Digitized by the Internet Archive

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/v5revuedeparis1842brux

REVUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE,

ADOLPHE WAHISN ET GOMPAGHIE.

REVUE

DE PARIS.

NOUVELLE SÉRIE. ANNÉE 1842.

TOME CINQUIEME,

MAI.

fintr^llfô,

ATI BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,

RUE POS8É8-AUX-LOLPS, 74.

1842

THERESE DUNOYER.

X. (1)

LA PRÉSE?ÎTATI07i.

M. de Montai prenait son thé , lorsque son domestique ou- vrit la porte et annonça M. le marquis de Beauregard.

Le marquis avait quarante ans environ ; il était grand , ad- mirablement bien fait ; quoique Tàge eût un peu épaissi sa taille, autrefois mince et svelte, elle se déployait encore très- avantageusement sous une redingote du matin de couleur bronze , coquettement serrée au-dessus de la saillie des han- ches, et dont les larges revers, doublés de velours, laissaient voir un gilet de piqué blanc et l'ample nœud d'une cravate de soie d'un bleu pâle ; un pantalon gris-clair tombant sur des brodequins vernis complétait l'habillement du marquis. Ses cheveux châtains , naturellement bouclés , et çà et mêlés de quelques mèches argentées, encadraient son front large et uni ; ses yeux noirs, grands , un peu à fleur de tête et à demi voilés par les paupières, étaient surmontés de sourcils bien accusés, bien écartés et surtout très-élevés. Ce signe caractéristique de la fierté , joint au port de tête impérieux du marquis et à la fa- culté qu'il possédait de semWer toujours regarder de très- haut, quelle que fût la place qu'il occupât, lui donnait l'air du

(1) Voyez tome IV, page 205.

6 REVUE DE PARIS.

monde le plus altier. Son nez aqiiilin, d'une perfection rare , caractérisait noblement sa figure; un demi-sourire errait sou- vent sur ses lèvres moqueuses ; ses joues un peu pleines étaient encadrées de soyeux favoris châtains qui rejoignaient presque les commissures de la bouche ; le menton à fossette , hardi , saillant, et d'une nuance bleuâtre , était soigneusement rasé.

L'accent du marquis était naturellement élevé, et il gras- sayait en vrai Parisien.

Il ne manquait à M. de Beauregard que l'habit pailleté du xvnie siècle pour faire revivre au moral et au physique le type des grands seigneurs de cette époque , dont M. de Lauzun représentait la parfaite élégance , et M. de Lauraguais l'esprit insolent, caustique et railleur.

Soit par suite d'une plaisanterie familière , soit par une sorte de déférence que la vieille renommée de M. de Beauregard in- spirait aux hommes plus jeunes que lui , on l'appelait commu- nément marquis; peut-être enfin était-il si essentiellement marquis dans l'acception aristocratique de ce mot, que rien ne semblait plus naturel que de lui donner son titre.

M. de Beauregard entra, selon son habitude, d'une façon bruyante. Jamais M. de Montai ne lui avait vu une physiono- mie plus riante et surtout plus sardonique.

Ah çà ! mon cher, dit-il au comte, que diable de- venez-vous donc? Voilà cinq ou six jours que l'on ne vous a vu au club. Il court sur vous des bruits funestes , je vous en préviens.

Quels bruits, marquis? Vous m'effrayez.

On dit que vous avez subi en plein théâtre une exposition publique?

Comment cela? cela ?

Au Palais-Royal . quel pilori! dans une loge, avec une grosse femme, un mari et un enfant, une madame.... ma- dame....

Héloise Dunoyer, marquis?

C'est ça, une Héloïse qui n'est pas nouvelle, dit-on, au contraire. Mais pourquoi vous commettre ainsi? Ignorez-vous donc que ces espèces-là rentrent dans la catégorie des choses bizarres dont on a une fois envie par aberration de goût? Mais

REVUE DE PARIS. 7

alors on prévient ses amis pour qu'ils ne s'y trompent pas. Tenez, moi, il y a dix ans, quelque chose de semblable m'est arrivé. Voilà la marche que j'ai suivie.

Je vous écoule, marquis j il y a toujours à admirer et à profiler avec vous.

Figurez-vous qu'un matin, en m'éveillant , je ne sais quelle idée biscornue me passa par la tête, et je me dis : Tiens, je n'ai jamais eu de femme de juge pour maîtresse! ça doit être curieux , la femme d'un homme qui porte une robe ; ça doit être comme qui dirait le monde à l'envers. Il faut, pardieu, que je me passe cette fantaisie-là. C'était bien aisé à dire, mais diable aller pécher la femme d'un juge?

Pour vous, marquis, ça devait être, en effet, très-embar- rassant, je le conçois.

Alors je me dis : Il y a un moyen , c'est de me créer des relations judiciaires... un procès.

Parfaitement raisonné, marquis.

Et parfaitement agi, comme vous allez voir. J'habitais alors , rue de Grenelle; l'hôtel de Verneuil , propriété de mon grand-oncle ; j'avais pour voisin un vieux fesse-mathieu , l'homme le plus farouche du monde à l'endroit de la mitoxen- neté ; je voulais un procès pour avoir un juge , un juge pour avoir sa femme : ce vieux farouche était mon procès tout trouvé. J'envoie chercher une demi-douzaine de maçons, et je commence à faire démolir le mur qui séparait mon jardin de celui de mon chatouilleux voisin.

Mais, marquis , il y avait de quoi le rendre furieux?

En trois heures , nos deux jardins n'en faisaient plus qu'un.

Mais le farouche voisin, marquis?

Le farouche voisin allait se promener tous les matins sur le boulevard des Invalides ; en rentrant, il voit nos deux jar- dins fondus en un seulj il s'exaspère, il rugit, il s'informe, il accourt.

Ah ça! et pour lui expliquer votre abattis, que diable lui dîtes-vous, marquis?

Je dis à ce vieillard que je l'adore, qu'il m'est impossible de vivre séparé de lui, que j'allais faire pareillement abattre le mur qui séparait nos deux appartements , atin de confondre à

8 REVUE DE PARIS.

jamais nos deux existences... ; et mes démolisseurs d'entamer sa muraille. Le voisin me croit fou , il envoie chercher un com- missaire, on verbalise, je réponds que je suis dans mon droit, ainsi que je le prouverai -devant les tribunaux, mais que, par respect pour la loi , je suspends , pour le quart d'heure, la dé- molition du mur. De procès . de juge, de visite à l'un de mes Solons, M^ Joseph Renardeau.

Il y avait donc une M'"^ Renardeau, marquis?

Une énorme, mon cher, aussi énorme que votre ancienne Héloïse, et qui faisait tourner toutes les têtes du palais. Bref, mon cher, sous le prétexte de mon procès (que j'ai perdu et qui m'a coûté dans les environs de dix ou douze mille francs) je m'introduisis chez les Renardeau ; le reste alla de soi-même.

Mais l'exposition , marquis?

M'y voici. J'ai toujours eu, à l'Opéra , une loge d'en cas outre la mienne, je l'offre au ménage ThémiSy la Renardeau se pomponne à tour de bras 5 c'était une grosse petite blonde, blanche, vraiment gentille, avec de jolis yeux bleus et une taille rondelette.

Vous n'etites pas alors à vous repentir de votre idée bis- cornue, marquis ?

Pas du tout; et c'est ici, mon cher, que je me cite pour exemple. La veille, au club, j'avais officiellement annoncé l'exhibition publique de la Renardeau dans ma petite loge, déclarant comme quoi j'avais eu le caprice de la femme d'un juge, comme quoi je m'étais fait un procès pour en rencontrer une, etc. L'histoire se répand , et le lendemain, à l'Opéra, tout ce qui était un peu du monde attendait , la lorgnette en main , l'arrivée des Renardeau et des renardillons, car il y avait deux ou trois petits. Peu s'en fallut que toutes les loges de ma con- naissance applaudissent lorsque mon homme et sa famille entrèrent dans ma loge ; ce gaillard-là , dans son meilleur ré- quisitoire, n'avait jamais produit un pareil effet, j'en suis sûr. J'allai alors modestement jouir de mon triomphe auprès de ma Renardeau , et voilà comment je m'affichai sans me compro- mettre. C'est, mon cher, avec celte franchise qu'il faut se con- duire envers ses amis , lorsqu'on ne veut pas que les choses prennent une certaine apparence trop vraisemblable.

Je profiterai de la leçon, marquis , bien que ma position

REVUE DE PARIS. 9

diffère un peu de la vôtre. Mais qu'advint-il de vos amours avec la femme du juge? Était-ce aussi original que vous l'es- périez ?

Foi de gentilhomme , mon cher, elle était absolument comme une autre, et son mari aussi. Ah ça , mais la vôtre, cette grosse Diinoyer? cette ancienne Héloïse? La plaisanterie est stupide, mais j'y tiens.

Vous le savez, marquis, je vous dis tout, je vous demande vos conseils, je les suis aveuglément 5 en un mot, si j'ai quel- que mérite je vous le dois.

Voyons , flatteur, vous avez l'air parfaitement content de vous.

Et avec assez de raison. D'abord l'ancienne Héloïse ne m'est de rien ; mais dites-moi , marquis , quelle fortune donne- t-on à Achille Dunoyer?

Je ne sais pas ce qu'on lui donne , mais on dit que son père et lui ont pris dans les environs de trois ou quatre mil- lions.

C'est une belle fortune. Et le Dunoyer n'a que deux filles, marquis?

J'y suis. Il n'y a qu'un inconvénient, mon cher, c'est qu'on ne voudra pas de vous pour gendre. On se glorifiera de votre intimité parce que, pour ces gens-là , vous êtes quelque chose; on vous portera en manière de grelot et de panache, on vous donnera à dîner, quels dîners! on vous prêtera même deux ou trois cents louis, au lieu de renouveler un attelage, parce que, pour la maison, vous ferez auiani d'effet qu'une paire de cheveaux neufs et que vous ne coûterez pas plus cher; mais ne comptez pas qu'on vous donne une des filles en mariage.

Il est possible qu'on ne me la donne pas, marquis; mais, si je fais ce que M. Dunoyer a fait pour sa fortune..., si je la prends ?

J'aime mieux ça , enlever mamzelle Dunoyer? C'est diffé- rent, mon cher, ça me va. La tradition des enlèvements se perd, les petites filles finiraient par croire que ça n'existe que dans les romans, et dans beaucoup d'occasions ça démoraliserait ces pauvres petits anges.

Écoulez ,. marquis, et rendez-vous justice en la rendant à

1.

lu REVUE DE PARIS.

celui que vous appelez quelquefois votre élève. Pour vous don- ner une marque de confiance absolue, je vous dirai d'abord, au sujet de Julie...

Que vous avez voulu vous marier avec elle et qu'elle vous a refusé.

Comment, vous savez?... dit M. de Montai en pâlissant de rage.

Il n'était bruit que de cela hier au foyer de la danse à l'Opéra. La petite Flora disait partout que la tante Sauvageot criait à tue-tè(e que vous aviez voulu indignement suborner sa nièce Julie ; suborner! le mot a été trouvé ravissant à pro- pos d'un légitime mariage. Vous sentez bien que je suis trop votre ami pour croire à un mot, un seul mot, de ces mauvaises plaisanteries-là. Vous étiez déjà beaucoup trop Vamant de M'ie Julie. Encore une fois , je ne veux pas mettre seulement en ffuestion la probabilité d'une telle ignominie. Revenons à M"e Dunoyer, j'aime encore mieux ça.

Vous avez raison, marquis. Eh bien ! il y a trois semaines, j'allai dîner chez le banquier pour la première fois.

Et sa fille, qu'est-ce que c'est? Quelque chose de com- mun ? Une maritorne?

M. de Montai se leva, alla prendre une boîte à portrait dans son secrétaire , et, la montrant au marquis :

Que pensez-vous de cette figure ?

Ravissante ! quoique d'une expression un peu dure. Qu'est-ce que c'est que cette femme-là ?

Mon arrière-grand'mère , la vicomtesse de Montai , une des plus belles et des plus diaboliques créatures de son temps , morte à vingt-huit ans ; elle a fait les beaux jours de la ré- gence ; sa vie est un roman dont le dénouement a été terrible; sa légèielé, pour ne pas dire plus , a causé d'affreux malheurs dans ma famille. Telle que vous la voyez, cette belle dame a causé la mort tragique d'un de mes grands-oncles, l'aïeul de ce cousin breton dont je vous ai parlé.

Le baron de Ker... de Ker... il n'y a que les Bretons pour avoir de ces noms-là.

- Ewen de Ker-EUio... qui habite son vieux manoir eu vrai gentilhomme campagnard.

C'est ça, de Ker-EUio. Et son aïeul?

REVUE DE PARIS. 11

Est mort d'une manière funeste à cause de cette belle créature dont vous voyez le portrait , marquis.

Mais quel rapport ce portrail de votre arrière-grand'mère peut-il avoir avec la fille des Dunoyer?

Par je ne sais quel étrange hasard, M"« Thérèse Dunoyer ressemble à ce portrait d'une manière frappante.

Allons donc, mon cher, illusion d'amoureux.

Elle lui ressemble, vous dis-je, tellement qu'elle a , de même que ce portrait , un signe noir au-dessus du sourcil gauche.

Ceci devient , en effet , du dernier romanesque. Mais ce qui est non moins étrange , c'est que j'ai une idée confuse d'avoir vu..., il y a longtemps, quelqu'un de fort ressemblant à ce portrait; mais cela? mais quand cela? je n'en sais pardieu plus rien; continuons. Les Dunoyer sont riches, leur fille est jolie, elle ressemble à votre arrière-grand'mère... et vous voulez l'enlever...

Je ne sais pourquoi M"^ Thérèse (elle s'appelle Thérèse) n'avait pas voulu descendre dîner le jour son père m'avait invité; force fut à M. Dunoyer d'envoyer chercher sa fille; grâce aux indiscrétions de la petite sœur, véritable enfant terrible , qui s'écria que sa grande sœur était triste parce qu'elle avait été mise la veille qu pénitence, et que çà lui ar- rivait souvent, je devinai que la grande sœur était la souffre- douleur de la maison. Que vous dirai-je ? la figure, les manières, l'accent de Thérèse, révélaient une telle pureté de race, elle avait l'air si naturellement au-dessus de tout^on entourage, que je crois que l'ancienne Héloïse , comme vous dites, a fait un faux pas, il y a quelque seize ou dix-sept ans. Ce qui est cu- rieux, c'est que justement à celte époque un de mes oncles ma- ternels, qui ressemblait beaucoup à mon arrière-grand'mère, le marquis de Senonges , est resté quelque temps à Paris et...

M'y voici, mon cher, m'y voici, vous me remettez main- tenant sur la voie. Lorsque tout à l'heure je vous disais que le portrait me rappelait confusément quelqu'un, c'est du marquis de Senonges, voire oncle, que je voulais parler; il était char- mant, en effet, et très à la mode dans un certain monde; on l'appelait le Richelieu des bourgeoises. Il avait d'ailleurs bra- vement servi comme colonel sous l'empire.

12 REVUE DE PARIS.

C'est cela même, marquis.

■— Tout ce qu'on pouvait reprocher à Senonges, c'était d'a- voir un peu trop la tournure d'un officier d'Opéra-Comique; il avait trop l'air de s'appeler Saint-Léon ou Saint Ernest et d'èlre de naissance mauvaise tête, colonel de hussards , et bon cœur; mais ceci le rendait justement la coqueluche du quartier d'Antin , les financières raffolaient encore de ce qu'on ap- pelle en province les Elleviou. Mais que diable est devenu Senonges?

Je ne sais, il s'est embarqué pour le Texas, nous n'en avons plus eu de nouvelles.

Continuons. Thérèse est un peu votre cousine.... à la mode de Senonges. Elle est belle comme un ange, ou plutôt comme un diable. Revenons à ce diner.

Thérèse ne me regarda pas; je lui parlai, elle me ré- pondit sèchement; il y avait lu du parti pris. Après dîner, quelques personnes vinrent sans doute pour me voir; j'étais annoncé, j'étais le lion de cette soirée ; l'ancienne Héloïse se mit au piano ; je fis tout doucement causer l'enfant terrible ; je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Thérèse devait lire beau- coup de romans en cachette ; c'est la ressource des jeunes filles maltraitées et qu'on appelle mauvais sujets; je demandai à la petite si sa sœur aimait beaucoup la lecture. En effet, Thérèse lisait beaucoup, et choisissait à son gré dans la bibliothèque de monsieur son père. Cette bibliothèque était ouverte et com- muniquaitau salon ; oubout de quelques instants, j'y entrai, les rayons étaient intacts. Je vis Voltaire, Rousseau, Diderot, Marivaux , Byron.

Thérèse avait d'abord courir en fille bien apprise.

Je le crois ; pourtant ces ouvrages étaient complets. Enfin , à force de chercher , je m'aperçus que René manquait à un exemplaire de Chateaubriand. Thérèse devaitètre sousie charme de cette mélancolique lecture. Sans doute elle adorait Chactas ou René. Or, comme je n'avais la réputation ni d'un Chactas ni d'un René , de sans douté l'accueil glacial , presque malveil- lant. Qu'en dites-vous, marquis?

Tout ceci est sagement déduit. Poursuivez.

—Heureusement , en me mettant à table , j'avais été si préoc- cupé de Thérèse, de sa ressemblance avec mon aïeule, et du

REVUE DE PARIS. 13

projet qu'à l'Instant même je venais de concevoir, que j'avais é(é très-peu brillant , ne me souciant pas d'ailleurs de faire de grands frais pour les Dunoyer. Je pus donc attribuer ma préoc- cupation à une rêverie mélancolique lorsque j'eus découvert que Thérèse était amoureuse de Chactas ou de René. En sortant de la bibliothèque, je rentrai dans le salon ; l'ancienne Héloïse avait fini d'instrumenter, elle était en nage. Après quelques banalités sur son talent, je m'approchai de sa fille. Thérèse, triste et pensive , était dans un coin du salon. Je la chambrai de façon qu'elle fut forcée de m'écouter, je fis tomber la con- versation sur la littérature. Thérèse me demanda d'abord , avec un élonnement d'une adorable impertinence, si je lisais. Je lis très-peu, lui dis-je, mais je relis sans cesse deux ou trois livres de prédilection : Montaigne, la Nouvelle Héloïse et René. Vous lisez René, monsieur? vous! s'écria Thé- rèse presque avec colère ; comme si elle me croyait capable de profaner cette poétique lecture. Oui , je lis René. Cela vous étonne, mademoiselle? La pauvre enfant est élevée si fort en sauvage, qu'elle me répondit, presque malgré elle : Cela oie m'étonne pas , cela m'afflige. Pour René? lui dis-je en souriant. Elle parut surprise de se voir devinée, rougit et baissa les yeux. Après un silence de quelques minutes, je re- pris : René est moins cruel pour moi que vous ne le sup- posez, mademoiselle; si indigne que je sois de lui, il m'ac- cueille avec bonté , il se laisse aimer, il ne repousse pas un malheureux condamné aux joies factices du monde.

Pour le coup , mon cher, votre Thérèse est une sotte, si là-dessus elle ne vous a pas éclaté de rire au nez.

C'est bien ce qu'elle a fait , marquis.

A la bonne heure; cette fille commence à m'inléresser beau- coup.

Elle m'a donc ri au nez. Je suis resté impassible ; après quelques mots insignifiants, je suis sorti, assez satisfait du manque de respect de M"^ Dunoyer. De deux choses l'une, ou elle croirait m'avoir déconcerté, et une jeune fille comme elle devait être flattée de déconcerter un homme comme moi; ou elle regretterait d'avoir accueilli impertinemment l'aveu d'une sympathie qui n'avait rien de blessant pour elle , et les repro- ches qu'elle se ferait alors me rendraient intéressant.

14 REVUE DE PARIS.

Soit , mais jusqu'à présent , mon cher, je ne trouve pas le moindre motif de vous admirer, tout ceci est correctement conduit, rien de plus.

Attendez , marquis , attendez ; j'avais été frappé de ces mots de l'ancienne Héloïse : Dites à ma fille de descendre. Sa fille ne logeait donc pas dans le même appartement que sa mère. Grâce à l'enfant terrible, j'appris que les deux sœurs et miss Hubert, gouvernante anglaise, occupaient seules un ap- partement au troisième. La maison était énorme, il devait y avoir quelque location j en sortant, je regardai les écriteaux; que vis-je? deux chambres à louer au quatrième sur le devant, c'est-à-dire dans le même corps de logis, un étage au-dessus des sœurs.

Ceci est mieux.

Le lendemain , mon tapissier est allé louer et meubler ce petit appartement , sous le nom d'un M. Bernard, qui habitait la campagne, et voulait avoir un pied-à-terre à Paris. Il y a au- jourd'hui trois semaines, marquis, que j'ai eu avec Thérèse Dunoyer l'entrevue que je vous ai racontée. Je vous fais grâce des transitions, et j'arrive aux faits. Voici une lettre que la fille du banquier m'a remise hier soir chez sa mère.

Ceci est très-bien , donnez....

Et M. de Montai remit au marquis la lettre suivante , lettre que celui-ci lut tout haut :

« Mon cœur bat, ma main tremble... Mon Dieu, ce que je fais est bien mal , mais je me confie à votre honneur, monsieur; je vous en conjure, ne m'écrivez plus jamais. Si adroit que soient vos moyens de me remettre vos lettres, je tremble tou- jours... Ah! pourquoi voire imprudence m'a-t-elle forcée de prendre votre premier billet? Pourquoi ai-je été assez faible pour le lire?... Encore une fois, je vous en conjure, ne m'é- crivez plus, monsieur, et surtout ne restez plus des journées entières dans ce petit appartement au-dessus du nôtre. Mon Dieu ! si l'on savait que c'est vous qui l'habitez , je serais perdue... Je vous crois , je vous crois , puisque vous vous dites malheureux à cause de moi. Vous dites que vous m'aimez : eh bien ! je vous crois... Je n'ai pas besoin que vous me prouviez , parla retraite que vous vous imposez, que vous pouvez re- noncer à ce monde, à ces succès qui doivent avoir tant de

REVUE DE PARIS. 15

charmes pour vous. Vous me dites que vous avez renoncé à cette femme de théâtre ; mon père nous l'avait dit... sans cela jamais je ne vous aurais écrit... Vous me dites encore que cette re- traite vous est chère, parce qu'elle vous rapproche de moi , que ce bonheur vous suffit, que vous n'en voulez pas d'autre , et que, si je vous aimais, vous n'auriez rien à envier au monde; et puis après cela vous ajoutez qu'il y a un secret qui vous empêche de me demander si je vous aime, moi. Alors... pour- quoi me dire que vous m'aimez, moi? »

Pauvre petite ! elle intéresse , dit M. de Beauregard en souriant. C'est d'un naïf superbe, continuez, marquis. Le marquis continua.

« Un secret fatal, dites-vous? Mon Dieu, quel est-il ce se- cret ? Pourquoi ne me l'avoir pas écrit dans vos longues lettres? Un secret, et fatal encore ?

T) Mon Dieu! je n'ai pas dormi de la nuit , tant cette idée me tourmentait. Hier, chez ma mère, vous aviez l'air si triste, si triste ! il m'a fallu bien du courage pour retenir mes larmes. Mais quand je suis rentrée chez moi, oh ! comme j'ai pleuré. Miss Hubert est très-méchante, il n'y a aucune confiance à avoir en elle.

» Mon Dieu , ne me perdez pas. Mon père et ma mère sont si sévères pour moi ! Ah ! si vous saviez, ce ne sont pas des pa- rents comme d'autres... sans cela , et encore... A quoi bon? à quoi me servirait de leur tout dire, puisqu'un secret vous em- pêche de me demander si je vous aime.

» Je consentirais bien k ce que vous m'écriviez encore, mnis une seule fois , oh pour la dernière fois , si vous me promeniez de me dire ce secret et de n'être plus triste comme vous l'êtes depuis plusieurs jours.

» Vous vous plaignez de ce que je ne vous regarde pas chez ma mère : c'est que je ne veux pas pleurer devant tout le monde. Il y a dans votre physionomie quelque chose de si dé- solé, que les larmes m'en viennent tout de suite aux yeux. Et on vous disait si moqueur, si étourdi , si gai ! moi je le croyais ; c'est pour cela que je vous en voulais d'aimer mon pauvre René. Vous m'avez pardonné cela , n'est-ce pas?

B Oh ! oui , vous êtes digne de comprendre René ; mon Dieu ! j'aurais tant de choses à vous dire là-dessus, et vous semblez

16 REVUE DE PARIS.

éviter les occasions vous pourriez me parler. Hier, ma mère nous a laissés un moment seuls ensemble, vous ne m'avez pas dit un mot , et vous m'avez regardée en silence de ce regard si tendre, si navré, qui depuis me poursuit, qui me force à vous écrire, car il me semble que vous êtes là... qui me regardez. Vous aviez Tair si malheureux. Vous n'aurez plus cet air-là , n'est-ce pas , pour ne plus m'obliger à vous écrire? C'est si mal et si dangereux !

» Voilà maintenant que je ne sais pas si j'aurai le courage d'aller glisser cette lettre sous votre porte, comme vous me l'avez dit. Si l'on me surprenait, mon Dieu! Ah! je n'oserai jamais, ah! je commets une grande faute. Ma mère, ma mère, pourquoi n'ai-je pas de confiance en vous? »

Ici, marquis, dit M. de Montai, vous devez recon- naître des traces de larmes.

Oui , mon cher, puis quelques mots illisibles à demi effacés par cette rosée céleste; puis ce naïf post-scriptum tracé à la hâte : Brillez cette lettre. Ah ça, et quand Thérèse a glissé toute tremblante la lettre sous la porte du petit appartement du quatrième, est-ce que votre porte s'est brusquement ou- verte ?

Ah ! marquis , je ne suis pas encore si écolier; c'était l'ef- faroucher au moins pour quinze jours.

A la bonne heure. La porte est donc restée fermée.

Très-honnêtement fermée. J'avais conseillé à Thérèse de laisser descendre sa petite sœur et miss Hubert pour dîner, et de profiter de ce moment pour monter jusqu'à ma porte.

Pas mal. C'était à la fois songer au présent et à l'avenir, une habitude à faire prendre, habitude presque innocente d'a- bord , et plus tard Allons, allons, mon cher élève, bravo!

En effet, dès qu'on a sonné le premier coup de cloche, qui précède d'une demi-heure le moment l'on se met à table, j'ai couru aux aguets , la porte du troisième s'est ouverte, l'en- fant terrible a descendu bruyamment avec la gouvernante; quelques minutes après j'ai entendu le pas léger et pour ainsi dire ému de Thérèse; elle montait en s'arrètant presque à chaque marche. L'œil à la serrure, je la voyais parfaitement; elle regardait autour d'elle d'un air inquiet, effaré, puis elle avançait timidement sa jolie tête au-dessus de la rampe de

REVUE DE PARIS. 17

l'escalier, écoulait encore, s'éloignait et se rapprochait de ma porte, perdant ainsi mille fois plus de temps qu'il n'en fallait pour glisser sa lettre. Enfin , après avoir encore hésité, elle fit un mouvement d'une crânerie adorable, qui voulait à peu près dire : le sort en est jeté; elle se baissa, la lettre glissa sous la porte. Lorsque Thérèse se releva, elle avait les joues enflam- mées, ses genoux tremblaient, elle s'appuya un moment à la rampe en mettant une main sur son sein qui battait violem- ment ; pendant une seconde son charmant visage exprimait ces violents ressentiments d'audace et de crainte, d'orgueil et de remords , de passion et de timidité, qui bouleversent les traits de toute jeune fille qui commet son premier acte de mauvais sujet. Tout à coup la voix criarde de l'enfant terrible retentit au premier. Thérèse tressaillit. Légère comme une fée, elle sembla glisser sur l'escalier; au tournant de sa spirale, comme Thérèse relevait un peu sa robe pour descendre plus rapide- ment, je vis tout son brodequin noir qui faisait valoir le plus joli pied du monde; un moment encore j'aperçus sa taille souple , mince , cambrée , son joli cou blanc oii s'attachaient si gracieusement ses épais cheveux noirs ; puis elle disparut en vraie sylphide. Alors...

M. de Montai en était de son récit lorsque son domestique annonça M. le capitaine Des Roches.

Au nom du capitaine , une expression de haine contracta les traits du marquis; mais cette émotion fut si rapide que M. de Montai ne s'en aperçut pas, et il alla remettre dans son se- crétaire le portrait de son aïeule et la lettre de Thérèse.

XI.

1 INVITATION.

Le capitaine Des Roches était un capitaine de spahis , d'une admirable figure, grand, svelte, basané, ayant trente ans à peine , et la barbe aussi noire que ses dents étaient blanches. On ne pouvait rien voir de plus éblouissant que ce jeune homme

18 REVUE DE PARIS.

revêtu de son cosfiime oriental; ce jour-là, il était simplement et élégamment vêtu.

Le capitaine Des Roches était non-seulement un très-brave soldat, mais un des sportman les plus distingués de France. Il n'y avait guère de meilleur jockey, soit pour une course, soit pour un steeple-chase; du reste ouvert et gai, bon compagnon, grand chasseur, franc buveur, noble joueur , et, quant aux femmes , aussi séduisant qu'heureux, aussi recherché que dis- cret, disait-on.

Le capitaine Des Roches , commençant à parler dès le salon qui précédait la chambre à coucher de M. de Montai , n'avait pas encore aperçu le marquis , et il s'était écrié en entrant:

Tu sais l'affaire de Beauregard? Puis, voyant ce dernier, il fit un mouvement d'étonnement, courut à lui, lui serra cor- dialement la main, et lui dit d'un air interrogalif : Ça n'était donc pas vrai?

Quoi donc? demanda M. de Montai.

Son duel de ce matin ? dit le capitaine.

Son duel ! son duel ! Vous deviez vous battre ce matin, marquis? demanda M. de Montai.

Eh mon Dieu! mon cher, Henri IV est mort! il y a trois heures que j'ai tué le colonel Koller. Puis , se retour- nant vers le capitaine Des Roches : Comment ça va-t-il , Bédouin?

Très-bien , dit le capitaine. Diable de marquis! il n'y a que lui pour faire les choses vite et bien. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas pris pour témoin?

Et moi aussi, marquis? s'écria Montai.

Parce que Baudricourt et Sainle-Luce se sont trouvés hier au club lors de ma querelle avec Koller, et la partie s'est ar- rangée tout de suite.

Ah marquis! marquis! vous serez toujours notre maître à tous. Quel sang-froid ! dit Montai. Figure-toi, Des Roches, qu'il est ici depuis une heure à raconter des histoires à mourir de rire, à causer de choses et d'autres, aussi calme que s'il sortait de son lit.

Vous êtes, pardieu, Irès-élonnant ! —Est-ce que j'ai quinze ans? est-ce que j'en suis à mon premier duel? Que diable vou- lez-vous donc que ça me fasse ?

P,EVUE DR PARIS. 19

Et la cause de ce duel? dit Montai.

Rien. Koller se vantait toujours de ses duels, cela m'im- patientait.

C'est vrai , vous le lui aviez dit cent fois , marquis , et je suis encore à comprendre comment ce sauvage endurait si pa- tiemment vos bourrades à ce sujet. Le pauvre diable vous esti- mait, — dit Des Roches.

Bien obligé. Hier soir il a recommencé ses atroces plai- santeries à propos de son duel avec ce malheureux d'Armen- tières, qu'il a tué.

Un enfant qu'il avait provoqué, dit Montai.

Oui. Cela m'a indigné; j'ai grièvement insulté Koller, nous nous sommes battus ce malin, je l'ai tué; parlons d'autre chose.

Ah ! marquis , marquis ! ceci est bien jeune pour un homme marié, dit M. de Montai.

A propos d'homme marié, mon cher Bédouin, vous ne voulez donc pas décidément faire la cour à ma femme? dit le marquis au capitaine Des Roches. Ètes-vous singulier ! je vous présente à la marquise au dernier bal costumé, dans tout l'éclat de voire splendeur orientale; il y a deux mois que vous la voyez assez intimement, et vous êtes pour elle (en ma pré- sence du moins) d'une froideur qui va presque jusqu'à l'éloi- gnement, tandis que, de son côté, elle vous trouve insupporta- ble ( du moins elle me le dil ).

Comment, marqnis! vous ne voyez pas que Des Roches s'est occupé de M»^' de Beauregard , qu'il a perdu sa peine et qu'il lui tient rancune? dit Montai.

Vous êtes fou , mon cher, dit le capitaine en riant. Tenez, marquis, s'il faut vous l'avouer, M™^ de Beauregard est un peu... trop puritaine pour moi. J'ai un ton exécrable, les femmes de bonne compagnie m'imi)osent et me rendent stupide, je ne puis trouver un mot ù leur dire ; lorsque j'ai l'honneur de voir la marquise, je passe le temps ù regarder tour à tour le tapis et la pendule pour voir arriver la fin de ma mortelle vi- site, et vous concevez que ça ne me rend pas aimable , comme vous le dit votre femme.

N'en croyez pas un mol. mon cher Montai, dit le mar- quis j il n'y a rien de plus sournois, de plus perfide, que ces

20 REVUE DE PARIS.

vauriens qui affectent de n'aimer que les impures ; les pauvres maris croient cela et disent à leur femme : « Croiriez-vous ma chère, que Des Roches (je suppose), qui a tout ce qu'il faut pour réussir ailleurs, n'adresse ses hommages qu'à des créa- tures du plus bas étage A quoi la femme est sur le point de répondre involontairement au mari : « Pour qui me prenez-vous donc, monsieur? vous m'insultez ! »

L'entretien fut interrompu par le domestique de M. de Montai , qui vint apporter une carte de visite à son maître.

Celui-ci lut à haute voix : Le baro?i de Ker-EUio.

Le chouan? le cousin breton bretonnant? s'écria le marquis.— Le canard sauvage a donc quitté ses bruyères ?

Priez M. de Ker-Ellio d'entrer, dit M. de Montai. Le domestique sortit.

Un provincial?— dit le capitaine Des Roches.

Oui , et qui vient pour la première fois à Paris , dit M. de Montai en souriant.

Eh bien ! pardieu ! il arrive bien ,— s'écria le marquis ; il dînera avec nous ce soir.

Ce soir? dit M. de Montai.

Oui , sans doute , je venais vous inviter , et j'allais passer chez vous aussi , Bédouin.

Mille grâces , marquis; mais quelle idée bizarre? Le jour même de ce duel !

Ça vous paraît étrange , n'est-ce pas ? mais j'ai une raison pour agir ainsi, et, pardieu ! vous n'êtes pas de mes amis si vous me refusez.

A ce moment , M. de Ker-Ellio entra.

Nous prions le lecteur de se souvenir qu'Ewen était un homme simple et rêveur , pieux et bon , d'un esprit inculte , d'un caractère ferme et loyal , d'une âme aimante et généreuse, d'un courage calme , mais éprouvé , un homme entin complè- tement étranger à certaines mœurs, à certaines corruptions ; pour tout dire, c'était toujours le rustique élève de l'ex-dragon, l'abbé de Keroutllan.

L'extérieur d'Ewen échappait au ridicule, car il n'annonçait aucune prétention; sa redingote bleue sévèrement boutonnée jusqu'au cou, sa cravate noire , ses cheveux courts , sa barbe brune et épaisse, lui donnaient une physionomie mâle et austère.

REVUE DE PARIS. 21

En se trouvant face à face avec des élégants , Ewen n'é- prouva aucune timidité ; sans affecter de rudesse , il ne fut ce- pendant pas gêné; il se présenta d'une manière simple, froide et polie.

Nous avons sommairement rappelé les principaux traits du caractère d'Ewen , afin de faire partager peut-être au lec- teur l'étonnement profond que ressentit le jeune gentil- homme campagnard à certains passages de l'entretien sui- vant.

Lorsqu'on avait nommé Ewen , M. de Montai était allé vive- ment à sa rencontre.

Le capitaine Des Roches s'était levé pour allumer un ci- gare.

Le marquis resta dans son fauteuil , considérant le Breton avec curiosité.

Que je suis aise de vous voir, mon cher cousin ! M. l'abbé de Kerouellan ne m'avait pas fait espérer sitôt votre arri- vée, — dit M. de Montai en serrant cordialement la main d'Ewen.

Je ne pensais pas non plus venir sitôt, mais des affaires imprévues...

Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ?

A mon arrivée , je me suis trouvé un peu indisposé , ce qui m'a empêché, monsieur , de venir vous voir plus tôt.

C'est un grand vol que m'a fait cette indisposition-là , dit M. de Montai.

Puis , s'adressant au marquis, et lui présentant Ewen , il lui dit:

M. le baron de Ker-Ellio , mon cousin. M. de Beauregard se leva et s'inclina.

M. de Montai termina la présentation en disant à Ewen :

M. le capitaine Des Roches, mon ami. Le capitaine salua.

Tous se rassirent.

11 y eut un moment de silence assez embarrassant ; le marquis le rompit le premier. Se tournant du côté d'Ewen, il lui dit avec un mélange de noblesse et de cordialité qui n'appartenait qu'à lui :

Pardieu , monsieur , je vais vous faire une proposition

2.

22 REVUE DE PARIS.

très-indiscrète, mais très-franche ; et, en votre qualité de Bre- ton, vous m'excuserez. Votre cousin , le capitaine Des Roches et quelques autres de mes amis, me font le plaisir de dîner avec moi; soyez des nôtres? Vous ferez ainsi tout de suite connais- sance avec quelques coryphées de cette jeunesse dorée que mon âge me donne le droit de présider.

Ewen avait trop de hon goût pour refuser cette invitation par un sentiment de discrétion exagérée ; il répondit :

J'accepte avec grand plaisir, monsieur, etjeremercie mon cousin du bon accueil que vous voulez bien me faire.

Et vous n"avez pas tort, monsieur, car il nous a dit tout ce que vous valiez.

Et vous avez confirmé ce que j'avais dit, mon cher cou- sin,—reprit Montai.

Ma foi, messieurs, dit gaiement Ewen, je vous préviens qu'en vrai Breton , je suis capable de croire tout ce que vous me dites.

Nous le disons pour cela , monsieur ; et, pardieu î votre franchise nous met si bien à l'aise , que je vous demanderai la jjermission de reprendre avec ces messieurs l'entretien que que nous avions commencé.

Mais, marquis... dit M. de Montai.

D'honneur . mon cher, que dirions-nous à monsieur? Des banalités. Comment trouvez-vous Paris? l'aspect de Paris a-t- il réjiondu à votre attente? et autres sottises indignes de lui et de nous.

Vraiment, monsieur, je suis de votre avis, et autant que vous j'ai peur de ces conversations-là ,— dit Ewen en riant.

Et vous avez raison , monsieur. Vous me permettrez donc de dire à ces messieurs avec qui je veux les faire dîner. Ce menu des convives vous intéressera peut-être , les femmes sur- tout, les plus fringantes impures de Paris.

Ah! ah ! il y aura des femmes , marquis? s'écria Des Roches.

Le capitaine affecte cet étonnement sous le prétexte que je suis marié, monsieur , dit confidemment le marquis à Ewen.— A propos de çà , et si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous présenter ù M'"'= de Beauregard; elle est chez elle tous les mercredis.

REVUE DE PARIS. 23

Monsieur... dit Ewen en s'inclinant.

Je dois vous prévenir , monsieur, que la marquise a dix- huit ans à peine , qu'elle est jolie comme un ange ; mais n'allez pas en devenir amoureux, vous rendriez le capitaine jaloux comme un tigre j il ne veut pas l'avouer, mais il s'en occupe beaucoup.

N'écoutez pas le marquis, monsieur , il se moque cruel- lement de moi. J'ai le malheur de n'aimer que les femmes de mauvaise compagnie. M™'' la marquise de Beauregard m'im- pose, tranchons le mot, me fait une peur horrible avec son grand air. Je n'ai pas l'honneur de lui agréer, et le marquis me raille sans pitié.

C'est égal, reprit M. de Beauregard en s'adressant à Ewen , méfiez-vous de Des Roches si vous rendez quelques soins à ma femme. Il y a bien encore un M. Labirinle qui s'oc- cupe fort de la marquise ! mais je ne sais trop s'il faut le compter comme un adversaire sérieux celui-là. Qu'est-ce que vous en pensez , Des Roches ?

Diable ! marquis ; mais, si j'étais assez heureux pour m'in- quiéter des adorateurs de M™^ de Beauregard . j'aurais grand'peur de M. Labirinte : comment donc ! un jeune poëte , frais comme une rose de mai, par là-dessus député et le bras droit d'un mi- nistre... de M. Roupi-Gobillon , l'ami intime de Montai.

Je vous demande pardon de ce nom-là, dit le marquis à Ewenj en prononçant le nom de ce ministre, des Roches a l'air de dire quelque chose d'assez malpropre , mais ce drôle-là s'appelle ainsi. Et à propos de ça , ne trouvez-vous pas que, lorsqu'on a déjà Tinfirmité de s'appeler -Rowpi, il est indécent d'y ajouter encore Gohillon?

Il y a sans doute quelque vanité là-dessous , dit Ewen en riant.

Pardieu , monsieur , vous avez raison. Ce nom jumeau doit être le fruit incestueux de l'orgueil aristocratique d'un avocat démocrate, ce qui n'empêche pas M. Labirinte de dédier de petits vers à la marquise et de gouverner un peu la France. C'est 011 est l'avantage du député sur vous, mon pauvre Des Roches : vous servez le pays, tandis que M. Labirinte le gouverne... et les femmes aiment toujours dominer... qui gou- verne..*.

S4 KEVUE DE PARIS.

Soit, marquis, dit M. de Montai, mais ne nous mêlons pas des affaires des autres.

Vous avez raison, mon cher, je suis de très-mauvais goût, j'ai l'air de vouloir agacer deux rivaux l'un contre l'autre, comme si cela me regardait. Or donc, et sans transition au- cune , parlons des impures de notre dîner : d'abord je vous amène W^^ Emma et sa sœur Herminie. Puis s'adressant à Ewen , le marquis ajouta : M"'' Emma est un sujet très-dis- tingué du ballet de l'Opéra , et M"^ Herminie , sa sœur , est une ingénue de petit théâtre non moins distinguée. Toutes deux sont à moi. Si ça peut vous amuser, je vous mènerai là, ça vous fera tout de suite deux entrées dans le monde. M"'* de Beauregard pour la bonne compagnie , mamzelle Emma et sa sœur pour la mauvaise.

Et qui aurons-nous encore en femmes, marquis? dit M. de Montai.

Nous aurons la plus méchante, la plus maligne , la plus effrontée, la plus mordante, la plus infernale diablesse de notre enfer. Serpentine !

Voilà un nom qui promet , dit Ewen en souriant.

C'est un surnom , dit M. de Montai ; elle se nomme Adèle Clermont ; mais, comme dit le marquis, c'est bien la plus diabolique créature, un esprit de démon , ne ménageant rien, ne respectant rien, très au fait de tous les scandales du monde, car elle ne voit que des hommes de bonne compagnie, et disant tout ce qu'elle sait, quand l'envie lui en prend, sans s'inquiéter des amants ou des maris.

Avec cela jolie comme un ange , ajouta Des Roches,

et insolente comme Lucifer.

Ah! j'oubliais Clarisse Harlowe et la belle Grecque, dit le marquis.

Si le nom de Serpeiitine est significatif , reprit Ewen ,

celui de Clarisse Harlowe ne l'est pas moins; seulement, dans une telle réunion , ce nom paraît bien sentimental.

Rassurez-vous, dit le marquis, Clarisse Harlowe est un nom donné eu manière de contre-vérité. Claire Duval est bien la plus folle, la plus gaie, la plus insouciante créature qui se soit jamais end^ormie sans savoir si elle mangerait le lendemain; elle en est à la fin de son second million, repré-

REVUE DE PARIS. 25

senlé par lord Fitz-Herald. Quant à la belle Grecque , c'est quelque chose de splendidement beau, qu'on ne peut s'empê- cher d'avoir dans un dîner... bien servi : Serpentine pour l'esprit, Clarisse Harloioe .\^om' la folle joie, la Grecque pour la beauté ; un dîner n'est complet qu'avec cette trinilé. Quanta mamzelle Rosa , qui m'appartient, elle est bête comme une oie, et sa sœur Herminie est de la même force, mais elles sont très-jolies , et leur stupidité si étourdissante , que je soup- çonne quelquefois ces deux sœurs d'être spirituelles sans le faire exprès.

Et en hommes , marquis ?

En hommes ? nous aurons les tenants de ces beautés, c'est-à-dire Sainte-Luce pour Serpentine , Baudricourt pour la belle Grecque , Fitz-Herald pour Clarisse Harlowe ; puis le major Brown , le duc de Serda , le prince Castelli , voilà tout. Ah! j'oubliais M. Florès, un Américain, un cousin de ma femme, un jeune Inca , qui fait son entrée dans le monde ci- vilisé. Aussi, pardieu ! ce sauvage-là ouvrira, je crois, ce soir des yeux et des oreilles furieusement étonnés.

•— Absolument comme moi , monsieur le marquis , dit Ewen en souriant.

Non pas , monsieur le baron, dit M. de Beauregard avec beaucoup de bonne grâce ; mon jeune cousin regardera, et vous verrez; il écoutera , et vous entendrez.

Puis , se levant , le marquis dit à M. de Montai :

Ah ça ! mon cher , c'est convenu, à sept heures et demie.

Et cela, marquis?

Pardieu, au Rocher de Cancale ; i\ le faut bien. voulez-vous qu'un homme marié donne un dîner de garçons... il y a des femmes? Et, se retournant vers Ewen, le mar- quis ajouta : —Ah ! monsieur, quelle détestable idée vous allez avoir de nos plus fameux cabarets ! Je regrette de ne pouvoir faire transporter de Londres ici Clareïidon-Hotel, avec son comfort et sa tenue de bonne maison. Hélas ! nous ne pouvons lutter contre les magnifiques tavernes de Londres qu'à force de bonne chère et de jolies femmes. En tous cas, vous nous serez indulgent, n'est-ce pas? et vous me permettrez de prendre ma revanche honnêtement chez moi... lorsque j'aurai eu l'honneur de vous présenter M"'<= de Beauregard Au revoir,

26 REVUE DE PARIS.

Montai.... allez-vous, Des Roches ? Voulez-vous que je vous conduise?

J'ai une partie engagée avec Sainte-Luce au passage Cen- drier, — dit Des Roches.

Eh bien ! je serai des vôtres , dit le marquis ; je vous mène.

Puis , faisant à Ewen un salut cordial , M. de Beauregard sortit avec M. Des Roches pour aller au jeu de paume.

Comment trouvez-vous le marquis? dit M. de Montai à son cousin.

J'ai fort entendu parler par mon père des grands sei- gneurs de l'ancien régime, de leur esprit et de la façon cava- lière avec laquelle ils traitaient le mariage. 11 me semble que M. de Beauregard doit leur ressembler beaucoup. Quelle gaieté! quelle bonne humeur!

Vous ne croiriez pas que ce matin il a tué un liomme en duel?

Lui. s'écria Ewen avec répugnance; et ce soir ce dîner?

Ce n'est pas correct, je le saisj mais , pour excuser le marquis , je vous dirai que l'homme qu'il a tué était une es- pèce de bravo, de spadassin féroce, qui ne laisse aucun regret; on saura même assez de gré à Beauregard d'en avoir débarrassé Paris. Malgré cela , ce dîner est un peu étrange le soir même de ce duel : mais le marquis nous a dit qu'il avait ses raisons pour agir ainsi, et il nous a si instamment priés d'accepter son invitation, que nous avons accepter, et vous nous imiterez.

Maintenant je ne puis faire autrement , dit Ewen assez attristé.

Il faut que le marquis ait eu quelque lubie, dit M. de Montai , car sa manie de duel lui était passée depuis cinq ou six ans. Mais logez-vous donc, mon cousin? Si vous le voulez, j'irai vous prendre pour dîner et je vous conduirai.

J'accepte avec grand plaisir, dit Ewen. —Je logea l'hôtel du Croissant, rue Montmartre. Maintenant, je vais vous faire une question très-provinciale , mon cousin ; je désirerais savoir comment il faut être habillé pour ce dîner de garçons.... il y a des femmes. Vous me conduisez; je ne voudrais pas,

i

REVUE DE PARIS. 27

par une inconvenance de costume , vous faire rougir de moi , dit Ewen en souriant.

~ Mon dieu, mettez-vous le plus simplement du monde, comme vous le voudrez ; seulement un habit au lieu d'une redingote. Ah ça! j'espère, mon cher cousin, que vos af- faires vont s'embrouiller, afin que vous nous restiez long- temps.

Sous ce rapport, et malheureusement pour moi, elles s'arrangent toutes seules. Lors de son voyage à Paris , le digne abbé de Kérouëllan avait à toucher pour moi une somme assez forte chez un banquier, M. Achille Dunoyer....

M. Achille Dunoyer? dit M. de Montai.

Oui ; vous le connaissez?

Beaucoup ; mais continuez, s'écria M. de Montai.

Ignorant qu'à Paris un banquier avait un comptoir il faisait ses affaires et une maison il les fuyait, m'a-t-on dit, l'abbé s'était rendu au domicile de M. Achille Dunoyer; là, on lui apprit que le banquier était en voyage. Le bon abbé n'en demanda pas davantage, et il vint m'apprendre que mes fonds couraient les plus grands dangers , puisque mon banquier voyageait sans songer à ma créance.

C'est impossible, dit M. de Montai avec une émotion involontaire; la fortune de M. Dunoyer est très-solide ; c'est une des maisons les plus sûres de Paris.

C'est ce que tout le monde m'a dit , et dont je suis con- vaincu, — dit Ewen, car ce matin même M. Dunoyer m'a non-seulement soldé , mais il m'a encore offert de me payer à l'instant le montant de trois autres obligations que j'ai sur lui.

M. de Montai sembla respirer plus librement, et répondit :

Aussi je m'étonnais de ces bruits.

La seule erreur du bon abbé de Kérouëllan avait causé mon inquiétude. Jusque dans l'hôtel je suis logé, on m'a donné de si bons renseignements sur le ciédit de M. Dunoyer, dont la réputation s'étend partout , comme vous voyez , que j'ai replacé chez lui la somme échue.

Et vous avez raison; c'est un excellent placement. M. Dunoyer a des propriétés d'une grande valeur ; on évalue sa fortune immobilière à près de deux millions. Sans compter son portefeuille et ce que lui rapporte sa maison de banque, son

28 REVUE DE PARIS.

dernier inventaire se montait à quatre millions deux cent soixante mille francs.

Vous me paraissez si bien connaître ses affaires , dit naïvement M. de Ker-Ellio , que j'aurais m'adresser à vous pour mes renseignements.

J'ai du moins entendu évaluer ainsi sa fortune, dit M. de Montai en rougissant.

Ewen reprit :

M. Dunoyer m'a paru le meilleur homme du monde; il m'a même invité à dîner chez lui dimanche prochain..

Dimanche? Cela se trouve à merveille, dit M. de Montai; je dîne aussi chez lui ce jour-là.

C'est une bonne fortune pour moi, dit Ewen; mais je vous laisse.

Adieu donc, mon cousin.

A ce soir, puisque vous voulez bien vous charger de moi. M. de Ker-ElIio sortit après avoir affectueusement serré la

main de M. de Montai.

Ewen avait jusqu'alors fait bonne contenance ; mais, lorsqu'il fut dehors, il lui sembla qu'il avait besoin d'air. Ce qu'il ve- nait d'entendre lui donnait presque le vertige. Le marquis surtout, cet homme de si bonne compagnie , qui pouvait être si gai , si moqueur, si gracieux, et conserver toute la folle liberté de son esprit quelques heures après avoir tué un homme, lui semblait un phénomène.

Ce marquis parlait de sa jeune femme et de ses maîtresses avec un égal cynisme; et pourtant il employait les formules de la plus parfaite politesse, lorsqu'il proposait à Ewen de le présenter à la marquise ; cet homme tour à tour impertinent et cordial, joyeux et cruel, esclave du savoir-vivre et con- tempteur des liens sacrés pour tous, cet homme, enfin, de si excellentes façons et de moralité si perverse, inspirait à Ewen un vague effroi. Il se sentait au contraire une secrète sym- pathie pour M. de Montai, qu'il trouvait affectueux et pré- venant.

On doit savoir presque gré à Ewen de la simplicité digne avec laquelle il avait subi cette première épreuve û\x feu pa- risien. Sou caractère ferme , son bon sens et son tact naturel avaient tout fait.

REVUE DE PARIS. 29

La raison d'Ewen, un moment ébranlée par Tabus de la so- litude , avait repris son équilibre à mesure qu'il s'était éloigné de Treff-Hartlog , de ce triste théâtre de ses dangereuses rêveries.

Depuis son séjour h Paris , il avait sagement envisagé sa position, ses chimères d'idéalité s'étaient peu à peu évanouies; il en reconnaissait la fâcheuse vanité et souriait en pensant au portrait de Treff-Hartlog qui lui avait causé de si folles ter- reurs.

Le mystère de la présence de ce tableau, que l'abbé affirmait avoir vu brûler, semblait toujours inexplicable à Ewen , mais nullement fatal ou surnaturel. Il songea très-sé- rieusement aux propositions de mariage que lui avait faites le bon abbé, et se rappela que les deux protégées du recteur étaient, sinon belles, du moins avenantes et gracieuses, le sou- venir de l'une surtout, brune, fraîche, riante et ingénue , prit peu à peu dans sa pensée la place si longtemps occupée par l'indécise et pâle figure de TrefF-Hartlog.

Ewen écrivit dans ce sens une longue lettre à son ancien précepteur, et y ajouta quelques lignes pour Lès-en-Goch et pour Ann-Jann. A cette lecture l'abbé dut bondir de joie , et les deux vieux serviteurs pleurer d'attendrissement et de bonheur ; car le mah7neïbrin annonçait son prochain retour.

Voulant mettre à profit son séjour à Paris pour voir ce qu'il avait à y voir, Ewen avait résolu d'y rester au plus quinze jours encore et de retourner dans sa chère Bretagne.

Ce ne fut pas sans une anxiété presque pénible que le jeune baron attendit l'heure à laquelle son cousin devait venir le chercher pour le conduire dîner au Rocher de Cancale. Ce dîner lui semblait quelque chose de formidable.

En effet, quitter les grèves solitaires de l'Armorique pour un dîner d'itupures donné par un homme marié qui a deux maî- Iresses, qui raille les amours de sa femmme et qui, le matin même , a tué un homme en duel... , la transition était brusque pour le rustique élève de l'abbé de Kerouéllan.

D'après l'avis de son cousin , M. de Ker-EUio s'habilla très- simplement, d'un habit bleu exactement boutonné, d'un gilet blanc et d'un pantalon noir. Il n'y r.vait al^solument rien de

5 «>

30 REVUE DE PARIS.

remarquable dans la mise d'Ewen ; partant , il était très-con- venablement mis.

A sept heures , M. de Montai le vint prendre en voiture de remise. Les deux cousins partirent pour le Rocher de Cancale.

XII.

LE ROCHER DE CA?ÏCALE.

Lorsqu'Ewen et M. de Montai entrèrent dans le salon destiné aux convives du marquis , ce dernier n'était pas encore arrivé.

Le capitaine Des Roches causait avec M. Labirinte, son rival, comme avait dit M. de Beauregard.

M. Labirinte, le poëte-député , était un jeune doctrinaire frais , blond, d'une jolie figure, et qui rougissait comme une jeune fille au moindre propos léger; son excessive timidité l'empêchait d'aborder la tribune; mais la plume à la main et dans le mystère du cabinet, il disait aigrement et doctoraie- ment son fait à l'opposition, par l'organe de M. Roupi-Go- billon, son ami le ministre, dont il élaborait, assurait-on, les discours.

Parmi les convives présents , il y avait encore le major Brown , officier hanovrien renommé par l'excentricité de ses paris , qu'il gagnait presque toujours ; car il mettait pour enjeu une intrépidité fabuleuse. En Angleterre , on ne parlait de lui qu'avec vénération, depuis ce trait presque incroyable : le major se trouvait à bord du yacht de plaisance de lord Fifz- Herald , en pleine mer ; la houle était forte ; le vent emporte la casquette du major. Votre casquette est perdue, dit le Jord en la montrant déjà loin dans le sillage du navire. Cent louis que non ! dit le major. Cent louis que si ! dit le lord. D'un bond le major saute à la mer; il nageait comme un dauphin, mais il était habillé et il avait à lutter contre des lames d'une hauteur énorme. H courut le plus grand danger pour parvenir à rattraper sa casquette, dont il se coiffa brave- ment. Le lord , stupéfait de cette folle hardiesse, avait aussitôt

REVUE DE PARIS. 31

fait mettre le yacht en panne et descendre une yole à la mer; cette manœuvre, exécutée aussi rapidement que possible, avait demandé beaucoup de temps ; lorsqu'à force de rames l'embar- cation arriva auprès du major, ses forces étaient presque épui- sées, et heureusement il put être hissé à bord.

Une foule de traits de ce genre avaient souvent mérité au major le titre de lion dans la véritable acception de ce mot. C'était un homme jeune encore, d'une physionomie énergique, d'une taille svelle et agile.

Bientôt après arrivèrent le prince Castelli et le duc de Serda.

Grand seigneur florentin autrefois exilé comme carbonaro, le prince Caslelli semblait appartenir au temps des 3Jédicis, par son élégance , par sa folle gaieté, par son ardent amour de la liberté; conspirateur sans haine, cent fois il avait joué sa tète avec une insouciance héroïque. En voyant ce joyeux et beau prince de la renaissance égaré dans notre triste époque, on regrettait pour lui les splendides costumes de ces seigneurs du Titien qui se promenaient si magistralement, de belles femmes au bras, dans ces grandes villas au ciel bleu , aux es- caliers de marbre blanc ombragés de pins en parasol.

Le prince Castelli aurait pu se passer d'être prince; il chan- tait en artiste excellent de délicieuse musique qu'il composait. Lorsqu'à la fin d'un souper, les premières clartés de l'aube fai- saient pâlir les bougies , et qu'on entendait cette voix toujours fraîche et sonore, on eût dit un hymne matinal saluant à son lever la vermeille aurore.

Par l'éminence de son talent, par sa charmante humeur, le prince Castelli était encore un véritable lion; car, excepté M. Labirinte et Ewen , presque tous les convives du marquis étaient des hommes plus ou moins remarquables.

Le duc de Serda, grand d'Espagne, marquis de Buona- vista, etc., avait établi en Normandie un haras magnifique. II y dépensait des sommes énormes. Ses élèves avaient déjà obtenu de brillants succès à Chantilly et au Champ-de-Mars. Le pre- mier il avait introduit en France l'usage de faire voyager les chevaux de course en voiture. C'était encore un homme spé- cial , partant un lion.

Le duc de Serda était le spécimen de l'Espagnol, maigre et pâle, aux cheveux blonds ardents dont Velasquez a immortalisé

32 REVUE DE PARIS.

le type; du reste grave et silencieux, malgré sa taille chétive, le due avait fort grand air.

M. le comte de Sainte-Luce arriva bientôt après; c'était encore un lion des plus à la mode.

Ce jeune pair représentait dignement, à la chambre haute, la jeunesse née sous Tempire ; il était écouté toujours avec at- tention , souvent avec un très-vif intérêt , par cette illustre as- semblée. Parole nette et incisive, jugement sain et droit, tact parfait, ironie de bon goût, patriotisme éclairé, profond dé- dain des lieux communs politiques, telles étaient les qualités parlementaires de M. de Sainte-Luce; ce qui le constituait vé- ritablement lion^ c'est que ce législateur était le plus gai des hommes, c'est que l'acteur des plus spirituelles folies se re- trouvait plein de haute raison lorsqu'il le fallait.

Qu'un homme d'un talent sérieux, d'une position sérieuse, soit partout et toujours sérieux, c'est estimable et ennuyeux; qu'un homme frivole et gai soit partout et toujours frivole et gai , c'est à merveille ; mais être aussi brillant à table qu'à la tribune, mais tenir aussi rudement tête à un ministre qu'à un buveur, mais ne jamais contaminer l'hermine de son manteau de pair au milieu des bacchanales dont on pourrait être le héros cité, mais être à la fois grave et digne avec ceux-ci, turbulent et fou avec ceux-là , mais faire tout ce qui plaît et savoir plaire à tous , cela nous semble rare et méritoire.

Et voici pourquoi M. de Sainte-Luce avait toutes sortes de litres à être lion.

M. de Baudricourt , autre convive, avait une spécialité moins éclatante, mais non moins célèbre. Il était gros joueur et de première force au whist et au piquet, mais sa valeur réelle était celle de gros joueur. On citait telle de ses parties avec M. H... ou lord G..., dans lesquelles il avait eu, avec ses paris, jusqu'à quatre à cinq mille louis engagés ; ce qui éleva sa réputation à son apogée fut d'avoir un jour mis comme enjeu une inscription de deux mille livres de rentes, en substituant à cette formule surannée : Je joue iiiille louis, cette formule beaucoup plus neuve : Je joue cent louis de rentes.

Un étranger proposait-il quelque partie effrayante, on répon- dait : Attendez Baudricourt; est Baudricourt? Il n'y a que lui pour tenir un jeu pareil. Pour M. de Baudricourt,

REVUE DE PARIS. 53

la fin de toutes choses était le jeu. Le jeu était l'indispensable complément d'un dîner, d'une course, d'une partie de chasse j après l'Opéra , le jeu ; après le bal , le jeu ; le malin , le jeu ; toujours le jeu. M. de Baudricourt avait en horreur les jeux de hasard; il gagnait, dit-on, soixante ou quatre-vingt mille francs par année ; il avait toujours au moins le double de cette somme toute prête comme enjeu.

Et voilà pourquoi M. de Baudricourt comptait aussi parmi les véritables lions.

Lord Filz-Herald avait aussi un goût spécial; il aimait les fleurs à la passion ; ses admirables serres de plantes équinoxiales pouvaient soutenir la comparaison avec celles de M. le duc de Devonshire; il avait des jardiniers voyageurs en Amérique, en Afrique, en Asie, et ses bateaux à vapeur organisés en serre chaude lui rapportaient des richesses horticulturales de toutes les parties du monde. Sa collection d'orchydées était merveil- leuse; il était parvenu à force d'art à avoir une température constamment humide de trente à quarante degrés; en entrant dans la serre des orchys du Magellan , on était suffoqué; c'était l'atmosphère étouffante qui suit ou précède toujours le typhon des Indes. On avait une fois emporté lord Filz-Herald presque asphyxié par celte zone torride artificielle.

Quant au cousin de la marquise de Beauregard , M. Alonzo Florès, c'était un jeune Américain de vingt-trois ans, à che- veux crépus et à longues dents, qui s'appelait M. Alonzo Florès.

Tels étaient les convives du marquis; les femmes se nom- maient Serpentine, Clarisse Harlowe, et Cora , dite la belle Grecque.

Serpentine était maigre, svelte, brune et pâle; ses yeux noirs pétillaient de malice; ses lèvres minces, ses narines serrées exprimaient l'ironie ; un pli vertical , profondément creusé entre les deux sourcils , annonçait la méchanceté.

Clarisse Harlowe était blonde, blanche, un peu grasse. Sa figure ronde, rose et réjouie, ses yeux bleus riants comme l'azur , sa bouche vermeille et sensuelle, contrastaient singulièrement avec les souvenirs mélancoliques que rappelait son nom.

Pour se figurer Cora, la belle Grecque, qu'on descende la Vénus de Milo de son piédestal : même magnificence,

ô.

34 REVUE DE PARIS.

même impassibilité , blancheur de marbre , cheveux d'ébène.

Il est inutile de dire que les trois impures étaient mises avec le meilleur goût , et que les femmes du monde les plus élégantes n'auraient pas été vêtues avec une plus gracieuse simplicité.

En moins d'un quart d'heure tous les convives arrivèrent ; on n'attendait plus que mesdemoiselles Herminie, Rosa et le marquis.

Ce dernier savait si parfaitement vivre, on supposait son re tard si involontaire , que personne ne songeait à s'en forma- liser.

La réputation sanguinaire du colonel Koller était détestable; c'était un homme tellement féroce, que la nouvelle de sa mort avait été presque reçue comme une délivrance universelle , et depuis le matin le duel du marquis était le sujet de toutes les conversations.

Les physionomies des convives de M. de Beauregard étaient gaies, ouvertes, épanouies.

Le plaisir, ou plutôt l'attente du plaisir, était pour ainsi dire dans l'air. Les hommes se connaissaient et étaient contents de se trouver réunis; les femmes savaient qu'elles seraient admirées et appréciées , celle-ci pour son esprit , celle-là pour son joyeux entrain, cette autre pour sa beauté.

Pourtant, quand nous disons que toutes les physionomies étaient ouvertes et gaies, nous nous trompons.

Ewen de Ker-EUio était sérieux , attentif, et cette fois un peu embarrassé, quoique son cousin M. de Montai l'eût présenté à tous les hommes.

M. Labirinte, le député doctrinaire, semblait mal à son aise ; il rougissait de temps à autre, quoique personne ne lui parlât; car, à l'exception de M. de Montai et du capitaine Des Roches , il connaissait à peine de vue les autres convives.

Enfin M. Alonzo Florès était, depuis son arrivé, campé de- bout, immobile, devant une gravure représentant l'éducation d'Achille, qu'il paraissait contempler avec une attention dévo- rante.

On entendit le bruit de deux voitures qui s'arrêtaient.

H n'y eut qu'un cri :

Le voilà ! c'est le marquis !

C'étaient en effet M. de Beauregard dans sa voilure et

REVUE DE PARIS. 35

MM"" Rosa et Herminie dans la leur. Malgré son affectation cynique, le marquis ne se départait jamais de certaine éti- quette. Le hasard semblait l'avoir fait arriver en même temps que les deux sœurs. Il trouva plaisant de se ménager, grâce à elles , une entrée triomphante.

En effet, un maître d'hôtel ouvrit bruyamment les deux battants de la porte, et le marquis parut au milieu des deux sœurs, auxquelles il donnait le bras.

M. de Beauregard fut salué d'une acclamation unanime, et s'arrêta une seconde au milieu de cette large porte avec un air d'hésitation railleuse.

Qu'on nous pardonne de consacrer quelques lignes à cette apparition, qui ne manquait pas d'une certaine tournure comme objet (l'ait , comme tableau. Le groupe des deux sœurs et du marquis était charmant.

M. de Beauregard , nous l'avons dit, était grand , bien fait, et, malgré un peu d'embonpoint , sa taille avait conservé beau- coup d'élégance. Si le matin il s'habillait avec la plus extrême simplicité, le soir il se livrait à toutes les fantaisies de son ima- gination; ses toilettes éblouissantes n'allaient qu'à lui; elles tussent écrasé de ridicule tout autre que lui , tandis qu'elles rehaussaient au contraire sa grande mine, comme on disait jadis.

Le marquis portait ce soir-là un habit bleu-clair à boutons d'or ciselé d'un travail exquis; son large collet de velours noir et ses revers démesurément ouverts s'étalaient sur ses épaules ; son gilet de velours brun glacé d'argent et de cramoisi , et re- haussé de boutons de rubis entourés de perles fines, s'échancrait largement sur une chemise de batiste ouvragée, véritable cui- rasse de la plus admirable broderie, agrafée par trois magnifi- ques rubis entourés de perles fines , comme les boutons du gilet et comme ceux des poignets relevés sur les parements de l'habit; une haute cravate blanche empesée, sur laquelle se dessinait la coupe gracieuse de ses favoris , éclaircissait encore le teint du marquis. Enfin un pantalon de Casimir noir presque collant, des bas de soie à jour et des souliers très-découverts, car le marquis avait un pied aristocratique, complétaient cette toilette d'une richesse extravagante, que le grand air de M. de Beauregard faisait non-seulement tolérer, mais admirer.

56 REVUE DE PARIS.

Mainlenant, qu'on se figure le marquis au milieu de deux femmes jeunes, charmantes, tenant à la main d'énormes bou- quets , coiffées en cheveux , ayant les épaules nues, des tailles de guêpe, des jupes bouffantes d'une moire blanche épaisse et scintillante; qu'on inonde ce groupe d'une nappe de lumière que projettent les bougies d'un lustre de cristal placé dans la pièce voisine en face de la porte ; qu'on se rappelle enfin la physionomie vive, railleuse et hautaine du marquis, et l'on aura un ensemble qui , vu la laideur épouvantable de nos cos- tumes d'hommes , ne manquera ni d'éclat, ni de magnificence, et l'on compiendra l'espèce de clameur admirative qui salua l'entrée du marquis et des deux sœurs.

Au moment M. de Beauregard abandonna le bras de U^^ Rosa et de M"^ Herminie , un maître d'hôtel s'approcha et lui dit :

Monsieur le marquis est servi.

Pendant tout le temps de la scène qui va suivre, c'est-à-dire pendant le dîner, le marquis, malgré son apparente gaieté, sera sous l'impression d'une sorte d'excitation fébrile, ses yeux se- ront plus brillants que de coutume, sa plaisanterie quelque- fois amère et incisive.

Pourquoi ne pas le dire ? les bruyants éclats de rire de M. de Beauregard seront plus couvulsifs que gais, car ils cacheront une pensée poignante et douloureuse; la joie du marquis sera près d'être terrible.

REVUE DE PARIS.

XIII. LE DINER.

CONVIVES.

LE MARQUIS DE BEAUREGARD.

LE BARON EWEN DE KER-ELLIO.

LE Cte EDOUARD DE MONTAL.

LE PRINCE CASTELLL

LE DUC DE SERDA.

LORD FITZ-HERALD.

LE MAJOR BROWN.

LE COMTE DE SAINTE-LUCE ,

pair de France. LE VICOMTE DE BAUDRICOURT,

gros joueur. MONSIEUR DIEUDONNÉ LABI-

RINTE.

LE CAPITAINE DES ROCHES.

MONSIEUR ALONZO FLORÈS.

MADEMOISELLE SERPENTINE.

MADEMOISELLE CLARISSE HARLOWE.

MADEMOISELLE CORA, la belle Grecque.

MADEMOISELLE ROSA , de l'Académie royale de Musi- que.

MADEMOISELLE HERMINIE , jeune première du théâtre du Palais-Royal.

Un grand salon ; une table richement servie ; les bougies des lustres et des candélabres font étinceler les cloches et les réchauds d'ar- gent. Les facettes des carafes et des verres de cristal pétillent de toutes les couleurs du prisme. Au centre du surtout est une immense corbeille de porcelaine de Saxe remplie de fleurs naturelles (en- voyée par le marquis ).

Le marquis est au milieu de la table ; à sa droite , le prince Castelli , comme étranger ; à sa gauche, Ewen de Ker-Ellio, le baron lui ayant été présenté le matin même ; en face du marquis, Serpentine.

Excepte ces trois places , désignées par M. de Beauregard, les autres convives se sont placés à leur gré. Le capitaine Des Roches à droite de Serpentine; le major Brown à sa gauche. Clarisse Harlowe est placée entre M. de Baudricourt et le comle de Sainte-Luce. Rosa est à la droite d'Ewen de Ker-Ellio ; Mlle Herminie , à gauche du prince de Castelli. De chaque côtédeCora, la belle Grecque, il

38 REVUE DE PARIS.

reste une place vide,- on s'informe de M. Labirinthe, le poète-dé- puté , et de M. Alonzo Florès.

Placés en dehors de la porte du salon , tous deux s'obstinent par sa- voir-vivre à ne pas passer Tiin devant Vautre. A un signe du mar- quis, Cora selèvemajestueusement, va prendre gravement M. Florès d'une main, M. Labirinthe d'une autre , leur fait ainsi traverser ensemble la formidable porte , et les prie de s'asseoir, qui à sa droite, qui à sa gauche.

M. Florès a gardé son chapeau à la main ; il en est très-empêché, et se décide à le mettre entre ses genoux. Un des gens du cabaret s'en aperçoit et veut l'en débarrasser,- M. Florès s'en défend modes- tement. L'homme s'obstine respectueusement , et délivre enfin le cousin de M. de Beauregard de cette incommodité.

M. Labirinte se trouve à côté de Mlle Herminie.

Pendant le silence que nécessite Tinglulition du potage , M. Labirinte a cru voir plusieurs fois le regard du marquis s'arrêter sur lui avec une expression étrange , puis se reporter avec une expression non moins étrange sur le capitaine Des Roches. M. Labirinte regrette beaucoup d'être venu à ce dîner. Il a appris que le matin même le marquis avait tué le colonel Koller.

Ewen attentif observe ; son cœur est horriblement serré. Il s'est aperçu d'une chose singulière : son genou s'est, par hasard, un moment approché de celui du marquis , et il a senti ce dernier trembler convulsivement et comme par saccades. Pourtant la figure du mar- quis semble plus enjouée, plus railleuse que jamais.

Les autres convives n'offrent aucune particularité. Tous semblent animés de la plus franche gaieté , et prêts à jouir du plaisir que promet cette réunion si heureusement composée. Bientôt la con- versation s'engage et se généralise, la table n'étant pas assez grande pour permettre des entretiens particuliers.

SERPE5TINE.

Tu t'es fait bien attendre, marquis; est-ce que tu parlais d'amour à ta femme?

LE MARQUIS.

Ma femme ? voilà deux ou trois jours que je ne l'ai vue. Savez-vous comment se porte ma femme , monsieur Labi- rinte?

REVUE DE PARIS. 39

MoivsiEUR LABiRiTïTE , devenant très-rouge.

Je n'ai pas eu l'honneur de voir madame la marquise de- puis.... {Il feint de tousser pour dissimuler son embarras et sa rougeur.) depuis plusieurs jours, je... je suis très-occupé à la chambre.

(Il tousse encore et boit un verre d'eau. )

SERrE:^Ti:vE , à Labirinte.

Comment, c'est à monsieur Labirinte que j'ai l'honneur de parler? à M. Labirinte le député doctrinaire?

LABIRINTE , flatté.

A moi-même... mademoiselle... je ne sais en vérité... com- ment ma réputation...

SERPENTIJÎE.

Monsieur... permettez-moi de vous contempler avec vénéra- tion... avecébahissement... avec étourdissement.

LE MARQCIS, Tiaut.

Et d'où viennent ces respects et ces ébahissements, ma fille?

SERPENTINE.

Comment, marquis... tu ne sais pas l'histoire de M. Labirinte avec Des Roches?

LE MARQUIS.

Quelle histoire?

LABIRINTE , nwins flatté et rougissant. Mademoiselle.*. je<.. en vérité... mademoiselle...

40 REVUE DE PARIS.

PLUSIEURS CONVIVES.

On demande Thistoire.

serpe:vti!?e. C'est que c'est bien inconvenant.

EAUDRicouRT, riant. Raison de plus.

le marquis.

Et surtout ne gaze pas , ça serait bien pis.

LABiRiME, troublé.

Je sais ce que mademoiselle va dire... C'est une histoire de pure invention; n'est-ce pas, capitaine Des Roches?

DES ROCHES, riatit. Mais non, il y a un fonds de vérité... Voyons, Serpentine?

SERPENTINE.

Vous saurez donc , et c'est ce qui cause ma vénération pour M. Labirinte , {D'u?i ton tragique.) vous saurez donc que, si la patrie en deuil avait, il y a deux mois, jeté quelques fleurs sur la tombe de cet intéressant doctrinaire.... {Elle mon- tre M. Labiriîite.)

MONTAL.

Ah! mon Dieu ! quel lugubre exorde !

SERPENTINE.

...Cet intéressant doctrinaire aurait eu moralement le droit d'avoir, ô chaste symbole, son cercueil recouvert de draperies

REVUE DE PARIS. 41

aussi blanches que celles qui flottent sur le char funèbre d'une jeune fille.

SAINTE-lUCE.

Mais c'est tout simple , M. Labirinte est garçon.

SERPENTINE.

Je ne voulais certes pas dire autre chose. Toujours est-il que la candeur qui rayonnait au front de notre doctrinaire inté- ressa vivement une mystérieuse inconnue ; cette inconnue de- vint bientôt si naïvement passionnée que , dans sa primitive ignorance , le cœur immaculé de M. Labirinte se trouva fort embarrassé. Ce jeune député n'avait pas la plus légère notion de l'art... d'aimer, il alla trouver Des Roches, expert-juré en ces matières , et Des Roches lui donna , dit-on , d'excellents conseils.

(Tous les convives rient excepté M. Labirinte.) LE MARQUIS, éclatant de rire en regardant Des Roches,

Comment! vraiment, Des Roches? C'est vous... qui... (// rit.) Ah ! ah ! ah ! c'est ravissant.

SERPENTINE.

C'est le nom de l'inconnue que je voudrais bien savoir.

DES ROCHES.

M. Labirinte est la discrétion même. A moi , son professeur, il me l'a toujours caché... {A part.) Pourtant, s'il n'avait pas été si niais, j'aurais eu un soupçon... Depuis quelques jours...

SAINTE-LUCE.

Il faut espérer que M. Labirinte a profité de la leçon et

qu'il est maintenant aussi grand séducteur que fin poli- tique.

5 4

4i REVUE DE PARIS.

MOÎÎTAL.

Oh ! en politique M. Labirinte... n'est pas novice... Il est le bras droit de mon ami M. Roupi-Gobillon.

CLARISSE HAKLOWE.

M. Roupi-Gobillon, un gros ministre laid comme une che- nille?

M0î«TAL , riant.

Le fait est qu'on ne peut refuser à mon ami le ministre une physionomie aussi patibulaire que celle de tous les coquins qu'il a défendus quand il était mauvais avocat.

LE MARQUIS.

diable as-tu connu M. Roupi-Gobillon, Clarisse?

CLARISSE.

Ici. Il avait demandé à Dorville, un de ses amis, de lui don- ner à dîner avec quelques filles d'esprit, il voulait faire une petite débauche régence. Ah! le pauvre cher homme ! il disait sans cesse à Dorville : Tu es bien sûr que ma femme ignore? Tu crois que ma femme ne saura pas ? Dieu ! si ma femme savait !

LE MÂJOR.

Sa femme est donc bien imposante?

LE MARQUIS.

Pardieu ! je le crois bien... un cordon bleu !

LE PRINCE CASTELLI.

Un cordon bleu ! Est-ce qu'elle appartient à quelque noble chapitre étranger?

REVUE UE PARIS. 45

MONTAL, riant.

Cher prince, avant son mariage, il fallait chercher la mints- tresse au chapitre... de la Cuisinière bourgeoise.

PRINCE.

Comment cela ?

LE MARQUIS , riatit.

Elle était la cuisinière de M. Roupi-Gobillon , qui Pa épousée étant avocat. Or maintenant la plus embarrassée de ces deux personnes n'est pas celle qui tenait la queue de la poêle.

MorïTAL, naw^. *

Du reste , ce ministre a cela de bon que , n'ayant aucune spécialité, on peut le mettre à toute sauce.

SAINTE-LUCE.

Et lors des discussions, comme ses reparties sont salées, on le réserve pour la bonne bouche.

SERPENTINE.

Ça n'empêche pas que , s'il fait des brioches , on dira qu'il subit l'influence de sa femme.

ROSA, d'un ton sentencieux.

C'est tout simple : Dis-moi qui tu gant&Sj je te dirai qui tu hais y ou bien encore : Comme on connaît les singes, on les adore...

(Rire général.)

lE MARQUIS, à Ewen, luimontrant Rosa. Eh bien! baron, avouez que Rosa est une fille d'esprit.

44 REVUE DE PARIS.

EWEN , sonnant* Elle fait rire , du moins.

LE MARQUIS.

Allons, messieurs, vous êtes de méchantes langues. L'al- liance de M. Roupi-Gobillon avec sa cuisinière est un symbole, cela veut dire que sous son ministère , chaque citoyen aura la poule au pot, comme le voulait le bon Henri.

LE DUC DE SERDA.

Et ce M. Roubi-Gobillon a-t-il quelque valeur?

LE MARQUIS.

Aucune. Bel esprit de palais, encolure de cuistre de collège, c'est un de ces austères intrigants fanatiques du courage ci- vil, courage qui consiste selon ces tas de poltrons hargneux, à dire et à endurer superbement les injures les plus grossières, ce qui n'est pardieu ni courageux ni civil.

LE MAJOR EROWN.

Comment cet homme-là est-il devenu ministre?

LE MARQUIS.

Demandez cela à M. Labirinte, major; en sa qualité de dé- puté , il fait et il défait des ministres ; il doit savoir comment ça se machine.

MorîsiEUR LABIRINTE, Tougissaiit et d'un air empesé,

La majorité représentant l'opinion du pays , les chefs de cette majorité.... {IL tousse.) de cette majorité... {Il boit un verre d'eau,)

8AirîTE-LUCE.

Allons donc , mon cher monsieur Labirinte, vous savez bien

REVUE Paris. 45

qu'il a été rarement question de majorité à propos de M. Rou- pi-Gobillon... au contraire.

MONSIEUR LABIRINTE.

Je ferai observer à l'honorable pair....

SAINTE-LUCE.

Ici , nous sommes tous pairs, monsieur Labirinte, pairs de- vant ces bonnes filles, n'est-ce pas, Clarisse?

CLARISSE.

Comment ! pairs de France ?

SAINTE-tTJCE.

Non, pairs en joie et en bonne humeur. Mais, pour en re- venir à M. Roupi-Gobillon , il a été ministre par un procédé très-ingénieux; lui et une douzaine d'autres élus du peuple ont fait un jour cette judicieuse réflexion : o Les partis sont tel- » lement subdivisés, que l'appoint qui constitue une majorité » se compose au plus d'une douzaine de voix. Or , deve- » nous..'. »

MONTAI.

Appoint ?

SAINTE-LUCE.

Comme vous le dites, Montai , (( devenons appoint, et Ton » sera bien forcé de compter avec nous. »

BAUDRICOCRT.

Ou plutôt l'on ne pourra compter sans nous.

LE MARQUIS.

Nous serons, comme on dit, une valeur de zéro bien placée.

4.

46 REVUE DE PARIS.

SAII^TE-LUCE.

a Alors nous , fraction imperceptible , nous constituerons la « majorité ; décidant de toutes les questions, nous aurons large » curée de victuailles administratives, car, pour s'assurer no- » tre appui , on sera obligé de prendre au moins un ministre « parmi nous. Moi, je suppose , a dit M. Roupi-Gobilloo à 3> ses confrères ou plutôt à ses compères, je serai voire fondé » de pouvoir , le commanditaire de l'association politique » Roupi-Gobillon et compagnie. » Ce qui fut dit fut fait ; les dix élus serrèrent leurs rangs, et voilà comment M. Roupi-Go- billon fut ministre...

LE MARQUIS,

Et voilà comment ce polisson-là, mari d'une cuisinière, a été appelé à enlaidir et à empester les conseils de la couronne. Dans quel temps vivons-nous ?

SERPENTINE,

Ça doit vous faire plaisir, Montai, de voir traiter ainsi votre ami intime, lui qui vous avait offert de si belles places lors de votre ruine ?

MONT AL,

J'ai tout refusé pour conserver mon indépendance et pou- voir , comme un autre, me moquer de M. Roupi-Gobillon.

SERPENTINE.

Oui , vous en moquer, seulement... en ami intime.

CLARISSE.

Dites donc , mon pauvre Montai, c'est pourtant pour singer le marquis qu'un jour vous serez peut-être réduit à demander une petite place à M. Roupi-Gobillon.

REVUE DE PARIS. 47

MONTAL, piqué tnais se contenant.

En imitant le marquis j'ai au moins su choisir mon modèle , et j'ai bien fait les choses : n'est-ce pas, Beauregard ?

LE MARQUIS.

Hum ! hum ! comme ça ; je n'ai pas toujours été content de vous, mon cher! Quand il fallait galamment jeter cent beaux louis d'or par la fenêtre pour agir en gentilhomme , vous jetiez de mauvaise grâce dix-neuf cent soixante-dix livres en gros sous. Aussi, grâce à cette avaricieuse prodigalité, vous vous êtes ruiné en bourgeois , au lieu de vous ruiner en grand sei- gneur.

MONT AL , riant d'un air forcé. Vous êtes sévère, marquis.

CLARISSE HARLOWE.

C'est vrai ce que tu dis , marquis. C'est peut-être pour cela que Julie a refusé la main de ce feu dépenseur de gros sous , comme dit la tante Sauvageot. {Elle montre Montai.)

mofiT Al, piqué. C'est bien vieux cette histoire-là , mon enfant.

SERPENTINE.

Dites donc, est-ce vrai, Montai, que cette bonne Julie vous donnait dix louis par mois pour vos gants?

MONT AL, se contenant y mais irrité.

Méchante !

CLARISSE , riant.

C'est une calomnie, une atroce calomnie.,,. Julie était trop avare pour cela.

48 REVUE DE PARIS.

MONTAI , à Serpentine, Ah ! voyez-vous ?

SERPENTINE.

Certainement, maintenant les filles de théâtre ont Montai pour rien! Il abaissé, il va se rabattre sur les femmes du monde.

DES ROCHES.

Si elle se met à parler des femmes du monde, marquis, elle va en dire de belles !

SERPENTINE.

Tiens , cela me fait penser à l'aventure de la duchesse de Mirepont.

BAUDRicouRT , riant d'un air forcé. Serpentine , prends garde. Il s'agit de ma cousine.

SERPENTINE.

Eh non ! il s'agit de la maîtresse du petit Sainval.

BAtîDRICOTJRT.

Ça ne l'empêcherait pas d'être ma cousine, mauvaise langue.

SERPENTINE.

Ta cousine?... Ah ça ! voyons. Comment l'entends-tu ?

BAUDRICOURT.

Parbleu , j'entends que M™o la duchesse de Mirepont est la fille de mon oncle.

REVUE DE PARIS. 49

SERPENTINE.

Allons donc. Elle est la fille du général Montfort, tout Paris sait cela. {Jvec une gravité ironique.) Mais je connais les égards qu'on doit aux familles. Ce n'est donc pas comme fille de ta tanle, et pas du tout fille de ton malheureux oncle, que j'envisagerai la duchesse, mais simplement comme maîtresse du petit Sainval, c'est-à-dire ma rivale.

BAUDRICOURT,

Allons, la voilà partie. {A part.) Méchante vipère!...

SAINTE-irCE,

Comment ta rivale, Serpentine? Ah ça ! et moi... qui ^aime? qu'est-ce que je suis donc là-dedans?

SERPENTINE.

Tu es le rival... de ton rival , voilà tout.

BAUDRICOURT.

Avouons que nous sommes bien complaisants, je ne veux pas dire plus , de laisser calomnier ainsi les femmes de la so- ciété.

SERPENTINE.

Complaisants! calomnier! il est charmant! qui vient donc nous raconter toutes les médisances , tous les propos qui se tiennent sur les femmes du monde, si ce n'est vous? Comment les connaissons-nous? Par vous! Ainsi, par exemple, Baudri- court, comment aurais-je su que la baronne de Clairville te donne des rendez-vous, si tu ne me l'avais dit?

BAUDRICOURT , furieux j mais se contenant. Allons donc... je me moquais de toi... ça. n'est pas vrai...

50 REVUE DE PARIS.

SERPE?5TINE.

Cela est si vrai que tu m'as proposé de me prêter un de ses bonnets de nuit, m'engageant à m'en faire faire de semblables parce qu'ils étaient d'un charmant modèle... {On rit.) C'est tout simple. Vous aimez à faire de nous vos confidentes, moins pour nous éblouir de vos succès que parce que vous comptez sur notre indiscrétion. C'est comme Dumoncel, il m'a offert de me donner des lettres de M™^ de Senanges pour se venger d'elle 5 il dit qu'après l'avoir à moitié ruiné, elle l'a quitté pour le beau Derfeuil.

LE MARQUIS.

Et... ces lettres, qu'en devais-tu faire?

SERPEMirîE.

Les faire litbographier, et les distribuer à mes amis... Mais je n'ai pas voulu... Pauvre petite M™e de Senanges! entre bonnes camarades il ne faut pas se faire de ces traits-là.

SAOTE-LUCE.

Ce que tu dis est absurde. La vicomtesse de Senanges n'a ruiné personne, elle a cinquante mille livres de rente sans compter la fortune de son mari. La jalousie fait divaguer Du- moncel.

CLARISSE HARLOWE.

Il m'a dit à moi qu'elle lui coûtait plus de trois cent mille francs, sa Senanges.

LE DLC DE SERDA.

On dit qu'il lui a fait remeubler son hôtel d'une manière splendide.

BAUDRICOURT.

On parle d'un service de table en vermeil de cinquante raille fr.

REVUE DE PARIS. 51

LE PRINCE CASTEllI.

Du moins tout le monde afi&rme que Dumoncel a vendu pour elle sa terre de Lorraine.

SAINTE-LUCE.

Mais, cher prince, encore une fois, tout le monde affirme une stupidité : comment dépenser cent mille écus avec une femme du monde qui vit avec son mari , et qui a eu de tout temps une excellente maison?

PLDSIEURS CONVIVES.

C'est juste, au fait... c'est juste.

LE MARQUIS, à Ewen de Ker-Ellio.

D'honneur, monsieur, vous allez avoir une singulière idée de notre société, vous qui arrivez de votre solitude de Bre- tagne.

EWEN DE KER-ELLIO , SOUHant,

Je suis assez malheureux, monsieur, pour ne juger que d'a- près mes impressions, et je vous avoue qu'à celle heure, mal- gré tout ce que je viens d'entendre , je suis encore dans une complète ignorance au sujet de la société parisienne.

SERPENTINE.

Vous croyez donc que je mens, monsieur le Breton? Vous n'êtes pas galant.

EWEN DE KER-ELIIO.

Je crois, madame, que vous êtes très-aimable.

SAINTE-LUCE.

Et VOUS pourriez ajouter quelquefois très-véridique, car c'est

52 REVUE DE PARIS.

une bizarre chose que ce monde. Prolée iJisaisissable, aujour- d'hui esclave, demain tyran; tantôt crédule comme un enfant, tantôt calomniateur effronté.

LE PRmCE CASTELLI.

Ma foi, j'ai toujours vu et trouvé le monde beaucoup meil- leur qu'on ne le dit.

LE MARQUIS.

Mon cher prince, vous ne pouvez pas plus parler de la mé- chanceté du monde qu'Orphée de la férocité des tigres, ou que don Juan de la vertu des femmes. Mais à propos de vertu , et l'aventure de la duchesse? Serpentine... Laissez- la dire, Baudricourt, nous ne croirons pas un mot de ce qu'elle va ra- conter.

SERPENTINE.

Ni moi non plus, ça me gênera moins. Vous savez qu'avant le règne du petit Sainval, la duchesse s'était éprise... au juger, comme vous dites en terme de chasse , de ce grand et gros tambour-major de Préval... Tout le monde peut se tromper, hélas ! la duchesse se trompa... Se débarrasser de Préval n'est pas facile, il est horriblement tenace , et si brutal , qu'il vous dit froidement : Je vous battrai comme plâtre si vous me quittez.

LE MARQUIS.

Et il tient parole ; il a cassé le bras d'une femme de ma con- naissance qui lui avait parlé de séparation : il appelle ça de- mander à l'amour des liens indissolubles...

LE DUC DE SERDA.

Vraiment, marquis, un tel sauvage existe?

LE MARQUIS.

S'il existe? je le crois bien, pardieu! Il avait dit à cette

REVUE DE PARIS. 53

femme : Je vous aime beaucoup, je vous serai Irès-fidèle, mais si vous me trompez, mais si vous me quittez, je vous battrai à outrance ; car la passion ne raisonne pas. Or, comme c'est une espèce de taureau, la pauvre femme a une peur horrible, elle a hésité longtemps à le quitter, mais à la fin...

SERPENTINE.

Vous jugez, d'après ça, combien la duchesse avait hâte de se défaire d'un tel animal. Heureusement, elle se souvint de la comtesse de Surville, sa plus mortelle ennemie, avec qui elle avait conservé quelques relations amicales afin d'être toujours à portée de lui faire une noirceur, ce qu'une brouille complète n'aurait pas permis. Elle s'en rapprocha donc.

DES ROCHES.

Voilà une femme de prévision.

SERPENTINE.

M"^^ de Surville se tint sur ses gardes , mais la duchesse est fine. M™e de Surville avait une nièce à marier. La duchesse se mit à lui parler sans cesse de cette nièce , lui disant qu'elle avait un excellent parti pour elle... Enfin, elle lui proposa... Devinez qui?... Montai ! c'était atroce!

MONTAI.

Moi ? Quelle plaisanterie !

SERPENTINE.

Vous n'en avez rien su ; mais cela est ainsi , du moins selon le récit du petit Sainval : cherchez-lui querelle si vous voulez, je cite mes auteurs. A cette proposition de la duchesse, M""= de Surville se dit : « Je te devine; tu me hais, tu voudrais » faire le malheur de ma nièce en la mariant à Montai. C'était » pour cette scélératesse que lu voulais te rapprocher de moi, » je ne serai pas ta dupe. » La duchesse avait frappé juste; en

SI REVUE DE PARIS.

éveillant la défiance de iM™e de Surville à l'endroit de sa nièce, elle l'empêchait de songer à se garantir du Préval dont elle voulait l'empêtrer.

LE PRINCE CASTELLI.

Peste! quelle tacticienne consommée!

LE MAJOR BROWN.

Cette fausse attaque est très-habile.

SERPE^VTITïE.

La duchesse, prenant alors son air bonne femme , se met peu à peu en confiance avec M™'' de Surville, et finit par lui avouer sa passion pour Préval , le plus charmant, le plus déli- cat, le plus tendre des amants, ajoutant qu'elle serait la plus infortunée des femmes s'il l'abandonnait jamais. « Je le tiens, pensa M^e de Surville; tu as voulu me frapper dans ma nièce, moi je te frapperai dans ton charmant Préval... » Et, la sotte aveugle, de coquetier ouvertement avec ce Goliath!

DES ROCHES.

Ah ! la malheureuse !

SERPENTIKE.

Vous voyez d'ici la joie de la duchesse; de son côté, elle s'était étudiée à se rendre insupportable à Préval. Il s'agit de porter les derniers coups. Un matin, elle arrive chezM^e de Surville, fondant en larmes, lui disant qu'elle s'est aperçue de son bon vouloir pour Préval, qu'elle s'adresse à son cœur, à sa générosité , car l'infidélité de Préval la tuerait. Ceci décide M™e de Surville à tuer immédiatement la duchesse, s'il est pos- sible; elle redouble d'agaceries envers Préval; il en profite, et un beau jour M""' de Surville se trouve bel et bien empêtrée du sauvage. S'apercevoir de la 'valeur de son choix, en enrager, reconnaître la perfidie de la duchesse et lui vouer une haine

REVUE DE PARIS. 55

de femme , ce fut tout un pour M^^e de Surville. Aussi la du- chesse disait-elle à tout le monde de son petit air candide et étonné : « Mon Dieu, je ne sais pas ce que cette pauvre M^^ de Surville a contre moi, elle me lance des regards foudroyants depuis qu'elle est bien avec M. de Prévalj on dirait que c'est de ma faute ? »

C'est charmant !

DES BOCHES.

SERPE?» TINE.

Ce n'est pas tout : M-^e de Survilie , furieuse , a voulu rom- pre avec Préval ; mais celui-ci, en manière d'allégorie sans doute, lui a rompu un doigt pour commencer. Voilà pourquoi la porte de M™^ de Surville est fermée depuis trois semaines; or, comme Préval est à cette heure pa?faitettie7it ébruité , elle ne trouvera d'ici longtemps personne pour l'en débarrasser.

SAINTE-LBCE,

Il faudra qu'elle attende l'occasion de quelque innocente étrangère.

BAUDRicooRT , très'piqué.

Bah ! bah ! c'est un conte fait à plaisir sur ma cousine ; Ser- pentine est si méchante.

LE MARQUIS.

Ma foi! mon cher, si cela n'est pas vrai, c'est dommage; mais tout à l'heure, quand les gens auront desservi, je vous ra- conterai une histoire conjugale qui vaut au moins celle de Serpentine.

SERPENTINE.

A propos de mariage, sais-tu bien , mon cher marquis, qu'il n'y a pas un homme au monde qui porte Vhyménée aussi bien que toi ? Et pourtant tu as donné des inquiétudes, de grandes inquiétudes à tes amis.

56 REVUE DE PARIS.

lORD FITZ-HERALD.

Le fait est, cher marquis , que votre mariage a été pendant quinze jours le sujet de toutes les conversations. Alors j'étais à Londres; c'a été un événement. Il y a eu chez Crockford jus- qu'à trois mille guinées engagées contre ce bruit, qu'on disait faux.

LE PRINCE CASTELLI.

Moi , j'étais à Milan, l'on ne parlait que de cela. Le marquis de Beauregard se marie! disaient les femmes; puisse notre sexe être enfin vengé! Car, je ne vous le cache pas, marquis, en Italie vous avez à la fois la plus détestable et la plus admi- rable réputation.

SAINTE-mCE.

Le mariage ! le mariage ! ah ! c'est l'écueil des gens à bonne fortune. Pour eux, il n'y a pas à hésiter; il faut qu'ils trom- pent ou qu'ils soient trompés.

LE MARQUIS.

Que préféreriez-vous , mon cher , être trompeur ou trompé ?

SAi:^TE-LrCE,

Ma foi, cet embarrassant, car les deux alternatives ont leurs charmes pour un homme marié...

CLARISSE.

Leurs charmes !

SAINTE-LCCE.

Sans doute, s'il est trompé, il peut être sublime de généro- sité 3 s'il trompe , rien de plus amusant que les intidélités.

LE MARQUIS.

A propos de cela, messieurs, voici «ne question à résoudre : Une femme a un amant...

REVUE DE PARIS. 57

SERPENTINE.

Oh ! que c'est commun !

LE MARQUIS.

Elle lui est infidèle.

SERPENTINE.

C'est encore plus commun.

LE MARQUIS.

Lequel de l'ancien ou du nouvel amant a la position la plus flatteuse?

EAUDRICOURT.

Cela n'est pas discutable , le nouveau ; sans contredit le nou- veau!

MONTAL.

Non , l'ancien... l'ancien !

LE MAJOR BROWN.

Comment , l'ancien ?... celui que l'on quitte?

MONTAL.

Sans doute : le nouveau ne fait que succéder, et c'est humi- liant, vu qu'il n'en est pas de Tamour d'une femme comme de la noblesse... dont l'éclat augmente à chaque nouveau quartier.

SAINTE-LCCE.

Mais on est quitté , c'est blessant.

MONTAL.

Mais on a été aimé le premier ! mais on a eu la première , la fine fleur de Tamour!

5.

58 REVUE DE PARIS.

LE MARQUIS»

Comme on voit que ce diable de Montai est habitué au triomphe du délaissement ! Mais pardieu , messieurs , nous pouvons à l'heure même éclaircir cette question.

TODS.

Comment ? comment ?

LE MARQUIS.

Deux de nous sont justement dans cette position-là ; l'un a été sacrifié à l'autre. Examinons les faits , et nous irons aux voix.

(Tous les convives se regardent d'un air étonné. M. Labirinte essuie la sueur qui lui vient au front).

serpe:^ti?îe.

Et qui sont ces deux-là ?

LE MARQUIS , riant.

Des Roches... et M. Labirinte.

DES ROCHES , Surmontant une vive émotion.

Ah ça ! et que suis-je, marquis? trompé ou préféré ?(^par^.) Que veut-il dire?... Ses plaisanteries de ce matin, l'embarras de M. Labirinte...

LE MARQUIS.

Hélas ! mon pauvre Des Roches, rendez grâce à Montai d'a- voir soutenu cette thèse : que l'amant trahi doit se consoler en songeant qu'après tout son successeur n'est... que son succes- seur... Cela vous sauve.

DES ROCEES , avBC utie feinte insouciance.

Puis-je au moins savoir auprès de qui M. Labirinte m'a sup- planté?

REVUE DE PARIS. 59

LE MARQUIS tire une lettre de sa poche et la jette à Des Roches.

Auprès de la femme à qui vous écriviez ces douceurs, mon cher r

DES ROCHES, regardant l'écriture. [A part.)

Une de mes lettres à sa femme.... Il savait tout , c'est un duel.... Il va éclater tout à Theure... {Haut et avec fermeté.) Je connais cette écriture, marquis. Que dois-je faire dans cette circonstance?

(Etonnement des convives.)

LE MARQUIS.

Ma foi, mon pauvre Des Roches , moi , à votre place, je serais très-philosophe... Nous avons tous nos jours de revers et nos jours de triomphe.

SERPENTINE , riant aux éclats.

Dieu! que ce serait drôle si la mystérieuse inconnue de M. Labirinte était la maîtresse de Des Roches !

(Elle rit encore.) CLARISSE.

M. Labirinte réussissant auprès de la maîtresse deDes Roches grâce aux conseils de Des Roches!

(Elle rit.)

LE MARQUIS , rîaut. C'est très-possible.

DES ROCHES, à part. Quel sang-froid ! veut-il en venir?

60 REVLE DE PARIS.

SAiNTE-iucE , bas à Baudricourt.

Des Roches a pâli ; il y a quelque chose de grave sous cette plaisanterie.

lE MARQUIS , à M. Labirînte»

Et vous , mon cher monsieur Labirinte , connaissez-vous

ceci?

(Il lui jette une lettre.)

LABIRINTE, porcourant cette lettre machinalement. {A part.)

J'en étais sûr... Une de mes lettres à sa femme... Je suis perdu... Je suis entre l'enclume et le marteau; d'un côté Des Roches, de l'autre le marquis ; et ce matin il a tué le colonel Koller !.. {Haut, avec embarras.) Mais je... je... ne reconnais pas absolument l'écriture...

LE MARQUIS.

Regardez donc bien, mon cher monsieur Labirinte.

SERPENTINE.

Ah ça ! voyons , marquis , parle vite. Ça promet d'être très- drôle. Dis-nous le nom de la femme. Ça doit être l'inconnue de M. Labirinte j il faut que ça soit elle...

DES ROCHES , vivcment et avec anxiété.

De grâce , marquis , pas un mot de plus !

LE MARQUIS , gaiement.

Comment ? ce jeune doctrinaire n'est-il pas votre élève en séduction? Ses succès sont les vôtres, mon cher.

DES ROCHES , avcc fcnncté.

Je ne veux être le jouet de personne, Beauregard ; celte aven-

PxEVUE DE PARIS. 61

ture est ridicule pour moi , je vous prie de cesser cette plai- santerie.

LE MARQris, gaiement.

Allons donc !... Vous la prendrez à merveille , j'en suis sûr. Messieurs , vous allez voir M. Labirinte se révéler sous un jour tout nouveau ! Jusqu'à présent on ne le connaissait que comme homme d'État..., le don Juan va sortir de la petite lettre que voici...

lARiRiNTE , tâchant de rire et de reprendre son sang-froid.

Je demande la clôture, ah, ah, ah... la clôture... et le scrutin secret... ah !.. ah !.. Je ne mets aucun amour-propre à ces fa- daises... {A part.) Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Quels regards me lance Des Roches!

LE MARQUIS.

M. Labirinte est généreux; il veut ménager ton amour- propre de professeur, mon pauvre Des Roches, mais je ne l'imi- terai pas...

M. iabirintî; , à part.

Cet infernal marquis veut eocore irriter le capitaine contre moi. {Haut.) Je m'empresse de constater les brillantes qua- lités de M. le capitaine Des Roches. Je m'empresse de dé- clarer que, si je parais avoir abusé des conseils qu'il m'a don- nés...

DES ROCHES , durement.

Épargnez-moi vos empressements et vos éloges, monsieur. {Au, 7narqms.) Encore une fois, marquis {avec intention) , puisque je ne puis que vous supplier... , je vous en supplie. Cessez cette plaisanterie.

LE MARQUIS.

Il n'y a rien de plus bourgeois que vos susceptibilités , mon

68 REVUE DE PARIS.

cher ! Vous devenez sombre comme la nuit , parce que M. La- birinte {d'un toti cofuiquemenf emphatique) vous à coupé sous le pied le myrte que vous vouliez mêler à vos lauriers africains.

DES ROCHES , avec colère.

Marquis , encore une fois , c'est assez.

LE MARQUIS, riant.

Vraiment ! mon cher, vous vous fâchez? c'est curieux ! ( Des Roches baisse la tête sans répondre. )

DES ROCHES, à part. Je l'ai outragé, je suis à sa merci.

LE MARQUIS.

Or, voici dans quels termes l'infidèle s'exprime sur notre malheureux Bédouin. {Le marquis lisant.) « Je serai fran- che y mon Fortuné. » Vous saurez que M. Labirinte s'appelle Fortuné.

SERPE^fTINE.

Il en a joliment l'air.

LE MARQUIS, lisant.

a Oui, mon fortuné , j'ai aimé , ou plutôt fat cru aimer M, Des Roches. »

DES ROCHES , à part.

Plus de doute, Dolorès me trompait indignement , avec ce niais.... et moi-même... j'ai... ah !... être ainsi raillé à la face de tous, c'est odieux! Quel diabolique sang-froid a Beaure- gard ! {Haut et tâchant de rire.) Ma foi , vous avez raison , marquis, il faut s'exécuter de bonne grâce. Messieurs, je me

REVUE DE PARIS. 63

reconnais vaincu par M. Labirinte. Ce qui me console, c'est qu'il a trop bien profité de mes leçons.

LE MARQUIS.

Bravo , Des Roches ! voilà comme il faut être. Je reprends : « J'ai cru aimer M. Des Roches, je me trompais ; c'était le rêve de l'amour, c'était un songe de mon cœur. Toi seul, mon Fortuné, en me donnant les prémices de ton cœur, tu devais me faire connaître la réalité de ce sentimeiit.... » Heim! Qni diable irait s'imaginer qu'entre M. Labirinte ei Des Roches, qu'entre un capitaine de spahis et un député doctri- naire, il y a la différence du songe à la réalité ? Mais attention, messieurs ! c'est va se développer l'atroce machiavé- lisme de notre jeune représentant de... je ne sais pas de quel collège...

M. LABIRINTE , tâchant de rire.

Monsieur, l'homme politique disparaît complètement ici de- vant l'homme privé , ah ! ah ! ah ! et , si vous m'en croyez , l'homme privé disparaîtra aussi complètement.

LE MARQUIS.

Nous n'acceptons pas cette distinction d'homme politique et d'homme privé, mon digne Solon ! Vous êtes revêtu d'un ca- ractère indélébile, monsieur Labirinte! vous êtes député par- tout, député toujours, vous représentez en tout et pour tout vos électeurs; ils agissent en votre personne; vous vous les êtes incarnés! C'est ça qui rend la position de ce pauvre Des Roches si désagréable. C'est absolument comme s'il avait été trompé... par tout un collège électoral.

SERPENTINE, riant.

Il n'y a que le marquis pour avoir des idées pareilles. Ainsi, à ton compte , les électeurs de M. Labirinte seraient censés avoir partagé la félicité de...

64 REVUE DE PARIS.

LE MARQUIS.

De leur mandataire? Certainement. Voilà ce que c'est que le gouvernement représentatif. {A Sainte-Luce.) N'est-ce pas, noble pair ?

SATPÎTE-LUCE.

Ce serait une nouvelle théorie des droits de l'homme. LE KARQuis , à part.

Courage... il faut jouer mon rôle jusqu'au bout. {Haut.) Je continue : « O mon Fortuné ! tu devais me faire connaître la réalité de ce sentiment. Au lieu de me taire au sujet de l'erreur de mon imagination , je t'e^i parlerai pour m' ac- cuser, pour me maudire moi-même , non d'avoir pu te préférer M. Des Roches , puisque Je n'ai eu le bo7iheur de te rencontrer qu'après lui sur la terre, mais pour m'accu- ser de n'avoir pas deviné que tu existais, FortU7ié ! » C'est juste, les plus simples lois de la nature devaient lui dire qu'il existait quelque part un M. Fortuné Labirinte.

SERPENTINE.

C'est très-gentiment écrit. Y a-t-il l'ortographe ?

LE MARQUIS.

Il y a l'orthographe... du cœur. Je continue : « Oses-tti bien être Jaloux, vilain méchant? Ne vois-tu pas que, si Je re- çois toujours cet insupportable Des Roches comme par le ■passé., c'est pour ne pas éveiller les soupçons par une trop brusque rupture ? Peux-tu croire que, depuis que je t'ai vUf toi dont J'ai eu le premier amour, toi si doux et si ten- dre , Je te compare seulement à ce fier à bras couleur de buis? ^> Ceci est souligné , messieurs , « à ce fier à bras cou- leur de buis quia autant de conversation que soîi cheval , comme tu dis si malignement dans ta lettre... v

REVUE [)E PARIS. 65

DES ROCHES , funeux mais se contenant.

Je suis enchanté, monsieur Labirinte , de fournir quelques traits à votre verve comique ! Peut-être vous donnerai-je plus tard un autre genre d'inspiration !

LABIRINTE , très-troublé.

Monsieur, je vous assure... une simple plaisanterie... une mauvaise plaisanterie. {A part.) Le marquis a juré de me faire égorger.

DES ROCHES , à Labirinte.

Monsieur, nous reprendrons cette conversation. (^ /?ar/.) Me voici la fable de tout Paris.

PLUSIEURS CONVIVES.

Allons donc, Des Roches ! comme vous le dit M. Labirin(e , ce n'est qu'une mauvaise plaisanterie.

CLARISSE , riant.

Ce pauvre Des Roches qui enseigne l'art d'aimer à son rival ! Ah ! ah ! ah !

SERPENTINE.

Supplanté. . . joué. . . par M. Labirinte !

DES ROCHES, à part.

Maudites vipères , elles vont répandre partout cette sotte aventure; mais, en attendant le cartel du marquis, je casserai du moins quelque membre à cet imbécile. {Haut.) Monsieur Labirinte, avez-vous écrit la lettre que lit M. de Beauregard ?

LABIRINTE, d'un ton parlementaire.

Monsieur... en tous cas, cette lettre serait confidentielle... et nullement ofHcielle, et je proteste...

5 6

66 REVUE DE PARIS.

DES ROCHES.

Avez-vous écrit cette lettre, oui ou non ?

TOUS LES CONVIYES.

Des Roches, laissez donc, vous êtes fou.

LE PRrNCE CASTELLI.

II n'y a pas là-dedans le moindre sérieux. Le marquis a voulu plaisanter.

DES ROCHES, tie SB possédaîit plus.

Messieurs , on est soi-même le seul juge de ces questions-là : je dirai donc à monsieur Labirinte qu'officielle ou confiden- tielle , la lettre qu'il a écrite est celle d'un sot et d'un imper- tinent.

TOUS.

Des Roches ! Des Roches !

SERPE.Mi?» E , riant aux éclats.

Ça se colore , c'est heureux. Ca devenait horriblement terne !

DES ROCHES , SB levant.

Monsieur Labirinte, je vous répète que vous êtes un sot et un impertinent!

LAEiRnTE, se levant, d'un ton parlementaire.

Monsieur !.. ce que vous dites n'est pas exact ! Je n'accepte pas. et je vous renvoie ces assertions erronées, que je m'abstien- drai de qualifier...

DES ROCHES , SB levant et le menaçant. Je saurai bien vous faire accepter autre chose!

REVUE DE PARIS. 67

PLUSIEURS coimvES, sHuterposaut.

Des Roches, asseyez-vous donc ; cela n'a pas le sens com- mun!

LABiRiivTE , élevant la voix.

Il ne faut pas croire m'intimider avec vos grands bras, mon- sieur !

DES ROCHES , Qvec rage au marquis.

Me mettre face à face avec un tel adversaire î quand je l'au- rai tué , je n'aurai qu'un ridicule de plus. Ah! Beauregard , vous vous vengez cruellement !

LE MAEQns , à part. Je le sais bien.

LABiRiîïTE, à part.

Ridicule... quand il m'aura tué C'est un tigre que ce

marquis ! {Haut à Des Roches d'un ton majestuetix et de plus en plus parlementaire.) Monsieur, on ne tue pas un élu de la nation comme on fait une razzia! Un député n'est pas un Bédouin , monsieur !

DES ROCHES , furieux.

Mille tonnerres , vous m'avez insulté , vous vous battrez ou vous direz pourquoi?

LABiRiNTE, redoublant de dignité.

Eh bien ! oui , monsieur, je vous dirai pourquoi je ne me

bats pas! Apprenez, monsieur, que, pendant la session-, je ne puis disposer de moi. J'appartiens à mes commettants, mon- sieur ! Je représente d'immenses intérêts agricoles , vinicoles, politiques, maritimes et commerciaux, monsieur! Et d'ail- leurs, ainsi que l'a dit à la tribune un célèbre jurisconsulte, le duel est une coutume sauvage et barbare qui...

6s REVUE DE PARIS.

DES ROCHES, le menaçant. Nous ne sommes pas ici à la chambre , mon pelit phraseur! tAEiRi::<TE , avec efnphase.

Nous sommes en France , monsieur , et c'est à la France que je dois compte de mon existence politique ; or, comme mon existence politique se trouve étroitement liée à mon existence proprement dite...., je dois à mes commettants de décliner votre proposition , monsieur... , et je la décline !

DES ROCHES , exospéré.

Eh bien ! je donnerai des coups de canne à votre existence proprement dite !

TOUS LES CONVIVES.

Des Roches, vous perdez la tête, vous êtes fou ; calmez- vous.

LABiRiNTE , criaut plus fort.

Je brave votre menace , monsieur ! Fidèle aux devoirs que le pays m'impose , voulant accomplir mon mandat jusqu'au bout, j'aurai le courage...

SERPENTINE, ?'ia?ii aux éclats*

D'être poltron! Bravo! Labirinte. Honneur à Labirinte ! Je demande qu'on boive à Labirinte; je demande qu'on lui décerne une couronne civique... en poil de lapin !

HERMINIE.

Vu le proverbe : Poltron comme un lièvre !

(Les voisins de Des Roches tâchent de le contenir. L'agitation est à son comble} le marquis seul est riant et moqueur.)

REVUE DE PARIS. 69

DES ROCHES, ttvec ufw futeut' concentrée.

Vous le voyez , Beauregard , cet homme m'a bafoué ; s'il me refuse satisfaction, je reste avec mon insulte; si je le force à se battre , la belle affaire ? D'une façon ou d'une autre , je suis la risée de Paris, Cette position est atroce, monsieur, et c'est vous qui me l'avez faite !

LE MARQUIS , gaiement.

Moi? moi? Ah ça! mon pauvre Des Roches, d'honneur vous ne m'en accusez pas sérieusement? Vous êtes de trop bon goût pour cela.

DES ROCHES , à part.

C'est à devenir fou ! Trompé par cette femme, joué par cet imbécile, raillé par le marquis, partout du ridicule, partout; et ne pouvoir provoquer Beauregard !

SAINTE-LUGE, sérieusemetif.

Messieurs, un mot. Toute la question doit se résumer eh ceci : La femme , cause de ce débat , vaut-elle , oui ou non , la peine qu'on se coupe la gorge pour elle?

TOUS.

Oui , oui , c'est cela , c'est juste.

LE MARQUIS, à part. Ce dernier coup me manquait... Courage.

SAINTE-LUCE.

D'après la légèreté avec laquelle le marquis a raconté celte anecdote, d'après quelques lignes de la lettre qu'il nous a lui; , il est évident que la femme dont il s'agit ne mérite pas l'alta-

6.

70 REVUE DE PARIS.

chement sérieux d'un galant homme. Or Des Roches et M. La- birinte n'ont pas autre chose à faire que de mépriser cette créature et de rire de leur rivalité.

MONTM,.

C'est juste j Sainte-Luce a parfaitement raison.

LE DUC DE SERDA.

Il est des femmes pour lesquelles on ne se bat pas.

LE PRI5CE CASTELLI.

Ces femmes-là ne nous quittent pas, elles nous débarrassent.

LE M A JOB.

Et c'est le dernier tenant qui est dupe, comme dans l'histoire de Serpentine.

LORD FITZ-HERALD.

Or, je trouve M. Labirinte fort à plaindre. BArDRicouRT , rîant.

C'est vrai. Voyons , Des Roches , vous devez des remercî- raents à M. Labirinte; je dirai même des excuses. Ne se dé- vouait-il pas pour vous en vous enlevant cette femme ? Allons , mon cher, les moyens ne sont rien , il faut voir la fin.

LE MARQUIS , à part.

Oh ! mon courage ! soutiens-moi jusqu'au bout!... On dirait qu'un nuage de sang me passe devant les yeux.

TOUS.

Parlez , parlez, marquis ! Le nom de la femme !

REVUE DE PARIS. 71

LE MARQUIS, jouatit négligemment avec son cure-dent.

Cette femme?... Je vais bien vous étonner, ou peut-être ne pas vous étonner du tout.

TOUS,

Voyons , dites donc , marquis ! Le nom ! le nom !

DES ROCHES.

Il n'oserait ! Il m'épouvante !

SERPENTINE.

Tu nous fais mourir d'impatience. Cette femme, c'est une des nôtres?

LE Marquis.

Pas encore... mais, quant à présent... c'est une très-grande dame.

serpem-ine.

Une femme mariée? une femme du monde?

le marquis.

Pardieu! je le crois bien. Une femme mariée, une femme du meilleur monde; dix-huit ans à peine, jolie comme un ange,- avec cela, audacieuse et dissimulée, fine et perfide; une perfec- tion... diabolique.

serpentine.

Et il y a un mari ?

LE marquis.

Certainement , il y a un mari ; je le connais beaucoup, c'est un galant homme , fort au-dessus des petites misères de la vie

72 KEVUE DE PARIS.

humaine, et qui serait, pardieu! aussi insouciant que moi des légèretés de sa femme. Du reste, homme d'assez de cœur pour qu'on ne le soupçonne pas de faiblesse, homme d'assez d'esprit pour parler de sa mésaventure comme d'autre chose, sans fiel ni rancune. Et au fait, à sa place, moi, je dirais: Après tout, cette chère enfant n'est-elle pas dans l'âge des amours? moi mari , ai-je le droit de me plaindre? raontre-t-elle quelque préférence pour ses amants? Non , elle leur est aussi infidèle qu'à moi. Pauvre ange, n'est-ce pas de sa part une attention délicate que de mettre ainsi mon amour-propre à couvert?

TOUS.

Mais le nom... le nom?..

SERPE5Ti:^E.

Dis donc vite , marquis , tu nous fais languir. Voyons le nom de la femme...

LE MARQUIS.

Eh bien !.. c'est M""^ la marquise de Beauregard, née Dolorès Pablo , ma femme ! {La plupart des convives se lèvent avec stupeur. Le marquis, resté assis, vide lentetne7it son verre, et s' adressant à M. Florès.) Oui, votre cousine Dolorila : vous direz ça de ma part à l'inca, à l'excellent beau-père Pablo. {Regardant les convives d'un air surpris.) Ah ça ! qu'avez- vous? quelles figures renversées? Comment, vous voilà tous consternés, parce que la maîtresse... de ce pauvre Des Roches lui a fait une infidélité en faveur de M. Labirinte !

EWEN DE KER-ELLio , à denù-voix au marquis.

Monsieur, je suis votre témoin, si vous voulez.

LE MARQUIS , tOUjOUrS dSSis.

Mon témoin? D'abord , je vous remercie de votre offre, ba- ron ; mais pourquoi faire , mon témoin ? je ne suis pour rien

REVUE PE P\R1S. 73

là-dedans... moi ? C'est, à celle heure uue affaire à régler entre notre Solon et Des Roches ; ça ne me regarde plus... mes droits sont subrogés à Des Roches , comme disent les procureurs. Maintenant ces messieurs connaissent le nom de la femme ; c'est à eux de décider si elle vaut la peine qu'on se coupe la gorge pour elle. Quant à moi.... si j'étais à la place de Des Roches... ma foi, je me contenterais de casser quelque membre

à M. Labirinte. Mais si nous prenions le café , et si nous

parlions d'autre chose? Donne-moi à boire de ta jolie main blanche, Serpentine. J'espère que mon histoire vaut bien celle de la duchesse de Mirepont?

(En disant ces mots , le marquis a sonné ; les gens viennent pour servir le café , l'on se lève de table et l'on passe au salon. Cette scène a été tellement inattendue, elle est tellement em- barrassante pour tous les spectateurs, elle est si en dehors des lieux communs et des phrases banales, que les convives, silen- cieux et consternés, échangent à peine quelques paroles. Le marquis est de trop bon goût, il souffre trop lui-même, malgré son apparente insouciance, pour prolonger davantage celte situation embarrassante pour tous.)

lE MARQUIS , avec noblesse et gaieté.

Ah ça! messieurs... il est bien entendu que cette aventure est trop originale, et que les masques en sont trop connus pour èlre tenue secrète;... ça va défrayer les causereries du monde pendant au moins huit grands jours. Je vous recommande donc la plus extrême indiscrétion... Oui , sérieusement... Et je vous sais trop de mes amis pour avoir besoin de vous prier de m'avertir, dans le cas oij quelqu'un se permettrait d'attaquer, sous quelque point de vue que ce soit, ou ma conduite, ou mon caractère en cette circonstance... C'est pour cela qu'encore une fois je vous recommande la plus grande indiscrétion.

(Tous sortent.)

74 REVUE DE PARIS.

XIV.

LA LETTRE.

En sortant du Rocher de Cancale, le marquis, pour jouer jusqu'au bout le rôle qu'il s'était imposé , se fit voir à l'Opéra et chez trois ou quatre personnes qui recevaient ce soir-là.

Nous le répétons, le colonel Koller avait une telle réputation de férocité , sa mort vengeait tant de funestes rencontres , le marquis était si généralement aimé , que personne n'interpréta défavorablement l'indifférence qu'il témoignait à la suite de ce malheureux duel.

M. de Beauregard ne fut ni plus ni moins gai qu'à l'ordinaire dans les réunions oii il se trouva. Il importait à sa vanité de pa- raître complètement indifférent à la trahison de sa femme, et de faire croire que la scène du Rocher de Cancale avait été l'expression sincère de cette insouciance.

Vers une heure du matin, il rentra chez lui.

Pour expliquer la violence du désespoir auquel il se livra lorsqu'il fut seul , il faut dire et la véritable cause de son duel avec le colonel Koller, et comment le marquis avait surpris le secret des coupables liaisons de sa femme.

La veille, il avait reçu par la poste, et sous enveloppe, plu- sieurs lettres de Des Roches à M™^ de Beauregard, et un billet de celle-ci adressé le jour même à M. Labirinte.

La marquise avait reproché, devant d'autres domestiques, de graves infidélités à une de ses femmes ; celle-ci s'était vengée de sa maîtresse en la trahissant, M""^ de Beauregard ayant eu l'incroyable imprudence de conserver cette fille pour confi- dente, de la charger d'un nouveau billet pour M. Labirinte, et de lui laisser la garde du coffret qui contenait les lettres du capitaine Des Roches, coffret que la marquise avait placé pour plus de sûreté chez sa femme de chambre.

Cette découverte fut un coup de foudre pour le marquis.

Après deux heures de réflexions, son parti fut pris.

Le soir, il parut au club; il semblait encore plus gai que d'habitude. Il entra dans la salle de billard; une partie était engagée.

REVUE DE PARIS. 75

L'un des joueurs était le colonel KoIIer.

Nous l'avons dit , le marquis, aussi brave que personne au monde, avait plusieurs fois très-poliment, mais très-fermement fait sentir au colonel que ses forfanteries sanguinaires étaient de mauvais goût; par caprice ou par considération pour un homme qui avait fait vaillamment ses preuves, le colonel avait toujours patiemment enduré ces observations du marquis.

Ce soir-là, en visant une bille, le colonel dit à M. de Beaure- gard :

Marquis, aussi vrai que j'ai saigné mon dernier poulet, e^ petit jeune homme de dix-neuf ans que sa maman a iant pleuré, je ferai cette rouge au milieu.

Ça n'est pas vrai, dit M. de Beauregard, et, au moment le colonel allait jouer, il lui poussa violemment le coude avec le bout de sa canne.

Le colonel se retourna furieux et les lèvres tremblantes de rage :

Marquis , si vous ne me donnez pas à l'instant des ex- plications sur votre slupide plaisanterie, vous aurez affaire à moi !

M. de Beauregard reprit avec hauteur :

Je ne plaisante qu'avec mes amis, monsieur.

Mais c'est donc une insulte? s'écria le colonel.

C'est une insulte , dit froidement le marquis.

Le colonel resta un moment stupéfait de cette audace, ne comprenant pas qu'on osât ainsi s'attaquer à lui. Puis partant d'un éclat de rire féroce : C'est dit , s'écria-t-U , je vous mettrai en terre demain matin ; je suis insulté, je choisis le pistolet, et je tirerai le premier, ça me va; je n'ai jamais tué de marquis.

Il n'y avait pas d'accommodement possible entre les deux adversaires; ainsi que nous l'avons dit, les conditions et le lieudu duel furent arrêtés séance tenante : on devait se ren- contrer le lendemain matin près des carrières de Charenlon.

Après s'être longtemps promené dans sa chambre avec agi- tation, le marquis avait ouvert une cassette, il y avait pris les lettres qu'on lui avait envoyées, les avait mises sous une en- veloppe , puis , s'asseyant à son secrétaire, il avait écrit en ces termes à la marquise :

76 REVUE DE PARIS.

u Jeudi, une heure du matîn.

« Dolorita mîa , vous m'avez trompé ; les lettres que vous trouverez sous celte enveloppe , qui renferme mon testament , vous prouveront que je sais tout. Je me bats demain malin avec le colonel KoUer, il tirera le premier, je l'ai provoqué pour cela. Je ne vous ai point espionnée, le hasard m'a tout appris.

» Une de vos femmes , que vous avez maltraitée sans doule , aura voulu se venger ; elle m'a adressé ces lettres : je vous les renvoie.

» Vous avez dix-huit ans , à peine ; vous êtes douée d'une physionomie candide, d'une dissimulation profonde, d'un ca- raclère impénétrable ; avant d'avoir lu ce que j'ai lu , je vous regardais comme la plus vertueuse des femmes. Je ne vous fais pas de reproches, j'ai mérité ce qui m'arrive.

« Voici l'heure de vous expliquer le mystère de ma conduite envers vous.

» Devant mes amis, j'affectais de vous parler de mes maî- tresses, je raillais cruellement les maris assez ridicules pour être amoureux de leurs femmes j je vous reprochais gaiement d'être indifférente aux hommages dont on vous entourait.

» Seul avec vous, je changeais de langage; je me mettais à vos pieds que je baisais en esclave; seul avec vous, je poussais la tendresse , la passion jusqu'à la folie ; seul avec vous, je ne trouvais pas de paroles assez amoureuses pour vous dire : Do- lorita, je t'aime...

« Vous ne me demandiez aucune explication sur mes maî- tresses, votre charmante ingénuité ne se démentait pas, votre caractère était d'une égalité, d'une sérénité parfaites ; je vous voyais enfin si gravement heureuse de mon amour (votre figure est à la fois candide et sérieuse), que je me persuadais (jue vous regardiez mes affectations d'infidélité comme des plaisan- teries, ou bien qu'ayant pénétré les secrets motifs de ces appa- rences, vous vous sentiez assez aimée pour pardonner ma lâche et mauvaise honte.

» Je me trompais.

« Peut-être n'avez-vous seulement jamais soupçonné la vio-

i

KEVUL DE PARIS. 77

ItMice de mon amour pour vous, el mes luttes cruelles pour ca- cher cet amour.

» Peut-être avez-vous cru que je vous abandonnais , vous... vous, adorable enfant, pour de misérables créatures depuis longtemps flétries.

» Peut-être enfin n'a vez-vous jamais soupçonné la vérité?

» Oui, vous m'aurez cru grossièrement infidèle, insolemment indifférent j les protestations passionnées du tête-à-tête n'auront pas cicatrisé les blessures douloureuses de mon dédain appa- rent. Cela est juste , Dolorès, je ne vous accuse pas; mainte- nant, apprenez la cause de ces contradictions, je ne veux pas même que vous me regrettiez.

» Je suis bon , généreux , sensible ; et , toute ma vie , j'ai lâché de paraître égoïste , insouciant et moqueur. J'ai feint le vice comme tant d'autres feignent la vertu. Je suis en cela plus misérable encore que les hypocrites en bien; ils recher- chent les applaudissements des gens de cœur; je ne recherchai jamais que les applaudissements des gens corrompus.

» Il serait trop long de vous dire comment, élevé par un oncle, débris vivant du siècle passé, un des coryphées de l'é* poque la plus scandaleuse du règne de Louis XV, comment , dis-je, j'appris presque en naissant à railler les sentiments les plus purs , à ne connaître d'autres lois que celle du plaisir , à regarder comme vulgaires, bourgeois et ridicules, les devoirs les plus sacrés ; comment enfin je pris la détestable habitude d'affecter el d'exagérer les vices que j'avais et surtout ceux que je n'avais pas, afin d'égaler, par mon désordre, par l'éclat de mes aventures , les héros de la régence.

y> J'ai le courage brutal qui consiste à jouer sa vie pendant dix minutes , mais je suis le plus lâche des hommes lorsqu'il s'agit d'affronter les sarcasmes d'une centaine de sots débau- chés; il est vrai que je suis le Lucifer de ce monde infernal; il est vrai que j'ai été plus avant que personne dans la théorie du vice, et que j'ai fait, par mes principes, pâlir les plus effrontés.

» Cela est bien beau, n'est-ce pas, mon enfant? mais ce

n'est rien encore... Cent fois j'ai violenté les plus charmants,

les plus doux penchants. J'étais fait pour adorer ce qui est pur

et beau, pour ressentir des joies ineffables dans cette adora-

5 7

REVUE DE PARIS.

tion, et, de gaieté de cœur, et souvent avec répugnance, je me suis abandonné à ce qui était hideux et corrompu.

» Je vous l'assure, Dolorès, celui qui emploierait à se per- fectionner l'énergique opiniâlrelé que j'ai mise à me pervertir, deviendrait un héros. Mon cœur déjouait presque toujours les honteuses combinaisons de mon esprit. J'élais allé.en Amérique avec les intentions les plus cupides, les plus égoïstes; je vou- lais épouser sans amour une fille douée de grands biens; qu'ai- je fait? Je me suis passionnément épris de vous, et je suis revenu moins riche qu'avant mon départ.

« Mais vous concevez... laisser deviner au monde que le marquis de Beauregard , le marquis de Beaurega) d , iugez un peu, ce grand, cet illustre roué , avait fait une telle école ! c'était impossible; je redoublai donc de faste..., et l'on me crut enrichi par mon mariage..., j'affichai deux maîtresses au lieu d'une..., et Ton crut ijue je vous dédaignais; bien plus, en traitant ainsi la femme qui, aux yeux du monde, avait augmenté ma fortune, je faisais acte de fière indépendance; mes soins eussent été taxés de valelage intéressé.

» « Et tout cela était mensonge. Dolorifa viia, vos grâces naïves , votre touchante ingénuité , avaient fait sur moi une profonde impression ; je ne savais, je ne sais encore rien de plus séduisant que vous ; de ma vie je n'ai rien aimé autant que vous; vous avez été la seule femme dont j'aie été profon- dément , douloureusement jaloux.

» Les cyniques et atroces plaisanteries que je faisais à mes amis , en les engageant à s'occuper de vous, me brûlaient les lèvres.

c. Chaque jour je sentais s'augmenter ma passion pour vous; votre conduite, en apparence, pleine de réserve, de froideur et de dignité, redoublait ma confiance et mon audace.

n Oui , je me plaisais A braver un péril que je ne redoutais pas. J'appelais insolemment des adorateurs autour de vous, parce que je vous croyais la plus vertueuse des femmes; enfin, je semblais dédaigner le précieux trésor que tous m'enviaient et dont j'élais intérieurement si fier et si jaloux.

« Ainsi ma détestable vanité de vices était satisfaite, et mon amour aveugle et confiant faisait chaque jour de nouveaux progrès.

REVUE DE PAÎIIS. 79

« A celte heurt*, pourquoi vous menliiais-je , Dolorès? Je puis tout vous dire : écoutez donc le dernier, mais le plus beau projet que j'aie fait de ma vie.

» Vous me paraissiez si sûrement éprouvée par deux ans de sévère constance , vous me paraissiez avoir si souverainement bravé les dangers donl je vous avais entourée, qu'hier, en pen- sant à vous, un éclair de bon sens avait illuminé, pour moi, tout un nouvel horizon.

» Je m'étais dit que l'âge arrivait, que jusqu'alors moi si corrompu , moi si sceptique , j'avais absolument vécu pour les autres, en sacrifiant mes véritables goûts à la plus détestable des réputations; au contraire, en abandonnant ces vains plai- sirs , en me retirant avec vous dans notre terre, je pouvais terminer ma vie le plus heureusement du monde. La nuance de froideur que parfois je remarquais en vous devait s'effacer, selon moi , du moment ma vie entière vous serait consacrée. Telles étaient mes intentions, Dolorès, lorsque j'ai reçu ces lettres... ces lettres !

» Ce fut un moment terrible ; je vous dis vrai. Le coup porta d'abord au cœur; ce fut un grand déchirement, ce fut une grande douleur, mais sans haine , mais sans colère contre vous ; à cette souffrance il se mêlait encore je ne sais quoi de tendre, de compatissant pour vous.

» J'eusse été père, un enfant adoré eût levé la main sur moi , que je ne me serais pas courroucé , n'est-ce pas ? j'aurais pleuré. Eh bien ! c'est ce que j'ai fait; oui, Dolorès, j'ai pleuré.... Moi , moi !... Comme vous allez rire avec Des Roches ou Labi- rinle!

» Ceci a été mon premier mouvement, toujours généreux et bon. La réflexion, l'habitude perverse, sont venues souiller cette noble douleur de Técume des plus basses colères.

« J'ai frémi de rage en songeant que moi, vieilli dans l'in- trigue, moi, cité par mes succès et par mon adresse, j'étais joué par vous ! par un enfant ! joué partout et toujours ! votre apparente naïveté avait eu raison de ma rouerie intéressée.... vous m'aviez amené à vous épouser. Pendant que je me pava- nais de votre vertu, vous aviez ourdi les trahisons les plus noires, les |)lus hardies!

» Vous , Dolorès ! vous !... Et je vous ai vue si. souvent dor-

8d REVUE DE PAIlIS.

mil" du sommeil paisible d'un enfant; votre respiration était douce et facile, pas un remords ne soulevait votre poitrine, pas une inquiétude n'agitait votre cœur; une vierge de quinze ans, dormant sous Tégide maternelle et rêvant du bon Dieu et âes anges, n'aurait pas goûté un plus chaste repos!

« El celle figure angélique, ce regard pur, ce front chaste, peuvent cacher de telles

» Mais non, non... pas de reproches, pas de reproches, Dolorès , un dernier mot ; sachez pourquoi j'ai provoqué le colonel Koller.

» Un homme comme moi devait rire le premier de votre trahison, el échapper au ridicule en la divulguant; me battre avec l'un ou l'autre de vos araanls, c'était me faire bafouer. Et pourtant , la vie m'est insupportable à cette heure... Me brûler la cervelle moi-même, cela était inouï, exorbitant; je crois. Dieu me damne, qu'on ne l'aurait pas cru, lors même que l'on m'aurait vu le pistolet au poing.

« J'ai donc voulu charger quelqu'un de ce soin : voilà pour- quoi j'ai été insulter, ce soir, le colonel Koller, avec qui je me bats demain matin.

» Au point de vue de ce que j'appelle mes principesj cela est bizarre... je le sais; cela est stupide, je le crois ; cela est de la dernière inconséquence, je l'avoue; le marquis de Beaure- gard se tuer ou se faire tuer, parce que sa femme l'a trompé...

» Vous êtes bien jeune, mon enfant, mais vous reconnaîtrez un jour qu'il n'y a souvent rien de plus logique que l'invrai- semblance ; d'ailleurs, je me serais tué moi-fnême que cela aurait peut-être mis sur la voie de la vérité , et je suis encore assez coquet pour craindre le ridicule outre-tovihe.

« J'ai, de tout temps, dit très-haut que le cynisme sangui- naire du colonel me révoltait ; mon duel et ma mort s'explique- ront très-naturellement ainsi.

» Adieu donc, bon cher enfant. Il me reste, je crois, cin- quante mille écus chez mes gens d'affaires , mon hôtel à Paris , et ma terre, sur laquelle votre douaire est hypothéqué; cela vous fait environ soixante mille livres de rente. Croyez-moi (je ne parle pas par jalousie), restez veuve ; vos dix-huit ans, votre figure virginale, votre ténébreuse audace, vous aideront à vous divertir beaucoup.

REVUE DE PARIS. 81

» Adieu ! et pour jamais, adieu!... P, S. » Il est , pardieu , bizarre que je me fasse tuer pour cela. »

Cette lettre écrite , M. de Beauregard l'avait mise sous enve- loppe avec d'autres papiers, l'avait cachetée, et écrit pour suscription : Ceci est mon testament; il sera remis à madame de Beauregard.

Quelques autres dispositions prises, le marquis s'était couché et endormi comme un César. A six heures , ses témoins étaient venus l'éveiller. A huit heures , la rencontre avait eu lieu. Par un incroyable hasard , le colonel avait manqué le marquis , et lui avait seulement enlevé une boucle de cheveux agitée par le vent.

Par quel contraste étrange M. de Beauregard, qui avait été chercher la mort, qui s'y était résolu, qui l'attendait sans pâlir, s'était-il repris avec ardeur à la vie, ce premier péril passé ?

Fut-ce instinct de conservation, réflexion tardive ou brusque consolation ? nous ne chercherons pas à expliquer ce phéno- mène. Toujours est-il que le marquis , après avoir essuyé le feu du colonel , n'eut pas un instant l'intention de tirer en l'air, ce qui assurait sa mort, car son adversaire n'était pas homme à le manquer deux fois.

Pourtant, lorsque M. de Beauregard tint le colonel au bout de son pistolet, il se sentit quelques scrupules, car il était l'agresseur ; mais il réfléchit très-à propos que ce féroce duel- liste avait presque toujours provoqué ses victimes, que ce serait délivrer la société d'un fléau. Bref, il tira et le tua.

De même que l'amour de la vie avait succédé, chez M. de Beauregard , à la lésolulion de mourir, de même la manière de juger la conduite de sa femme se modifia aussi. Son ressenti- ment n'en fut pas moins profondément amer, mais son infer- nale affectation de cynisme, un moment comprimée, revint d'autant plus impérieuse qu'il n'avait plus de ménagements à garder avec une femme coupable.

Une nouvelle appréhension vint renforcer la résolution de M. de Beauregard j les maris sont toujours les derniers instruits de leurs infortunes; il avait peut-être été le seul à ignorer la

7.

89 REVUE DE PARIS.

conduite audacieuse de la marquise? Peul-êlre il était, depuis longtemps , la risée du monde ?

A celle pensée, le marquis bondit de rage. Il eut de san- glantes visions, mais la réflexion calma cette fureur; il s'ar- rêta au projet que nous lui avons vu mettre à exécution au dîner du Rocher de Cancale , projet qui lui semblait sauver les apparences du ridicule, et mettre les rieurs de son côté, dans le cas la conduite scandaleuse de la marquise serait connue.

Souffrant comme il souffrait , car, la fièvre du duel passée, la préoccupation de la mort éloignée , il n'en ressentait que plus vivement celte profonde et secrète blessure; souffrant comme il souffrait , disons-nous , et dans son amour et dans sa confiance , ne lui avait-il pas fallu un terrible et malheureux courage, un puissant empire sur lui-même, pour stoïquement dissimuler sa douleur , ainsi que nous Pavons vu le faire ?

Maintenant que Ton sait tout ce qu'avait coulé à M. de Beau- regard son apparente indifférence, on comprendra, nous le répétons, la violence de son désespoir lorsqu'après cette terri- ble soirée , il se retrouva seul chez lui, en face delà réalité de sa position.

I XV.

l'entrevue.

On peut juger, d'après la lettre que le marquis de Beaure- gard avait écrite à sa femme, de la pénible contrainte qu'il s'était imposée, et de la douleur profonde que cachait son ap- parente insouciance.

II faut tout dire.

Sans doule Taffectation d'indifférence de M. de Beauregard, au sujet de la trahison de la marquise, semble cynique et odieuse. Pourtant ce n'était pas absolument par forfanterie de vice , par mépris des usages , qu'il avait agi de la sorte ; il sa- vait qu'après un tel éclat sa femme serait presque dans Pim- possibilité de reparaître dans le monde; et la jalousie, nous n'osons dire l'amour du marquis , s'en applaudissait.

REVUE DE PARIS. 83

Si coupable que fût Dolorès , M. de Beauregard l'aimait en- core; il se persuadait, autant par indulgence que par orgueil que son dédain , que son mauvais exemple , avaient seuls causé les égarements de la marquise; il espérait que désormais, obligée de vivre dans la retraite, elle lâcherait, à force de dé- vouement et de tendresse, de faire oublier ses torts, et qu'un généreux pardon la ramènerait peut-être tout à fait au bien.

Et puis enfin , ainsi qu'il l'avait écrit à la marquise, M. de Beauregard, pour la première fois de sa vie, avait ressenti le vague besoin d'une existence calme et retirée, singulière ironie du destin , qui lui envoyait ces salutaires pensées au moment oïl l'indigne conduite de M™^ de Beauregard rendait ces vœux presque impossibles.

Le marquis ne savait s'il devait faire lire à Dolorès la lettre qu'il lui avait écrite la veille , alors qu'il se croyait sur le point d'être tué par le colonel Koller. Peut-être, en apprenant com- bien elle avait été aimée, la jeune femme ressentirait-elle des remords plus douloureux , un repentir plus profond. D'un autre côté, devait-il lui laisser connaître tout l'empire qu'elle avait eu sur lui , alors qu'elle venait de se conduire si indigne- ment?

Dans cette incertitude , le marquis aima mieux s'abstenir jusqu'à ce qu'il eût vu comment M°»e de Beauregard suppor- terait la terrible révélation qu'il allait lui faire; car, nous l'avons dit , elle ignorait encore la trahison de sa femme de chambre.

Malgré son habitude du monde , malgré sa connaissance des femmes, M. de Beauregard ne savait à quoi attribuer les cou- pables faiblesses de la marquise; elle était si jeune, elle avait une physionomie si candide, elle lui avait toujours semblé si sérieuse, si chaste , qu'il ne pouvait croire que toutes ces appa- rences fussent absolument mensongères, et qu'à cet âge ou pût être doué d'une si profonde dissimulation.

Disons aussi que son insu peut-être) l'orgueil du marquis se révoltait à la pensée d'être trompé comme le plus vulgaire des maris. Il cherchait des causes singulières, mystérieuses, à la conduite de sa femme, conduite qui résultait dune dépra- vation naturelle. Décidé à ne prendre une résolution définitive qu'après l'explication qu'il allait avoir avec sa femme, il era-

84 REVUE DE PARIS.

porta les lettres du capitaine Des Roches et de M. Labirinte, et se rendit chez la marquise, au risque d'interrompre son som- meil par cette foudroyante révélation.

L'appartement du marquis était par convenance fort éloigné de celui de sa femme. Elle occupait l'aile gauche de l'hôtel dont lui occupait l'aile droite. Plusieurs grands salons sépa- raient ces deux corps de logis. La lune jetait une clarté bril- lante dans les pièces immenses que M. de Beauregard traversa pour arriver à l'appartement de sa femme. Il y entra si dou- cement, que Dolorès. plongée dans son premier sommeil, ne l'entendit pas ; un moment il la contempla en silence à la pâle lueur d'une lampe d'albâtre suspendue au plafond.

Les rideaux du lit et la tenture de celle chambre étaient de mousseline blanche doublée de soie cerise. Les meubles de citronnier, recouverts de satin blanc semé de bouquets de roses, et délicatement ornés d'ivoires sculptés du plus beau travail, étaient en harmonie avec ces draperies diaphanes cou- leur de neige rosée.

La marquise endormie disparaissait à demi au milieu de flots de batiste et de dentelles qui bouillonnaient autour de ses oreillers ; sous un couvre-pied de soie et d'édredon, garni du plus beau point d'Angleterre, se dessinait vaguement la pose gracieuse et nonchalante de Dolorès ; une de ses man- ches à demi relevée laissait voir un bras rond , ferme et blanc, sur lequel reposait sa jolie tête virginale; ses bandeaux de cheveux noirs apparaissaient à travers la valencienne de son ravissant petit bonnet à la baigneuse ; sa bouche humide, ver- meille, à demi ouverte, laissait échapper un souffle frais et léger ; la douce chaleur du sommeil colorait d'un vif incarnat ses joues à fossettes.

Jamais la délicieuse fantaisie de Greuze ne créa des traits plus tins , plus charmants, une physionomie plus coquettement naïve; jamais l'ivoire, le carmin et l'outre-mer de sa divine palette ne se fondirent en un teint plus transparent, plus pur et plus délicatement nuancé de demi-teintes azurées.

La marquis s'approcha du lit à pas lents, la tète baissée sur sa poitrine ; il regarda longtemps sa femme avec une expres- sion de douleur, de colère et d'amour : un rire amer affleura ses lèvres, il dit d'une voix sourde :

REVUE DE PARIS. 85

Avec une physionomie si candide, qui croirait pourtant?... Dolorès fit un léger mouvement, déplia son bras gauche sur

lequel reposait sa tête, et poussa un léger cri de surprise à la vue de son mari.

Le marquis attachait sur elle un coup d'œil fixe, presque menaçant.

Quelle heure est-il donc ? Que voulez -vous , mon ami? •— dit la marquise en se mettant sur son séant.

M. de Beauregard posa son flambeau sur un guéridon, remit les lettres qu'il avait apportées à sa femme, puis il at- tendit en silence le premier mot, le premier geste, le premier cri de Dolorès.

La marquise, d'abord étonnée, prit les lettres, les reconnut, et parut les froisser dans ses mains cachées sous un des plis du couvre-pied.

Elle ne pâlit pas , ses traits demeurèrent impassibles.

M. de Beauregard lui dit enfin d'une voix profondément émue :

- Eh bien ! Dolorès ?

La marquise resta muette, la tête toujours baissée, les mains toujours cachées.

M. de Beauregard , attribuant le silence de sa femme à la confusion, s'approcha d'elle, et reprit avec plus d'amertume et de chagrin que de colère :

Vous me trompiez, Dolorès ! C'était bien mal. Dolorès ne répondit rien.

Impatienté de ce silence obstiné, le marquis lui prit la main en s'écriant :

Au moins , parlez-moi!

En attirant à lui les mains de sa femme, M. de Beauregard fit tomber sur le tapis une foule de petits morceaux de papiers.

La marquise avait d'abord songé à lacérer sournoisement les lettres qui l'accusaient.

M. de Beauregard resta confondu de cette froide audace j il s'attendait à des pleurs, à des regrets, à des protestations de repentir. Il trouvait une femme imperturbable qui ne songeait qu'à faire disparaître les preuves de sa faute. Cet accueil si différent de celui qu'il attendait bouleversa toutes ses idées. Indigné, il s'écria :

86 REVUE DE PARIS.

Voilà qui est infâme ! Oserez-voiis , madame , nier ces lettres maintenant déchirées? Croyez-vous que je n'ai pas d'autres preuves de votre trahison?

Dolorès ne répondit rien.

Mais, madame, dit le marquis en frappant du pied avec colère , voulez-vous donc me mettre hors de moi? Comment ! pas un mot! pas un mol !

Je n'ai rien à vous dire, monsieur, —- reprit Dolorès d'un ton parfaitement calme.

Et ces lettres , madame , ces lettres ? Même silence de la part de la marquise.

M. de Beauregard conlinua en tâchant de se contraindre :

Tout à Theure , madame , je pouvais attribuer votre mu- tisme à la honte, à rabattement: mais, puisque vous avez conservé assez de présence d'esprit pour mettre ces lettres en morceaux , ne jouez donc plus la confusion, je ne suis pas votre dupe. Après une conduite telle que la vôtre, j'ai, je crois, madame, le droit d'attendre de vous quelques paroles de re- pentir.

Dolorès resta muette.

Pour la première fois de sa vie le marquis, exaspéré, fut sur le point de se livrer à un acte de brutalité envers une femme; il ferma les poings avec rage ; mais, rougissant de son emportement, il s'éloigna brusquement du lit de sa femme, et se laissa tomber sur un canapé en cachant sa figure dans ses mains.

Sans que son mari s'en aperçût et avec une prestesse mer- veilleuse, la marquise revêtit une robe de chambre placée sur un fauteuil à côté de son lit, mit ses pied nus dans des pantou- fles, approcha une chaise de la cheminée et ranima le feu.

A ce bruit, le marquis se retourna, il vit sa femme assise. Elle avait ôté son bonnet, et du plat de sa petite main blanche elle lissait les noirs bandeaux de ses cheveux, le front toujours impassible, le regard toujours impénétrable.

M. de Beauregard, vaincu , dominé par ce sang-froid dia- bolique, prit un fauteuil, l'approcha de la cheminée, affecta un calme qu'il était bien loin de ressentir, et dit à Dolorès :

Pardieu, madame, je m'aperçois que vous n'aimez guère les explications conjugales. Votre silence est très-signiticalif.

REVUE DE PARIS. 87

A solte question pas de 'réponse.... Je comprends! J'ai les preuves de votre double infidélité. Je vous les montre, espérant au moins de vous quelques paroles de repentir ;... rien... Votre physionomie est restée de marbre ; vous êtes jugée. Sur cent femmes réveillées en sursaut par un mari, dans une circon- stance pareille, il n'en est pas une qui n'eût au moins témoigné de rémolion , de l'épouvante. Vous êtes restée imperturbable. Et vous n'avez pas dix-huit ans, madame ! Allons, cela pro- met. Mais il ne s'agit pas de reproches. Puis-je , sans trop d'indiscrétion, madame, savoir vos intentions pour l'avenir?

Je ne vous comprends pas bien, monsieur.

Je vous demande, madame, si vous croyez que désor- mais nous puissions vivre dans les mêmes rapports que par le passé?

Jugez-en , monsieur.

Ainsi, s'écria le marquis avec un sourire de persiflage amer, —vous daignerez me faire la grâce de rester en bons termes avec moi?

Si vous le désirez, monsieur.

Et si je ne le désire pas, madame! s'écria le marquis courroucé, et si je chasse de ma maison une femme cou- pable?

J'en sortirai , monsieur, dit Dolorès en boutonnant tranquillement les manchettes de sa robe de chambre.

M. de Beauregard se leva brusquement ; il était hors de lui. Après avoir marché quehjue temps, il vint se rasseoir.

Et dans le cas, madame, où, poussant la générosité jusqu'ù la faiblesse, je serais assez lâche pour vous pardonner, pourrais-ie compter qu'à l'avenir votre conduite serait digne de ma clémence?

Je l'ignore, monsieur.

Comment ! madame, en admettant que j'oublie le passé , vous ne me garantissez pas même l'avenir?

Je ne prévois pas les événements, monsieur.

Voilà de la franchise , au moins ; je vous en rends raille grâces, madame; je suis trop heureux que vous daigniez au moins me laisser l'incertitude. Et vous croyez que je me con- tenterai de cela?

Voue seul savez cela , monsieur.

88 REVUE DE PARIS.

Voilà, pardieu! madame, des réponses d'iîne candeur angéliquej je suis seulement très-étonné que vous ne me rap- peliez pas mes amours scandaleux , le cynisme avec lequel j'aflBchais mes maîtresses, les mauvais conseils que je vous donnais en vous encourageant à la coquetterie; ce sont pour- tant de belles et foudroyantes réponses à faire à mes reproches, madame. De grâce, pourquoi ne me les adressez-vous pas? Oh ! d'honneur , marquise , vous me ménagez , ajouta M. de Beauregard avec ironie.

Vous avez agi , monsieur , comme il vous a plu.

Mais avouez au moins que je vous ai froissée, que je vous ai blessée, que je vous ai humiliée ; ainsi , votre infidélilé aura l'excuse du dépit , de la vengeance.

Je n'ai jamais ressenti de dépit.

Jamais , madame?

Jamais , monsieur.

Et Dolorès boutonna son autre manchette. Le marquis était outré.

Ainsi . madame, ma conduite n'a en rien influencé, dé- cidé la vôIre ?

En rien , monsieur.

Ainsi , madame , c'est de gaieté de cœur, c'est par cor- ruption , que vous vous êtes ainsi dégradée?

Je n'excuserai pas mes torts par un mensonge , monsieur.

Pardieu ! madame, vous choisissez une jolie occasion d'honorer la vérité!

Vous m'interrogez . je vous réponds, monsieur.

Ainsi j'aurais été pour vous en public ce que j'étais pour vous dans notre intimité, c'est-à-dire le plus empressé des amants, je n'aurais pas feint aux yeux de tous mon indiffé- rence pour vous , que vous m'eussiez trompé de même?

Je l'ignore , monsieur ; le passé qui n'a pas été m'est aussi inconnu que l'avenir.

Très-bien , madame j vous vous exprimez d'une façon nette et brève; avec vous on va droit au fait. Soit. Eh bien! pour parler net , je commence par vous défendre de recevoir chez vous M. Des Roches ou M. Labirinte.

C'est votre droit, monsieur.

Dans huit jours, vous partirez pour ma terre du Dauphiné.

REVUE DE PARIS. 89

La maïqiiis altendit avec anxiété la réponse de sa femme.

Je désire , monsieur , rester à Paris cet hiver.

El moi , je ne le veux pas, madame ; vous m'accompagne- rez en DaujiJiiné.

- Si j'y suis obligée , j'obéirai , monsieur.

Et ce sera sans doute pour vous y montrer aussi avenante que vous l'êtes à cette heure?

Oui, monsieur.

Et vous espérez ainsi me lasser et me forcer de revenir à Paris ?

Je l'espère, monsieur.

Et si je ne me lasse pas , madame ?

Vous vous lasserez , monsieur.

Ces derniers mots furent dits d'un ton si ferme , si dur , que le marquis tressaillit. Le flegme audacieux de celle femme le confondait. Jusqu'alors il l'avait trouvée soumise , froide, ré- servée, silencieuse, mais il ne l'aurait jamais supposée ca- pable de celte résolution. Sa colère, tour à tour contenue et excitée, ne put se contraindre plus longtemps; il se leva et s'écria :

Je suis , pardieu ! bien sot de m'occuper ainsi de ce qui vous convient ou non, madame, et de vous considérer encore comme ma femme, après la façon dont je vous ai traitée ce soir. Oui, madame, ce soir, au Rocher de Cancale , à un dîner de garçons, j'ai mis en présence vos deux amants , j'ai fait lire à Des Roches votre dernier billet à M. Labirinte . je les ai raillés, je les ai mis aux prises, et j'ai fini par dire à mes amis, qui demain le rediront à tout Paris, que la méprisable héroïne de celte aventure était ma femme. Et voilà comme je me venge, et voilà comme des gens de ma sorte traitent les femmes qui les trompent.

Vous avez fait cela, monsieur ? dit la marquise sans lever les yeux.

Oui, madame. Oh ! je ne suis pas, moi, de ces sols maris qui s'éplorent et qui prennent au tragique de tels accidents. Vous auriez peut-être voulu me voir triste et abattu ?

Chacun fait de son honneur ce qui lui convient, monsieur.

Et le monde, madame, comment croyez-vous qu'il vous accueille désormais?

o s

90 REVUE DE PARIS.

Le monde fera comme vous , monsieur j séparez-vous de moi, le monde se séparera de moi.

Ainsi, vous ne m'avez jamais aimé? jamais ! s'écria douloureusement le marquis , arrivant sans transition à cette question.

Dolorès resta muette.

Et pourquoi m'avez-vous épousé , alors, madame?

Le désir d'aller à Paris et de vivre dans le grand monde m'a fait oublier la disproportion d'âge qui existait entre nous, monsieur.

Jamais M. de Beauregard n'avait songé qu'il avait vingt-cinq ans de plus que sa femme; Thabitude des succès, les avantages qu'il réunissait d'ailleurs, ne lui avaient, pour ainsi dire, ja- mais permis de s'apercevoir qu'il avançait en âge. et qu'il at- teindrait la vieillesse lorsque Doloiès entrerait dans le prin- temps de la vie... Révélation d'autant plus terrible pour un homme du caractère de M. de Beauregard, qu'elle lui était faite par sa femme, qui venait de le blesser si cruellement dans sa jalousie , dans son amour et dans son orgueil.

Rien de plus commun chez les gens de plaisir que cet oubli de la proportion des âges. Un homme de quarante ans suppose à peine qu'une femme de vingt ans puisse le trouver |)îus que mûr. Mais qu'une circonstance imprévue, brutale, le force de compter avec lui-même, c'est avec autant d'envie que d'amer- tume qu'il regrette la jeunesse, la jeunesse, avantage inap- préciable dont chaque jour l'éloigné de plus en plus.

Les réponses sèches et dures de Dolorès renversaient toutes les prévisions du marquis et le jetaient dans une voie inextri- cable.

Devait-il faire un éclat sérieux, après avoir affiché tant d'in- souciance? devait-il continuer de jouer le même rôle? devait-il contraindre sa femme à abandonner le monde, dans l'espoir que la solitude et que ses soins la ramèneraient à des sentiments meilleurs? devait-il enfin se séparer complètement de la mar- quise et la renvoyer à ses parents?

Cette dernière résolution eùi été la plus sage, la plus digne, mais elle blessait le misérable amour-propre de M. Beaure- gard , qui tenait à passer pour un mari peu vulgaire j d'ailleurs

REVUE DE PARIS. 91

il lui aurait ainsi fallu renoncer à Dolorès , qu'il aimait encore malgré lui.

Il était sous le coup de pensées trop amères et trop poi- gnantes pour prendre en ce moment une détermination déci- cisive.

Après un nouveau silence , il se leva et dit à la marquise :

Demain , madame , vous saurez mes dernières intentions. Je veux croire que vous vous y conformerez.

J'attendrai vos ordres, monsieur, dit Dolorès. Le marquis regagna son appartement.

XVI.

LA. RESSEMBLANCE.

Ewen de Ker-Ellio avait ressenti une impression douloureuse à la suite de la scène du Rocher de Cancale, et sa répugnance pour la vie de Paris s'en était encore augmentée. Chaque soir, en rentrant dans son bruyant hôtel garni de la rue Montmar- tre, il regrettait son paisible manoir de Treif-Harllog , qu'il aurait eu bien vite regagné, sans l'invitation à dîner de M. Achille Dunoyer et sans quelques formalités relatives au placement de ses fonds chez ce banquier.

En félicitant sincèrement Ewen de sa guérison et de ses pro- jets de mariage avec quelque bonne héritière bretonne, le bon abbé de Kérouëlian lui annonç-iit qu'il avait fait quelques ou- vertures aux parents de M'i^ Yvonne de Kergalek; on atten- dait le retour du jeune baron pour donner suite à ces prélimi- naires.

Ewen s'ennuyait fort à Paris, mais il s'api)laudi8sait de plus en plus d'y être venu ; grâce à ce voyage , il s'était arraché à ses folles rêveries, il était rentré dans une voie sage et raison- nable.

On n'a pas oublié que le baron devait dîner avec son cousin chez M. Achille Dunoyer, huit ou dix jours après la scène du Rocher de Cancale. M. de Montai ayant averti Ewen ({u'il ne

92 REVUE DE PARIS.

pourrait aller le prendre, celui-ci se rendit seul chez le ban» quier.

Dans sa crainte un peu provinciale d'arriver trop tard, M. de Ker-Ellio arriva beaucoup trop tôt.

Un domeslique, qui avait ôté une livrée ridiculement galon- née pour mettre le couvert plus à son aise, introduisit le baron dans le salon, en le priant d'attendre M™* Héloïse Dunoyer, et en murmurant fort iraperlinemment : Que sans doute la montre de monsieur avançait, qu'il s'était levé sans doute de bon matin, qu'on n'arrivait jamais de si bonne heure , etc., etc. Ce disant, il alla chercher un bâton armé d'une petite bougie et commença d'allumer les lustres et les candélabres.

Ewen resta seul.

Pour faire comprendre la scène qui va suivre , il est néces- saire d'entrer dans quelques détails sur la disposition de l'ap- partement où elle va se passer.

En face de la cheminée, surmontée d'une glace, s'ouvrait la porte de la bibliothèque de M. Dunoyer. Cette pièce, seulement éclairée par une lampe à abat-jour, était assez obscure ; le sa- lon resplendissait de clarté.

Ewen , debout devant la cheminée, tournait le dos à la porte de la bibliothèque, et regardait machinalement dans la glace. Quelle fut sa stupeur ! Il y vit tout à coup apparaître une figure absolument semblable à celle que représentait le portrait mys- térieux de Treff-Harllog !

Comme dans ce fatal portrait, le visage, d'une blancheur de marbre, se détachait éclatant et lumineux sur un fond Irès- sombre.

Comme dans ce fatal portrait , la figure était d'un ovale par- fait, le nez fin et droit, les yeux noirs, grands et surmontés de longs sourcils hardiment accusés.

Jamais ressemblance n'avait été plus frappante.

On comprend ce prodige.

Thérèse s'était rendue dans le salon par la bibliothèque ; l'épaisseur des tapis avait amorti le bruit de ses pas ; à l'aspect d'un étranger, elle s'était un moment arrêtée dans la pénombre formée par la baie de la porte, et l'image de la jeune fille s'était réfléchie dans la glace.

Ewen pâlit , un instant son cœur cessa de battre ; il se crut

REVUE DE PARIS. 93

le jouet d'une illusion ; les yeux ardemment fixés sur cette ap- parition, il retenait sa respiration.

Bientôt l'image devint moins distincte, s'effaça peu à peu et disparut.

Autre mystère facile à expliquer.

Thérèse, intimidée, s'était retirée à reculons sur la pointe du pied.

Ewen , songeant enfin que la personne dont il voyait la figure dans la glace devait être derrière lui , se retourna brusquement.

Thérèse n'était plus là.

Cette étrange rencontre, rapprochée de la non moins étrange existence du portrait de TrefF-Harllog , aurait vivement im- pressionné un homme d'un caractère moins romanesque que celui d'Ewen.

Qu'on juge de ce qu'éprouva le jeune baron !

M. et M™o Du noyer entrèrent dans le salon et s'excusèrent auprès de leur convive de l'avoir ainsi fait attendre. Ewen , dont les traits étaient visiblement altérés, leur répondit avec tant de distraction , il semblait si ému , que M. Achille et Mme Héloïse se regardèrent avec surprise.

Plusieurs personnes arrivèrent, M. de Ker-Ellio cacha plus facilement son trouble.

M. de Montai entra ; peu de temps après lui arrivèrent Thé- rèse, sa sœur et miss Hubert.

A la vue de Thérèse, l'élonnement de M. de Ker-Ellio redou- bla; aux grandes lumières, la ressemblance était plus extraor- dinaire encore; on remarquait jusqu'au petit signe noir que la fille du banquier avait au-dessus du sourcil gauche.

Les sages résolutions d'Ewen s'évanouirent comme un songe. L'amour insensé qu'il avait si longtemps nourri se réveilla tout à coup avec une violence inouïe; c'était Thérèse qu'il avait si ardemment aimée dans la solitude! Il reporta sur elle la folle passion que lui avait inspirée l'être chimérique dont elle lui offrait la vivante image. Il n'en douta pas, cette jeune fille devait ressembler en tout à son idole chérie, et réunir les ado- rables qualités qu'il avait rêvées. La fatalité le poussait à cet amour ; trop de circonstances incroyables l'avaient rapproché

94 REVUE DE PARIS.

de cette femme pour qu'elle n'exerçât pas sur sa vie une im- mense influence, soit en mal, soit en bien.

Par quelle bizarrerie celle jeune fille offrait-elle une ressem- blance si minutieuse avec une femme qui, un siècle avant, avait été le mauvais génie delà famille de Ker-Ellio? Ewen était-il menacé du même sort? Sa pensée s'égarait dans ce chaos.

Ces violentes préoccupations, jointes, à la timidité naturelle d'Ewen . ne lui permirent pas de se montrer à son avanlage. Lors même que Thérèse n'eût pas été plus que prévenue en fa- veur de M. de Montai, le pen-kan-guer eût été loin de produire sur elle une impression avantageuse.

On servit; par deux fois M. Achille Dunoyer pria M. de Ker- Ellio de donner la main à M^e Héloise. En vain celle-ci fit tous les frais possibles pour le baron, il était complètement absorbé dans la contemplation du Thérèse. La jeune fille parla peu, mais elle s'exprimait avec une grâce et une modestie char- mante. Ewen l'écoutait dans un muet ravissement ; jamais voix plus pure, jamais accent plus enchanteur n'avaient frappé son oreille.

Deux ou trois fois M. de Montai , qui se plaisait à mettre Thérèse en valeur, engagea avec elle une conversation à voix haute. Ewen admira de nouveau l'esprit charmant, le tact par- fait de la jeune fille, dont la distinction naturelle ressortait davantage encore au milieu des gens vulgaires qui l'entou- raient.

Nous l'avons dit, la figure de M. de Ker-Ellio était mâle et sévère , mais sa tournure manquait d'élégance; et bientôt son étonnement , sa distraction , donnèrent à sa physionomie et à ses manières quelque chose d'embarrassé , de hagard, de brus- que, qui même, en pareille compagnie, pouvait passer pour un manque absolu de savoir-vivre.

M. Dunoyer ne se méprit pas sur la véritable cause de la préoccupation d'Ewen.

Plusieurs fois le banquier surprit le regard d'admiration muette et pour ainsi dire extatique que M. de Ker-Ellio atta- chait sur Thérèse. Celte révélation donna fort à penser à M. Achille , qui parut bientôt enseveli dans de profondes ré-

REVUE DE PARIS. 95

flexions , dont il ne sorlait que pour jeter tour à tour les yeux sur Ewen et sur Tliéièse

Entre les autres convives, la conversation tomba sur le fa- meux dîner du Rocher de Cancale, qui depuis huit jours était le sujet de toutes les conversations.

M. de Montai, en sa qualité d'ami du marquis, fut accablé de questions.

Le marquis est plus riche et plus gai que jamais , re- prit-il. — Il a un bonheur insolent. Il a appris il y a quatre jours la nouvelle de la mort de son beau-père, don Pablo, qui laisse, dit-on, une fortune immense. Ainsi la marquise se trouve maintenant colossaleraent riche. Pour passer les pre- miers jours de son deuil, Beauregard est allé présider à une grande partie de chasse dans la forêt de Breleuil, il a en- voyé son équipage. Ils sont une vingtaine de mauvais sujets. Dieu sait la vie qu'ils vont y mener pendant les quinze jours que durera ce déplacement!

Bien sûr qu'ils ont des demoiselles avec eux, dit Mme Héloïse. Et sa petite femme, qui avait l'air si bégueule, quelle gaillarde ! Est-ce vrai qu'on ne la reçoit plus dans le monde , et que depuis l'histoire du Rocher de Cancale il est séparé d'elle?

Qui ça ? le Rocher de Cancale ? dit M. Achille d'un air malicieux.

Oh! que c'est joli, repartit lM™e Héloïse en haussant les épaules. —Dites donc, Montai, le marquis est-il réellement séparé d'avec sa femme?

Pas du tout, madame, dit Montai ; le marquis n'est nullement séparé, seulement on a fait justice de la conduite de M«>e (Je Beauregard , qui a eu l'effronterie de se représenter dans le monde.

Comment donc cela? dit M^^e Héloïse.

Il y a quelques jours, avant le deuil de la marquise, j'étais le soir chez M"o ja duchesse de Noirmont ; M""** de Beauregard entra; après avoir été intrépidement saluer la duchesse, e!l(^ alla s'asseoir à côté de deux femmes qui se levèrent aussitôt d'un air indigné. La marquise changea de place, ses voisines se levèrent encore. Enfin, après vingt minutes d'un silence

98 REVUE DE PARIS.

général , M™e de Beauregard battit bravement en retraite sans avoir sourcillé.

Mais c'était à mourir de honte , dit M™^ Héloïse.

Oh ! la petite marquise a sous ce rapport la vie très-dure, dit M. de Montai.

La conversation changea.

Malgré sa parenté , malgré l'espèce de liaison qui existait entre lui et Ewen, M. de Montai entreprit de le railler pour briller aux yeux de Thérèse sous un nouveau jour. Les projets du comte furent parfaitement servis par la distraction de M. de Ker-EJlio; celui-ci ne s'aperçut pas des sarcasmes de son cousin, et il fut, selon l'expression consacrée, complète- ment noyé.

M™e Héloïse était de ces gens qui ne manquent jamais roc- casion d'être de mauvais goût. Sans respect pour les plus sim- ples règles du savoir-vivre , oubliant qu'elle parlait devant ses filles, elle voulut à son tour plaisanter le baron. Le supposant pieux en sa qualité de Vendéen, elle lui débita quelques sottises impies du vieux libéralisme, et lui demanda entre autres si les curés de son pays ne choisissaient pas de jolies filles pour gou- vernantes , et s'ils n'abusaient pas un peu du confessionnal avec leurs pénitentes.

M. de Ker-Ellio avait des principes religieux très-arrêtés; il était habitué à considérer avec vénération une mère de famille entourée de ses enfants ; tiré de sa rêverie par les imperti- nentes questions de M"^ Héloïse , il fut doublement choqué , et répondit sèchement :

Madame , j'ai appris de ma mère à respecter la religion et ses ministres, et ils méritent cette vénération.

M°»e Héloïse ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre le sens de cette réponse, et riposta avec une crànerie voltai- rienne toiit à fait piquante.

Ah bien ! par exemple, nous autres Parisiennes, nous éle- vons au contraire nos enfants dans le mépris des tartuffes et des bigots. N'est-ce pas, Achille?

M. Achille , autre espèce d'esprit fort, répondit avec insou- ciance :

Moi je me moque des choses religieuses comme de colin-

liEVUE DE PARIS. 97

tampon. Ce sont de ces sornettes bonnes à débattre entre les femmes et les cagots. N'est-ce pas, cher comte?

M. Achille était si triomphant de posséder à sa table un homme titré , qu'il ne manquait jamais à cette appellation no- biliaire.

M. de Montai savait déjà avec quelle dureté le banquier trai- tait sa tîlle , il crut être agréable à Thérèse en persiflant M. Achille ; il reprit donc en tâchant d'imiter l'ironie hautaine de M. de Beauregard :

Je vous dirai franchement, mon cher monsieur Dunoyer, que nous autres nous avons des idées particulières sur la re- ligion ; c'est affaire de caste , de parti , de bonne compagnie , - si vous voulez, mais enfin , nous nous sommes toujours fait une loi de respecter les prêtres et les choses religieuses.

Ces mots nous autres établissaient une distinction si mar- quée entre M. de Montai et M. Dunoyer, que celui-ci se mordit les lèvres de dépit ; M">« Héloïse rougit jusqu'au front.

Ewen , absorbé dans ses pensées , ne prenait plus aucune part à la conversation.

Connu! dit M. Achille; vous voulez vous servir de la religion comme d'un moyen pour dominer ! mais enfoncé le moyen! enfoncé par la révolution de 89, par le triomphe du tiers-état! Voyez-vous, le centre de la chambre , dont mon père faisait partie , constitue la seule et vraie noblesse de nos jours ; il n'y a plus qu'une aristocratie, celle de la fortune... De notre temps , un duc ne trouverait pas quatre sous de son titre.

Ce qui bien certainement n'arriverait pas si les titres pou- vaient se vendre aux bourgeois enrichis , mou cher monsieur Dunoyer, dit le comte en souriant.

Nous n'insisterons pas sur la suite d'une conversation dont nous venons de donner ce spécimen , et dans laquelle M. de Montai fit montre d'une impertinence assez spirituelle.

On se leva de table.

Un des convives crut être agréable à M^^^ Héloïse Dunoyer en priant Thérèse de chanter. La grosse femme rougit de dé- pit, mais elle fut forcée d'engager sa fille à se mettre au piano. Celle-ci refusa d'abord; M. de Montai insista; d'un regard furtif elle lui fit comprendre qu'elle se rendait A sa seule demande.

98 REVUE DE PARIS.

Thérèse chanta avec tant d'âme, tant de goût, tant de mé- thode; elle fut enfin si supérieure à elle-même, que sa mère, furieuse de jalousie , l'interrompit au bout d'un quart d'heure, en lui disant :

Thérèse , cela vous fait mal à la poitrine... C'est assez, ma chère.

Ewen était dans l'extase; il avait été moins touché du véri- table talent de Thérèse que de l'effet profondément sym- pathique que sa voix mélodieuse et vibrante lui avait fait éprouver.

Par deux fois M. de Ker-EUio sentit couler ses larmes. Heu- reusement personne ne s'aperçut de cet attendrissement ridi- cule.

Quelques parties de whist s'engagèrent.

Ewen profita d'un moment personne ne faisait attention à lui pour sortir de chez M. Achille Dunoyer.

Ewen de Ker-Ellio rentra chez lui dans un état voisin de la folie.

Tantôt il s'abandonnait à une joie insensée en songeant que ses rêveries , que son amour idéal n'avaient été qu'un pressen- timent, et que la femme qui pouvait faire le bonheur de sa vie existait telle qu'il l'avait lêvée. Tantôt, au contraire, il restait morne, accablé de désespoir. Thérèse ne l'aimerait peut-être jamais ; elle avait concevoir de lui une première impression défavorable.

Nous le répétons , il avait suffi à Ewen de voir M"« Dunoyer pour être persuadé qu'elle était douée de toutes les qualité qu'il lui supposait. Il la connaissait depuis si longtemps, pour ainsi dire, que cette seule entrevue porta son amour jusqu'au délire. Le surlendemain, il fut sur le point de retourner chez le ban- quier, mais la timidité le retint, craignant de faire quelque éclat ridicule et de ne pouvoir dominer les émotions qui l'agitaient j il voulut attendre que l'efFervescence de son esprit s'apaisât.

Il n'en fut rien. La passion d'Ewen pour Thérèse fit chaque jour de nouveaux progrès. C'était la même violence d'exalta- tion dont il avait été transporté dans la solitude, appliquée à une réalité saisissante.

Seul , sans conseil , sans ami , M. de Ker-Ellio passait des jours entiers dans sa sombre petite chambre de l'hôtel garni de

REVUE DE PARIS. 99

la rue Montmartre, au fond de ce quartier bruyant, obscur et infect, ne pouvant s'arrêter à aucun des desseins qui fermen- taient dans son cerveau. Plusieurs fois il était allé chez M. de Montai . vers lequel il se sentait attiré par une vive sympathie, mais, à son grand regret, on lui avait toujours répondu que le comte était absent. Sachant Tinlimilé qui unissait son cousin au banquier, il comptait beaucoup , sinon sur son appui , du moins sur son avis au sujet de certaines démarches décisives qu'il avait résolu de tenter.

Un jour. M. de Ker-Ellio , plus heureux que de coutume , rencontra M. de Montai.

On l'introduisit chez le comte.

Le pen-ken-guer était plus pâle, plus triste, plus abattu qu'il ne rélait lorsque l'abbé de Kérouëllan l'avait forcé de quitter Treff-Hartlog pour venir à Paris.

M. de Montai n'avait pas vu son cousin depuis le jourdu dîner de M. Diinoyer, il fut frappé de l'altération de ses traits.

Qu'avez-vous , mon cher cousin ? s'écria-t-il. Avez- vous été sérieusement malade?

Non, répondit Ewen d'un air sombre, —j'ai été un peu souffrant. Je suis venu plusieurs fois pour vous voirj on m'a dit que vous étiez absent.

En effet , dit M. de Montai en rougissant malgré lui, j'étais allé chasser quelques jours en Normandie. (M. de Montai mentait; il avait été pendant ce temps renfermé dans le petit appartement qu'il avait loué dans la maison de M. Dtinoyer.) Mais, reprit M. de Montai , je regretterai beaucoup mon absence, si elle m'a fait perdre l'occasion de vous être bon à quelque chose.

Vous pouvez, mon cousin, me rendre un grand service.

Parlez, parlez, je vous en conjure.

Après quelques moments de silence , Ewen reprit :

Vous m'avez offert vos services j vous êtes un loyal pa- rent , je puis tout vous dire.

M. de Montai , étonné de l'air solonnel du baron , lui lendit la main.

Parlez, parlez , disposez de moi, je vous en conjure.

Ne me croyez pas fou, écoutez-moi, et vous comprendrez

100 REVUE DE PARIS.

peut-élre ma posUion étrange et fatale. Après la guerre de Vendée, je revins chez moi, en Bretagne, vivre dans la maison démon père; j'ai toujours aimé la solitude. Il y a quelques mois , à force de rêver sans but , j'évoquai un idéal ; il réunis- sait tous les charmes que j'aurais désiré rencontrer dans ma femme. Il y avait dans ma chambre un vieux portrait de fa- mille représentant une personne d'une beauté remarquable ; à force de contempler celte figure charmante , je donnai ses traits à mon idéal, et..., faut-il vous faire cet aveu?.... je devins amoureux de cette peinture....

Mais c'est tout un roman, mon cousin.

Oui , un roman absurde et douloureux. Je devins donc amoureux de ce portrait... , amoureux comme un insensé. Ma raonomanie prit un caractère si sérieux , que mon ancien pré- cepteur , l'abbé de Kérouellan , me conseilla de quitter la Bre- tagne. Je vins à Paris 5 les distractions devaient calmer ma raison. En effet, je ne considérais plus ces chimères que comme un songe, lorsque...

Achevez ; vous ne sauriez croire combien ce récit m'inté- resse.

M. de Ker-Ellio passa la main sur son front brûlant, et reprit à voix basse :

Lorsque je rencontrai M"« Thérèse Dunoyer.

Eh bien ! mon cousin?

Eh bien ! elle ressemble d'une manière frappante au por- trait dont je vous ai parlé.

Et Ewen regarda son cousin avec angoisse.

On se souvient peut-être que M. de Montai possédait aussi un portrait de son arrière-grand'mère , femme infernale qui avait, dit-on, causé de terribles malheurs dans la famille de Ker-Ellio.

Malgré ce rapprochement bizarre , malgré l'inquiétude que pouvait lui causer l'amour d'Ewen ,M. de Montai ne trahit pas son émotion , il répondit en souriant :

Je comprends , ou plutôt je devine : vous aimez M^'"= Du- noyer. Et c'est seulement à cause'de cette ressemblance extraor- dinaire, mon cher cousin, que vous tombez amoureux d'une femme que vous voyez pour la première fois?

Je suis sur,., je dirais presque : je sais... que M"« Dunoyer

\

KliVLE DE PAR15. 101

a l'esprit, les qiialilés, les vertus, que je lui suppose. C'est mon rêve réalisé, je le sens là.

Je le désire pour M"« Dunoyer et pour vous; mais que puis-je à cela?

J'ai été vingt fois sur le point d'aller trouver M. Dunoyer et de lui demander la main de sa fille.

M. de Montai resta impassible, et dit :

Et! qui vous en a empêché, mon cousin?

L'immense fortune de M. Dunoyer, l'excessive beauté de sa fille, répondit Ewen avec accablement. Jusqu'ici je n'ai pu me résoudre à une démarche qu'on attribuerait sans doute à la cupidité ou à une prétention ridicule ; mais , à cette heure, cette fatale passion me domine à ce point que je veux tenter un coup désespéré , au risque de passer pour le plus stu- pide ou le plus présomptueux des hommes , car je n'ai à offrir à M"« Dunoyer qu'une fortune modeste.

Honorable, vous voulez dire, mon cher cousin; sans compter votre nom, bien connu en Bretagne.

Je ne m'abuse pas, dit Ewen en secouant la tète : je n'ai aucun moyen de séduction, mais j'ai pour moi un amour sans bornes, un cœur loyal et dévoué. Espérer de plaire à Mlle Dunoyer, ce serait fou. L'intéresser, c'est peut-être possi- ble. Voici mon projet , sauf l'avis que j'attends de vous. J'irai trouver M. Dunoyer; je lui exposerai franchement ma position: l'intérêt ne me guide pas, car je renoncerai d'avance aux avan- tages qu'il peut faire à sa fille ; je lui demanderai à avoir en sa présence un entretien avec elle. Alors, je raconterai tout, et mon amour idéal, et l'histoire de ce portrait de famille, el sa ressemblance si fatale avec M"^ Dunoyer , et mes vœux aussi ardents qu'insensés.

Votre projet est bizarre.

Je le sais; ma franchise passera peut-être pour de la folie , M. Dunoyer et sa fille me refuseront , à moins qu'ils ne devinent que, malgré ma rude écorce , je suis digne du bon- heur que j'ambitionne , si ce bonheur peut se payer par un dévouement aveugle , par une tendresse sans bornes. Mainte- nant, mon cousin, dites-moi, vous connaissez intimement M. Dunoyer; sera-t-il touché de la franchise de mon aveu? dois-je plutôt lui demander officiellement la main de sa fiile?

5 y

10-2 REVUE DE PARIS.

Dans ce cas, vous parlerez pour moi , sinon , j'écrirai ce soir à M. Diinoyer, et je tenterai moi-même cette démarche, si étrange qu'elle soit.

La manière nette, précise, dont s'exprimait Ewen ne laissait pas le moindre doute à M. de Montai sur la résolution de son cousin.

Avant toute chose, il importait au comte de gagner du temps ; nous verrons plus tard le funeste progrès qu'il avait fait dans le cœur de Thérèse; l'amour de cette malheureuse jeune fille était pour lui un avenir assuré, une fortune brillante. On comprend ainsi de quelle importance étaient pour lui les confi- dences de M. de Ker-Ellio ; elles lui montraient le péril et lui donnaient presque le temps de l'éviter. Après quelques minutes de réflexion, il répondit à son cousin , en lui témoignant l'inté- rêt le plus cordial et en lui serrant la main :

Votre confiance en moi sera justifiée, mon cher Ewen..,. laissez-moi dire : mon cher ami; de telles confidences appar- tiennent à l'amitié.

Oh ! je ne m'étais pas trompé, dit Ewen en serrant à son tour avec effusion la main de M. de Montai.

Vous me consultez , répondit celui-ci , je vous parlerai franchement. Votre premier moyen , le récit de votre amour idéal . l'aventure du portrait , sembleront , je le crains, un peu insolites et romanesques à un homme aussi positif en affaires que M. Dunoyer. Un état bien en règle de votre fortune lui plairait davantage.

Et sa fille... sa fille.. . , serait-elle aussi insensible que son père à cet amour, romanesque sans doute, mais auquel le roma- nesque n'ôle rien de son ardeur et de sa sincérité ?

Je connais assez peu M"^ Dunoyer, mon cher cousin, mais je lui crois dans l'esprit, dans le caractère, quelque chose du positif de son père,

Elle !... avec ce regard doux et mélancolique... avec cette voix touchante... c'est impossible! s'écria Ewen.

Je vous répète que je connais fort peu M"' Thérèse ; il est possible que je me trompe ; quant à son père , je suis sûr de ce que j'avance. Croyez-moi donc, bornez-vous à une simple de- mande en mariage , et je me ferai un plaisir d'être votre inter- prète auprès de M. Dunoyer.

REVUE DE PARIS. 103

Vous êtes généreux et bon ! dit Ewen à M. de Montai avec expansion; hélas! maintenant, mon sort va se décider d'une manière irrévocable. Ah ! je ne serai pas assez heureux pour réussir, ce serait trop beau! Pourquoi aurais-je un tel bonheur?

Mais pour en jouir, mon cher cousin. Ah ça! sérieuse- ment , il ne faut pas vous décourager ainsi ; je suis aussi loin de vous dire : espérez, que de vous dire : désespérez; d'un côté votre naissance est élevée , votre fortune honorable, vous avez d'excellentes qualités ; mais d'un autre côté M. Dunoyer est fort riche, il peut avoir d'autres vues sur sa fille , et je ne crois pas M"« Dunoyer capable d'avoir d'autres vues que celles de ses parents , ajouta hypocritement M. de Montai. Vous voyez donc bien que vos bonnes et mauvaises chances se compensent tellement qu'il est impossible de préjuger le bon ou le mauvais succès de votre dessein. Permettez-moi seulement de vous faire une dernière et très-importante recommandation, et cela dans votre intérêt et dans celui de M"^ Dunoyer.

Que voulez-vous dire?

Rien de plus délicat et de plus confidentiel que la démar- che dont vous me chargerez.

Sans doute.

Or, dans le cas oîi cette affaire manquerait, il serait désagréable pour vous comme pour M"« Dunoyer que tout s'é- bruitât à l'avance j le monde est méchant, et il ne manquerait pas de...

Evi^en interrompit M. de Montai :

Soyez tranquille, mon cousin ; personne au monde, excepté vous, ne sera instruit de la démarche que je tente; l'abbé de Kérouéllan , mon vieil ami , serait ici , je la lui tairais , je vous en donne ma parole.

Autre chose : M. Dunoyer est très-méticuleux en af- faires , il portera le même scrupule dans Taffaire dont il s'agit , il voudra écrire en Bretagne pour avoir des renseignements sur vous, etc., etc.; tout ceci amènera nécessairement des len- teurs,

Cela n'est que trop vrai.

Ètes-vous assez sûr de dominer votre impatience, pour ne pas aller auprès de M. Dunoyer terminer vous-même ce que

16i REVUK DE PARIS.

j'aurai commencé? Dans ce dernier cas , je préférerais ne pas m'en mêler, car vous concevez que mon rôle... Ewen interrompit encore le comte.

Je suis incapable d'un tel manque d'égards, d'une telle ingratitude ! Je vous en ai donné ma parole : vous seul au monde serez instruit de ce vœu; de vous seul j'attendrai la ré- ponse qui doit ruiner ou encourager mes espérances ; je ne ver- rai pas M. Dunoyer avant qu'il ait prononcé sur mon sort j s'il refuse, je partirai sans le revoir.

Peut-être aurez-vous raison , dit M. de Montai ; il sera temps de songer à cela au dernier moment; mais , Dieu merci , il ne faut pas prévoir les malheurs d'aussi loin. Dès que j'aurai parlé à M. Dunoyer , j'irai vous dire comment il a reçu votre proposition , et j'espère vous donner de bonnes nou- velles.

Mon cousin^ dit Ewen d'un ton pénétré en serrant les mains de M. de Montai dans les siennes , de ce moment , en tout et pour tout... , je suis à vous.

N'est-ce pas moi qui gagne à ce marché, dit M. de Mon- tai, — puisqu'en faisant si peu je m'acquiers un ami?

Je sais quelle est ma reconnaissance. A bientôt donc , mon cousin.

A bientôt : courage et espoir , dit M. de Montai. Ewen secoua tristement la tête, et ne chercha pas à cacher

une larme qui brilla dans ses yeux; puis, serrant encore une fois la main du comte, il sortit précipitamment.

M. de Montai le regarda s'éloigner ; puis, haussant les épaules avec mépris, il s'écria :

Ah! le triple niais... c'est à moi... à moi qu'il vient confier ce qu'il appelle ses intérêts les plus chers... Allons... allons... mon étoile resplendit de plus en plus. Si je ne me trompe, cet incident habilement exploité me servira beaucoup. Le Breton , fidèle à sa promesse, ne retournera pas chez M. Dunoyer, il altendra ma réponse; je le tiendrai en suspens durant huit ou dix jours, et il ne faudra pas davantage, au point en sont les choses avec Thérèse , pour n'avoir plus à m'inquiéler du Vendéen , dont la demande en mariage me viendra , au con- traire, en aide, pour tenter le grand coup... Maintenant, un mot ii Thérèse... 11 me faut absolument demain une entrevue

REVUE DE PARIS. 105

avec elle; oh ! elle y viendra j je vais lui écrire quelques mots terribles.

Ah ! ajouta M. de Montai en se mettant à sa table , ré- pondons aussi à Julie; elle se repent, elle me demande pardon ; elle ne paraît pas disposée davantage à me faire l'hon- heur de me donner sa main, ajouta-l-il avec ironie ; ce qui maintenant me désole, en effet, beaucoup ; mais elle m'offre toujours son amour... ce qui n'est pas, après tout , absolument à dédaigner... en y mettant du mystère toutefois; car Julie peut toujours passer pour une distraction très-agréable, même pour un homme qui s'occupe de i\r^^ Dunoyer.

Et M. de Montai écrivit la lettre suivante à Thérèse : (X II faut absolement que je vous parle... un épouvantable malheur menace notre amour... c'est-à-dire ma vie. Ce sou* j'irai en haut , j'y passerai la nuit; demain je vous attendrai à ma porte... Votre sœur sort à trois heures avec miss Hubert, pour sa promenade habituelle. Prétextez une migraine pour rester chez vous... alors vous pourrez monter chez moi... il n'y aura aucun danger... Ah ! Thérèse... la force me manque... quel coup affreux !... mes larmes coulent, je ne puis que me déses- pérer... »

Après avoir écrit ce billet , M. de Montai le relut tout haut , et dit:

Oui, c'est cela... style coupé... menace aussi effrayante que mystérieuse... Elle viendra... La dernière fois, elle n'a pas osé s'aventurer au delà de quelques pas dans l'antichambre, et encore son émotion a été si violente en se trouvant seule avec moi, qu'elle a pâli... mais pâli à m'effrayer. Heureusement, mon respect l'a rassurée; aussi, demain elle n'hésitera pas... à s'avancer plus avant... Maintenant, à Julie : autre femme, autre style.

a Tu mériterais bien, méchant démon, que je te tinsse plus longtemps rigueur; mais je suis trop bon, je ne puis résister à les gentilles petites excuses; oui , je te reverrai comme dans le bon temps y mais à condition que nous ne dirons pas un mot d'une folie que toi seule pouvais inspirer, et dont je ris mainte- nant comme un fou. Adieu, Julie, je l'embrasserai après-demain matin, attends-moi. »

Ces deux lettres écrites , M. de .Montai envoya l'une à Julie,

9.

106 REVUE DE PARIS.

et l'autre à M"e Rosalie, femme de chambre de Thérèse, qu'il avait gagnée, et sous le couvert de laquelle il écrivait à M^'^' Dunoyer.

Rien de plus simple que la manière dont M. de Montai s'in- troduisait dans l'immense maison occupée par M. Dunoyer, dont les portes étaient constamment ouvertes. Tantôt, après avoir fait une visite au banquier, au lieu de redescendre, il montait au quatrième ; tantôt , le soir, enveîoppé d'un manteau, les yeux cachés par des lunettes vertes, il passait pour le iM. Ber- nard, le locataire supposé, gagnait le petit escalier de service . et sortait le lendemain soir à la même heure et grâce au mèmi^ déguisement.

XVII.

PROPOSITION.

M. de Ker-Ellio re\int chez lui plus calme. Après sa conver- sation avec M. de Montai , il conservait peu d'espoir , mais au moins il n'avait pas renoncé à son vœu le plus cher sans en ten- ter la réussite.

Au moment oii le baron rentrait à son hôtel , un des garçons lui dit :

Monsieur , il y a ici un monsieur qui vous attend j il a demandé à quelle heure vous rentriez habituellement, j'ai ré- pondu que vous rentriez sur les cinq heures ; il en était quatre et demie. Ce monsieur a voulu vous attendre. Il est , dans le salon.

Très-étonné de cette visite , car il ne connaissait personne A Paris , excepté M. de Montai, M. de Beauregard et M. Dunoyer, Ewen se rendit au salon commun. Quelle fut sa surprise d'y trouver... le banquier!

Quoique la venue du père de Thérèse n'eût rien de bien ex- traordinaire pour Ewen, il ne put s'empêcher d'être frappé de la bizarrerie de cette rencontre en songeant à la démarche dont il sortait de charger M. de Montai.

Vous m'excuserez, monsieur, d'avoir insisté pour vous allendie, dit le banquier à Ewen; mais, ayant quoi<iue

REVUE DE PARIS. 107

chose d'assez important à vous communiquer, je n'ai pas voulu remettre à demain le plaisir de vous voir.

Monsieur, je suis à vos ordres; je regrette seulement d'être obligé de vous faire monter bien haut et dans un bien modeste logement, dit Ewen.

Ailonsdonc, monsieur, vous plaisantez : à la guerre comme à la guerre, en voyage comme en voyage.

Une fois entré et assis dans la chambre de M. de Ker-EUio , M. Dunoyer lui dit avec autant de gaieté que de cordialité :

Je viens, mon cher client, vous faire gagner beaucoup d'argent.

Et comment cela , monsieur? dit Ewen très-surpris,

D'une manière bien simple ; vous avez deux cent treize mille francs placés chez moi à cinq pour cent. Je devais vous rembourser cinquante mille francs il y a quinze jours , et le reste de la somme en trois payements égaux, de deux en deux mois.

Oui, monsieur, mais je vous ai prié de vouloir bien garder ces fonds, étant dans l'intention de retirer la somme tout à la fois pour acheter quelques métairies à ma convenance.

Sans doute; mais permettez-moi de vous le dire, au nom de l'intérêt que vous méritez , vous ferez un pitoyable place- ment. Les terres ne rapportent pas au-delà de 2 1/2 pour 100 bien nets , tandis que je vous propose de vous associer avec moi dans une entreprise qui, en quatre ou cinq ans , doublera nos capitaux.

Ewen avait été élevé par son père dans l'horreur des spécu- lations , et il était resté fidèle à ces principes. Les fonds placés chez M. Dunoyer provenaient d'une très-ancienne créance dont feu M. de Ker-Ellio avait hérité.

Malgré sa défiance et son antipathie des afi^aires , Ewen crut faire un coup de maître en acceptant la proposition du ban- quier. Il répondit à M. Dunoyer :

J'avais songé , monsieur , à un autre placement; mais j'y renonce, moins, je vous assure , par l'espérance du gain que vous m'offrez, que pour continuer et resserrer des relations que vous m'avez jusqu'ici rendues très-agréables.

M. Dunoyer s'attendait si peu à cette aveugle facilité de la part de M. de Ker-Ellio , qu'il ne put s'empêcher de lui dire :

108 REVUE DE PARIS,

Comment! vous acceptez sans savoir seulement ce que je vous propose , sans me demander les garanties que je puis vous offrir?

Vous m'avez dit, monsieur, que cela était avantageux?

Sans doute , et je vous !e prouverai...

Puisque vous me Taffirraez , monsieur , cela m'est prouvé.

Ma foi , monsieur , sans compliment , les gens comme vous sont rares ; je n'en reviens pas... Diable! savez-vous que vous auriez tort de jouer ce jeu-là avec tout le monde ? Dieu merci , ma maison est solide et connue, mais...

Croyez-moi, monsieur, dit Ewen en interrompant le banquier , je n'agis pas par étourderie, par insouciance , je sais en qui je place ma confiance.

Ah ! monsieur, ce que vous me dites me touche au-delà de toute expression , dit le banquier avec effusion , c'est l'occasion de répéter ce que je disais tout à Theure : les hommes comme vous sont rares... On est maintenant si avide, si happe- chair, si rapace!

Dans votre profession, monsieur, avec vos relations d'af- faires , vous devez être mieux que personne à même de vous apercevoir chez les autres de cette cupidité?

A qui le dites-vous , monsieur ! Ma position est double à cet égard-là , et comme banquier et comme père d'une fille à marier.

Ewen tressaillit, devint pourpre , baissa les yeux , et ne ré- pondit rien.

M. Dunoyer s'aperçut de l'embarras d'Ewen , sourit et re- prit :

Ainsi , moi, par exemple , j'ai une fille... qui n'est pas une beauté, c'est vrai, qui est un peu sauvage, un peu originale, c'est encore vrai ; mais elle a reçu la meilleure éducation du monde ; elle a eu une gouvernante anglaise ; elle est enfin plutôt l)ien que mal. J'en appelle à votre franchise bretonne, monsieur de Ker-Ellio?

Ewen avait repris son sang-froid , il répondit sincèrement et naïvement :

Je trouve mademoiselle votre fille beaucoup plus que belle... Je n'ai jamais vu une physionomie à la fois plus tou- chante et plus expressive.

REVUE DE PARIS. 109

Vous dites cela pour me flalter...; mais c'est égal, en n'acceptant pour elle que la moitié de vos compliments, c'est déjà fort gentil. Eh bien î croiriez-vous que le premier mot des jennes gens qui pensent à ma fille est toujours : Combien a-t-elle en mariage?

Ah ! monsieur.

Ça vous étonne , ça vous révolte , et c'est comme ça... On sait pourtant que je suis riche, et que, dans le cas je ne ferais pas beaucoup de mon vivant pour Thérèse..., après ma

mort, il y aura sûrement un bel inventaire Eh bien ! non ,

on veut jouir tout de suite ; on ne parle que dot , on ne pense que dot, on ne rêve que dot. Ah ! mon cher monsieur de Ker- Ellio , un père qui a une fille à marier est bien malheureux !

Et M. Achille Dunoyer poussa un soupir hypocrite en regar- dant sournoisement M. de Ker-EUio pour juger de l'effet que produirait sur lui cette liraàe patertielle.

Obtenir la main de Thérèse était i)Our Ewen un bonheur si improbable, il lui aurait semblé si fabuleux que M. Dunoyer vînt pour ainsi dire la lui offrir, que le baron ne saisit aucune des allusions que le banquier lui offrait si complaisamment, et il répondit simplement.

J'aurais pourtant cru .monsieur, que , possédant une fille aussi complètement douée que M^'^ Thérèse , vous n'auriez qu'à choisir parmi les plus choisis.

Est-ce que je me serais trompé? pensa M. Dunoyer;

essayons encore. Ces Bretons ont la tête si dure, qu'il faut frapper à tour de bras. Il reprit tout haut : Sans doute, jJai à choisir, mon cher monsieur de Ker-Ellio; mais jusqu'à présent, dans ce beau choix-là, je n'ai rien trouvé qui vaille. Vous concevez que le bonheur d'une fille qui vous est chère..., c'est important...; aussi je n'ai jamais voulu marier Thérèse à des freluquets, à des étourneaux , à des gens dissipés, qui la rendraient malheureuse. Ce que j'aurais voulu.., et M. Dunoyer appuya sur les mots avec tant d'intention , que le baron fut enfin forcé de comprendre les avances du banquier ,

ce que j'aurais voulu pour Thérèse, mon cher monsieur de Ker-Ellio, c'aurait été un homme d'une naissance distinguée, sage , rangé , loyal , sérieux , maître de son bien , qui aurait , je suppose, passé sept ou huit mois de l'année dans sa terre.

110 REVUE DE PARIS.

et qui serait venu à Paris deux ou trois mois d'hiver tout au plus. Car Thérèse déteste le monde, Paris..., oui, ça vous paraît singulier, à son âge..., c'est pourtant comme ça...; en un mot, pour la rendre heureuse,... mais ce qui s'appelle très-heureuse,... il faudrait se résigner à passer à la campagne au moins un hiver sur deux. Mais allez donc parler de cela à un tas de farceurs qui ne connaissent que Paris, toujours Paris, rien que Paris !

Comment ! s'écria Ewen, M"^ Thérèse a ces goûts simples et retirés?

Si elle les a, monsieur ! C'est une vraie petite sauvage, et c'est encore cela qui la rend si difficile à établir, du moins de manière à ce qu'elle soit heureuse.

Ewen n'osait se livrer encore aux espérances qui venaient en foule l'assaillir; il restait muet, oppressé.

II ne mord pas , il ne mord pas , pensa le banquier. Ma foi, encore un essai, et, si celui-là manque, c'est que je me serai trompé.

II reprit tout haut , en affectant un grand air de bon- homie :

Tenez, mon cher monsieur de Ker-Ellio, je vais vous dire quelque chose qui va vous sembler bien saugrenu ; mais , comme ça n'a rien que de flatteur pour vous, vous m'excuse- rez Eh bien! si j'avais à m'imaginer un mari pour Thérèse,

vous m'enlendez bien? un mari pour Thérèse.... je n'irais pas chercher mon modèle bien loin ; je voudrais tout bonnement pour elle un mari qui vous ressemblât.

Il serait possible!.... Comment !.... Ah ! monsieur,.... je n'ose croire... je n'ose vous dire que M^^' Thérèse... a été... serait aussi à moi mon idéal !

Allons donc ! Vraiment, cette grande fille pâle et mélan- colique vous plairait, malgré sa sauvagerie?.... Et pourquoi ne me le dites-vous pas?... Ce n'est pas l'usage de faire ces demandes-là soi-même, je le sais; mais, ma foi, au diable l'usage quand il s'agit du bonheur de deux êtres faits l'un pour l'autre...

Tenez, monsieur, dit Ewen avec une émotion profonde, pardonnez-moi... je crois rêver... je ne puis croire...

C'est pourtant bi''n simple; si Thérèse vous convient, je

REVUE DE PARIS. 111

VOUS la dorme de tout mon cœur, car vous êtes le mari que j'aurais désiré pour elle.

Mais elle!... elle, monsieur!... Ah! je vous l'avoue, votre consentement ne serait rien sans le sien !

T<^nez, monsieur de Ker-Ellio , dit le banquier après un moment de silence, avec les gens comme vous , on doit jouer cartes sur table. J'étais venu ici pour vous pressentir au sujet de ce mariage.

Il serait vrai !

Et vous comprenez que je n'aurais pas tenté cette démar- che sans être sûr de l'agrément de Thérèse.

Elle consent , monsieur ! elle consent !

' Je vous réponds de son consentement, et elle sera parfai- tement heureuse avec vous, c'est moi qui vous le dis... Vous concevez néanmoins que, ignorant vos intentions et craignant qu'elle ne vous convînt ou pas, je n'avais pas d'abord vous parler plus clairement que je ne l'ai fait.

Et vous êtes sûr, monsieur, que W^o Thérèse consentira?

Écoutez-moi : elle n'a toute sa vie eu qu'un rêve, qu'une pensée; c'est de vivre dans une espèce de solitude, loin du monde, avec ses livres, sa musique et son mari , si elle en trouvait un qui pût s'arranger de ces goûts-là. Elle est roma- nesque en diable , je vais même vous dire quelque chose de bien plus fort ; elle a une passion , mais une folle passion , pour la Bretagne.

Il serait vrai!

Romanesque comme elle est, c'est tout simple. Enfin, l'automne dernier, elle rabâchait toujours du bord de la mer , des bruyères , des rochers, etc. Vous comprenez que ça me rendait très-inquiet, car parler des bruyères et de rochers à nos dandys , à nos lions

Monsieur, dit Ewen en interrompant le banquier, si M'ie Thérèse consent à me donner sa main...

Je vous dis que c'est tout consenti.

Je vous devrai... je lui devrai plus que la vie... Lorsque vous saurez les circonstances mystérieuses qui se rattachent à ce mariage, auquel je n'ose encore croire..., vous verrez, mon- sieur , qu'il y a quelque chose de providentiel pour mon bonheur , et , j'ose le dire , pour celui de M"« Thérèse.

113 KEVUE DE PARIS.

Comment! quelles circonstances?

Permettez-moi de vous les taire jusqu'au moment vous me présenterez à M"« votre fille; là, devant vous, je lui dirai tout, et, je l'espère, elle jugera de ma reconnaissance pas- sionnée par le bonheur que je lui devrai. Ce qui vous prouvera encore, monsieur^ combien j'ai le droit d'être à la fois heureux et surpris de ce bonheur inattendu, c'est que tout à l'heure j'avais prié M. de Montai, mon cousin, de vous demander M"<= Thérèse en mariage; il devait demain tenter auprès de vous celte démarche.

Voyez un peu, mon cher monsieur, comme ça se rencon- tre... J'étais allé hier chez Montai pour le prier d'être mon intermédiaire auprès de vous , mais il était à la campagne. Ne sachant pas qu'il dût revenir si tôt, et préférant, après tout , m'en rapporter à moi-même , trouvant un prétexte tout na- turel dans l'affaire dont j'avais à vous entretenir, je me suis adressé directement à vous, et, ma foi, je m'en loue fort.

Maintenant, monsieur, un mot, un seul mot, si désa- gréable qu'il soit , sur les affaires d'intérêt, pour n'y plus re- venir. La seule, mais l'inexorable condition que je mets à mon mariage , est de ne rien accepter de vous. Mes terres me rap- portent quinze mille francs environ ; joignez à cela les fonds que j'ai chez vous, soixante mille francs, je crois, d'économies chez mon notaire de Rennes, et qui serviront à remeubler ma vieille maison d'une manière digne de M"e Thérèse. Telle est ma fortune, bien modeste sans doute, mais, je le vois avec un plaisir indicible, suffisante pour satisfaire aux goûts de Mlle Thérèse.

Avec des gens délicats comme vous, l'on s'entend tou- jours parfaitement, mon cher monsieur de Ker-Ellio Vou- lez-vous me laisser dire : mon cher gendre?

Tenez, monsieur, dit Ewen presque avec effroi, cela est trop beau.... trop heureux;.... je ne puis croire,.... non, je ne puis croire que cela soit.

Mais qu'y a-t-il donc de si étonnant? Vous êtes un excel- lent parti pour Thérèse ; elle vous plaît, vous me convenez...

Oui , oui ; mais quand vous saurez combien mon bonheur doit me paraître extraordinaire...

Eh bien ! ma foi , ce sera tant mieux. Après ça, je m'étais

REVUE DE PARIS. lîo

bien aperçu que vous en te?iiez la première fois que vous avez vu Tiiérèse... à diner... oui... Oh ! moi, je suis un finaud j... mais j'étais loin de penser que ça tournerait en passion... Ah ça! après-demain soir, à neuf heures, je vous présenterai à ma famille comme mon gendre futur; d'ici-là , je vais faire dresser un projet de contrat et régler quelques autres forma- lités sur lesquelles nous nous entendrons facilement, je n'en doute pas... Adieu donc, mon cher monsieur de Ker-Ellio.... Ma foi, en entrant dans cette maison, j'avais un espoir... bien vague,... et je ne croyais pas qu'il dût se réaliser si promplement.

Ainsi, monsieur, vous croyez que M"^ Thérèse...

Vous m'en feriez trop dire... pour la modestie de cette pauvre fille, séducteur que vous êtes ! dit M. Dunoyer en souriant. Ainsi donc , à après-demain neuf heures.

Et il sortit.

Nous renonçons à peindre la joie , la stupeur de M. de Ker- Ellio.

Quoiqu'il ne crût pas avoir manqué à la parole donnée à M. de Montai , il courut chez lui pour le prévenir qu'un inci- dent aussi heureux qu'inattendu rendait son intervention inutile. Il ne rencontra pas le comte ; on lui dit même qu'on ne savait pas s'il rentrerait coucher.

Ewen lui écrivit ce qu'il voulait lui dire.

Maintenant quelques mots expliqueront la brusque proposi- tion de mariage que le banquier avait faite à Ewen.

Malgré sa fortune, M. Dunoyer était quelquefois gêné, ses immenses spéculations absorbaient tous ses capitaux disponi- bles, et le remboursement considérable qu'il devait faire à Ewen , dans un espace de temps rapproché , l'embarrassait un peu, quoiqu'il eût mis la totalité de la somme à sa disposition im terme de leurs échéances.

Nous l'avons dit, M. Achille Dunoyer avait deviné l'impres- sion profonde que Thérèse avait faite sur M. de Ker-Ellio. Un projet qui lui avait paru fou d'abord , mais bientôt très-exécu- table, était subitement venu à la pensée du banquier.

Il s'agissait de marier Ewen à Thérèse.

Cette union présentait plusieurs avantages à M. Achille Du- 5 10

114 REVUE DE PARIS.

noyer : marier Thérèse sans dot, le débarrasser de cette jeune fille dont la vue lui rappelait souvent d'odieux souvenirs, avoir le libre maniement des fonds du baron au lieu de les lui rembourser très-prochainement.

M. Achille Dunoyer appartenait à une famille l'on s'était livré à des spéculations si diverses, qu'il avait eu très-jeune, et par tradition , une sorte de connaissance des hommes qui se bornait à les ranger en deux classes : dupes et fripons. Du premier coup d'œil il avait rangé M. de Ker-Ellio dans la catégorie des dupes.

Or , selon M. Achille , en supposant qu'en effet le baron eût été vivement frappé de la beauté de Thérèse , il devait être en- chanté de répouser et se montrer très-accommodant sur les questions d'intérêt; quant aux renseignements sur la moralité d'Ewen. ça avait été la dernière préoccupation de M. Dunoyer. D'ailleurs les gens qui appartenaient à la classe oii il plaçait le pen-kan-guer étaient \.o\i]o\iv^ plus qu'honnêtes, comme disait feu le père Dunoyer.

On voit que les prévisions de M. Dunoyer ne le trompèrent en rien, et que M. de Ker-Ellio alla au-devant de ses vœux les plus chers.

Malheureusement les projets du banquier devaient rencon- trer de grands obstacles. Thérèse Dunoyer aimait passionné- ment M. de Montai; elle était en correspondance avec lui ; sa perte, son déshonneur, ne dépendaient plus que d'une occasion et de l'audace de l'homme dont M"' Julie n'avait pas voulu pour mari.

Nous croyons avoir suffisamment exposé le caractère roma- nesque de la fille du banquier . sa funeste éducation, l'injuste dureté de ses parents à son égaid pour expliquer, sinon i our excuser sa conduite coupable. Lors de sa première entrevue avec elle, M. de Montai n'avait pas justifié par ses manières cavalières la réputation de don Juan que M. Achille Dunoyer lui avait faite. Ce fut un adroit calcul de la part du comte; il eût sans cela excité ranlipalhie de Thérèse, qui , nous l'avons dit , éprouvait alors pour René un naïf et chaste amour et qui eût quitté avec délices la bruyante vie parisienne pour les austères solitudes de la Bretagne.

^^ous avons encore dit comment M. de Moulai, surprenant

REVUE OE PAPxIS. 1Î5

le secret des lectures de Thérèse , avait pris une physionomie pensive, mélancolique , dont la pauvre enfant fut d'autant plus touchée que M. Dunoyer lui avait fait un tout autre portrait de son nouvel ami.

M. de Montai ne manquait ni de finesse ni de pénétration ; il devina bientôt que Thérèse avait plutôt des instincts nobles et généreux que des principes arrêtés 5 que son esprit était exalté par de dangereuses lectures , son àme aigrie par les mauvais traitements ; qu'elle ne pouvait avoir enfin ni confiance ni vé- nération pour son père ou pour sa mère : le comte vit d'un coup d'œil toute l'influence qu'il pouvait prendre sur cette jeune fille absolument livrée à elle-même et que rien ne défendait contre les pièges qu'il lui tendait.

Il voulut plaire , séduire 5 il plut , il séduisit. Jamais , dans la société de sa mère, Thérèse n'avait rencontré un homme qui pût être comparé à M. de Montai, et puis il la regardait d'un air si doux et si triste, il comprenait, il s'assimilait si bien les poétiques inspirations de René , la vie mondaine lui était de- venue tout à coup si à charge : n'avait-il pas abandonné une jeune femme dont les hommes les plus à la mode se disputaient la conquête, pour venir passer des journées entières dans le petit appartement qu'il avait loué dans la maison de M. Du- noyer? Cet homme si recherché ne délaissait-il pas le monde pour venir goûter le souverain bonheur de demeurer sous le même toit que Thérèse? Enfin son amour n'étail-il pas aussi ardent qu'honnête? S'il n'avait pas d'abord fait sa demande au ban- quier, c'est qu'avant tout il avait voulu s'assurer de l'agrément de Thérèse, car il ne comprenait qu'un mariage d'amour,... d'amour aussi passionné que partagé.

Il est inutile de dire que l'homme que nous avons vu si bas, si insinuant, si souple, si rampant auprès de M'^^ Julie , et qui était parvenu à tromper cette fille à force de flatteries et de feintes tendresses , que l'homme qui n'avait pas reculé devant l'indigne prostitution du souvenir sacré de sa mèrej que M. de Montai, en un mot, rompu à toutes les dissimulations, à toutes les ruses , à toutes les perfidies , devait facilement s'emparer d'un cœur jeune, ardent, sincère, qui, comprimé, blessé de- puis tant d'années, croirait aux premières assurances de ten- dresse qui lui seraient faites, et serait aussi reconnaissant

116 REVUE DE PARIS.

de l'amour qu'il éprouverait que de celui qu'il inspirerait.

Bien peu de jeunes filles, hélas ! dans la position de Thérèse, auraient résisté à cette séduction , séduction d'autant plus dan- gereuse qu'elle semblait avoir le but le plus honorable.

Pour s'expliquer les succès de M. de Montai et de ses pareils, succès qui étonnent toujours profondément quand on songe aux misérables qualités des hommes qui les obtiennent, il faut chercher des comparaisons ou des analogies dans les classes les plus infimes , les plus honteuses de la société.

On verra que presque toujours ces hommes doivent leurs succès à une hypocrisie aussi odieuse qu'adroite , qui consiste soit à invoquer comme appui, comme soutiens, des personnes faibles et confiantes, soit à valeter bassement autour des êtres flétris.

Ces ignobles femmes , honte et rebut de leur sexe, qui expient leur corruption par les mépris qu'elles souffrent, ne sont pas les plus hideuses créatures de la fange elles s'agitent; il y a encore un degré au-dessous de cette infamie... Oui, il est des hommes qui sont pour ces espèces ce que M. de Montai était pour M"« Julie.

Tour à tour esclaves abjects ou tyrans impitoyables de ces créatures, ces hommes les flattent et les volent, les servent et les battent, les craignent et les dominent, les consolent surtout de leur dégradation en leur prouvant qu'il est des êtres plus dégradés qu'elles, puisqu'ils recherchent leur horrible amour et qu'ils donnent à ces malheureuses l'occasion d'exercer la charité... La charité, admirable vertu qu'on retrouve toujours au moins à l'état d'instinct dans le cœur des femmes les plus perdues.

M. de Montai n'était pas autre chose qu'un de ces types re- poussants , mais dégrossi , mais poli, mais façonné aux usages du monde; du reste même servilité, même égoïsme, même flatterie basse et intéressée quand il espérait assouvir sa cupi- dité ; même insolence brutale lorsqu'il éprouvait une déception ou un refus ; enfin même habitude de jouer le bon pauvre en s'adressant toujours à la charité^ à la pitié des femmes , en exploitant habilement ses malheurs, malheurs sans noblesse et sans dignité . infortune méritée par le désordre le plus égoïste ; chez M. de Montai enfin comme chez les hommes dont nous

REVUE DE PARIS. 117

parlons, même profanation des sentiments les plus saints, des paroles les plus sacrées , en les parodiant dans leurs cupides et immondes tendresses.

Si méprisables que soient ces hommes, à quelque classe qu'ils appartiennent, il résulte même de leurs détestables mœurs une habitude de dissimulation dangereuse, quelque chose d'hum- ble, de plaintif , de doucereux, d'insinuant, de servilement dévoué, qui plaît aux femmes de l'espèce de W^^ Julie, parce qu'elles utilisent les Montai,., ou qui trompe des enfants comme Thérèse, parce que les âmes bonnes et sincères s'intéressent toujours à ce qui semble souffrir.

On verra tout à l'heure que c'était surtout en s'adressant A la pitié, à la charité de Thérèse, que M. de Montai avait fait dans son cœur les progrès les plus décisifs.

M. de Beauregard avait justement prédit au comte l'issue de ses rapports avec le banquier. M. Achille et M^'^ Héloïse se glorifièrent pendant quelque temps de recevoir dans leur inti- mité un homme d'un certain monde. M. Dunoyer prêta même environ deux cents louis à M. de Montai, qui trouva charmant