortes. Ils tenaient tout le pays, la personne du roi était en quelque sorte entre leurs mains. Qui pouvait prévoir à quelles extrémités la co- lère, une politique inexorable, la nécessité de s'assurer un otage ne les pousseraient pas? D'ailleurs la défection d'York saisissait le roi

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dans le moment précisément l'empereur Napoléon s'efforçait de resserrer ses liens avec lui, et il n'avait encore, par aucune mesure, préparé la transition de l'alliance française à l'alliance russe. Enfin il avait une conscience timorée, et il était incapable de cette dupli- cité froide et soiitenne qu'eût exigée, dans les circonstances terribles il était placé, le rôle d'allié parjure. Lorsqu'il apprit que le coup était fait, qu'York avait traité avec les Russes, il s'éciia : « Il y a de quoi être frappé d'apoplexie. Que faut-il faire? Arrêter York, et, si on ne peut l'arrêter, le faire juger par contumace! Mon contingent appartient à l'empereur; c'est par conséquent au général en chef de l'armée française à décider de son sort. »

D'abord les actes répondent aux paroles. Un aide de camp du roi, le colonel Natzmer, ira porter à Murât et à York le désaveu formel de la convention de Taurogen. Le commandement du contingent est donné au général Kleist. Ce général fera arrêter York, le dirigera sur Berlin, et se mettra, lui et son corps, à la disposition du généralis- sime français. Le roi ne sait qu'imaginer pour convaincre Napoléon qu'il n'a point trempé dans la trahison de son lieutenant. Le prince de Hatzfeld est envoyé à Paris; il annoncera à l'empereur que si le corps d'York est perdu pour l'alliance, 20,000 autres soldats vont être mis à notre disposition. Frédéric-Guillaume donne lui-même ses instructions au prince. « Assurez bien l'empereur, lui dit-il, que rien n'est capable d'ébranler ma fidélité. Mes sujets sont indisposés contre les Français : ces sentimens ne s'expliquent que trop par la nature des choses; mais, à moins qu'ils n'y soient poussés par des exigences

intolérables, ils ne remueront pas Je suis l'allié naturel delà

France; si je changeais de système, je serais toujours sacrifié par les Russes et ensuite de nouveau par la France, qui me traiterait en en- nemi, et avec raison Dites à l'empereur que des sacrifices pécu- niaires, je ne puis plus en faire, mais que, s'il me donne de l'ar- gent, je puisencore lever et armer pour son service de 50 à 60,000 hommes. »

A tous ces témoignages, ce malheureux prince en ajoute un der- nier; ainsi que le descendant des Hapsbourg, le chef des Hohenzol- lern sollicite l'honneur d'unir son sang k celui du vainqueur d'iéna. « S'il est nécessaire, dit le roi, de consacrer mon alliance politique avec la France par un mariage entre le prince royal et une princesse de la famille impériale, et si le résultat d'une telle union doit être de placer ma monarchie dans une situation plus élevée et plus so- lide que celle elle est actuellement, je n'hésiterai pas. '>

Aucune des mesures de rigueur ordonnées contre le général York ne fut suivie d'effet. Lorsque le colonel Natzmer se présenta aux avant-postes russes pour demander passage et aller remplir sa mis- sion auprès du général, il fut conduit devant le comte de Wittgens-

L'ALLEMAGNE APRÈS LA GUERRE DE RUSSIE. 27

tein, qui lui déclara qu'il ne lui appartenait pas de préjuger les dispositions de l'empereur Alexandre, que quant à lui personnelle- ment, il ne pouvait ni autoriser le corps commandé par le général York à se remettre à la disposition du généralissime français, ni laisser le colonel se rendre auprès du général York.

La nouvelle de l'événement de Taurogen arriva aux Tuileries dans la nuit du 9 au 10 janvier; elle y causa plus que de l'indigna- tion. L'empereur ne s'abusa ni sur le caractère ni sur la portée de ce terrible événement; il comprit que la trahison d'York n'était pas l'acte isolé d'un général mécontent ni d'un fanatique, mais le pre- mier symptôme d'un ébranlement général, un appel fait à tous les cœurs ulcérés des Prussiens, un signal de soulèvement de tous les peuples germaniques contre son alliance et sa politique. Sans s'ar- rêter plus qu'il ne convenait aux protestations d'un souverain qui cédait toujours sous la pression des circonstances, il s'appliqua avec plus d'ardeur et d'activité que jamais à organiser les élémens d'une nouvelle armée, et, proportionnant la grandeur de ses mesures à la grandeur du péril, il résolut de demander à la France toute la plénitude de son concours, tous les sacrifices qu'après vingt ans d'épreuves il lui était possible de faire.

II.

Dans l'état de détresse oii l'avait placé la destruction de son ar- mée, l'œuvre la plus difficile que ptit entreprendre Napoléon était d'en créer une nouvelle assez nombreuse et assez fortement organi- sée pour faire face à tous les dangers de la situation. Il s'agissait de refaire à neuf tous les services. Il fallait reporter à leur effectif de guerre cinq cents bataillons d'infanterie et deux cent cinquante-cinq escadrons, qui avaient tout perdu, hommes, armes, chevaux et ma- tériel; réorganiser l'artillerie, les charrois, les ambulances et les ap- provisionnemens; équiper, armer et instruire ces milliers de jeunes soldats qui, de tous les points de l'empire, allaient être appelés sous les drapeaux. Il fallait demander ce suprême effort à une nation épuisée par vingt années de guerre, et, pour l'accomplir. Napoléon n'avait que trois mois. Soutenu par le sentiment des périls qui me- naçaient son pays et par ce grand cœur qui animait toutes ses ac- tions, il s'y appliqua, aussitôt après son retour de Russie, avec une ardeur passionnée, et jamais peut-être son génie administratif ne déploya une activité plus féconde et plus puissante.

Pour opérer la réorganisation de ses bataillons d'infanterie et les porter à l'effectif de A00,000 hommes, il prit d'abord les conscrits levés depuis plusieurs mois et déjà instruits de 1813, ainsi que les quatre-vingt-huit cohortes de la garde civique, créées par le sénatus-

28 REVUE DES DEUX MONDES.

consulte du 12 mars 1812. 11 avait destiné celles-ci à la garde exclu- sive des places fortes et des frontières de l'empire; mais, en pré- sence des dangers du pays, il n'hésita pas à les approprier aux exi- gences du service actif. Puis, il appela sous les draj)eaux tous les jeunes gens des classes de 1810, 1811, 1812 et 1813 qui n'étaient point tombés au sort, leva par anticipation la conscription de 18 U, réintégra dans les cadres de l'armée de terre les bataillons qu'il avait attachés à chacune de nos divisions navales, troupes excel- lentes, composées tout entières de vieux soldats, avec lesquels il reconstitua ses régimens de la vieille garde ; il rappela d'Espagne tous ses bataillons d'élite.

Mais ce n'était pas assez d'avoir des hommes; il fallait en faire des soldats, les instruire, les discipliner, leur inculquer le goût et l'habitude des armes, et de tous ces élémens, si jeunes encore, com- poser un tout complet et solide qui pût se mouvoir avec autant de souplesse que de précision et de vigueur. Pour opérer cette transfor- mation, et l'opérer avec la célérité que commandaient les circon- stances, il fallait des cadres nombreux. résidait la grande difficulté de l'œuvre entreprise par l'empereur. Les cadres faisaient partout défaut. Napoléon ne cessait d'écrire au major-général : « Hommes, chevaux, voitures, artillerie, rien ne manque ici; des généraux, des officiers, des cadres, voilà ce qui nous manque; envoyez-nous des cadres. » Malheureusement les pertes de la grande armée avaient été si considérables, qu'à peine lui restait-il assez de cadres pour in- struire et former une trentaine de bataillons. Il fallut bien, au risque d'affaiblir sensiblement nos armées d'Espagne, leur demander les ressources que nous refusait l'armée de Russie. En conséquence, l'empereur en tira un grand nombre de cadres et une multitude in- finie d'officiers de tous grades; il amalgama ces vieux élémens avec les nouveaux, et réussit à donner, sinon à tous ses régimens, du moins à sa jeune et vieille garde et à quelques-uns de ses corps d'ar- mée, de l'ensemble et de la solidité.

La réorganisation de la cavalerie rencontrait des obstacles plus grands encore; pour mettre en ligne la formidable cavalerie qui avait fait l'expédition de Russie , il avait fallu épuiser la majeure partie des ressources que possédaient la France et l'Allemagne. Cependant nous étions en présence des nécessités les plus impérieuses : il nous fallait absolument, et dans un délai très court, de 70 à 80,000 che- vaux : 58,000 pour la remonte de nos escadrons, 22,000 pour nos batteries et nos équipages. L'empereur estimait (1) que la France possédait encore assez de chevaux pour lui en fournir cette année environ 50,000; il espérait trouver les 30,000 autres en Allemagne.

(1) Lettre de l'empereur à M. de Gessac. (Dépùt de la guerre.)

l' ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 29

Marchés à conditions onéreuses, réquisitions forcées opérées dans tous les départemens, dons volontaires offerts par les corps de l'état, par les particuliers, par les cantons (trois cavaliers tout montés pour chaque canton), tous ces moyens furent mis simultanément en œuvre.

En Allemagne, le général Bourcier passa des marchés pour 10,000 chevaux de trait, 5,200 de grosse cavalerie, 2,Zi00 de dragons et l/i,000 de cavalerie légère, en tout pour 31,000 chevaux, qui de- vaient nous être livrés du 1" février au 15 juin 1813. On prit à la gendarmerie tous ses meilleurs officiers, sous-officiers, et on en com- posa des cadres pour les jeunes escadrons. Napoléon ne laissa ©n Espagne qu'autant de cadres qu'il s'y trouvait de fois 125 hommes montés, et il rappela tous les autres. Il fit également revenir une multitude de cadres de ses escadrons de dragons et de chasseurs, en outre des escadj^ons entiers et tout montés, tant de cavalerie que d'artillerie à cheval et des équipages; il prit tous les gardes forestiers à cheval, les postillons, les fils de maîtres de poste, et les enrôla dans ses nouveaux escadrons. Enfin il institua les quatre régimens de gardes d'honneur, brillant corps d'élite auquel furent attribués cer- tains avantages, et dans lequel entrèrent des jeunes gens riches qui durent s'équiper à leurs frais.

En calculant toutes ces ressources. Napoléon s'était flatté qu'il pourrait ouvrir la campagne prochaine avec 255 escadrons, présen- tant un effectif d'environ 59,000 cavaliers montés, dont 20,600 de grosse cavalerie, et 38,ZiOO de cavalerie légère; mais le département de la guerre s'était bercé d'illusions : il avait accepté comme des réalités acquises des offres et des espérances qui ne purent s'accom- plir. En Allemagne, ce furent les Russes et les Prussiens qui se char- gèrent de déchirer les contrats passés par le général Bourcier et qui s'approprièrent les chevaux qui nous étaient destinés. En France, les autorités, les cantons, les particuliers, les éleveurs surtout, les uns pour étaler leur zèle, les autres par entraînement, beaucoup par cupidité, avaient promis plus qu'ils ne pouvaient tenir, en sorte qu'au moment s'ouvrit la première campagne de Saxe, à peine nous fut-il possible de mettre en ligne 10,000 chevaux de qualité plus que médiocre. Ce ne fut que beaucoup plus tard, dans le cou- rant de l'été, que les éleveurs, les cantons et les départemens purent remplir les obligations qu'ils avaient contractées, ou que la loi leur avait imposées.

L'artillerie, le génie et les équipages du train furent reconstitués avec le même soin et la même activité que le furent l'infanterie et la cavalerie. L'artillerie de la grande armée fut réorganisée à l'aide des compagnies d'artillerie des cohortes, et elle le fut à raison de AOO bouches à feu. Bientôt la France ne fut plus qu'un vaste camp.

30 REVUE DES DEUX MONDES.

Ici l'on fondait des canons, on forgeait des armes de toutes es- pèces; on confectionnait des cartouches et des équipemens; l'on construisait des chariots, des ambulances. L'empereur était l'âme de cette immense réorganisation; il présidait à tout, ne dédaignait point d'entrer dans les détails les plus minutieux et déployait, pour la formation de ses bataillons d'équipage, pour le confeclionnement des habillemens des troupes, la môme précision, la même vigilance que pour la réorganisation de ses régimens d'infanterie et de cava- lerie. C'est en lisant les ordres admirables qu'il passait ses jours et ses nuits à dicter, qui embrassaient tant de choses et des choses si diverses, que l'on comprend les hautes raisons qui, à Smorgoni, l'obligèrent à se séparer de son armée. Lui seul était capable, par sa présence, j)ar son énergie, de communiquer à tous cette activité fé- conde, ce zèle ardent, opiniâtre, sans lesquels il eût été impossible de créer en trois mois une nouvelle armée de /iOO,000 hommes. Au- cun ministre n'eût su accomplir une telle œuvre. Le retour de l'em- pereur en France était pour le pays une condition absolue de salut, et s'il ne fût pas revenu, il n'y a aucun doute qu'au printemps l'Eu- rope nous eût trouvés à peu près désarmés.

Tous nos alliés de la confédération du Rhin furent invités de la manière la plus pressante à reporter à leur effectif de guerre leurs contingens. Nous demandâmes au roi de Westphalie 12,000 hommes, à la Bavière 15 bataillons d'infanterie de 1,000 hommes chacun, plus 18 escadrons de cavalerie formant 3,600 chevaux, et l\0 pièces de canon. Les rois de Saxe et de Wurtemberg, les grands-ducs de Bade, de Hesse-Darmstadt et de Nassau durent concourir à nos efforts dans la même propoition.

En organisant dans l'espace de trois mois une armée de Zi00,000 hommes, Napoléon avait accompli une tâche prodigieuse, et cepen- dant, malgré ce suprême effort, il n'était parvenu qu'à faire une œuvi'e très incomplète. A ces forces nouvelles qu'il venait de créer comme par enchantement, il manquait les conditions essentielles qui consti- tuent une armée vraiment solide et résistante. Elles étaient compo- sées de soldats trop jeunes. Les conscrits, arrachés à leurs familles avant d'avoir achevé leur croissance, allaient affronter d'incalculables périls sans y avoir été préparés par ces épreuves successives, indis- pensables pour tremper le cœur et le corps d'un soldat; ou ne leur avait pas laissé le temps de s'accoutiuner à l'absence du foyer do- mestique, au joug de la discipline, aux intempéries, aux longues marches. A peine rendus dans leurs dépôts respectifs, on les avait acheminés sur l'Elbe; un grand nombre ne savaient pas même se servir de leurs armes; n'ayant aucune expérience de la vie des camps, ils n'avaient pu contracter ni le goût de la guerre, ni cette intrépi- dité froide, contenue, intelligente, qui sait également enlever la vie-

l' ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 31

toire ou résister à l'action dissolvante d'un revers. Ces précieuses qualités ne s'improvisent pas, et il faut des années pour faire un bon soldat.

Pendant que ce suprême effort s'accomplissait en France, les con- séquences de la défection du général York se développaient rapide- ment. La position du duc de Tarente était devenue extrêmement critique; les Prussiens l'avaient abandonné au milieu d'un mouve- ment de retraite opérée dans les conditions les plus périlleuses. Il ne lui restait plus que 5,000 hommes de la division Grandjean; il n'avait plus un seul escadron, plus de vivres, plus de munitions, tandis que les Russes avaient une cavalerie nombreuse et ne man- quaient de rien. Néanmoins il put s'échapper de Tilsitt avec sa pe- tite colonne, gagna rapidement Lapiau et Taplaken, Ney s'était porté avec la division Heudelet pour le recueillir, et atteignit Kœ- nigsberg, serré fort près par les bandes de Lestoc, de Pavis, de Diebitch et du jeune Kutusof. Wittgenstein avec son corps s'avan- çait également, mais distancé de plusieurs marches. Les Russes se portaient sur Elbing dans l'espoir de déborder Macdonald, d'empê- cher sa jonction avec le roi de Naples et de l'enfermer dans les murs de Kœnigsberg. Leurs dispositions ne permirent pas au maréchal de s'arrêter dans cette place. Il l'évacua au plus vite avec les divisions Grandjean, Heudelet et Marchand, se dirigea d'abord sur Braumberg, puis sur Fraumbourg, et, apprenant que les Russes poursuivaient leur marche, dut accélérer son mouvement rétrograde.

Tandis que Wittgenstein poussait devant lui sur la Basse-Vistule les troupes de Macdonald, le vieux Kutusof, avec le gros de l'armée russe, se portait sur Schwarzenberg, dont le corps d'armée occupait le grand-duché de Varsovie, et qui s'en montrait très alarmé. Dans cet état de choses. Murât résolut de faire un suprême effort pour ar- rêter Wittgenstein. Il fit savoir à Macdonald qu'il était décidé à ne plus évacuer de terrain sans combattre, qu'il se rendait à Elbing, et qu'au premier avis il le rejoindrait pour livrer bataille. C'était une résolution téméraire; on s'était abusé sur le nombre des soldats valides qui, après le désastre de la Bérésina, avaient jeté leurs armes et étaient venus se réfugier dans les places de la Vistule. On avait espéré en recueillir de 20 à 25,000. Les états de situation dressés par les chefs de corps donnaient des résultats lamentables; ils con- stataient que la plupart des soldats et des officiers avaient leurs ex- trémités gelées, et ne sortiraient des ambulances que morts ou mu- tilés. Le nombre de ceux qui survécurent sains de corps et d'esprit à ce grand désastre fut imperceptible. Des corps d'armée tout en- tiers se trouvèrent réduits chacun à un bataillon de 5 à 600 hommes. Murât n'avait donc d'autres forces pour le moment disponibles que la division Grandjean, celle du général Marchand, les dix-huit batail-

32 REVUE DES DEUX MO\DES.

Ions du général Heudelet, un certain nombre de bataillons de marche arrivés récemment de France, les escadrons du duc d'Istrie, du gé- néral Cavaignac et du colonel Farine, en tout environ 21,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 55 pièces de canon.

La division Heudelet, ainsi que la brigade Cavaignac, supérieure- ment armées et équipées, avaient la j)lus belle apparence; mais elles n'étaient composées que de très jeunes conscrits. Les soldats de Mar- chand, débris de la division Loison, échappés comme par miracle aux calamités de la retraite, revenaient avec des cœurs pervertis par l'ex- cès des souffrances. Indisciplinés, pillards, tenant les propos les phis dissolvans, ils avaient abjuré toute vertu militaire, et étaient devenus la honte de l'armée, le fléau des campagnes qu'ils traversaient (1). A leur approche, les paysans désertaient leurs chaumières, fuyaient avec leurs chevaux et leurs bestiaux dans les bois, et nous laissaient en proie aux plus cruelles privations. La seule partie saine, résis- tante, disciplinée, de l'armée, était la division du général Grand- jean; mais, obligée depuis un mois à faire des marches forcées par un froid de 25 degrés, à combattre tous les jours, elle avait perdu plus du tiers de son effectif. Ses habillemens et sa chaussure étaient en lambeaux, et ses armes ne fonctionnaient plus. Wittgenstein n'avait guère, pour le moment, plus d'infanterie que Mactlonald ; seulement il avait une cavalerie beaucoup plus nombreuse et plus de canons. Chaque jour il recevait des renforts; ses troupes étaient endurcies par l'âpieté de leur climat, soutenues par le succès, en- couragées par les sympathies des habitans, qu'elles savaient se con- cilier en observant une discipline sévère, en se montrant partout polies et pleines d'égards, et en payant tout comptant. Aussi vi- vaient-elles dans l'abondance.

Macdonald n'admettait pas que, dans un tel état de choses, il fût possible de livrer bataille. Il écrivait le 9 au major-général qu'on n'arriverait à d'autre résultat que de retarder de quelques heures la marche de l'ennemi et qu'on perdrait inutilement des braves. 11 ju- geait que l'armée ne pouvait plus tenir la campagne, et il demandait qu'on lui assurât des lieux de refuge dans les places fortes. « seu- lement, écrivait-il, il sera possible de donner du repos aux troupes, de les réparer et de les ramener au sentiment de l'ordre et de la dis- cipline. » Le 10 janvier, il écrivait encore de Fraumbourg : (( ?sous sommes sans vivres, sans fourrage et sans moyens d'en envoyer cher- cher. Les chevaux, soit de la cavalerie, soit de l'artillerie, sont exté- nués de fatigue et de faiui; il faut s'attendre qu'au moindre échec nous perdrons artillerie et bagages. »

Ces lettres étaient navrantes; elles étaient l'œuvre d'un esprit

(1) Dépèche du duc de Tarente, 8 janvier. (Dépôt de la guerre.)

l' ALLEMAGNE APRÈS LA GUERRE DE RUSSIE. 33

attristé et trop fortement saisi par le spectacle des souffrances qu'il avait sous les yeux pour apprécier sainement la situation générale. C'était au roi de Naples à dominer les impressions isolées des chefs de corps et à subordonner leurs avis aux vues de l'ensemble. Il y avait en ce moment un intérêt supérieur qui devait dominer tous les autres : c'était de conserver le plus longtemps possible la ligne de la Vistule. De tous côtés, on nous signalait la haine du peuple prussien contre notre drapeau, les mauvaises dispositions des autorités et les symptômes précurseurs d'un soulèvement général. Dans une situa- tion aussi critique, quel intérêt n'y avait-il pas à nous maintenir en forces sur la Yistule en appuyant Schvvarzenberg, ne fût-ce qu'afin de lui enlever tout prétexte pour évacuer le grand-duché? Macdo- nald poussait Murât dans une voie détestable, lorsque, peignant à cet esprit mobile et faible les douleurs de l'armée, il l'excitait à en- fermer toutes les troupes dans les places fortes. La raison comman- dait au contraire de n'y laisser que les bataillons démoralisés ou trop fatigués, et de conserver pour tenir la campagne tout ce qui était sain, jeune et vigoureux. Au lieu d'envisager de sang-froid sa situation, périlleuse sans doute, non pourtant désespérée, le roi de Naples passa tout à coup de l'extrême audace à l'extrême découra- gement : il jeta pêle-mêle dans les murs de Dantzig toutes les troupes de Macdonald, les bataillons d'élite de Grandjean et les jeunes soldats de Heudelet, aussi bien que les bandes indisciplinées de Marchand. Il annihila ainsi les seules forces capables de tenir la campagne, et, abandonnant à l'ennemi tout le pays jusqu'à la Basse- Vistule, il transporta son quartier-général à Posen, ordonna au vice- roi, aux ducs d'Istrie, de Trévise et de Bellune de venir l'y rejoindre avec tout leur monde, aux princes de la Moskowa et d'Eckmûhl de se rendre à Custrin. Prendre de telles mesures en face d'un ennemi très entreprenant, bien que très fatigué, et d'un auxiliaire douteux peut-être, mais en tout cas timoré, c'était tout compromettre à la fois et notre situation militaire et nos alliances. Cet homme, d'un héroïsme antique, toujours prêt à braver la mort pour mériter la gloire, irrésistible lorsqu'à la tête de ses escadrons il enfonçait les carrés ennemis, était étranger aux détails d'une grande administra- tion militaire. Ce fut une faute de lui avoir laissé un fardeau qu'il ne pouvait porter. Humilié de voir ses ordres enfreints un jour par Macdonald, un autre par Davoust ou par Sclnvarzenberg, manquant de l'autorité nécessaire pour dominer toutes ces volontés divergentes et jugeant la situation perdue, cédant peut-être aussi à une préoc- cupation secrète, celle de sauver sa couronne dans ce naufrage gé- néral, Murât, arrivé à Posen, signifia le 15 au prince Berthier, sous prétexte de maladie, sa résolution de déposer le commandement et

TOME VII. 3

^h REVUE DES DEUX MONDES.

de le remettre entre les mains du prince vice-roi. Le major-général, en l'entendant, fut consterné. Il lui représenta l'effet désastreux (jue sa détermination allait produire sur l'armée, la juste douleur qu'en ressentirait l'empereur, et le conjura de revenir sur sa funeste dé- termination. Le roi répondit que sa décision était prise et qu'il allait l^artir. « Mais, sire, répondit Berthier, le prince vice-roi n'est pas en- core ici, et l'armée ne peut rester un seul moment sans chef (1).»

Le prince arriva le soir même, et il y eut entre lui et le roi de Naples une scène extrêmement vive. Eugène parla avec l'éloquence d'une âme indignée. Il dit au roi qu'abandonner l'armée dans l'état de détresse oii elle était, en face d'un ennemi audacieux, sous les yeux de l'Allemagne frémissante et déjà presque hostile, c'était trahir les intérêts de l'empereur, leur bienfaiteur à tous; que, quant à lui, il refusait le commandement, parce qu'il ne se croyait pas plus le droit de l'accepter des mains du roi qu'il ne reconnaissait au roi celui de le lui offrir. Murât fut inflexible, ses voitures étaient prêtes; dès-lors, il ne resta plus aux maréchaux qu'à vaincre les scrupules du vice-roi et à le presser, sous leur responsabilité, de prendre le commandement. Il s'y résigna enfin, mais il entendit ne l'accepter que des mains des maréchaux.

Cet acte d'abandon de la part d'un homme qu'il aimait et qui mé- ritait d'être aimé pour sa bonté naturelle et sa bouillante valeur, au- quel il avait donné la main de sa sœur Caroline et un trône, remplit d'amertume le cœur de Napoléon. Quel exemple pour tous ses lieu- tenans, pour cette foule de princes dont la fidélité chancelait déjà! Plus calme dans sa douleur qu'on n'aurait pu l'attendre d'une âme aussi véhémente, il se contenta d'écrire au roi de Naples : u J'espère que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le lion est mort; si vous faisiez ce calcul, il serait faux. Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez me faire depuis mon départ de Wilna. Lorsque vous n'êtes pas devant l'ennemi, vous êtes plus faible qu'une femme. Le titre de roi vous a tourné la tête. »

L'empereur confirma l'élévation du prince Eugène au poste de commandant de l'armée. Le premier acte du nouveau généralissime fut de se mettre en mesure d'appuyer Schwarzenberg, Régnier et les places de la Yistule. Il venait de recevoir des renforts. Il réunit en une seule masse tout ce qu'il avait d'hommes disponibles, environ 12 ou 15,000 hommes, dont 1,500 de cavalerie; il y joignit 25 pièces de canon, et les employa à couvrir ses communications avec Varso- vie. Cependant d'épaisses colonnes russes débouchaient de tous côtés, et ce n'était pas avec une si petite année qu'il pouvait espérer de les contenir.

(1) Lettre du major-général à l'empereur, 16 janvier. (Dépôt de la guerre.)

l' ALLEMAGNE AVRÈS LA GUERRE DE RUSSIE. 35

Au moment le roi de Naples et les maréchaux avaient repassé le Niémen, Kutusof et Wittgenstein ne traînaient plus après eux que des débris, ce qui nous avait fait croire qu'avant plusieurs mois les Russes seraient hors d'état de rien entreprendre. C'était une grande erreur. L'empereur Alexandre, non moins prévoyant et actif que son adversaire, n'avait pas attendu la fin de la campagne pour se créer de formidables réserves. Il s'était adressé à toutes les pas- sions généreuses de ses peuples. Souverain et pontife tout ensemble, parlant au nom des intérêts les plus chers, l'indépendance nationale et la religion, il avait ému et entraîné toutes les âmes. Il n'y avait pas une province, si reculée qu'elle fût, pas une peuplade, pas une tribu, dans le sein desquelles la voix des prêtres, appelant les sujets de l'empereur à la guerre sainte, ne se fût fait entendre, pas une qui n'eût répondu à cet appel patriotique. Pendant toute l'année 1812, d'immenses levées d'hommes et de chevaux n'avaient pas cessé d'être opérées dans tout l'empire. Aussitôt enrôlés, les nouveaux soldats avaient été habillés, armés, instruits, organisés, et, sans tenir compte de l'inclémence de la saison, subordonnant toutes con- sidérations, même celle de l'humanité, à un intérêt supérieur, celui d'anéantir les derniers débris de l'armée envahissante, on les avait successivement acheminés sur les frontières occidentales. Ces corps, dans leur long trajet par un froid de 25 degrés, avaient perdu une partie considérable de leur effectif. Néanmoins ils formaient dans leur ensemble une masse imposante. Ils s'avançaient par échelons très espacés, et ils étaient composés de troupes régulières et irrégu- lières. Ces dernières constituaient à elles seules une cavalerie pour ainsi dire innombrable; on y voyait mêlés les contingens (1) des peuplades et tribus d'Europe et d'Asie, des Cosaques de toute race, des Bashkirs, des Tartares sédentaires et nomades. Ces hommes étaient montés sur des chevaux de petite taille, mais infatigables; ils portaient le costume national et venaient combattre l'Europe civilisée avec leurs armes héréditaires; ils accouraient à la voix de leur empereur, enflammés, comme autrefois leurs aïeux, par l'amour du butin et du soleil.

Dans les derniers jours de janvier 1813, tous les corps russes s'ébranlèrent à la fois et se portèrent, leur aile droite commandée par AVittgenstein, sur Newstettin, leur centre composé des troupes de Wintzingerode de Landskoï, de Doctorof et de Miloradovitch, pré- sentant un effectif d'environ âO,000 hommes, sur Plock, Bromberg et Thorn, et leur aile gauche d'environ 20,000 hommes, conduite par les généraux Sacken et Essen, sur la Ilaute-Vistule, dans la direc- tion de Pulstuck et d'Ostrolenka. Une de leurs colonnes eut l'ordre

(1) Dépèche du général Régnier. ( Dépôt de la guerre.)

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de descendre le Bog, de manière à se trouver en mesure, dans le cas les Anlncliiens manœuvreraient pour se rapprocher du vice-roi, d'intercepter ses communications avec la Galicie. Enfin l'empereur Alexandi'e était à quelques marches en arrière avec le corps de Tor- masov et ses gardes, réunissant ensemble 25,000 hommes. Ainsi l'effectif total des forces russes qui, à la fin de janvier, débouchèrent sur la Vistule était d'environ 120,000 hommes, y compris la cava- lerie irrégulière. Le prince de Schwarzenberg écrivait le 21 janvier au vice-roi : u Les corps de Wintzingerode de Landskoï et de Milo- radovitch manœuvrent dans mon flanc gauche; Sacken et Essen pa- raissent suivre ce mouvement. Déjà notre avant-garde à Ostrolenka est enveloppée par une nuée de Cosaques qui marque la direction des troupes ennemies. Si cette manœuvre prend un caractère décisif, je me verrai forcé d'abandonner mes cantonnemens pour m'installer sur la rive gauche entre Modlin et Varsovie. Mes troupes, après une telle campagne, sont bien fatiguées. » Ce même jour 21, le prince informe le vice-roi qu'il vient d'envoyer le colonel comte de La- tour à Ostrolenka avec toulc latitude pour parlementer, « ne fût-ce, écrit-il, que pour gagner du temps et pouvoir opérer mon mouve- ment derrière la Vistule en ordre et sans trop fatiguer les troupes. » L'on ne tarda pas à savoir que l' avant-garde du corps de Milorado- vitch, arrivée à Lomza, s'était complaisamment arrêtée, et que le commandant, le général Vasilikof, était entré en pourparlers avec le colonel de Latour. Tout aussitôt après cet échange de communi- cations, le prince de Schwarzenberg et le général Régnier levèrent leurs cantonnemens et concentrèrent leurs troupes entre Modlin et Varsovie. Les Russes, de leur côté, passèrent le fleuve, qui était gelé, entre Varsovie et Thorn, s'étendirent sur le flanc gauche du corps autrichien et l'enveloppèrent insensiblement. Davoust eut à peine le temps de s'échapper de Thorn et de gagner Custrin. Schwarzenberg disposait de 27,000 hommes; Régnier et Poniatowski en avaient 13,000; le vice-roi, à qui le maréchal Augereau venait d'envoyer h,000 hommes, 18,000 : c'était en tout 60,000 hommes. Essen, Mi- loradovitch et Doctorof n'en avaient pas autant réunis en masse. Le vice-roi fit valoir cette considération auprès de Schwarzenberg et mit en œuvre tous les moyens imaginables de persuasion pour le dé- cider à combattre. Il lui annonça l'arrivée prochaine du corps du général Grenier, qui était de 21,000 hommes, et il lui promit qu'aus- sitôt que paraîtrait la tête de cette colonne, il la dirigerait sur la gauche du corps auxiliaire. La lettre qui contenait ces informations fut confiée au commandant de Labédoyère, jeune officier audacieux, brillant et rempli de dextérité. Le commandant remit d'abord la lettre au prince de Schwarzenberg, puis il se fit présenter au corps des officiers autrichiens, passa deux jours avec eux, leur commu-

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niqua sa gaieté et son entrain, joua gros jeu, perdit noblement, et, au milieu de l'abandon des causeries familières, sut démêler les in- tentions des chefs. De retour à Posen, il raconta au vice-roi tout ce qu'il avait vu, entendu, deviné. « Le prince de Schwarzenberg, lui dit-il, ne songe qu'à se retirer le plus vite possible sur la Galicie; il ne brûlera pas une amorce; il est de connivence avec les Paisses. » En effet, malgré les vives instances du prince Eugène, le comman- dant du corps auxiliaire évacua, dans la journée du 5 février, Var- sovie, que les Russes occupèrent immédiatement.

De son côté, le général Bulow, qui formait notre aile gauche à Graudentz avec 10,000 Prussiens, avait dû, pour n'être point dé- bordé par les Russes, quitter cette position avancée et se retirer avec son corps sur Newstettin,de manière à rester en ligne avec le vice-roi. C'en était fait de la ligne de la Yistule; elle fut occupée tout entière par les Russes.

La perte de Varsovie et du grand-duché nous enlevait le concours d'une population guerrière et dévouée, et mettait à la disposition de nos ennemis d'immenses ressources en hommes, en chevaux, en fourrages et en subsistances; elle entraînait d'autres conséquences plus graves encore. L'empereur Alexandre poursuivait un but plus grand que celui de nous déposséder de la ligne de la Vistule; il vou- lait se porter directement sur la frontière de la Silésie, montrer ses soldats aux Prussiens, qui les attendaient comme des libérateurs, provoquer un soulèvement en masse, et de gré ou de force entraî- ner le roi. Il était pour nous de la plus haute importance de déjouer ce hardi dessein, et nous ne le pouvions qu'en conservant et en dé- fendant opiniâtrement la ligne de l'Oder; mais pour nous trouver partout en forces sur cette ligne, il nous fallait absolument la coopé- ration du corps auxiliaire, des Polonais de Poniatowski et des Saxons de Régnier. Il s'agissait d'obtenir que ces trois corps d'armée, qui présentaient une masse de ZiO,000 hommes, consentissent à lier leurs mouvemens avec les nôtres, et effectuassent leur retraite, non sur Cracovie, qui les mènerait en Galicie, mais sur Kalish, leur gauche viendrait appuyer la droite du vice-roi.

Ecartant les sinistres présages apportés par le jeune commandant de Labédoyère, le vice-roi écrivit, le 31 janvier et le 3 février (1), au prince de Schwarzenberg deux lettres très pressantes, dans les- quelles il le supplia de concerter ses mouvemens avec les siens et de se replier sur Kalish et Posen. Il lui assura que, dans dix jours, il aurait 40,000 baïonnettes, et qu'ils seraient ainsi en mesure l'un et l'autre d'en opposer 80,000 aux Russes, qui certainement n'en auraient pas autant sur le môme point. La ligne de la Vistule étant

(1) Dépôt de la guerre.

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perdue, l'on aurait du moins celle de l'Oder, qui s'appuyait sur de nombreuses et solides forteresses. La chaîne qui liait ensemble tous les corps de la grande armée ne serait point rompue et couvrirait efficacement Dresde, Dreslau et Berlin. Mais le prince de Schvvar- zenberg avait reçu de sa cour des instructions diamétralement con- traires à celles que lui adressait le vice-roi. Il fit l'opposé de ce que nous lui demandions. Au lieu de se retirer, comme le commandait la raison stratégique, sur Kalisch et Posen, il prit sa direction vers Cracovie, découvrit ainsi le flanc gauche du vice-roi et lui rendit impossible la conservation de la ligne de l'Oder. Pour se justifier, il allégua (1) l'extrônie fatigue de ses troupes, la nécessité de les faire reposer, une lettre de son souverain qu'il communiqua au général Régnier, et qui lui enjoignait de mettre son corps d'armée en état d'entreprendre avec succès la campagne prochaine, de conclure même, s'il le voulait, quelque arrangement pour assurer la tranquillité de ses cantonnemens. Dans un langage doux et captieux, le prince ajou- tait : « Tout ce que tenteraient les armées alliées pour arrêter un ennemi supérieur en nombre et lui disputer des pays ouverts les épuiserait inutilement; il valait mieux qu'elles s'appliquassent à se réorganiser. Le printemps revenu, elles regagneraient facilement tout le pays les armées russes seraient venues se répandre et se con- sumer loin de leurs réserves et de leurs ressources (2) . )> L'on sut plus tard que dans les derniers jours de janvier il y eut entre le prince de Schwarzenberg et M. d'Anstett une entrevue mystérieuse, dans laquelle furent arrêtées et signées les conditions d'un armistice se- cret. Il fut convenu que le corps auxiliaire se retirerait dans la direc- tion de Cracovie, et que, lorsqu'on voudrait recommencer les hosti- lités, on se préviendrait de part et d'autre plusieurs jours d'avance. A dater de ce moment, les mouvemens des corps d'armée russes et autrichiens ne furent plus que les résultats d'un jeu combiné, d'après lequel les uns s'avancèrent et les autres reculèrent avec méthode et une parfaite entente. C'est ainsi que les Autrichiens se retirèrent successivement de Lomza sur Ostrolenka, Pulstuck, Sieroch, Varso- vie, et enfin sur Cracovie. La comédie fut complète, et l'acteur princi- pal, le prince de SchAvarzenberg, joua son rôle avec un art consommé. La retraite excentrique du corps auxiliaire sur Cracovie était un événement désastreux, aggravé encore par la situation nouvelle de la Prusse. Partout dans ce royaume éclataient les signes d'un soulève- ment prochain et général contre nos armes et notre domination. Déjà toute la Prusse orientale était en feu, et les autorités comme le peuple y avaient arboré hautement les couleurs ennemies. De toutes

(1) Dépèche de Régnier au major- général, 6 février. (Dépôt de la guerre.)

(2) Lettre du prince de Sch^varzenberg au vice-roi. (Dépôt de la guerre.)

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les provinces prussiennes, c'était celle qui avait le plus cruellement souffert. A toutes les amertumes de l'orgueil national outragé étaient venues se joindre pour elle des charges inconnues aux autres parties de la monarchie. Depuis 1807, elle n'avait pas cessé de servir de champ de bataille, de passage ou de séjour, à de nombreuses armées qui l'avaient épuisée. La grande armée, en la traversant, avait achevé de la ruiner; elle lui avait pris tous ses blés, tous ses four- rages et tous ses chevaux. La misère y était si profonde, que la popu- lation y avait rapidement diminué d'un cinquième. Aussi la haine de notre puissance y avait-elle atteint un degré d'intensité extrême. Aussitôt que nous eûmes quitté le pays, la population tout entière se leva et demanda à marcher contre nous. Le général York était à Tilsitt; il y était triste, découragé, fort inquiet de la désapprobation publique dont l'avait frappé le roi et du sort qui lui était réservé. Les autorités de Kœnigsberg députèrent vers lui pour le presser de venir prendre le commandement militaire de la province et régulariser le soulèvement de la population. York hésitait à accepter une telle mis- sion; il ne fallut rien moins que les vives instances des présLdens de Kœnigsberg et de Gumbinen, Auerswald et Schœn, pour le décider. Il quitta donc Tilsitt et se rendit à Kœnigsberg, qui le reçut avec en- thousiasme; mais il n'était pas au bout de ses tribulations.

Dans le moment même les autorités de la Prusse orientale lui remettaient la plénitude des pouvoirs militaires, l'empereur Alexan- dre, par une décision du 18 janvier, nommait le baron de Stein son commissaire dans cette même province, et l'investissait des attribu- tions les plus étendues. Stein était cet ancien ministre que la politi- que de Napoléon avait, en 1808, violemment écarté des conseils du roi et frappé d'exil, qui s'était retiré d'abord à Prague, plus tard en Russie, il n'avait pas tardé à prendre sur l'esprit de l'empereur Alexandre un grand ascendant. Il rentrait aujourd'hui en Prusse avec la double autorité des services rendus autrefois à son pays et d'un commissaire du tsar. Ce fut pour ce souverain un bonheur singulier d'être secondé, dans l'exécution de ses v.astes desseins, par les talens et les passions d'un tel homme. Stein réunissait les aptitudes les plus diverses : une science profonde de l'administration financière et l'intelligence philosophique des grandes réformes commandées par les progrès du siècle, la fierté d'un descendant de ces anciens ba- rons du Rhin, feudataires des empereurs d'Allemagne, et un art in- comparable pour manier et entraîner les masses; homme du reste trempé pour la lutte, plus fait pour vivre au milieu des orages d'un pays libre que sous la pression et la règle d'un gouvernement absolu. Impétueux et plein de ressources, il avait l'initiative, la fé- condité et l'audace d'un esprit militant; il en avait aussi la véhé- mence, et son énergie dégénérait trop souvent en dureté.

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Depuis les malheurs qui avaient accablé la Prusse, son esprit ar- dent et inventif n'avait cessé de combiner les moyens de la retirer de l'abîme l'avaient précipitée ses fautes. L'emploi des procédés réguliers lui paraissant insulïisant, il avait jugé que c'était dans le sentiment moral des masses graduellement excité qu'il fallait cher- cher le levier destiné à relever la puissance prussienne. Dans son exil, il fut constamment l'âme de cette opposition contenue, mysté- rieuse, mais ardente et générale, qui, à dater de 1808, se forma dans ce pays contre notre domination. Jamais il ne déploya plus d'activité et de ressources que dans les années qu'il passa à Prague et. à Saint-Pétersbourg, et, proscrit, il nous a peut-être fait plus de mal que s'il eût continué de siéger dans les conseils du roi. Les lettres qu'il adressait à ses amis, les frères du roi, le prince Antoine Rad- zivill, Scharnhorst, Blûcher, Gneisenau, Pfuhl, Munster, étaient de véritables programmes de soulèvement. « Organisons militairement et sans retard toute la nation, écrivait-il; soutenons l'esprit public en l'élevant, tant au nom des principes moraux et religieux que par des combinaisons politiques qui développent dans toute leur activité les forces nationales. » Puis il proposait pour modèle les Vendéens, la convention, si grande dans sa résistance contre l'Europe, les mon- tagnards du Tyrol et les bandes fanatisées des guenillas.

Frédéric-Guillaume connaissait les menées ténébreuses de son an- cien ministre. Il lui eût été facile de les lui interdire; il ne le voulut pas, parce qu'il entrait dans ses calculs de ménager, pour le temps des grandes épreuves, ce puissant moteur de la passion nationale.

Dans les premiers temps de son séjour à Saint-Pétersbourg, Stein avait su démêler les vues ambitieuses que nourrissait le gouverne- ment russe sur le grand-duché de Varsovie. Il en avait été vivement alarmé, et il n'avait pas hésité à signaler le danger à tous ses amis. Le 7 novembre 1812, il écrivait au comte de Munster, qui se trou- vait alors à Londres : « Empêchons à tout prix la formation d'un royaume de Pologne, en tout cas inutde, et peut-être menaçant pour l'Allemagne. Que l'Angleterre et l'Autriche se réunissent pour s'op- poser à ces désirs sauvages ! » Lorsque le baron de Stein écrivait ces mots si judicieux, l'homme d'état maîtrisait encore chez lui la véhé- mence du chef de parti et les ressentimens de l'exilé. Bientôt mal- heureusement cette sagesse l'abandonna : dominé par la crainte que le tsar ne fit sa paix directement avec Napoléon aux dépens de la Prusse, préoccupé avant tout de lier étroitement les intérêts russes aux intérêts allemands, il se donna sans réserve à l'empereur Alexan- dre , et en acceptant les pouvoirs de commissaire impérial dans la Prusse orientale, il tomba à la condition d'un fonctionnaire russe. Em- porté par l'ardeur de la lutte, il crut que tout serait sauvé, si les Français étaient chassés de l'Allemagne. Il ne vit pas qu'arracher la

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Prusse aux étreintes de Napoléon pour la jeter aux pieds du tsar, ce n'était point détruire le mal, mais simplement le déplacer, et qu'une médiation officieuse et pacifique, exercée simultanément par l'Autri- che et par la Prusse, eût mieux valu pour l'Allemagne que l'inter- vention violente et armée de la Russie.

Stein et York, serviteurs dévoués de la même cause, mais la ser- vant d'une manière très différente, présentaient le plus étrange con- traste. Stein ne voyait de salut pour son pays que dans la régénération sociale et dans l'excitation patriotique des classes moyennes et infé- rieures; York au contraire, esprit méthodique et contenu par le respect de la règle et de la discipline, considérait comme un danger l'appel aux passions de la multitude ; il ne plaçait la force de son pays et du trône que dans le dévouement de l'armée et le perfec- tionnement des institutions militaires. Stein n'avait pas cru faillir à ses devoirs en mettant sa personne, son génie, ses passions, au ser- vice du tsar. York, même en séparant, sans y avoir été autorisé, son drapeau de celui de l'allié de son souverain, n'avait pas cessé de rester le sujet le plus respectueux et le plus soumis. Il n'admet- tait pas que personne, le baron de Stein moins qu'aucun autre, se crût le droit de faire, dans une province prussienne, au nom d'un souverain étranger, ce souverain fût-il le tsar, des actes, attributs essentiels de l'autorité royale.

Du contact de ces deux hommes si dissemblables devaient néces- sairement surgir les conflits d'autorité les plus violens. Stein, par ses actes d'omnipotence, blessa les susceptibilités les plus légitimes. York lui fit des remontrances et les lui fit avec l'amertume naturelle de son humeur. Le fougueux Stein ne s'en montra que plus impé- rieux. Il leva, dans les ports de la province, le blocus continental, fit un emprunt de 500,000 thalers, et décréta le cours forcé du pa- pier-monnaie russe. A l'occasion de ces mesures, Stein et York écla- tèrent. Un jour Stein s'emporta au point de s'écrier qu'il ne restait plus aux Russes qu'à recourir aux armes. « Eh bien ! soit, lui répli- qua York avec une froide énergie, je ne demande pas mieux, j'ac- cepte le défi; je laisserai sonner la charge, et vous verrez ce que je ferai de vos Russes. » Puis il s'éloigna en proie à la plus doulou- reuse émotion. Sa situation était affreuse. Compromis par la conven- tion de Taurogen, désavoué par le roi, trahi par les Russes, qui, au mépris du texte et de l'esprit de cette convention, refusaient d'éva- cuer et de lui rendre Memel, qui était une possession du roi, en lutte ouverte avec le commissaire du tsar, dont les armées couvraient le pays, il n'imaginait plus d'autre voie de salut honorable pour lui que de se jeter dans un navire et de chercher un refuge en Angle- terre. Le président Schœn dut intervenir. Il montra au général des lettres de Berlin qui le rassurèrent sur les secrètes intentions du roi;

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puis il alla trouver Stcin, lui peignit l'efiet désastreux causé par le scandale de ses débats avec le général York, et le décida à faire cesser une telle anarchie en s'éloignaiit de Kœnigsberg.

Les présidons de la province avaient convoqué une diète. Elle se réunit dans cette ville, témoigna le plus profond respect pour la prérogative royale, se déclara résolue à repousser toute influence étrangère, et sanctionna avec acclamation tout ce qu'avait fait le général York; elle arrêta ensuite un plan de défense générale, leva et équipa aux frais de la province 12,000 hommes d'infanterie et 7,000 de cavalerie.

Ainsi, quelques divergences de vues qui se manifestassent quant au choix des mesures à prendre pour combattre la France, tous, dans cette partie de la monarchie, chefs militaires et civils, comme la population, étaient d'accord sur le but, unanimes pour y sacri- fier leur vie et leurs dernières ressources. Dans les provinces si- tuées entre l'Oder et l'Elbe, et qu'occupaient nos troupes, la passion publique était comprimée, mais non moins ardente que dans les provinces du nord. La situation du roi à Potsdam n'était plus tenable. Deux forces se le disputaient matériellement en quelque sorte; d'une part, les plus ardens parmi ses serviteurs voulaient l'arracher de son palais, gagner la Prusse orientale, et de le conduire dans le camp de l'empereur Alexandre. De l'autre, M. de Saint-Marsan et le maréchal Augereau, le traité d'alliance à la main, exigeaient l'exécution du pacte juré. Dans un tel état de choses, la crainte, la défiance, le soupçon étaient partout. La cour à Potsdam, la garnison française à Berlin, ne se croyaient plus en sûreté; dans l'attente de soudaines éventualités, chaque parti cherchait à s'as- surer des garanties contre les embûches du parti contraire.

Le roi résolut de sortir à tout prix d'une situation qui ne lui per- mettait ni la dignité dans le malheur, ni la sécurité dans la résigna- tion. En conséquence, le 18 janvier il quitta Potsdam, accompagné de toute sa cour, de M. de Saint-Marsan, du ministre d'Autriche, du chancelier Hardenberg, et transporta sa résidence à Breslau. du moins il échapperait à notre surveillance; il serait plus libre et plus près de l'empereur Alexandre. A sa vue, la population de la Silésie n'attendit point la présence des Russes pour éclater. L'explosion fut soudaine, et le cri aux armes retentit dans toutes les familles. Le roi se vit bientôt entouré par les ennemis les plus dangereux de la France. Entre tous se distinguaient l'ancien ministre de la guerre, le général Scharnhorst, patriote ardent, qui, sous l'ap- parence d'une disgrâce, n'avait pas cessé de rester le conseiller secret du roi; Bliicher, le personnage le plus considérable de l'ar- mée, qui, dans un corps déjà vieux, avait conservé la plus virile ar- deur, opiniâtre, impétueux, que les échecs enflammaient au lieu

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de l'abattre, qui n'était jamais plus audacieux que le lendemain d'une défaite, mais dont les lumières étaient obscurcies par la haine insensée qui l'animait contre la personne de Napoléon, et, sous ce rapport, vrai type des passions populaires de l'Allemagne à cette époque; Gneisenau, doué de talens éminens, mais égale- ment aveuglé par son animosité contre l'empereur. Ces hommes et bien d'autres encore avaient une grande autorité morale. Ils re- présentèrent à Frédéric-Guillaume que, sans préjuger le parti qu'il adopterait, il importait absolument que, sans plus tarder, il domi- nât, en le régularisant, le soulèvement de son peuple. Le roi suivit l'avis de ses généraux; il envoya partout des ordres secrets pour presser une levée générale. Sous prétexte de remplacer le contin- gent perdu, il rappela tous les anciens soldats, les amalgama avec les nouveaux, et organisa immédiatement deux corps d'armée, cha- cun de 20,000 hommes, l'un àNewstettin, sous les ordres du géné- ral Bulow, et l'autre en Silésie. Puis il rendit plusieurs édits qui constituaient dans leur ensemble une véritable levée en masse. Le premier, daté du 3 février, invitait tous les jeunes gens non obligés au service militaire à s'organiser en bataillons de chasseurs et à s'é- quiper à leurs frais. Un second édit, rendu le 9, appelait formelle- ment sous les drapeaux tous les jeunes gens de dix-huit à vingt- quatre ans. Enfin un troisième, publié le 10, s'adressait aux hommes âgés de plus de trente et un ans, et les excitait à s'enrôler par tous les stimulans de l'honneur et du patriotisme.

Telle était, au commencement de février, la situation générale : elle était infiniment critique. La retraite du corps auxiliaire sur Cra- covie livrait passage au torrent de l'invasion russe. N'étant plus contenu par aucune digue, il avait pris son cours vers l'Oder. Wint- zingerode marchait sur la Silésie par la route de Kalish et de Posen, Wittgenstein sur Newstettin, pour de inonder les Marches et s'ou- vrir une issue sur Berhn et le Bas-Elbe. Dans cet état de choses, il ne nous était plus possible de conserver la position de Posen. Déjà des milliers de Cosaques voltigeaient sur notre flanc droit et l'in- quiétaient. Le 10 février, une première colonne ennemie régulière, avec du canon, assaillit les avant-postes du prince Eugène à Ro- gasse, et bientôt l'alarme fut donnée à tout le camp. Cette attaque, dont le prince s'exagéra l'importance, le décida à lever ses canton- nemens et à aller au-devant de ses renforts; il quitta Posen le 13, et porta son quartier-général à Meseritz, dans la direction de Franc- for t-sur-l' Oder. Le 3 février, le vice-roi avait prescrit formellement à Régnier et au prince Poniatowski de se porter à marches forcées sur Kalish, tout en restant, s'il était possible, en communication avec le corps autrichien; mais les instructions données à Wintzingerode étaient précisément de marcher rapidement sur Kalish, afin d'y pré-

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venir l'arrivée du 7* corps et des Polonais, et de les couper du vice- roi. Régnier avait pris ses mesures pour arriver en temps opportun à Kalish; il dut ralentir sa marche pour attendre la division polo- naise. Il avait beau écrire à Poniatowski que les forces russes s'ac- croissaient tous les jours, qu'elles ne s'arrêteraient point sur la Vis- tule, qu'elles feraient certainement une campagne d'hiver : le prince ne l'avait pas cru, et, au lieu de manœuvrer avec précision, de serrer ses cantonnemens et ses étapes, il avait opéré avec une lenteur et un décousu qui mirent en grand péril le 7^ corps. Régnier ne put arriver que le 13 à Kalish, et avec une partie seulement de son corps, distancé par une demi-marche de sa cavalerie, de son artilleiie à cheval et de phisieurs régimens d'infanterie, qui opéraient en flan- queurs sous les ordres du général saxon Gablew, et par trois marches de la division polonaise. Wintzingerode était déjà rendu sur le ter- rain. Vers les trois heures de l'après-midi, les Russes firent irruption entre les deux parties disjointes du 7^ corps, foudroyèrent les troupes de Régnier, le rejetèrent affaibli de plus de 3,000 hommes sur Ka- lish et contraignirent le général Gablew à se replier d'abord sur Poniatowski, puis, avec la division polonaise, sur le corps autrichien. Le 7" corps, réduit à Zi,000 hommes, 2,000 de la division Durutte et 2,000 Saxons épuisés par des marches forcées, arriva le 18 à Glogau dans un état déplorable.

Au moment de se retirer sur l'Oder, le vice-roi avait ordonné au général Rulow, qui occupait Newstettin avec 20,000 hommes, de venir, sans plus tarder, se réunir à lui. Ce général répondit, le 10 fé- vrier (1), que ses communications avec l'armée française étaient en ce moment coupées par les Cosaques de Czernichef etde Tettenborn, que d'ailleurs son corps ne faisait point partie du contingent, et qu'il formait un corps de réserve distinct qui était exclusivement à la dis- position de son souverain. La réponse du général Bulow était un refus formel de concours et faisait pressentir une nouvelle et prochaine défection.

Dans le moment l'Autriche abaissait la barrière qui contenait les Russes sur la Haute -Vistule et leur ouvrait le cœur de l'Alle- magne, elle continuait de nous accabler de ses protestations d'ami- tié. « Votre alliance avec la Russie, disait M. de Metternich le 15 fé- vrier au comte Otto, était monstrueuse. Elle n'avait qu'un seul i)oint d'appui très précaire, celui de l'exclusion du commerce anglais; c'était une alliance de guerre commandée parle vainqueur, elle de- vait se dissoudre. La nôtre, au contraire, est fondée sur les rapports et les intérêts les plus naturels, les plus permanens, les plus essen- tiellement salutaires; elle doit être éternelle comme les besoins qui

(1) Dépjt de la guerre.

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l'ont fait naître. C'est nous qui l'avons recherchée, et nous avons bien réfléchi avant de la conclure; si nous avions à la refaire, nous ne voudrions pas la stipuler autrement qu'elle ne l'a été; elle nous mè- nera à la paix générale et servira plus tard à la consolider. »

Deux jours plus tard, il disait encore : ((Pendant que vous acquériez des succès dans le Midi, la Russie faisait des pas de géant dans le Nord, et arrivait à son but par les formes les plus insinuantes. Elle a acquis infiniment plus de territoires que la France, et elle a su si bien déguiser son ambition, que les peuples, loin de la haïr, ont l'air de lui savoir gré de ses empiétemens; de notre alliance avec vous. Certes la France nous a fait bien du mal, mais il est de notre intérêt d'oublier le passé; nous voulons lui être utiles en ce moment, parce que, dans un autre temps, elle pourra nous rendre le même service. Pesez donc ce fait, et considérez comme une vérité incontestable que nous ne cherchons que votre bien , que nous ne redoutons plus la France, mais la Russie, dont vous-mêmes, par vos concessions suc- cessives, avez étendu la puissance. »

Cependant, au milieu de ces témoignages si vifs de confiance cor- diale, M. de Metternich n'était plus précisément le même homme qu'avant la défection du général York. Il commençait à écarter les voiles dont il avait jusqu'alors enveloppé ses pensées; son argumen- tation était plus ferme, sa parole plus incisive, ses conclusions plus tranchées. Il était visible qu'il se sentait enhardi par ce qui se pas- sait dans le nord de l'Allemagne. Pour la première fois, il osait atta- quer les bases mêmes sur lesquelles reposait toute notre politique extérieure; il énonçait des idées aussi neuves que hardies qui sem- blaient n'être encore que des vœux, mais qui étaient bien jDrès de devenir des exigences. (( Il est impossible, disait-il au comte Otto (1) , que le grand -duché de Varsovie continue de subsister. Objet des espérances les plus folles et des craintes les plus réelles, c'est un pays qui ne se soutient que par le sentiment qui le porte à s'épuiser pour fomenter l'insurrection parmi les sujets des puissances voi- sines. » Il ajoutait que la paix avec la Russie serait impossible aussi longtemps que nous persisterions à maintenir l'existence du grand- duché. (( Il n'est pas admissible, disait-il, que vous vouliez faire de trop grands sacrifices pour élever une barrière qui n'en sera pas une aussi longtemps que nous ne nous en mêlerons pas. Pourquoi voulez- vous prendre un rôle qui appartient plutôt à la Prusse et à l'Autriche qu'à vous? Si la Russie devient trop formidable, l'Autriche et la Prusse se trouveront les premières en ligne, et alors vous viendrez à notre secours. »

«De toutes les combinaisons, ajoutait le ministre autrichien, la

(1) Dépôt du ministère des affaires étrangères.

àQ REVLE DES DEUX MONDES.

plus désirable, c'est que le grand-ducli6 de Varsovie soit donné à la Prusse. La Prusse ne peut pas rester dans ses conditions actuelles, et c'est une vaine prétention de votre part d'imaginer que ce royaume et le grand-duché, constitués connue ils le sont, seront des barrières efficaces contre les entreprises de la Russie, tandis que la Prusse, agrandie de tout le territoire du grand-duché, serait assez forte pour opposer, de concert avec l'Autriche, un obstacle infranchissable aux envahissemens du Nord. »

Il n'était que trop vrai, le rétablissement de la Pologne sur ses anciennes bases était une entreprise colossale que toute la puissance de Napoléon n'était plus en état d'accomplir. C'en était fait du grand- duché de Varsovie : il allait disparaître sous les ruines de l'expédi- tion de Russie; déjà, dans la pensée de Napoléon, le sacrifice était consommé. La question n'était plus que de savoir la destination qui serait donnée à ce territoire. L'important pour l'Allemagne était d'empêcher qu'il ne tombât sous la domination russe. L'appréhen- sion à cet égard était très vive à Vienne. La guerre allait reconuuen- cer, plus terrible que jamais; quelle en serait l'issue? Que ce fût la France ou la Russie, l'Autriche craignait de trouver dans le vain- queur un maître; toute sa peur était de n'échapper à l'action de Na- poléon que pour tomber sous celle du tsar, ce qui arriverait infail- liblement, si la Russie poussait ses limites jusqu'à la Saxe. M. de Metternich était donc sincère lorsqu'il manifestait ses anxiétés. Mal- heureusement l'Autriche n'avait pas su mettre ses actes d'accord avec ses pensées, ni montrer autant de courage que de bon sens. Elle n'avait qu'une seule manière de prendre sur l'esprit de Napo- léon un ascendant réel, c'était de gagner sa confiance en méritant son estime. Quelle autorité n'aurait -elle pas acquise sur cette âme véhémente, mais grande, si, en même temps qu'elle demandait que le territoire du duché de Varsovie fût réuni à la Prusse, elle avait har- diment arrêté les colonnes du tsar sur la Vistule ! Elle voit le dan- ger, elle nous le signale épouvantée : elle a un moyen certain de le tenir à distance, c'est de marcher résolument sur lui et de le com- battre; mais elle n'ose, et, par cette défaillance, elle livre la Prusse, l'Allemagne elle-même à la merci de la puissance russe.

Au moment cette puissance donnait passage aux Russes, elle entreprenait chez elle des armemens considérables; ses arsenaux étaient jour et nuit en travail. Non contente d'appeler sous les armes toutes ses réserves, elle envoyait partout des recruteurs pour sti- muler l'ardeur guerrière des jeunes gens, et, comme les engagemens volontaires ne suffisaient pas, elle y suppléait par une véritable presse : on enlevait les hommes la nuit, on les traquait jusque dans leur lit, et on les incorporait de force dans les cadres. Un décret ré- cent de l'empereur François venait de mobiliser 100.000 hommes.

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Tous les chevaux propres au service de guerre étaient mis en réqui- sition, et ces grandes dépenses étaient ordonnées au milieu d'une véritable détresse financière. Il n'y avait aucun doute que l'Autriche se préparait à faire une grande guerre; la question était de savoir contre qui elle armait.

Napoléon avait en haute estime les vertus privées de l'empereur François. Il lui répugnait de penser qu'un père si tendre méditât de tourner ses armes contre l'homme à qui il avait confié le bonheur de sa fille, surtout dans un moment cet homme lui témoignait une si grande confiance; mais d'une part la retraite du corps auxi- liaire sur Cracovie, de l'autre les vastes armemens entrepris par l'Autriche, lui donnèrent fort à penser. Pour la première fois, il eut des soupçons. Il ne pouvait lui convenir de laisser plus longtemps à Vienne un agent fasciné qui n'avait point deviné le secret des va- riations de cette.cour; il rappela donc M. Otto, et nomma à sa place son aide de camp, le général comte de Narbonne. M. de Narbonne avait un esprit fin, plein de ressources, de dextérité et de grâce; malheureusement, par son éducation et ses antécédens , il était com- plètement étranger aux délicates affaires de la diplomatie. C'est un préjugé trop répandu que, dans cette épineuse carrière, l'esprit et le tact naturel peuvent remplacer l'expérience. Dans des circonstances aussi graves, sur un terrain aussi difficile que celui de Vienne, c'était certainement une faute d'envoyer un général au lieu d'un diplomate.

Cependant les Russes faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Partout les populations les recevaient comme des libérateurs et lais- saient éclater les ressentimens longtemps contenus qu'elles nourris- saient contre nous. Partout ne se trouvaient point nos troupes, les édits des 3, 9 et 11 février, qui appelaient aux armes toute la population, avaient reçu immédiatement leur exécution. Ces édits, accueillis comme un signal de guerre, embrasèrent tous les cœurs et armèrent tous les bras. Bientôt la Prusse n'est plus qu'un vaste camp. Tout ce qui est jeune, tout ce qui est en état de manier un fusil ou un sabre, se précipite sous les drapeaux; les comptoirs, les adminis- trations, les tribunaux eux-mêmes, tout se vide; les affaires privées sont suspendues; il n'y a plus dans toutes les âmes qu'une passion, c'est de s'armer pour combattre la France et affranchir l'Allemagne. Les premières familles donnent fexemple des sacrifices : de jeunes seigneurs encore adolescens, conduits par leurs précepteurs, aban- donnent leurs châteaux, leurs familles, et s'enrôlent comme simples soldats. Les professeurs donnent à leurs élèves l'exemple du patrio- tisme; ils se mettent à leur tête, délaissent leurs chaires et volent dans les camps. Le trésor public épuisé ne peut subvenir aux frais d'équipement de tous ces jeunes soldats : le dévouement des citoyens lui vient en aide; les riches se chargent d'équiper et d'armer ceux

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qui ne peuvent le faire à leurs frais. Le vice-roi veut comprimer ce grand mouvement, qui de tous côtés se propage et l'enveloppe : vains efforts! à Berlin, sous les yeux du niar(''clial Angereau, toute la jeunesse virile se lève. Aucun sacrifice ne coûte ù cette capitale; hommes, chevaux, équipcmens, approvisionnemens , argent, elle donne tout ce qu'elle peut donner; chaque jour, une foule d'habi- tans partent électrisés au milieu des acclamations et des cris de guerre de la ville entière.

Sachons juger avec la haute impartialité de l'histoire les impla- cables ennemis de nos pères. C'est un grand spectacle que celui de ce peuple froid, contenu, raisonneur, si fier de la gloire que lui avait donnée Frédéric II, tombé si bas après léna, se relevant tout entier aujourd'hui sous l'aigaillon de la vengeance, et prodiguant à son roi son sang et ses dernières ressources. Puisse cet exemple servir de leçon aux nations sceptiques et frivoles, et leur apprendre qu'elles sont solidaires de leur gouvernement, même de ses fautes, lorsque ces fautes n'ont eu d'autre mobile que l'amour et la grandeur du pays, et qu'il y a des outrages qu'elles ne doivent jamais oublier!

C'est par l'action incessante des sociétés secrètes que les chefs du mouvement prussien étaient parvenus à passionner graduellement les masses. Ces sociétés poursuivaient toutes un but commun, l'expul- sion des Français de l'Allemagne; mais la plupart d'entre elles aspi- raient à réaliser encore d'autres espérances : elles voulaient complé- ter l'œuvre civilisatrice commencée en 1808 par le baron de Stein, introduire ces grands principes d'égalité civile et de liberté politique au nom desquels s'était accomplie la révolution française. Toutes ces affiliations, enfantées au milieu des misères de la défaite et de l'oc- cupation étrangère, couvraient de leurs nombreux réseaux la Prusse entière; leur organisation était aussi souple que vigoureuse. Elles comptaient des adeptes dans toutes les classes et dans toutes les familles; elles avaient des consolations pour toutes les souffrances, des excitations pour toutes les vengeances, des encouragemens pour toutes les tliéories. Elles s'adressaient à tous les penchans, aux plus déréglés comme aux plus nobles; il n'y avait pas une fibre, bonne ou mauvaise, qu'elles n'eussent trouvé le secret de toucher et de faire vibrer. Le mouvement qui soulevait le peuple prussien avait donc un double caractère : il était tout à la fois guerrier et révolu- tionnaire. C'est par le concours simultané de ces deux forces que les chefs des sociétés secrètes étaient parvenus à passionner toutes les âmes. Ces sociétés ne se bornaient pas à appeler la haine publique sur l'homme qui avait abaissé le front couronné du descendant des Hohenzollern : elles couvraient encore d'anathèmes le destructeur des libertés de son pays.

Voilà ce qui explique la violence et l'unanimité de l'explosion du

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patriotisme prussien en 1813 et les prodiges qu'il enfanta. Au mo- ment où le général York donna le signal du soulèvement, tous les cœurs et tous les bras étaient prêts. Le gouvernement prussien avait estimé que la levée en masse régularisée par les dernières ordon- nances porterait l'armée à 100,000 hommes; mais ce chiffre fut bien- tôt dépassé, et le roi eut plus de soldats qu'il n'en pouvait armer et habiller. A la vue des populations se levant et courant aux combats au nom de l'honneur allemand, tous les peuples germaniques tres- saillirent d'enthousiasme. Dans les pays compris entre la Vistule et le Pdiin, il n'y eut pas une ville, pas un hameau qui ne fussent dis- posés à prendre les armes pour concourir à la délivrance de la com- mune patrie. Les gouvernemens fidèles encore à l'alliance de la France furent dénoncés par leurs propres sujets comme traîtres à la cause de l'Allemagne; le vide se fit tout à coup autour d'eux, et les émissaires du tsar, partout répandus, ne surent que trop bien exploi- ter cette impopularité du moment. M. de Metternich, qui voyaitl'exal- tation populaire déchirer une à une toutes les mailles de la trame qu'il avait tissée avec un art si laborieux, manifestait un véritable déses- poir. Le 19 février, il disait au comte Otto avec une émotion qui avait toutes les apparences de la sincérité : a La Silésie est en proie à la plus terrible agitation; il en est de même de la Bohême; si la Silésie s'insurge contre son souverain, c'en est fait, 100,000 hommes viendront se joindre aux Russes. La Westphalie s'agite; dans le Tyrol, dans les anciennes provinces prussiennes de Baireuth et d' Ans- pach, sur la rive droite du Rhin, on signale une sourde fermenta- tion; partout l'incendie allumé par es Russes étend ses ravages. Je ne m'aveugle point sur les conséquences de ces mouvemens popu- laires : provoqués au nom de l'honneur et de l'indépendance de l'Al- lemagne, ils ne tarderont pas à briser tous les hens politiques et sociaux, et j'y vois les tristes présages des plus grands malheurs et de la ruine des trônes. Croyez que dans peu de temps l'insurrection de la Prusse s'étendra jusqu'au Rhin. »

Cependant Wittgenstein s'avançait lentement, mais sûrement, par toutes les routes qui conduisent de la Basse- Vistule sur l'Oder, et se présentait devant Nevvstettin, Bulow avait établi son quartier-gé- néral. Les habitans de la ville allèrent à la rencontre des Russes, et les fêtèrent comme des amis impatiemment attendus. Quant au gé- néral prussien, il ne daigna même pas déguiser sa défection. Ses soldats et ses officiers ne joignirent les Russes que pour fratei'niser avec eux, et dans de joyeuses libations célébrèrent leur rapproche- ment et l'union prochaine de leurs souverains. Les rapports person- nels des généraux en chef prirent également, bien qu'avec plus de réserve, le caractère d'une parfaite entente.

TOME VU. 4

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La défection de Bulow, en livrant la ligne de l'Oder, découvrait Berlin et les Marches. Czcrniclief, àla tête de 3,000 Cosaques, s'élança au-delà du fleuve; ne trouvant partout que sympathie et encoura- gemens, il courut sur Berlin. A son approche, la ville s'émut d'une joie convulsive : toute la population sortit des maisons dans l'at- tente et l'espérance d'une collision. La passion se peignait sur tous les visages; une insurrection était imminente. Augereau n'avait sous la main que quelques milliers d'hommes; mais sa ferme contenance, la précision et la vigueur de ses mesures, imposèrent à la multitude. Il fit avancer ses canons, marcha sur la bande de Czerniclief, la dis- persa, et rétablit l'ordre matériel dans les rues. Malheureusement c'était un calme trompeur, le trouble et la passion étaient au fond de toutes les âmes. Le moindre incident pouvait déterminer un soulève- ment et compromettre la retraite du vice-roi.

Sur notre droite, le corps autrichien s'enfonçait de plus en plus dans une direction excentrique. Le général Frimont, qui venait de remplacer le prince de Schwarzenberg, rappelé à Vienne, écrivait le 21 février que son flanc gauche était tellement découvert et son flanc droit si menacé par les généraux Moskin, Puskin et Rott, qu'il allait quitter ses cantonnemens derrière la Pilica, se reporter der- rière les forêts et les gorges de Kolla, appuyer sa droite aux fron- tières de la Galicie, et sa gauche au corps de Poniatowski, placé entre Czersechau et Gracovie. Ainsi le vice-roi se trouvait découvert et menacé de tous côtés, sur son flanc droit, par la retraite da corps auxiliaire, sur son front, par l'échec que Régnier venait d'essuyer à Kalish, sur sa gauche, par la défection de Bulow, sur ses derrières enfin, par les édits du roi qui armaient toute sa po- pulation. Il fallait non plus songer à défendre la ligne de l'Oder, mais se porter sur le point décisif, qui était Berlin, et y prévenir à tout prix une insurrection. En conséquence le vice-roi évacua Fraiic- fort-sur-l'Oder, rallia successivement toutes les forces éparses entre ce fleuve et l'Elbe, les divisions Grenier et Gérard, réunies en un seul corps, le 11% sous les ordres du maréchal Gonvion Saint-Cyr, et for- mant ensemble 36,000 hommes, les débris du 7^ corps et un certain nombre de bataillons de marche; puis il prit possession le 21 de la capitale, et le 23 il transporta son quartier-général à Kœpnick, placé à une petite distance de la ville.

La situation personnelle du roi de Prusse n'était pas moins cri- tique que celle du vice-roi. Quelque empressement que missent ses sujets à répondre à l'appel qu'il leur avait fait, il n'était pas encore en mesure d'entrer en gueiTC avec la France. Il avait une immense quantité de recrues, mais point d'armée organisée. Il lui fallait ab- solument deux mois au moins pour se trouver dans des conditions qui lui permissent d'ouvrir la campagne. De leur côté, les Russes

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étaient trop loin encore pour engager la lutte avec le vice-roi. Ces deux considérations, à défaut d'autres, eussent suffi pour imposer à Frédéric-Guillaume une grande circonspection : il en était d'autres non moins graves qui lui conseillaient d'ajourner sa déclaration.

Avant de se précipiter dans une guerre à outrance qui allait met- tre en question l'existence même de sa couronne, le roi de Prusse voulait savoir d'abord s'il pouvait compter sans réserve sur le con- cours des forces de la Russie, puis comment cette puissance enten- dait compenser, en faveur de la Prusse, les agrandissemens considé- rables de territoire qui allaient lui échoir par l'effet de la conquête du grand-duché de Varsovie. Le roi ne pouvait se dissimuler que, si la Russie s'avançait jusqu'à l'Oder ou même jusqu'à la Wartha, elle ne serait plus qu'à quelques marches de sa capitale découverte. Quel serait désormais le sort de ses possessions, qui s'allongeaient démesurément le long de la Baltique entre la Yistule et le Niémen? Devenues véritables enclaves de l'empire moscovite, elles ne se- raient plus pour elle une force, moins encore un boulevard, mais une sorte de gage permanent de sa vassalité vis-à-vis de la couronne des tsars.

Le roi était décidé à ne rompre avec Napoléon qu'après s'être as- suré, du côté de la Russie, toutes les garanties désirables, apiès avoir discuté et arrêté avec elle toutes les conditions de sa nouvelle alliance. Les informations qu'il recevait du camp de l'empereur Alexandre étaient de nature à l'affermir dans cette politique pru- dente et réservée. Les opinions y étaient très divisées. Les uns, qui constituaient une sorte de parti allemand dont le baron de Stein était le chef et l'organe éloquent, s'attachaient principalement à déve- lopper cette idée, que la suprématie de Napoléon reposait sur l'or- ganisation qu'il avait donnée à l'Allemagne, que la plupart des gou- vernemens germaniques, fatigués du joug, n'attendaient que l'assis- tance de la Russie pour s'en délivrer, et que leurs peuples étaient plus impatiens encore de se soustraire à la commune oppression, (t C'était donc en Allemagne qu'il fallait frapper la puissance de Na- poléon et la frapper sans retard. L'Allemagne, morcelée comme elle l'était et divisée d'intérêts, était hors d'état de se délivrer toute seule; l'occasion pour la Russie n'avait jamais été plus belle : si elle la laissait échapper, peut-être ne la retrouverait- elle plus. Il n'y avait pas à compter sur l'Autriche; si la sécurité était pour elle à ce prix, elle s'humilierait plus bas que tous les autres. Maître ab- solu de l'Allemagne, Napoléon serait de nouveau un danger flagrant et incessant pour la puissance russe; tôt ou tard il finirait par lui arracher les possessions polonaises. En embrassant au contraire gé- néreusement la cause de l'Allemagne, en devenant le libérateur des peuples asservis, le vengeur de tous les ressentimens légitimes, le

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soutien de tous les intérêts compromis ou menacés, le tsar assu- rerait non-seulement pour jamais le repos de son empire, mais ac- querrait sur les races germaniques et sur leurs gouvernemens un ascendant qui le rendrait l'arbitre de l'Europe. » Ces argumens flat- taient trop directement les penchans ambitieux et mystiques de l'empereur Alexandre pour ne l'avoir pas séduit, et il était, autant que pouvait l'être un esprit aussi mobile que le sien, le défenseur ardent des doctrines du parti allemand. Ce système ne rencontrait autour de lui que très peu d'adliérens, et parmi les généraux en re- nom, un seul, le comte de Wittgenstein, s'en était fait le champion. Tous les autres professaient une opinion ouvertement contraire. Les chefs réputés les plus habiles et les plus sages, Kutusof, Barclay de Tolly, Miloradovitch, montraient la plus vive répugnance à se jeter, pour des intérêts étrangers à leur pays, dans les hasards d'une guerre lointaine et continue avec l'empire français. «La Russie, disaient-ils, combattant chez elle, au milieu de ses foyers, était invincible; toutes les fois au contraire qu'elle avait envoyé ses armées opérer loin de ses frontières, elle avait défié la fortune et s'était attiré ses rigueurs. Aujourd'hui elle avait une grandeur de situation incomparable : elle n'avait pas seulement vaincu, repoussé l'invasion; elle avait con- quis toute la Pologne. Elle était l'arbitre suprême du grand-du- ché de Varsovie, la dispensatrice de ses dépouilles. C'était un ré- sultat immense; elle l'avait acheté au prix des plus glorieux, mais des plus cruels sacrifices; il y aurait témérité à le compromettre en se précipitant dans des expéditions aventureuses, en allant chercher son ennemi au milieu de ses ressources, de ses places de guerre, sur des champs de bataille de son choix, et il avait remporté au- trefois ses plus beaux triomphes. Un grand revers, comme celui d'Austerlitz, remettrait tout en question, même les conquêtes au- jourd'hui les mieux assurées. La Russie avait donné à tous les peu- ples l'exemple du courage et de l'abnégation ; c'était à eux de le suivre. Devait-elle donc se sacrifier pour cette Allemagne qui, il y a quelques mois, avait jugé utile à ses intérêts de s'unir à la France pour l'envahir et l'asservir? «

En présence d'un si complet désaccord entre le tsar et ses géné- raux sur le but et la conduite de la guerre, il était naturel que Fré- déric-Giaillaume voulût attendre, avant de prendre un parti, que la situation fût nettement éclaircie. En conséquence il fut décidé qu'un officier qui avait toute la confiance du roi et qui avait aussi celle de l'empereur Alexandre, le colonel Knesebeck, serait envoyé immé- diatement auprès de ce souverain et chargé de deux missions : l'une, toute confidentielle, qui avait pour objet d'éclaircir et de ré- gler tous les points relatifs à l'alliance; l'autre, ostensible et offi- cielle, destinée à justifier aux yeux de Napoléon l'envoi du colonel,

L'ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 53

€t à laquelle pourtant, si les circonstances le commandaient, M. de Knesebeck était autorisé à donner un caractère sérieux. L'empereur xMexandre serait invité à ouvrir des négociations pour arrêter les bases de la pacification générale ou continentale, et conclure immé- diatement un armistice.

M. de Hardenberg fit connaître, le 19 février, à M. de Saint-Mar- san l'objet ofiîciel de la mission du colonel Knesebeck. « Les troupes françaises, lui dit- il, se retireraient derrière l'Elbe, les troupes russes derrière la Vistule; tout le pays intermédiaire serait neutra- lisé, et des négociations pour la paix générale seraient ouvertes. )> La France fut invitée à déclarer si elle consentirait à entrer dans un pareil arrangement et à remettre la garde des forteresses de l'Oder, de Pillau et de Dantzig à des troupes mi-partie saxonnes et prus- siennes. M. de Hardenberg ajouta que la sûreté et l'honneur du roi exigeaient que l'on sauvât un coin de terre l'on pût agir en liberté; il affirma que le système fondé par l'alliance avec la France était encore intact, que sa cour n'avait fait aucune avance à l'empereur Alexandre, et que le désespoir causé par les refus réitérés de l'em- pereur Napoléon de secourir les misères de la Prusse pourrait seul la déterminer à se jeter dans les bras de la Pmssie. M. de Harden- berg, en prononçant ces derniers mots, était en proie à la plus vive émotion.

Comme il était facile de le prévoir, l'empereur Alexandre refusa de consentir à ce que le territoire de la Silésie fût neutralisé; mais il promit de n'occuper cette province que du consentement du roi, puis, afin de dissiper toute incertitude dans l'esprit de ce prince, il lui envoya en toute bâte le baron de Stein et M. d'Anstett.

Le roi avait toujours eu peu de goût pour la personne de son an- cien ministre. Son esprit, timide et attaché aux traditions, se sentait troublé à côté du génie ardent et novateur du baron de Stein, et il ne lui avait jamais accordé sa confiance qu'avec de secrètes réserves. Aujourd'hui Stein représentait dans sa personne les deux grandes forces conjurées contre Napoléon, la coalition avouée ou cachée des rois et le soulèvement du peuple prussien. Il était ainsi devenu un personnage redoutable qui s'imposait à tous, aux souverains trcm- lilans sur leurs trônes comme aux masses fanatisées. Le roi le craigiiait trop pour le revoir avec plaisir; mais il ne pouvait ni le désavouer, ni l'écarter: il le reçut donc. Stein fut tour à tour pressant, pathétique et véhément. Il traça un tableau saisissant de la situation; il dit que l'empereur Alexandre était prêt à donner au roi les garanties les plus efficaces, à contracter avec lui les engagemens les plus étendus, mais qu'il attendait du roi en retour une confiance sans bornes, que le temps pressait, qu'il ne fallait pas compliquer la grande alï'aire de l'alliance par d'autres questions qui pouvaient être ajournées

b!l REVUE DES DEUX AfONDES.

qii'cavant de délibérer sur la destination à donner au grand-duché de Varsovie, il fallait avoir le droit d'en disposer, ce qui ne pouvait se faire qu'en terrassant Napoléon. 11 rappela les fautes passées qni devaient servir de leçons pour l'avenir, et parla de l'excitation des masses en homme qui l'avait préparée de longue main. Il ajouta que le tsar était décidé, dans le cas oîi la Prusse refuserait de se détacher de la France, à incorporer à la Russie tout le pays compris entre la Vistule et le Niémen, puis à ravager les territoires situés entre la Vistule et l'Elbe. Il termina en déclarant que si le roi vou- lait comprimer l'élan généreux des peuples, il aurait la douleur de voir sa volonté méconnue, qu'il ne lui restait donc qu'à se mettre à leur tête et à marcher sur le Rhin.

Ces vives représentations émurent profondément Frédéric-Guil- laume. De son côté, M. d'Anstett lui fit les déclarations les plus rassu- rantes. Il affirma que son souverain n'était entré en Prusse que pour délivrer ce royaume et le rétablir dans des conditions de force iden- tiques à celles il se trouvait avant la guerre de 1806. 11 offrit toutes garanties contre le danger auquel une extension de la puissance russe pourrait exposer les provinces septentrionales du royaume. Malgré ces promesses, le roi semblait hésiter encore : il appela Scharnhorst et lui demanda son avis. Le général joignit ses plus in- stantes prières à celles du baron de Stein et conjura son souverain de se prononcer sans retard. Frédéric-Guillaume céda enfin et con- sacra sa défection par un traité d'alliance qui fut conclu, le 28 fé- vrier, à Kalish, entre la Russie et la Prusse. La Russie prit l'en- gagement de concourir à la guerre active avec 150,000 hommes et la Prusse avec 80,000 (art. 3). Les deux puissances convinrent d'employer tous leurs efforts pour obtenir l'adhésion de l'Autriche (art. 7) . Par les articles secrets, l'empereur de Russie promit de ne poser les armes que lorsque la Prusse aurait été replacée dans les mêmes conditions de force elle était avant 1806, et garantit for- mellement au roi la possession de la Vieille-Prusse, à laquelle serait joint un territoire qui, sous tous les rapports, tant militaires que géo- graphiques, relierait cette province à la Silésie. Le 19 mars, il fut ar- rêté à Rreslau, entre les deux souverains, qu'ils déclareraient ne s'être proposé d'autre but que de soustraire l'Allemagne à l'influence et à la domination de la France. Tout prince allemand qui ne répon- drait pas à cet appel dans un délai fixé serait menacé de la perte de ses états.

Le roi dissimula pendant trois semaines l'alliance qu'il venait de contracter avec la Russie; mais le jour même son plénipotentiaire signait le traité de Kalish, le 28 février, un fait significatif se pas- sait à Berlin. Un piquet de Cosaques entrait à toute bride dans la ville, cernait l'hôtel de M. de Saint-Marsan, et, sous les yeux des au-

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torités, au mépris du droit des gens et de tous les usages pratiqués entre nations policées, enlevait la personne du premier secrétaire de la légation de France, M. Edouard Lefebvre, s'emparait de tous ses papiers et le faisait conduire en Russie, il fut détenu prisonnier jusqu'à la paix,

La Prusse signifia officiellement sa déclaration de guerre à M. de Saint-Marsan le 17 mars, et le 27 au duc de Bassano.

Dans la nuit du 2 mars, le vice-roi dut évacuer Koepnick, se re- plier sur Wittenberg et repasser la rive gauche de l'Elbe. De puis- sans renforts lui arrivaient de tous côtés : c'étaient d'abord les 16 se- conds bataillons du 1" corps et les 16 seconds bataillons du 2'' corps, qui venaient de se réorganiser à Erfurt, et qui présentaient enseml3le un total de 26,000 combattans, puis la division du général Lagrange, destinée à faire partie du 2'' corps, et enfin tout le 5* corps, déjà réuni à Magdebourg, sous les ordres du général Lauriston.

York, Stein et Wittgenstein en insurgeant la Vieille-Prusse, les chefs des sociétés secrètes par l'activité de leur propagande, le gou- vernement par ses édits de février, avaient mis sous les armes toute la jeunesse virile du royaume. C'était un résultat immense; mais l'empereur de Russie voulait plus encore : il voulait faire violence à tous les gouvernemens allemands, 'et, en dépit des obligations qui les liaient vis-à-vis de la France, les entraîner en soulevant leurs peuples. Pour réussir, le tsar et le roi de Prusse ne reculèrent de- vant aucune extrémité; avec une témérité sans exemple, ils n'hésitè- rent point à faire appel à des passions toujours promptes à s'éveiller dans le cœur des hommes. Abolition des distinctions féodales, égalité civile, liberté politique , ils promirent tout aux peuples allemands. Une force nouvelle, souvent désordonnée et aveugle, toujours ter- rible dans l'explosion de ses premiers accès, la passion populaire, apparaît alors et altère sensiblement l'action froide et contenue des cabinets. Ici c'est Blûcher qui parle aux Saxons un langage inspiré : «Nous portons nos pas dans les lieux que nous montre le doigt de la Providence. Vaillans Saxons, l'heure de la délivrance est venue. Aux armes! levez l'étendard contre vos oppresseurs, soyez libres!» «Dieu est à nos côtés, s'écrie un autre général; nous affrontons l'enfer et ses alliés; toute distinction de naissance, de rang, de pays est bannie de nos légions; nous sommes tous des hommes libres. » Mais ces appels à de nobles passions ne suffisent pas encore aux alliés; leurs généraux, dans des proclamations qui sont des ordres, affectent la sauvage énergie des Espagnols. « La levée en masse, di- sent-ils, doit combattre à outrance, harceler l'ennemi, lui couper les vivres; elle ne doit pas craindre d'anéantir les soldats marchant iso- lément. Elle s'arme indifféremment de fusils, de faulx, de sabres et de fourches. A l'approche des Français, les habitans doivent évacuer

5(i REVUE DES DEl X MONDES.

les villages et se retirer clans les bois, emporter les farines, faire cou- ler les tonneaux, brûler les moulins et les bateaux, combler les sour- ces et couper les ponts. Les bals, les fêtes, les mariages même sont interdits dans les villes qui sont occupées par les Français. »

Conçues dans le délire de la haine contre Napoléon, accueillies par tous avec frénésie, ces terribles ordonnances annonçaient que les temps étaient changés, que ce n'étaient plus des armées régulières que nous allions avoir à combattre, mais des peuples tout entiers. La défection et le soulèvement de la Prusse étaient pour nous bien autre chose que la perte d'un corps auxiliaire de 2/i,000 hommes : c'était le cri de guerre poussé par les Allemands du nord, auquel allaient bientôt répondre les Allemands de l'ouest et du midi. Partout déjà se manifestait une fermentation inexprimable. Comme la mer battue par la tempête, l'Allemagne entière se remuait dans ses profondeurs.

La France présentait un spectacle bien différent. Le fanatisme ré- volutionnaire, qui autrefois avait levé et armé l,/iOO,000 hommes, était depuis longtemps éteint. En se disciplinant sous la main du chef puissant qui s'était emparé de toutes ses forces vives, la nation avait perdu cet élan impétueux, irrésistible, contre lequel étaient venues se briser les armées et les haines de l'Europe. Éblouie par une gloire incomparable, d'humeur naturellement guerrière et aventu- reuse, plus ardente que ferme, aussi prompte à se décourager qu'à s'enflammer, elle avait suivi aveuglément son chef dans toutes ses entreprises, même les plus téméraires. A peine si elle s'était rendu compte du but on la conduisait, et à son insu elle avait obéi plus encore à son imagination qu'à sa raison. Elle était heureuse alors, parce qu'elle se sentait la première puissance du monde. La gloire et l'ambition la consolaient de la perte d'une liberté qui ne lui rappelait encore que des désordres ou des crimes. Enfin l'abus des succès avait appelé sur elle de soudains et cruels revers. Comme elle n'y avait point été préparée, elle en avait été plus accablée. Aux récits lamentables des désastres de la retraite de Piussie , elle était sortie comme d'un rêve; elle avait été navrée de douleur; elle avait eu là, rassemblées dans un même tableau, toutes les désolations qui peuvent afiliger un grand peuple. Quelle famille n'avait pas eu à pleurer un père, un frère, un ami! La France, qui pendant si long- temps avait disposé des couronnes et des étals, se voyait aujour- d'hui menacée dans sa sécurité et son indépendance. Elle était tou- jours valeureuse; mais son courage commençait à n'être plus que celui delà résignation. Ainsi, tandis que PAllemagne, pleine de foi, d'espérance et de passion, était prête à se lever tout entière pour s'aftVanchir de la domination de la France, la France, silencieuse, attristée et refroidie, commençait à douter de son chef, de l'avenir et d'elle-même.

l'aLLEMAG^'E après la guerre de RUSSIE. 57

III.

Napoléon n'avait que trop le sentiment des clifTiciiltés de sa situa- tion. A la vue du grand mouvement que soulevait contre lui le nord de l'Allemagne, il ressentit un trouble profond. Évidemment il ne s'était pas attendu à un tel déchaînement de passions hostiles. Com- ment conjurer ces dangers qui se dressaient de toutes parts contre lui? trouver une digue assez forte pour contenir ces flots d'enne- mis arrachés de leur lit et prêts à déborder sur ses frontières?

Le prince de Schwarzenberg était venu reprendre possession de son poste d'ambassadeur à Paris. Le langage qu'il tenait était, comme celui de M. de Metternich, doux, empressé et amical. Il prêchait la modération et la paix; il proposait la médiation de sa cour, sans oser la qualifier encore de médiation armée. En même temps il pres- sait le duc de Bassano de lui faire connaître les conditions précises sur lesquelles Napoléon entendait traiter; il demandait si l'intention de l'empereur serait de restituer les villes anséatiques, de rétablir l'indépendance de la Hollande, de renoncer à la création du grand- duché de Varsovie? L'empereur était peu disposé à traiter en ce mo- ment. Son orgueil répugnait à négocier sous le coup des désastres qui avaient terni l'éclat de ses armes. 11 fallait que d'abord il reparût puissant sur les champs de bataille, et effaçât par de nouvelles vic- toires l'impression produite par de récens revers. Puis il se défiait des intentions de l'Autriche; dans son langage, cette puissance res- tait toujours une alliée dévouée, quand déjà depuis longtemps elle ne l'était plus dans ses actes. La retraite du corps auxiliaire sur Cracovie et les armemens considérables qu'elle entreprenait chez elle avaient éveillé à Paris de légitimes soupçons, et Napoléon ne croyait pas de- voir livrer à une puissance qui présentait dans sa conduite tant de contradictions le secret des sacrifices qu'il ferait plus tard pour ob- tenir la paix. D'ailleurs ces sacrifices dépendraient des circonstances et du caractère qu'aurait la pacification. Serait-elle générale? serait- elle simplement continentale? C'étaient des hypothèses qui com- portaient des solutions très différentes. Les sacrifices que l'empereur serait disposé à faire à la paix générale, il ne les ferait certainement pas à une simple paix continentale. En tout cas, le moment des expli- cations décisives n'était point venu : il s'agissait aujourd'hui, non de négocier, mais de combattre. S'il était vrai que l'Autriche fût aussi sincèrement dévouée à nos intérêts qu'elle persistait à nous le dire, l'occasion allait se présenter pour elle de nous le témoigner. La cam- pagne ne pouvait tarder à s'ouvrir; qu'elle resserrât les nœuds qui l'unissaient à nous, que l'Autriche consentît à nous garantir la coo- pération loyale et énergique de ses armées, et Napoléon lui assure-

58 REVUE DES DEUX MONDES.

rait de son côté les plus grands avantages. Déjà une première ibis, après son retour de Smorgoni, il l'avait vivement sollicitée de s'unir étroitement à sa cause. Cette tentative n'avait point réussi. Pou- vait-il espérer que de nouvelles ouvertures seraient mieux accueillies aujourd' Jiui ? Dût une seconde démArclie être également infructueuse, il résolut de la tenter.

Le 27 mars, son ministre des affaires étrangères écrit sous sa dictée au comte de Narbonne les insti'uctions suivantes. Il recon- naît que l'état des choses est changé par la défection de la Prusse. Il déplore que la Russie, au lieu de recourir à cette puissance comme à un intermédiaire pour négocier la paix, ait mieux aimé s'en servir comme d'un moyen de guerre. « Il l'a poussée, dit-il, à la défection pour faire avec elle une campagne, réaliser, en cas de succès, ses vues sur la Pologne, et en cas de revers sacrifier la Prusse, comme elle l'a fait à Tilsitt, Si elle triomphe, elle prendra toute la rive gauche de la Vistule et donnera à la Prusse un équivalent en Alle- magne. Puisque l'Autriche veut la paix, il faut qu'elle agisse vive- ment, qu'elle s'adresse à la Russie et lui demande d'ouvrir immé- diatement des négociations. L'empereur Alexandre y consentira. On conviendrait d'un armistice pendant lequel on négocierait. Les plé- nipotentaires se réuniraient entre Breslau et Dresde. Si les Anglais voulaient en envoyer un, il serait reçu. L'armistice une fois admis, le langage et les forces de l'Autriche amèneraient promptement la conclusion de la paix. L'empereur Alexandre et Frédéric-Guillaume étant à Breslau, l'empereur François pourrait être à Prague et l'em- pereur Napoléon à Dresde. La négociation serait courte. Si l'empe- reur Alexandre refuse de négocier, voilà ce que nous proposons : l'Autriche ne peut, dans ce cas, manquer de prévoir la perte de la Prusse. La population de la monarchie prussienne est de 5 millions d'âmes. On en formerait trois lots. Un million serait laissé à la Prusse sur la rive droite de la Yistule; deux millions seraient réunis à l'Au- triche, et les deux autres millions à la Saxe et à la Westphalie. La plus belle part serait celle qui reviendrait à l'Autriche. La Silésie, qui se lie à la Bohême, et qui forme la meilleure et la plus belle partie des possessions de la Prusse, a une bien autre valeur que n'en ont les territoires qui seraient cédés aux alliés de sa majesté.

« Les jours sont comptés : dans les premiers jours de mai, l'em- pereur Napoléon sera sur l'Elbe, l'Autriche en mesure d'agir vigou- reusement, et nous battrons de concert les Russes et les Prussiens. L'armée de Bohème et de Gracovie, présentant un effectif de 60,000 hommes, serait prête à agir; le total des forces autrichiennes qui entreraient en campagne devrait s'élever à 100,000 honnues, 30 à A0,000 hommes formeraient l'armée de Silésie; 30 à 35,000, celle du prince de Schvvarzenberg. Le reste serait à la disposition de la France

l'Allemagne après la guerre de russie. 59

dans la Bukovine et dans la Galicie. L'empereur Napoléon manœu- vrerait de manière à couper la Silésie de toutes communications avec la Russie et à faciliter à l'armée autrichienne la conquête de cette province. »

ne se bornèrent point les offres de la France, et on laissa es- pérer au prince de Schwarzenberg que, si l'Autriche consentait à resserrer ses nœuds avec nous, on lui restituerait les provinces illy- riennes. M. de Narbonne communiqua le 10 avril àM. de Metternich la substance de nos dernières propositions. Treize jours s'étaient écou- lés depuis celui elles avaient été expédiées. Dans cet intervalle, la situation s'était bien aggravée. Un événement considérable s'était accompli :1a Prusse avait officiellement déclaré la guerre à la France, et cette nouvelle avait jeté la capitale et les populations allemandes de l'Autriche dans un véritable délire. L'impatience de nous com- battre et d'anéantir notre suprématie avait envahi toutes les classes, et Vienne présentait le même spectacle que Berlin en 1806, avant la bataille d'Iéna. Des écrits pleins de fiel circulaient dans toutes les fa- milles et les poussaient à la guerre sainte. La haute noblesse et l'ar- mée, honteuses de leur inaction, enviaient aux Prussiens l'honneur de délivrer l'Allemagne. Elles disaient que l'Autriche ne pouvait laisser le premier rôle à sa rivale, et qu'à moins de renoncer pour jamais à sa suprématie séculaire, elle devait sans retard et d'une main ferme prendre la haute direction des intérêts allemands. L'alliance de fa- mille n'arrêtait point la véhémence des discours. M. de Narbonne écrivait le l*'' avril : ((Les journaux et écrits périodiques qui appellent les peuples aux armes et leur promettent une constitution portent le désespoir dans le cœur de M. de Metternich. Il n'hésite pas à com- parer à des comités de salut public les conseils de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. Tartout ici, dans les cafés, sur les murs, dans les cris du peuple, éclate l'horreur du nom français. Tous les malheurs qui affligent ce pays, la cherté des vivres, la disette de l'argent, c'est à la France qu'on les attribue. La haine des salons contre nous tient du délire. » Il était visible qu'à mesure que s'éle- vait la passion publique, le gouvernement mollissait; il ployait sous la tempête déchaînée. L'impulsion était si violente, les esprits telle- ment emportés, que si quelque grand événement ne venait changer le cours des idées, M. de Metternich serait inévitablement forcé, ou de se prononcer contre la France, ou de se retirer.

L'accueil fait à nos dernières propositions se ressentit d'un tel état de choses. Moins que jamais l'Autriche était disposée à for- mer avec nous une alliance intime. Elle n'avait qu'une ambition, c'était de profiter des avantages de la situation pour imposer aux puissances belligérantes sa médiation, non plus simplement amicale.

^H) REVUE DES DELX MONDES.

ofTicieiise et toute pacifique, mais armée. M. de Metternicli, naguère si expansif, aficcla, pendant la lecture que lui fit M. de Narbonne de la dépêche du 27 mars, une contenance pleine de froideur, et se borna à demander si la France ne renoncerait pas aux territoires dont elle s'était emparée dans les dernières années, notamment aux villes anséatiques et à la Hollande. « Il est impossible, dit-il encore, que les provinces illyriennes ne nous reviennent pas. L'empereur Napoléon a pris à peu près l'engafiement de nous les restituer. »

M. de Aletternich fit attendre sa réponse pendant cinq jours; elle était compassée, pleine de réticences et de subtilités, doucereuse dans la forme, très dure au fond, presque comminatoire. M. de Met- ternich, qui était tourmenté du désir de rompre l'alliance de 181"2, déclara que, pour atteindre le grand but de la paix, il n'existait qu'une forme diplomatique, celle de \3i médiation armée. «L'empe- reur mon auguste maître, dit-il, se prête en conséquence à prendre cette attitude. )> M. de Metternicli, qui connaissait le prix du temps et les dispositions peu pacifiques de l'Angleterre, représenta qu'a- vant d'ouvrir les négociations, il était convenable d'attendre la ré- ponse de cette puissance aux ouvertures qui lui avaient été faites.

Napoléon avait demandé à l'Autriche de concourir aux efforts de la campagne prochaine dans la proportion de 100,000 hommes. M. de Metternich répond et prononce le mot fatal : « Le rôle de l'Autriche ne peut plus être celui d'un simple auxiliaire, et, dans le cas la médiation n'aurait point le succès qu'elle espère, il ne lui resterait d'autre alternative que de se retirer derrière ses fron- tières ou de s'engager dans la guerre comme partie principale. Les stipulations de secours limités de notre traité d'alliance ne sont plus applicables aux circonstances actuelles. »

La campagne allait s'ouvrir. La France et la Russie avaient un égal intérêt à ne point forcer l'Autriche à se prononcer plus tôt qu'elle ne le voulait; mais il était impossible qu'elles ne l'obligeas- sent pas à s'expliquer sur la destination du corps auxiliaire. En effet, comme si la France et la Russie s'étaient donné le mot, le 11 avril le général russe Sacken dénonçait l'armistice conclu à la fin de jan- vier, et ce même joui' le duc de Bassano écrivait au comte de Nar- bonne : « L'empereur a communiqué au prince de Schwarzenberg son plan d'opérations. Sa majesté sera probablement le 20 à Mayence. Elle enverra immédiatement au général Frimont l'ordre de dénoncer l'armistice. Prévenez M. de Metternich, afin que le général Frimont n'ait pas le plus léger prétexte pour refuser d'agir. » Le prince de Schwarzenberg avait formellement déclaré que, sans aucun doute, le général Frimont obéirait aux injonctions de l'empereur.

Le 18, aussitôt après avoir reçu les ordres de sa cour, le comte

l' ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 61

de Narbonne se rendit chez M. de Metternicli, et il lui dit : « L'em- pereur s'explique nettement au sujet du corps auxiliaire. Il consi- dère ce corps comme faisant partie de son armée; il lui assigne son poste et vous annonce d'avance les mouvemens qu'il va lui pres- crire. ))

A ces mots, M. de Metternich ne peut maîtriser son trouble. Sa figure pâlit et rougit tour à tour; sa voix elle-même est altérée. Il objecte que le corps auxiliaire est bien faible, qu'il est le seul boule- vard qui couvre la Galicie, et que l'exposer dans une lutte inégale, ce serait compromettre le cœur de l'empire, a ^lais, répond M. de Narbonne, considérez que le contingent est un corps de la grande armée qui lie ses opérations à celles des autres. Les mesures que l'Autriche croira devoir prendre pour faire respecter la Galicie ne sauraient influer sur la destination du contingent, dont elle ne doit pas disposer. Encore une fois, faites que ce corps demeure dans sa position actuelle. S'il se retire, c'est vous qui serez responsable des complications qui en résulteront. » Pensif, silencieux, M. de Mettei- nich semblait abîmé dans ses réflexions. M. de Narbonne reprit avec l'accent de la persuasion : « Quel avantage trouvez-vous à gagner du temps, et qu'attendez-vous pour vous décider? Les événemens de la guerre vous ôteront nécessairement une partie de cette prépon- dérance que nul ne vous conteste aujourd'hui. » M. de Metternich rompit enfin le silence : « Nous ne voulons que la paix, dit-il; mais sur quelle base l'établir? Savez-vous vous-même ce que veut la France? L'empereur ne prétend céder sur rien. Les villes anséati- ques par exemple, il s'obstine à les détenir. »

Le ministre promit d'adresser le soir même la réponse de l'empe- reur son maître. Tout ce jour et le lendemain s'écoulèrent sans que la réponse promise fût envoyée. Le 20, l'ambassadeur de France se transporta de nouveau chez M. de Metternich, qu'il trouva malade et agité. Le ministre lui dit avec un embarras inexprimable que l'empereur d'Autriche venait d'apprendre que le général Fiimont était en pleine retraite. A cet aveu, M. de Narbonne témoigne plus que de la surprise. M. de Metternich cherche à justifier la résolution de sa cour. « Le corps du général Sacken, dit-il, comptait plus de 30,000 hommes; conséquemment le corps auxiliaire n'avait pu faire autrement que de se replier sur la Galicie. » M. de Narbonne répli- qua que les corps combinés du général Frimont et du prince Ponia- tovvski étaient, de l'aveu même du ministre, plus nombreux que ceux de l'ennemi. « Ainsi, s'écria-t-il avec l'accent d'une âme indi- gnée, vous prétendez que le contingent ne doit pas se battre, malgré le traité qui l'y oblige, malgré les assurances que vous-même vous m'avez données! »

(52 REVUE DES DEUX .MO.NDES.

Confus, interdit, M. de Metternich ne trouvait plus d'arguniens pour se justifier. « Ne serait-il pas absurde, disait-il, que les Autri- chiens se battissent pour les Polonais? Jamais on ne déterminera les troupes du général Frimont à se battre pour leur conserver Craco- vie. » Aloi's M. de Narbonne reprit avec une dignité solennelle : (( Considérez bien de quelle immense responsabilité vous vous char- gez. Si votre parti est pris contre la France, je n'ai plus rien à dire; mais si vous balancez encore, quelle conclusion pensez-vous que nous puissions tirer de la retraite du général Frimont? » M. de Met- ternich, poussé à bout, répliqua que l'empereur des Français, en exigeant la coopération du corps auxiliaire, n'avait voulu qu'une chose, c'était de mettre l'Autriche à l'épreuve. « Et quand cela se- rait, dit vivement M. de jNarbonne, vous conviendrez qu'il aurait eu quelque raison, puisque la première démarche que vous faites est de violer le traité qui subsiste encore. Je ne puis différer de m' expli- quer avec vous : l'empereur mon maître a désiré et désire encore la bonne intelligence entre la France et l'Autriche. Il a désiré voir les forces de cette dernière puissance consacrées à la pacification générale. Dans cette pensée, il a fermé les yeux sur plusieurs dé- marches, et particulièrement sur l'armistice conclu en janvier, sans son aveu, par un corps d'armée soumis à ses ordres. En vain m'objec- terez-vous l'utilité prétendue de cet armistice. Le mal que le corps auxiliaire aurait pu faire aux Russes était incalculable. Son com- mandant n'avait pas le droit de conclure un tel armistice. La Fiance ne s'est pas plainte pourtant : elle n'a point provoqué de nouvelles résolutions de votre part; elle vous a laissé le temps de les peser et s'en est tenue religieusement au traité de Paris. »

Après ce second entretien, M. de Narbonne, aussi ému qu'attristé, rentra chez lui, rédigea une note qui constatait la violation du traité de Paris, et l'envoya à M. de Metternich. Le 23, il demanda et obtint la faveur d'être reçu par l'empereur d'Autriche. Ce souverain ouvrit l'entretien en annonçant que le général Frimont avait déjà reçu l'ordre de se retirer, que la cause déterminante de ce mouvement était qu'en conservant ses positions avancées, il s'exposerait inutilement. L'em- pereur ajouta : « Je ne veux pas que mes troupes soient morcelées. Les Polonais feront ce qu'ils voudront, mais je conseille à votre maître de ne point se fier à eux. » M. de Narbonne allégua les stipulations précises du traité de Paris. L'empereur reprit : « Mais c'est votre maî- tre qui l'a annulé en me pressant de proposer la médiation armée. » Alors M. de Narbonne conjura son auguste interlocuteur de vouloir bien confondre les deux rôles, celui d'allié et celui de médiateur. « C'est ma conviction, reprit ce prince, que je ne puis pas être à la fois en guerre et médiateur. Cette confusion de rôles détruirait

l' ALLEMAGNE APRES LA GUERRE DE RUSSIE. 63

toute la confiance que je puis inspirer. Mais enfin, dit M. de Nar- bonne, votre majesté veut donc considérer comme non avenu le traité de Paris? C'est votre maître qui le veut, puisqu'il exige que je réunisse toutes mes forces et que je rassemble 200,000 hommes. » M. de Narbonne objecta que son souverain n'en avait demandé que la moitié. « Enfin, dit l'empereur avec une sorte d'impatience, c'est ma conviction; je veux que toutes mes troupes soient réunies pour agir d'accord avec les vôtres. Elles seront donc destinées toutes à agir pour nous? demanda M. de Narbonne. Oui, dit l'empereur, dans le cas où, comme je l'espère, votre maître accédera à des pro- positions raisonnables. Mais, reprit l'ambassadeur, qui jugera le véritable caractère de ces propositions? Et dans le cas contraire aux prévisions de votre majesté qu'adviendrait-il? » La question était pressante, trop pressante certainement. L'empereur François garda un instant le silence; puis, comme un homme qui répond à ses pen- sées intérieures, il' dit : « Il faudrait être fou pour vouloir aller par- delà le Rhin et ne pas laisser un peu de puissance de ce côté-ci, absurde de vouloir rien tenter du côté de l'Italie. Je dois compte à mes sujets de tout le sang que je leur fais verser. » S' adressant plus directement à la personne de notre ambassadeur, il ajouta : « Prenez garde, monsieur le comte; j'ai des raisons de croire que l'on ne sera pas content à Paris que vous ayez donné votre dernière note, à laquelle je ferai réponse aujourd'hui. »

L'entretien durait déjà depuis longtemps; avant de se retirer, M. de Narbonne supplia encore l'empereur de ne pas séparer sa cause de celle de son gendre. L'empereur d'Autriche lui répondit avec fermeté : « Non, je ne changerai rien à ma résolution; en la prenant, j'ai obéi à mes convictions; c'est ma conscience qui le veut et qui me le commande. Si j'agissais autrement, je serais respon- sable devant Dieu. » Ces mots furent les derniers de ce grave en- tretien.

Le 1" mai, M. de Metternich envoya la réponse de son souverain. « L'empereur d'Autriche, disait M. de Metternich, s'est placé vis-à- vis de l'Europe dans l'attitude la plus belle qui puisse être réservée au souverain d'un grand état, celle de médiateur. Dès que sa ma- jesté veut la chose, elle doit en vouloir les moyens. Ces moyens exis- tent dans les formes de la plus complète impartialité et dans le dé- ploiement de grandes forces. Nous avons adopté les premières; les secondes sont toutes prêtes. L'empereur veut la paix et ne veut que la paix. Ce n'est pas avec de faibles moyens que l'empereur Fran- çois soutiendra ses paroles de paix et qu'il sera prêt à combattre les ennemis des intérêts de la France, qu'il ne séparera jamais de ceux de son propre empire. »

()/4 REVCE DES DEUX AIONDES.

C'en était fait, le voile était déchiré, la situation mise à nu. L'Au- triche rompait l'alliance signée ]e ih mars 1812, et elle choisissait pour la rompre le moment la France, assaillie par des ennemis redoutables, lui demandait, avec autant de loyauté que de confiance, de négocier la paix, si la paix était possible, et, si elle ne l'était pas, d'unir ses efforts aux siens pour la coufjuérir. Ce n'est pas sans res- sentir un grand trouble que l'empereur d'Autriche et M. de Metter- nich avaient pris une résolution aussi hardie. Elle venait trop tôt pour le succès de leurs combinaisons. Forcés dans leurs derniers retranchemens par les sollicitations de M. de Narbonne, ils n'avaient pu échapper au danger d'une explication. Le coup était porté main- tenant; ils craignaient qu'à cette nouvelle Napoléon ne fît explosion. Les événemens pouvaient tourner au profit de sa gloire et à la con- fusion de tous ses ennemis. Aussi, dans le moment même M. de Metternich biise les liens formés en 1812, il s'applique avec tout l'art dont il est capable à nous persuader que sa cour n'a pas changé de système. Le l"'' mai, il écrit confidentiellement à M. de Narbonne : (( J'espère que l'empereur Napoléon voue quelque confiance à l'homme qui, en grande partie, a fondé les rapports qui existent entre l'Au- triche et la France. Serait- il dans la nature des choses que cet homme pût contribuer au renversement d'une œuvre de plusieurs années dans ce moment un résultat entièrement favorable à l'empereur votre maître ne lui présente aucun doute? »

M. de Narbonne avait un esprit trop délié pour se laisser abuser par ces doucereuses paroles. Ses convictions étaient formées. D'une main trop brusque, il venait d'arracher le voile dont M. de Metter- nich enveloppait sa pensée. Il le tenait pour un ministre cauteleux, plus faible encore que perfide, entraîné malgré lui, mais à coup sûr déjà en voie de défection, et qui ne voulait intervenir en médiateur armé que pour nous dicter des lois. Il ne laissa pas un instant à ce ministre la satisfaction de croire qu'il l'avait trompé. Il lui dé- clara qu'acceptant toutes les conséquences de la nouvelle position que venait de prendre l'Autriche, l'empereur Napoléon allait lever immédiatement deux cent mille hommes.

Armand Lefebvre.

MARTHE

I.

Qui a pu aimer une femme belle et artiste sans maudire dans cer- tains momens son talent et sa beauté? Qui n'a pas vu dans les regards admiratifs attachés sur elle une profanation de sa personne? Qui ne s'est pas irrité des émotions que sa voix faisait naître, comme d'une sorte de prostitution de son âme? Comment se résigner à voir la femme qu'on aime parler au public la langue par excellence de la passion? Et le chant est si bien cette langue, que dans le langage or- dinaire lui-même, les mots n'expriment tout au plus que les idées; c'est l'intonation qui est chargée de traduire toutes les nuances du sentiment. Une femme dit: « Je l'adore! » en parlant de son épa- gneul, et quand elle murmure les mêmes paroles à l'oreille de son amant, les trois syllabes dont ce verbe est composé ne changent pas. Quel abîme pourtant entre les deux phrases !

Manuel pensait aussi, avec tous les amoureux, qu'il y a une atroce et impudente coquetterie, de la part d'une femme, à répandre sa vie en brûlans accens devant un homme dont elle se sent aimée, à se montrer à lui le sein palpitant, l'œil humide de tendresse, comme pour lui dire : (t Voyez comme ma voix sait trembler, voyez comme mon cœur sait battre, voyez comme je comprends l'amour! Mais mal- heur à vous si vous oubliez que ce n'est qu'un jeu, car quand je vous aurai enivré, troublé jusqu'au délire, je redeviendrai calme, froide, impassible, et je n'aurai pour vos souffrances qu'un sourire de dé- dain. »

Toutes ces impressions, il les avait déjà ressenties en entendant

TOME VII. 5

C6 REVUE DES DEUX MO.NDES.

chanter Marthe, mais jamais avec le degré de violence qu'elles attei- gnirent au moment commence cette histoire, car la jalousie ve- nait de changer en certitude un vague soupçon qu'il nourrissait de- puis longtemps. Dans le jeune homme qui chantait un duo avec elle, il voyait un rival.

Quoique sa tête fût inclinée sur sa main, personne dans le salon n'apercevait aussi distinctement que lui le front lumineux de Marthe, les ondulations de ses admirables cheveux noirs et les lignes harmo- nieuses de son corsage. Quand toute la vie de la jeune fdle et du jeune homme passait dans les sons qu'exhalaient leurs deux poitrines sou- levées en même temps par un même rhythme, et que ces sons, en s'u- nissaut, semblaient confondre leurs deux âmes, quand leurs regards se cherchaient et se pénétraient, il les eût volontiers poignardés.

« C'est donc vrai, se disait-il, il l'aime! Gomment ai-je pu en douter si longtemps? Pouvait-il la voir chaque jour et ne pas l'aimer? Et elle? Pourquoi pas?... George n'est-il pas beau, distingué? Dans quel aveuglement ai-je donc vécu jusqu'ici! Ges longues soirées que j'employais à approfondir le sens de ses moindres paroles, à inventer une interprétation de ses plus imperceptibles gestes, il les passait, lui, à lui parler une langue divine, une langue qui amenait sans cesse sur ses lèvres le mot d'amour, ce mot que je n'osais prononcer devant elle dans la crainte de rompre le charme qui la retenait près de moi. Mais qu'est-ce qu'un mot? N'a-t-elle pas mille fois compris ce qui se passait en moi? Ne l' ai-je pas vue émue, profondément émue en m' écoutant? Ses regards mentaient donc? Qui sait pourtant? Je ne ressemblais pas à tous les hommes qu'elle avait connus jusqu'alors? J'éveillais sa curiosité, j'étonnais parfois son imagination, j'avais enfin près d'elle le succès d'un orateur ou d'un poète; cela ne lui ôtait pas le droit de donner son cœur à un autre. Oh ! elle ne saura jamais combien je l'ai aimée, combien je l'aime! Jamais!...

A l'instant Manuel se répétait à lui-même ce serment, les ap- plaudissemens éclataient de toutes parts, et un gros homme, aux allures tant soit peu vulgaires, qui n'en était pas moins maître Ser- vet, l'avocat le plus renommé du département du Finistère, se re- tournait vers lui dans un état de complet épanouissement en s'é- criant : Voilà des artistes! qu'en dites-vous, don Manuel?

Mais c'est très beau, répondit Manuel d'un ton si froid et si dis- trait, que maître Servet quitta la place qu'il occupait près du jeune étranger pour aller chercher ailleurs des auditeurs plus enthousiastes.

On ne s'étonnera pas de son zèle musical, quand on saura que le jeune homme blond, gracieux et frêle, qui venait de dire un duo de la Norma avec une ampleur toute magistrale, était son fils, un fils unique, auquel il avait régulièrement envoyé, sans récrimination

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aucune, cinq mille francs chaque année à Paris, pendant tout le temps qu'il y avait passé à étudier Mozart et Beethoven au lieu de suivre les cours de droit.

Le Gicéron bas-breton recueillit des félicitations plus bienveillantes qu'éclairées. Parmi les personnes qui remplissaient le grand salon du château de Cernan, bien peu étaient capables d'apprécier le chef- d'œuvre du célèbre compositeur italien et la merveilleuse intelli- gence musicale de ceux qui l'avaient interprété.

A l'extrémité du salon était assise la maîtresse de la maison, M"* la baronne de Cernan. C'était une femme de soixante ans environ, veuve d'un ancien ministre de Charles X. Sa physionomie échappait par sa nullité même à toute observation. A première vue, il était impos- sible d'en rien dire, si ce n'est qu'elle portait noblement ses dentelles d'Âlencon et sa robe de velours noir.

Près de la baronne s'étalait une autre fenmie, d'une dizaine d'an- nées plus jeune qu'elle, qui, à en juger par l'échancrure exagérée de son corsage et les artifices de sa coiffure, conservait encore quel- ques prétentions. Amie d'enfance de M""^ de Cernan, la marquise de Rosbac se trouvait depuis huit jours au château, et la soirée se don- nait en son honneur. Il était évident qu'elle avait été fort belle, et sa figure eût pu sembler encore assez attrayante, si je ne sais quel mé- lange de froideur, d'inflexibilité et de ruse, n'avait percé par inter- valles derrière le sourire doucereux stéréotypé sur ses lèvres; mais il aurait fallu un œil bien exercé en ce moment pour apprécier cette révélation du caractère vrai de la marquise, tant elle mettait d'en- traînement et de chaleur à féliciter M™' de Cernan sur la beauté, la grâce et les talens de la jeune fille qui se trouvait au piano. Cette jeune fille n'était autre que M"" Marthe de Montbrun, nièce et héri- tière présomptive de la baronne.

Une blonde pensionnaire de quinze ans, fille de la marquise, jouait avec son éventail à côté des deux amies, et jetait à la dérobée des regards pleins d'une satisfaction naïve sur les nœ-uds de ruban et les bracelets dont elle se voyait parée pour la première fois de sa vie.

A quelques pas de là, une demi-douzaine de jeunes gens étaient groupés autour de la vicomtesse Julia de Cernan, veuve peu désolée d'un époux septuagénaire. Encore vêtue de crêpes funèbres qui fai- saient admirablement ressortir l'éblouissante blancheur de ses bras et de ses épaules, la très jolie et très coquette vicomtesse paraissait n'accorder qu'une médiocre attention à la nuisique, et adressait de temps en temps un sourire ou un mot à ses adorateurs, comme pour les empêcher d'oublier qu'elle était dans le salon la seule femme dont il leur fût permis de s'occuper.

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Le reste de raudiloire pouvait se coniju'endre dans deux grandes divisions. D'un côté du salon était rasseniblée l'aristocratie féodale du département; de l'autre, l'élite de la bourgeoisie de B... Lt; châ- teau de Cernan était un terrain neutre l'on pouvait se rencontrer sans se compromettre; si la noblesse et la roture ne s'y donnaient pas la main, elles s'y contemplaient du moins face à face. La ba- ronne aurait peut-être assez volontiers ouvert exclusivement ses portes aux châtelains des manoirs environnans ; mais le baron de Cernan avait eu, comme bien d'auties, des velléités dedéputation, et tout en déplorant la triste nécessité le réduisait le malheur du temps, il n'en avait pas moins prodigué ses visites, ses pâtés truffés €t ses poignées de main aux fonctionnaires et aux petits propriétaires de B... Cette condescendance intéressée avait créé entre le château et les habitans de la petite ville des relations que M*"* de Cernan, de- venue veuve, ne s'était pas donné la peine de briser. D'ailleurs les jeunes hôtes des castels d'alentour auraient suffi difficilement à dé- frayer une soirée dansante, et si les majestueuses épouses des ho- bereaux bretons se récriaient tout haut contre ce flagrant mépris des convenances et cet encouragement évident donné aux principes révolutionnaires, leurs maris et leurs filles acceptaient d'assez bonne grâce une dérogation aux' us et coutumes de la noblesse bas-bre- tonne, compensée par un notable renfort de frais ^ isages et de pol- keurs intrépides.

En définitive, l'avantage ne restait pas à l'aristocratie. Si la tour- nure et la toilette des beautés de B... sentaient fort la province, il faut bien avouer que les jeunes filles élevées à l'ombre des tourelles héréditaires étaient pour la plupart de lourdes villageoises, encore bien moins initiées que les premières aux raflinemens de la civilisa- tion. Les gentilshommes campagnards en jugeaient bien ainsi, et on en avait vu plus d'un, à la suite de ces réunions, mettre son cœur et ses quartiers de noblesse aux pieds de quelque Circé plébéienne, au grand scandale de la province et au désespoir plus grand encore des mères de famille riches d'une collection trop variée de filles d'un .sang illustre, mais déplorablement majeures.

Ces énormités creusaient des abîmes d'inimitié entre les deux camps fénnnins. Hostiles sur tous les points, ils ne s'accordaient que dans une jalousie sans bornes pour la fortune, la distinction et les ravissans colifichets parisiens de M"" de Montbrun. Cette jalou- sie se traduisait par d'amères critiques de ses goûts et de son ca- ractère, critiques qui s'appuyaient sans scrupule sur de fantas- tiques exagérations et de très gratuites calomnies. On la déclarait fière, dédaigneuse, pédante, enfin excentrique , adjectif qui résume en province les plus accablantes accusations. Il était généralement

MARTHE DE MONTBRUN. 69

admis qu'elle faisait des armes comme le chevalier de Saint-George, écrivait un traité d'astronomie et fumait vingt cigarettes par jour. Quand de pauvres vieilles femmes, soignées et consolées par elle, exaltaient sa bonté devant quelque rigide douairière et la nommaient la providence des paysans, la bonne dame haussait les épaules et murmurait tout bas le mot de socialisme. Les hommes eux-mêmes, d'ordinaire portés à l'indulgence envers les femmes aussi belles que Marthe, faisaient volontiers leur partie dans ce concert d'absurdes commérages. Les lions de B..., à savoir trois officiers de cavalerie en garnison dans cette ville, un professeur de rhétorique, deux pre- miers clercs de notaire et un poète incompris, se regardaient comme justement offensés de son indifférence pour leurs madrigaux en prose et en vers, de sa persistance à ne jamais assister aux bals de la sous-préfecture, aux concerts d'amateurs et aux parties de campagne, dont la vicomtesse Julia ne dédaignait pas de faire le plus bel ornement. Les gentilshommes des environs avaient encore de bien plus sérieux griefs. Bon nombre d'entre eux, auxquels les terres de la baronne auraient été d'un grand secours pour relever l'éclat d'une maison jadis florissante, avaient vu leurs prétentions à la main de Marthe absolument repoussées, après s'être résignés pen- dant des mois entiers à des dépenses exorbitantes de gants jaunes, de cravates multicolores et de complimens mythologiques.

Quand Manuel vit M"* de Montbrun quitter le piano, il se leva et suivit d'un regard anxieux tous ses mouvemens. Bientôt il se rassit avec colère : elle s'apprêtait à chanter un second duo avec George Servet. Il lui fallut faire un immense effort sur lui-même pour sup- porter ce nouveau supplice sans que ses regards révélassent ses tor- tures. Il ouvrit une Revue, et affecta de la lire attentivement; mais il ne voyait qu'une seule phrase sur toutes les pages : « Quand donc pourrai-je lui parler? » Dès que le chant eut cessé, il releva la tête, et vit M"' de Montbrun traverser un salon on jouait au whist et au boston, entrer dans un boudoir qui touchait à l'appartement de la baronne et en refermer la porte sur elle. Il éprouva un soulagement énorme : personne ne pouvait plus ni la voir, ni l'entendre, ni lui parler. Pendant cinq minutes, il promena autour de lui le regard joyeux d'un homme qui vient d'être délivré d'un cauchemar; il s'aperçut alors que George n'était plus dans le salon.

Une pensée horrible, une de ces pensées qui se traduisent immé- diatement par une souffrance physique et étreignent le cœur comme une main de fer, lui vint aussitôt. Il fit quelques pas, puis s'arrêta. De quel droit pouvait-il ouvrir la porte que M"° de Montbrun avait fermée? Une idée lumineuse traversa en cet instant son cerveau. Un vaste balcon régnait sur toute la façade du château; il pouvait arri- ver par jusqu'au boudoir et voir ce qui s'y passait. C'était de l'es-

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[/tonnage s'il en lut; mais la passioji arrivée à un certain degré d'exaltation n'est jamais scrupnl«use. 11 fut bientôt sur le balcon et arriva quelques secondes après devant la croisée du boudoir.

A peine y eut-il jeté un regard, qu'il respira librement : M"*^ de Montbrun était seule. A travers la mousseline transparente des ri- deaux, il l'aperçut à moitié couchée sur un sopha. Ce n'était plus l'éblouissante créature que cent personnes contemplaient tout à l'heure avec admiration ou envie; son front était pâle, son regard était voilé; il y avait un indicible découragement dans sa pose.

Cette femme aime, se dit Manuel; est-ce George, est-ce moi? 11 faut que je le sache.

Il poussa la croisée, qui céda sans difficulté, entr' ouvrit les ri- deaux, et se trouva à trois pas de M"' de Montbrun.

Au bruit qu'il fit en exécutant ce mouvement, Marthe écarta sa main de son front, et, sans témoigner ni surprise ni frayeur, elle attacha sur lui un regard triste et profond. Manuel se crut aimé. Il allait se jeter à ses pieds quand la porte s'ouvrit brusquement. La ritournelle d'une valse et la blonde pensionnaire dont nous avons déjà parlé firent en même temps irruption dans le boudoir.

Je savais bien que je la trouverais, moi, s'écria la jeune fille avec une gaieté enfantine. Mon frère vous cherche partout depuis cinq minutes. Viens donc, Gaston, continua-t-elle en se retournant vers la porte.

Un jeune homme frisé et ganté à ravir se précipita dans le bou- doir, et rappela à M"' de Montbrun qu'elle devait danser avec lui. Marthe prit son bras; subitement transformée, elle passa devant Ma- iRiel vive, gracieuse, légère, et lui jeta ces mots en souriant :

Vous ne dansez donc jamais, monsieur Belmar? L'indignation empêcha Manuel de répondre.

En sortant, la blonde pensionnaire, restée en arrière, se retourna ])0ur lui lancer un regard sympathique. Elle se croyait sur la voie d'une histoire d'amour, et se jurait à elle-même de remplir digne- ment l'emploi de confidente. Manuel la trouva horrible. Rien n'était pourtant plus frais et plus délicieusement mutin que cette jeune fille.

Une fois seul, il se jeta sur le sofa, précisément à la place que M"' de ^lontbrun venait de quitter, posa sa tête sur le coussin elle s'était appuyée, et aspira lentement le vague parfum qu'elle y avait laissé; mais bientôt, cédant à un sentiment involontaire, il ren- tra dans le salon, se mêla à un groupe de causeurs, et regarda Mar- the valser avec un mélange de ravissement et de fureur. L'inévitable maître Servet l'attendait encore là.

Voyez donc le joli couple ! dit l'avocat en désignant de la main Marthe et son danseur.

Le jeune honnne avec lequel M"* de Montbrun valsait était la

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copie exacte de la gravure de modes du mois précédent : coupe des cheveux et de la barbe, forme du gilet, pose apprêtée, rien n'y man- quait. Tout cela constituait aux yeux de M. Servet le type suprême de l'élégance et du bon goût.

Gomme elle écrase toutes les autres femmes! poursuivit-il en regardant Marthe. Et lui, quel joli cavalier! Entre nous, je crois qu'il pourrait bien songer à devenir pour elle quelque chose de plus qu'un valseur. Je ne donne pas beaucoup dans l'amitié de jeunesse qui a amené cette vieille marquise de Rosbac de l'autre bout de la France ici, pour présenter à la baronne son fils et sa fille. Je jurerais qu'il y a là-dessous quelque arrière-pensée matrimoniale; je me défie d'elle malgré tous ses grands airs. Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque brèche à sa fortune. J'y veillerai. Je l'attends au contrat, et quelque fine qu'elle soit, elle ne parviendra pas à me tromper.

Manuel était à bout de patience, quand la fin de la valse amena la dispersion du groupe dont il faisait partie. Il se sépara de l'avo- cat sans aucune cérémonie et essaya de se rapprocher de Marthe. Malheureusement pour Manuel, le danseur de Marthe s'appuya sur le dos du fauteuil elle était assise, et ayant rencontré une pose qui faisait ressortir les grâces de sa personne, il sembla décidé à lui débiter le plus longtemps possible de délicieuses fadeurs, qu'il sup- posait irrésistibles, à en juger par le sourire de satisfaction répandu sur son visage.

Ne sachant que faire de lui-même. Manuel se mêla aux admirateurs empressés que la vicomtesse Julia savait retenir autour d'elle. Un nouveau supplice l'attendait là.

La vicomtesse n'avait rien épargné pour captiver Manuel; mais avec le tact que possèdent toutes les femmes coquettes pour appré- cier le degré précis d'admiration qu'on accorde à leurs charmes, elle avait depuis longtemps reconnu qu'elle prodiguait inutilement ses plus séduisans sourires et ses toilettes les plus inimitables. Le dépit qu'elle en ressentit augmenta sensiblement, quand elle crut décou- vrir que Manuel aimait Marthe. Julia détestait Marthe, elle la détes- tait pour sa beauté, pour ses talens, quoiqu'elle alfectât de les dé- daigner, et plus encore peut-être pour la position qu'elle occupait au château, comme fille adoptive de la baronne. Devinant ce qui se passait dans l'câme de Manuel, elle voulut se donner le plaisir de la vengeance. Elle l'accabla de plaisanteries moqueuses et d'ironiques complimens sur son dédain des vains amusemens du monde et sur son zèle immodéré pour la science. xManuel, dont le cœur était plein de tristesse et d'amertume, eut d'abord moins d'esprit qu'il n'en aurait fallu pour repousser victorieusement d'aussi terribles attaques: puis, s' irritant de se sentir presque ridicule devant les élégans de B...,

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qu'il méprisait cordialement, il finit par n'avoir plus d'esprit du tout, et fut très heureux qu'une mazurka vînt mettre un terme à ce tour- noi de paroles.

Marthe dansait cette fois avec George. C'en était trop. Manuel entra dans le salon l'on jouait, et frappa sur le bras d'un jeune homme qui suivait avec un recueillement parfait les vicissitudes d'un piccolo. Juan, si nous partions? dit-il.

Le regard de Juan quitta un dix de trèfle pour se fixer sur son ami avec une expression de stupéfaction telle que Manuel jugea une explication nécessaire. J'ai une migraine affreuse; cette chaleur me tue.

Gomme tu voudras, dit Juan en se levant.

Quelques minutes après, les deux amis roulaient sur la route deB...

Toutes les femmes se ressemblent, s'écria tout à coup Manuel ne jetant un cigare qu'il venait d'allumer avec le plus grand soin; toutes sont froides, artificieuses, coquettes...

Je croyais que tu aimais M"' de Montbrun, dit Juan du ton le plus calme.

Moi! aimer cette femme de marbre, cette sirène sans cœur!

Et ces traits de bienfaisance et de sensibilité dont tu m'as en- tretenu si souvent?

Bah ! dit Manuel, enchanté de trouver une opposition qui lui permettait de parler de Marthe et d'épancher sa colère, vertus d'ap- parat, sensibilité d'héroïne de roman! Ges femmes-là pleurent sur des orphelines d'opéra-comique; puis, quand elles ont des enfans, elles les abandonnent à des mercenaires pour aller faire de la philanthro- pie à travers champs. On accuse les Espagnoles d'être ignorantes, sensuelles, que sais-je? Eh! parbleu, j'aime mieux cela, on sait au moins à quoi s'en tenir ! Mais ces Protées en robe de gaze qui passent d'une théorie sentimentale à une dissertation philosophique, et du lit d'un malade aux enivremens de la valse, qu'en penser? Oui, je leur préfère mille fois une femme qui a franchement dix amans.

Notez que si quelque imprudent bavard eût avancé devant Ma- nuel que Marthe avait bien pu éprouver dans sa vie quelques sen- timens d'amour pour un autre que lui, il n'aurait pas hésité à lui lancer à travers la figure le fouet avec lequel il frappait impitoya- blement un pauvre cheval de louage qui trottait pourtant de son mieux.

Juan, pour toute réponse, lâcha la fumée de son cigare, et s'éten- dit au fond de la voiture en homme qui sait parfaitement à quoi s'en tenir, et qui trouve peu digne de lui de prodiguer ses paroles dans une discussion inutile.

MARTHE DE MONTBRUN. 73

IL

Juan et Manuel étaient depuis deux mois en Bretagne. Tous les deux étaient Espagnols, tous les deux venaient d'être proscrits à la suite d'une de ces révolutions, si fréquentes dans la Péninsule, qui, à défaut d'un plus sérieux résultat, ont du moins l'avantage de faire étudier forcément les mœurs des nations voisines à ceux qui se mê- lent de travailler dans un sens ou dans un autre au bonheur de leur pays. Unis par des principes politiques communs, ces deux jeunes gens n'avaient du reste aucun rapport ni dans les goûts, ni dans le caractère.

Juan de Villa était un Castillan pur sang, grave, silencieux et indolent, pprendre les nouvelles politiques à la Puerla del Sol, absorber deux ou- trois tasses de chocolat, dormir la sieste et fumer quelques cigares au Prado, en admirant les grâces coquettes des beautés madrilègnes, constituait une somme de bien-être et de dis- traction suffisante pour remplir ses journées depuis le 1" janvier jusqu'au 31 décembre, sans qu'il ressentit jamais la plus légère at- taque d'ennui. Les idées modernes avaient cependant trouvé moyen de s'inhltrer sous la monotonie habituelle de cette existence. Juan avait mordu au fruit défendu; il ne disait plus a Dieu et mon roi ! » mais « mon pays et la liberté! » et se jetait volontiers dans les insur- rections bizarres dont l'Espagne possède la spécialité à peu près exclusive. De plus, il était riche, généreux, dévoué à ses amis; il avait enfin assez de cœur pour qu'on ne songeât pas trop à s'inquié- ter de son esprit. Nous ajouterons, pour nos lectrices, que Juan avait vingt-huit ans, de fort beaux yeux noirs et une tournure très dis- tinguée.

Don Manuel Belmar était un homme d'une tout autre trempe. Il était beau, non pas de cette beauté purement matérielle qui séduit les douairières et fait rêver les femmes de chambre, mais beau par la mo- bilité expressive de ses traits, l'énergie passionnée de son regard et la fierté audacieuse qui rayonnait sur son front vaste et brun. Il unissait l'imagination enthousiaste et la vivacité d'impression de l'Andaloux aux tendances méditatives et à l'insatiable ambition intellectuelle des races septentrionales. Depuis deux ou trois ans, il était compté parmi les écrivains pohtiques les plus distingués de Madrid. Fougueux dans ses opinions et fort intolérant pour ceux qui n'adoraient pas ses ido- les, il avait de zélés admirateurs et des détracteurs opiniâtres. Son éducation, commencée par des prêtres fanatiques, s'était achevée à Paris, à une époque les idées nouvelles faisaient explosion de toutes parts. C'est ce qui expliquait son caractère. A son excessif amour

Ik REVUE DES DEUX MONDES.

pour toutes les libertés, à son horreur pour toutes les entraves, pour

tous les privilèges, on reconnaissait le nouveau converti et l'esclave

qui vient de briser ses chaînes. Manuel, tel que nous le cU'peignons,

se fût trouvé en France d'une vingtaine d'années en retard sur ses

contemporains. Nous sommes en fait de politique si désillusionnés

sur les messies modernes et sur leurs nouveaux dogmes, si blasés

par des changemens à vue sans cesse répétés, en fait de religion si

accoutumés à voirie siècle et l'église suivre paisiblement deux lignes

diamétralement opposées, qu'aux yeux de notre sénile expérience

les croyances ardentes et les haines juvéniles de nos voisins sont

bien près de ressembler à un anachronisme ou à une naïveté; mais

Manuel était Espagnol, ce qui suffirait à l'excuser. Il avait d'ailleurs

assez d'esprit pour se faire pardonner, même par un Français, de

croire encore à quelque chose.

Les ombres ne manquaient pourtant pas au portrait que nous ve- nons d'esquisser. Il y avait plus d'audace d'imagination que de force réelle dans ce que Manuel appelait l'indomptable énergie de son caractère, assez d'égoïsme dans le peu décompte qu'il tenait des obstacles que pouvait lui opposer la volonté d' autrui, un mélange très notable de puérile vanité dans les hautes aspirations de son or- gueil, enfin un germe d'ambition personnelle en bonne voie de dé- veloppement sous la générosité de ses doctrines et le noble désinté- ressement de ses paroles. Manuel, il est vrai, n'avait pas assez vécu pour que les côtés faibles de sa nature eussent pu encore se produire au grand jour, et il aurait repoussé de très bonne foi, comme des accusations mensongères, ce que nous donnons ici pour des vérités constatées.

Les deux proscrits étaient venus en Bretagne sans trop savoir pourquoi. Ils s'arrêtèrent à B... parce que la situation très pittores- que de cette petite ville leur plut, et y restèrent, l'un parce que la pêche lui parut un divertissement fort agréable, l'autre parce qu'il devint amoureux de M"^ de Montbrun.

Nous n'entreprendrons pas de décider lequel des deux fut le plus sage ou le plus heureux dans son inclination. Ce serait recommencer une fois de plus l'éternelle et inutile querelle entre les caractères calmes et les caractères passionnés, entre la végétation et la vie. Le fait est que Juan et Manuel jouissaient depuis deux mois de presque toute la somme de félicité qu'ils étaient capables de connaître, bien que leurs deux existences différassent profondément. Juan passait toutes ses journées en mer, très joyeux quand le vent était bon et que les poissons daignaient mordre à sa ligne, prenant philosophi- quement son parti quand un grain le mouillait jusqu'aux os, ou que les habitans de l'Océan se montraient d'une défiance obstinée à l'en-

MARTHE DE MONTJÎRUX. 75

droit de l'hameçon. De retour à B..., il dévorait le produit de sa pê- che avec cet appétit féroce que les marins et les chasseurs connais- sent seuls, et ne manquait pas de trouver à ses saumons et à ses rougets une saveur toute particulière. IHiis il fumait deux ou trois cigares et s'endormait avec la tranquillité d'une bonne conscience et l'espoir d'une brise favorable pour le lendemain.

Le temps que Juan consacrait à ces divertissemens aquatiques. Manuel le passait en grande partie au château de Gernan, George Servet l'avait présenté dès les premiers jours de son arrivée en Bretagne. Il n'avait pas tardé à gagner les bonnes grâces du vieil abbé qui remplissait les fonctions d'aumônier chez la baronne. Sous prétexte d'entomologie et de botanique, il était admis dans la bi- bliothèque, où se trouvait presque toujours M"' de Montbrun, et s'associait aux longues promenades, moitié charitables, moitié scien- tifiques, que le^savant ecclésiastique et son élève faisaient dans les environs du château. N'osant pas retourner deux fois dans la même journée chez M"" de Gernan, et préférant, bien entendu, les conver- sations intimes du matin aux visites officielles du soir, il employait le reste de ses heures en courses solitaires qui se prolongeaient par- fois bien avant dans la nuit, ou en causeries avec maître Servet, qui avait à ses yeux le charme immense d'être l'homme d'affaires et le conseiller intime de la tante de M"' de Montbrun.

En apparence, la vie de Manuel était aussi monotone, aussi paisible que celle de Juan, en réalité c'était une perpétuelle alternative de joie folle et de désespoir, un orage sans fin. Il y avait certains jours où, quand il traversait à cheval les bois de sapins, les landes et les étroits sentiers qui séparaient le château de la petite ville, il se lut aisément persuadé que les arbres n'étendaient leurs rameaux au- dessus de sa tète que pour l'abriter, que les oiseaux chantaient pour saluer son passage, que les genêts en fleurs répandaient pour lui seul leurs suaves parfums. Ges jours-là, la Bretagne lui semblait un coin privilégié de la création, un véritable paradis terrestre. Ses côtes granitiques éternellement battues par la mer, ses collines re- vêtues de bruyères roses, ses plaines de blé auxquelles le vent com- munique les ondulations de la vague, sa ceinture de roches grises que d'innombrables goélands couronnent d'une frange vivante, ses landes sans bornes l'œil se perd comme la pensée dans la con- templation de l'infini, composaient, selon lui, le spectacle le plus grandiose, le plus émouvant, le plus profondément poétique qu'il eût jamais admiré. Maître Servet pouvait aussi ces jours -là, sans crainte d'être interrompu, dresser le bilan de toutes les fortunes du département, remonter jusqu'aux racines les plus problématiques des arbres généalogiques de tous les hobereaux de la province et faire l'historique de tous les procès fameux plaides depuis trente ans

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rians le ressort. 11 n'est pas bien ])rouvé fine Manuel l'écoutât tou- jours, mais il est certain qu'il l'écoutait souvent sans ennui, car rien de ce qui se passait dans le pays habité par Marthe ne pouvait lui sembler tout k fait dénué d'intérêt. Pourquoi donc tout cela? Marthe l'avait regardé d'une certaine manière, lui avait fait une réponse insignifiante avec une certaine intonation, avait pris en l'écoutant une certaine pose; en un mot, il se croyait aimé.

Le lendemain de ces jours heureux, il partait pour le château le cœur gonflé de joie, convaincu que le premier regard de Marthe al- lait confirmer ses espérances, fixer à jamais sa destinée; mais soit fatalité, soit dessein préconçu, les choses prenaient toujours alors une tournure inusitée. Tantôt il trouvait Marthe écoutant avec une si im- perturbable attention les doctes dissertations de l'abbé, qu'il était absolument impossible d'obtenir d'elle une phrase ou un regard; tantôt elle se montrait d'une gaieté folle, d'une insouciance d'enfant, le plaisantait, taquinait l'abbé, et leur faisait faire des courses im- menses à travers champs, à la recherche de quelque introuvable fleu- rette. Tant qu'il était près d'elle, il ne savait trop lui-même s'il était plus furieux que charmé; mais, une fois seul, le mécontentement et la colère dominaient tous les autres sentimens. 11 accusait Marthe de manquer de cœur, de se jouer de lui, et se jurait à lui-même de ne pas la revoir sans lui parler de son amour en termes si clairs qu'elle ne pourrait plus se croire le droit d'oublier le lendemain ce qu'elle avait fait ou dit la veille. Il allait quelquefois jusqu'à décider qu'il ne reviendrait plus au château. Cette seconde résolution, si toute- fois c'en était une, ne résistait jamais au premier rayon du soleil. Quant à la première, il parvenait à l'entretenir dans toute sa force jusqu'à la porte de la bibliothèque; mais si Marthe l'accueillait avec un affectueux sourire, si elle rapprochait sa chaise de la sienne avec un chaste abandon, si elle se penchait pour lire dans le même livre que lui avec une intimité fraternelle, il se sentait heureux, si heu- reux qu'il oubliait tout, et restait devant son bonheur comme l'en- fant qui retient son souflle devant la bulle de savon qu'il craint de voir s'évanouir dans l'air.

Tant qu'il voyait Marthe, Manuel n'était donc pas tout à fait à plaindre; mais il avait à subir de plus rudes épreuves. Il arrivait par- ibis, et cela précisément alors qu'il se croyait le plus près d'at- teindre à la félicité, que Marthe passait un jour, deux jours, trois jours même sans paraître dans la bibliothèque. Ces jours-là. Manuel était à peine de retour à B..., qu'il reprenait au galop la roule de (]ernan. Il errait pendant toute la soirée dans les environs du châ- teau, et, la nuit venue, gagnait le coin d'un champ, d'oîi l'on aper- cevait les fenêtres de la chambre de Marthe.

Arrêtons -nous ici; nous craindrions que ces continuelles hésita-

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tlons et ces embuscades dans les chemins creux ne donnassen une très fausse idée du caractère de Manuel. C'était un garçon d'ima- gination, partant un peu romanesque, mais nullement timide, beau- coup plus passionné que sentimental, comme tous les méridionaux. 11 s'étonnait lui-même de tout ce qu'il sentait et faisait depuis deux mois, car si quelques succès de salon obtenus d'après des règles stratégiques savamment appliquées ne l'avaient pas rendu fat, ils lui avaient du moins inspiré une idée exagérée de sa force contre les entraînemens du cœur. Enfin il aimait, il aimait pour la première fois, et l'amour fait et fera toujours faire bien des niaiseries et bien des extravagances aux hommes de tous les caractères et de tous les pays.

Nous avons laissé Manuel au coin d'un champ. Il y passait sou- vent de longues heures, attendant que l'appartement de Marthe s'éclairât. Dans cette fiévreuse attente, sa tête s'exaltait jusqu'à la folie; il se livrait à des suppositions aussi ridicules qu'absurdes, et formait mille projets absolument inexécutables. L'omlDre de Marthe, plutôt supposée qu'aperçue derrière les rideaux, suffisait pour chan- ger sa disposition d'esprit. Nous n'entreprendrons pas d'expliquer comment un fait aussi simple et aussi prévu que la présence de M"' de Montbrun dans sa chambre pouvait avoir tant d'importance aux yeux de Manuel : certes il ne se l'expliquait pas à lui-même; mais dès qu'il l'avait entrevue, ii découvrait mille causes fort naturelles à ce qui lui avait semblé jusque-là phénoménal, inoui, et retournait à B... presque joyeux.

Son espionnage nocturne n'avait malheureusement pas toujours un résultat aussi satisfaisant. Parfois les mains soigneuses d'une femme de chambre fermaient si hermétiquement les persiennes et les volets, que le plus mince filet de lumière ne trouvait pas moyen d'ar- river jusqu'à lui. II regagnait alors dans un état de fureur sans nom l'appartement qu'il partageait avec Juan, et, s'irritant de voir ce dernier dormir d'un profond sommeil tandis qu'il était torturé par l'insomnie, il l'éveillait impitoyablement pour lui faire subir le sup- plice prolongé d'une très maussade conversation. Après la soirée que nous venons de raconter, le repos du pauvre Juan aurait donc couru des dangers sérieux, si Manuel, recherchant l'espace et la fraîcheur comme tous les êtres brûlés par la fièvre, n'avait pas quitté sa chambre quelques minutes après y être entré pour descendre dans le jardin.

C'était une de ces nuits d'été la nature, transfigurée par le clair de lune, présente des aspects tellement magiques, qu'on trouverait tout naturel de voir des sylphes se promener sur la pointe des herbes et danser de folles rondes sur les pétales des marguerites. Pas une feuille ne tremblait, tant l'air était calme. Deux rossignols cachés dans les jasmins se livraient une de ces luttes acharnées qu'on a vu

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plus d'une fois se terminer par la mort du vainqueur, et le bruit lointain d'une chute d'eau foiinait une basse continue à leurs ca- dences sans fin; mais ce n'était ni |)()ur le clair de lune, ni pour le rossignol, ni pour la cascade, que Manuel avait quitté sa chambre; aussi n'y faisait-il aucune attention. 11 marchait à grands pas entre deux plates -bandes d'œillets, re|)assant dans sa mémoire tous les crimes conniiis par Marthe depuis le jour il l'avait vue pour la premièi'e fois, et faisant des frais extraordinaires d'imagination pour découvrir des abîmes de machiavélisme et de perversité dans la con- duite qu'elle avait tenue pendant la dernière soirée. Il lui écrivait en pensée des billets d'un laconisme terrifiant, dont les moindres pa- roles, profondément méditées, devaient écraser et confondre la cou- pable.

Après deux heures de cet exercice, il remonta dans sa chambre un peu soulagé par ces débauches de vengeance mentale, et écrivit tout simplement la lettre suivante :

(( Marthe, je vous aime, vous le savez depuis longtemps. Je vous aime, et pourtant je ne sais que penser de vous. Vous étiez à mes yeux, non pas une créature plus belle et plus parfaite que toutes les autres, mais une révélation de Dieu, et je me demande aujourd'hui si vous n'êtes pas la plus vulgaire des femmes.

« Pardonnez-moi de vous parler ainsi, pardonnez-moi, j'ai trop souflèrt ce soir, j'ai trop souflert depuis deux mois que je vous aime. Depuis deux mois!... ne vous ai-je pas aimée toujours? N'est-ce pas vous qui avez enchanté mes premiers rêves? N'est-ce pas vous qui m'avez rendu dur et cruel envers les femmes que j'ai essayé d'ai- mer? J'étais avide d'amour, j'en rencontrais à peine le fantôme, et je brisais mes idoles. J'avais fini par croire que j'épuisais mes forces à la poursuite d'une chimère. Je m'en prenais à Dieu, je l'accusais de m' avoir fait entrevoir un type irréalisable ici-bas.

(( Enfin je vous ai connue, et j'ai cru le bonheur possible sur la terre. Me serais-je encore trompé? Oh! je le sens, je ne pourrais supporter une déception. Sachez-le bien, si je perdais ma foi en vous, tout serait fini pour moi.

(( Mais pourquoi vous parler ainsi? Peut-être suis-je seul coupable, peut-être me jugez-vous indigne de votre amour. Pourtant, j'en suis certain, si vous m'aviez aimé, j'aurais été bon, j'aurais été grand. Si par vanité, pour m' élever au-dessus de la foule, pour des applaudis- semens qu'au fond je méprisais, j'ai su m'imposer de rudes labeurs, que ne ferais-je pas si j'avais l'espoir que vous, vous, Marthe, vous me disiez un jour : (( Je suis heureuse, je suis fière de vous! »

« Que vous importe cependant? dois-je vous le dire? Oui, je veux tout vous dire aujourd'hui. Hier, quand votre regard s'est arrêté sur le mien, j'ai osé croire un instant que vous m'aimiez. Ne vous irritez

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pas, rniusiou a été courte, et vous avez pris soin d'en effacer jus- qu'à la moindre trace. Je le sais, Marthe, une femme ne parle pas à l'homme qu'elle aime avec ces yeux sourians et cette inflexion de voix moqueuse.

« Mais donc espérez-vous trouver le bonheur, si vous dédai- gnez l'amour? Croyez-vous que l'étude et la contemplation de la na- ture puissent satisfaire tous les besoins du cœur de l'homme? N'au- riez-vous pas encore compris que les livres mentent, que la nature est muette, que ce n'est qu'à travers l'amour, à travers l'amour seul, que nous pouvons entrevoir Dieu?... Peut-être savez-vous cela aussi bien que moi, peut-être un autre Oh! je vous en prie, dites-moi la vérité. Je sais que certaines femmes brisent un cœur sans scru- pule et croiraient commettre un crime si elles manquaient à la plus niaise des prescriptions du monde; mais vous, si grande en tout, vous ne pouvez pas agir comme ces tristes esclaves des convenances. Dites- moi la vérité, je vous la demande à genoux! »

III.

Qu'on ne s'étonne pas si Manuel, sceptique comme nous avons laissé entrevoir qu'il l'était, parlait de Dieu à tous propos dans sa lettre : c'est une des plus inévitables conséquences de l'amour. Nous connaissons une femme qui arrêtait ses adorateurs au milieu de leurs plus brûlantes tirades 'et leur disait en riant : « Non, vous ne m'aimez pas, car vous ne m'avez jamais parlé de Dieu! » Cette fenuîie-là, qu'elle en eût conscience ou non, avait parfaitement rai- son. Toute émotion qui remue l'homme jusqu'au fond des entrailles excite en lui la soif de l'absolu. Le sentiment borné, purement indi- viduel, qui n'aboutit qu'à fondre deux âmes dans la volupté, n'est pas de l'amour. Pour que le cœur de l'homme soit comblé, il lui faut quelque chose de plus que ce que la terre seule peut donner. Tous le sentent instinctivement, et voilà pourquoi croyans et incré- dules, quand ils sont profondément ébranlés, ont sans cesse sur les lèvres et sous la plume le nom dans lequel se personnifie l'infini, quelle que soit du reste la définition dogmatique ou philosophique qu'ils se donnent à eux-mêmes du mot Dieu.

Après avoir cacheté son épître avec les soins minutieux (nous di- rions puérils, si rien de ce qu'inspire un grand sentiment pouvait l'être) que tout homme se souviendra d'avoir pris pour la première lettre d'amour écrite à la première femme sérieusement aimée, Bla- nuel se demanda comment il la ferait parvenir à Marthe.

Quelques minutes à peine après s'être posé cette question, il mon- tait à cheval, et au bout d'une heure il s'arrêtait devant une chau- mière isolée sur une vaste grève. Quoiqu'il ne lut que cinq heures

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du iiiutiii, mio femme était assise sur le seuil de cette pauvre de- meure et raccommodait des filets, tandis que deux enfans à demi nus et beaux malgré leur aspect un peu sauvage se roulaient dans le; sable à ses pieds. Manuel lut reçu comme une vieille connaissance par la mère et par les enfans.

(Comment va le père Joseph, Catherine? dit-il.

Assez bien, mon bon monsieur, si ce n'est que depuis sa der- nière attaque il n'entend guère plus qu'il ne voit.

Le père Joseph sembla vouloir prouver qu'il n'était pas aussi sourd qu'on le disait, car une voix cria de l'intérieur de la cabane : Avec qui causez-vous si matin, Catherine?

Avec l'ami de M. l'abbé et de M"° Marthe, répondit la pay- sanne.

Que Dieu leur rende tout le bien qu'ils nous ont fait! dit le vieillard.

Joseph était un vieux marin pour lequel la terre n'avait été dès son enfance qu'un accessoire très insignifiant de l'Océan. Quand la vieillesse vint l'obliger à quitter son navire, il se rappela qu'une femme qu'il avait trouvé le temps d'épouser entre deux campagnes lui avait laissé une fille, et s'établit dans la cabane qu'elle habitait •avec son mari, intrépide pêcheur dont le bateau était la seule for- tune. La pauvre famille vécut pendant deux ou trois ans sans trop de misère, et le père Joseph commençait à trouver assez doux de ilormir dans un lit, quand une nuit de tempête engloutit le pêcheur et sa chaloupe.

A son retour en Bretagne, le printemps suivant, Marthe trouva Ca- therine pâle et décharnée; ses enfans se mouraient de faim et de ma- ladie, et le vieillard grelottait sous des haillons dans une chaumière en ruines. Elle usa de son influence sur sa tante en faveur de ces malheureux. M™" de Cernan fit au père Joseph une pension viagère, «t la jeune femme eut un nouveau bateau avec lequel elle put gagner son pain et celui de ses enfans en transportant de la terre ferme aux îles voisines les habitans de la côte et les étrangers.

Dans les classes cultivées de la société, les dettes de cœur s'ac- quittent généralement en phrases sonores; ces pauvres gens ne sa- vaient pas en faire, mais leur dévouement pour Marthe était sans bornes, absolu. Si elle avait ordonné à Catherine de se jeter dans \m goufl're comme Curtius, ou d'étendre sa main sur des charbons ardens comme Mucius Scœvola, Catherine n'aurait cru faire que son devoir en lui obéissant. Manuel le savait, aussi n'hésita-t-il pas à confier son message à cette bonne paysanne.

Catherine n'avait aucune idée de nos préjugés arbitraires, qui font aux jeunes filles bien élevées un crime presque irrémissible de la ré- ception de toute lettre non écrite par un parent au troisième degré

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au plus. Elle avait souvent vu Manuel causer avec Marthe, et ne songea nullement à s'étonner qu'il lui écrivît, puisqu'il savait écrire. L'expresse recommandation de ne remettre la lettre à M"' de Mont- brun qu'en l'absence de tout témoin n'éveilla même pas l'ombre d'un scrupule dans sa conscience villageoise.

Manuel distribua quelques petites pièces de monnaie aux enfans de Catherine, et la quitta après lui avoir plusieurs fois recommandé de lui apporter avec toute la célérité possible la réponse qu'il es- pérait.

N'avez-vous pas éprouvé quelquefois l'envie de briser la boîte aux lettres pour en retirer la missive que vous trouviez d'une éloquence sublime tant qu'elle touchait le bout de vos doigts, et cjui vous sem- blait subitement vulgaire ou ridicule, dès qu'en disparaissant dans l'étroite ouverture, elle était devenue la propriété de l'administration des postes? Manuel ressentit quelque chose d'analogue quand il eut fait une demi-lieue sur la route de B...; mais ce qui ne fut d'abord qu'une velléité prit des proportions démesurées à l'heure il sup- posa que sa lettre pouvait être entre les mains de M"* de Montbrun. En conséquence, il rei)rit au galop le chemin de la chaumière de Ca- therine, espérant arriver à temps pour empêcher sa lettre de tomber sous les yeux de Marthe, mais n'espérant peut-être pas moins qu'elle y aurait déjà répondu, sans s'inquiéter de mettre d'accord ces deux idées contradictoires.

Il trouva la paysanne, ses deux enfans et son vieux père assis en dehors de la cabane autour d'un énorme bassin de cuivre. Tous les quatre plongeaient successivement une grossière cuillère de bois dans une pâte noirâtre, mélange peu appétissant de blé noir et de millet cuits dans l'eau. Cette scène domestique, éclairée par les rayons do- rés d'un beau soleil couchant et encadrée par la mer, ne manquait pas d'une certaine poésie rustique et patriarcale; elle n'inspira pour- tant à Manuel qu'une violente indignation.

Quelle brute est-ce donc que cette femme pour se repaître ainsi tranquillement quand elle a dans sa poche ma lettre ou celle de Mar- the? se dit-il en descendant de cheval. Et s'approchant de Catherine, il l'interrogea brusquement. Sa réponse lui prouva que l'appétit de cette pauvre femme était moins coupable qu'il ne l'avait supposé d'abord. Elle lui raconta, avec la prolixité habituelle aux gens du peuple, son entrevue avec M"' de Montbrun. Ce n'était que vers quatre heures du soir qu'elle avait pu la rencontrer seule dans la grande allée de châtaigniers. Elle lui avait remis le message dont elle était chargée, en lui disant que c'était de la part de M. Belmar. M"^ de Montbrun avait mis la lettre dans sa poche sans répondre un seul mot, puis elle était rentrée dans le jardin en la congédiant.

TOME VU. 6

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Manuel se fit répéter cinq ou six fois ces détails, et partit con- vaincu qu'il aurait une lettre de Marthe le lendemain. Le lendemain à midi, il n'avait rien reçu, et il se rendit chez Catherine, espérant y apprendre quelque chose. La paysanne était en mer avec ses deux enîans. Manuel revint le soir, il revint le lendemain matin, ])uis le soir encore. Catherine n'avait pas entendu parler de Marthe, et, ne comprenant rien à l'agitation de Manuel et à ses questions inco- hérentes, elle commençait à le regarder avec de grands yeux étonnés qui disaient assez clairement: Est-ce que ce j)auvre monsieur de- vient fou ?

Nos orages de tête et de cœur seront toujours des folies pour les êtres simples qui vivent dans une continuelle communication avec la nature. On croit rendre raison de ce phénomène moral en disant que les sentimens et les idées ne peuvent guère se développer chez des créatures condamnées à épuiser leurs forces dans des travaux maté- riels pour gagner leur vie de chaque jour, ou bien encore en admet- tant que nos passions excessives sont un produit maladif de notre éducation, que les sciences, les arts, les lettres dépravent l'homme, comme l'a dit un philosophe célèbre. La preuve que cette explication est insuffisante, c'est que les ouvriers des villes, placés dans les mêmes conditions de travail et d'ignorance que les campagnards, sont bien loin de la résignation et de la quiétude de ces derniers. Il faut donc chercher une autre cause à la placidité d'ànie des paysans. Dans les autres classes de la société, les hommes luttent contre des honnnes, et le succès dépend d'une supériorité de volonté, de talent ou de savoir faire. La partie pouvant toujours se gagner, l'homme s'enfièvre et s'acharne au combat; mais que faire contre la gelée qui dessèche en une nuit les fleurs roses du pommier? contre la grêle qui hache les épis presque mûrs? contre la rivière qui déborde et ravage le potager? contre le vent qui brise et couche à terre le brin de trèlle et les grands arbres? Écrasé par l'inexorable puissance de la nature, l'homme des champs perd jusqu'à la notion de la résistance. Devant le fléau qui ruine ses espérances, il ne peut que croiser les bras et courber la tête. Inévitablement il devient fataliste en tout ce qui concerne ses intérêts, et porte dans